- Aller vers l’autre avant qu’il ne soit trop tard : la fraternité selon Matthieu
- La voix qui tranche : Jean Chrysostome face à ce texte
- Déployer la pensée : trois dimensions que Chrysostome illumine
- La discrétion comme respect de la personne
- Élargir le cercle sans le transformer en tribunal
- Lier et délier : la communauté comme lieu de vérité
- Ce que cette méditation nous laisse
- Lectio divina
- ✝ Références bibliques
15« Si ton frère a péché contre toi, va et reprends-le entre toi et lui seul, s’il t’écoute, tu auras gagné ton frère. 16S’il ne t’écoute pas, prends avec toi encore une ou deux personnes, afin que toute cause se décide sur la parole de deux ou trois témoins. 17S’il ne les écoute pas, dis-le à l’Église, et s’il n’écoute pas non plus l’Église, qu’il soit pour toi comme un païen et un publicain. 18En vérité, je vous le dis, tout ce que vous lierez sur la terre sera lié dans le ciel, et tout ce que vous délierez sur la terre sera délié dans le ciel. 19« Je vous le dis encore, si deux d’entre vous s’accordent sur la terre, quoiqu’ils demandent, ils l’obtiendront de mon Père qui est dans les cieux. 20Car là où deux ou trois sont assemblés en mon nom, je suis au milieu d’eux. »
Jésus donne à ses disciples une règle d’or pour les conflits dans la communauté. Quand quelqu’un nous blesse, la tentation naturelle est de fuir, de se plaindre à tout le monde, ou de se murer dans le silence. Jésus propose l’inverse : aller trouver l’autre seul, en tête à tête, sans audience ni juge. Si ça ne suffit pas, on élargit le cercle avec discernement — deux ou trois personnes, pas une foule. Si même l’Église ne peut rien, on lâche prise sans haine. Et derrière tout ça, une promesse étrange : là où deux personnes se retrouvent en son nom pour dénouer quelque chose, Jésus lui-même est dans la pièce.
Aller vers l’autre avant qu’il ne soit trop tard : la fraternité selon Matthieu
Il est plus facile de se taire que de parler. Plus facile de laisser une blessure se calcifier que d’aller frapper à une porte en sachant qu’on risque d’être mal reçu. Jésus le sait, et c’est précisément pour ça qu’il dit ces mots à ses disciples. Mt 18, 15-20 n’est pas un règlement intérieur pour Église bien administrée — c’est une école de courage amical, une pédagogie du lien retrouvé. Jean Chrysostome, qui avait lui-même brisé plus d’un lien et en avait payé le prix, voit dans ce texte quelque chose que la plupart des commentateurs raient en passant : la correction fraternelle n’est pas un acte de pouvoir. C’est un acte d’amour.
La voix qui tranche : Jean Chrysostome face à ce texte
Il y a des hommes dont la vie entière commente un texte mieux que n’importe quelle théorie. Jean Chrysostome est de ceux-là. Né à Antioche vers 349 dans une famille aisée, formé à la rhétorique par Libanios, il aurait pu faire une belle carrière de sophiste. Il choisit le désert, les moines, puis le retour en ville — et c’est dans cette tension entre l’idéal contemplatif et la réalité rugueuse des communautés humaines qu’il forge son regard. Ses homélies sur Matthieu, prononcées à Antioche dans les années 390, ne sont pas des textes de cabinet. Ce sont des discours vivants, interrompus parfois par les réactions du public, ajustés au vol, ancrés dans la vie quotidienne d’une grande cité méditerranéenne où les conflits entre chrétiens sont aussi réels que les conflits entre voisins de palier.
L’In Matthaeum — les quatre-vingt-dix homélies sur l’Évangile de Matthieu — est l’une des œuvres les plus vastes de l’Antiquité chrétienne. Ce n’est pas un commentaire technique : c’est une prédication populaire, au sens noble du terme. Chrysostome s’adresse à des gens qui travaillent, qui se disputent, qui ont des dettes et des rancœurs. Il ne theorise pas la fraternité — il la montre, il la provoque, il la rend possible par la précision de son regard sur les mécanismes humains.
Quand il arrive à Mt 18, 15, il pose d’emblée la question qui dérange : pourquoi Jésus dit-il d’abord en privé ? Chrysostome répond sans détour : « Si tu le reprends en public, tu le blesses dans son amour-propre, et tu fermes la porte que tu voulais ouvrir » (In Matthaeum, Hom. LX, 1). Ce n’est pas de la diplomatie. C’est de la psychologie de l’amour. Exposer quelqu’un devant témoins, c’est lui donner une raison supplémentaire de se défendre plutôt que de s’ouvrir. Le tête-à-tête, lui, laisse de la place — à la honte, certes, mais aussi à la grâce.
Ce premier geste — aller seul — est pour Chrysostome le cœur du texte. Tout le reste en découle. Et dans cette homélie, il va plus loin que la simple exhortation morale : il fait de ce geste une description de l’amour en acte. « Celui qui aime vraiment son frère ne se demande pas si c’est agréable d’aller lui parler. Il y va parce que l’autre est en train de se perdre » (In Matthaeum, Hom. LX, 1). La correction fraternelle, ici, n’est pas une obligation juridique. C’est l’amour qui refuse de regarder ailleurs.
Ce que Chrysostome voit dans ce texte que les autres ne voient pas toujours, c’est ceci : Jésus ne parle pas de punir le coupable. Il parle de gagner le frère. Le verbe grec kerdainô — gagner, conquérir — est un verbe de commerce, presque sportif. On gagne quelqu’un comme on gagne une victoire, comme on gagne un ami. Ce n’est pas une procédure disciplinaire. C’est une aventure relationnelle.
Déployer la pensée : trois dimensions que Chrysostome illumine
La discrétion comme respect de la personne
Chrysostome insiste : le tête-à-tête n’est pas seulement une tactique. C’est une forme de respect fondamental pour la personne de l’autre. En allant seul, nous disons à l’autre : tu n’es pas un cas, tu es quelqu’un. Nous ne convoquons pas un jury. Nous n’instrumentalisons pas sa faute pour nous faire valoir devant les autres. Nous lui faisons face.
« En agissant ainsi, tu manifestes que tu ne cherches pas sa honte, mais sa guérison. Car si tu avais voulu le couvrir de confusion, tu aurais parlé devant tous » (In Matthaeum, Hom. LX, 1). Cette phrase de Chrysostome démasque quelque chose que nous connaissons tous sans l’avouer facilement : la tentation d’utiliser la faute de l’autre pour asseoir notre propre position. Se plaindre à des amis communs, poster quelque chose sur les réseaux, laisser tomber une remarque en public — tout cela peut ressembler à de la justice, mais Chrysostome y voit une forme de violence habillée en vertu.
La guérison — voilà le mot qu’il choisit. Pas la correction, pas la sanction : la guérison. Comme si la blessure relationnelle était une maladie, et l’entretien en privé, le premier geste médical. Nous connaissons tous des situations où un mot dit en tête-à-tête aurait tout changé — et où, faute de ce geste, les choses se sont envenimées au point que personne ne savait plus comment revenir en arrière. Chrysostome décrit exactement ces situations, et il nous dit : c’est évitable, à condition d’aller frapper à la porte au bon moment.
Élargir le cercle sans le transformer en tribunal
Si le premier pas ne suffit pas, Jésus propose d’élargir : une ou deux personnes, pas davantage. Chrysostome s’arrête longuement sur ce chiffre. Deux ou trois — c’est précisément ce qu’il faut pour créer une présence sans créer une pression. Un seul témoin peut paraître partial. Une foule est déjà un tribunal. Deux ou trois personnes, c’est encore un espace humain, modulable, où la parole peut circuler librement.
« Ces témoins ne viennent pas pour accabler, mais pour aider le frère à entendre ce qu’il n’a pas voulu entendre la première fois » (In Matthaeum, Hom. LX, 2). Cette précision est essentielle. Les témoins ne sont pas des accusateurs. Ils sont des médiateurs — des gens qui peuvent, par leur seule présence bienveillante, aider quelqu’un à faire un pas qu’il ne pouvait pas faire seul face à quelqu’un qu’il avait blessé.
C’est ici qu’intervient Jean Cassien, figure secondaire précieuse pour comprendre ce que Chrysostome ne nomme pas toujours explicitement. Dans ses Conférences (II, 10), Cassien observe que la résistance à la correction vient rarement d’une mauvaise volonté délibérée — elle vient presque toujours de la peur. Peur d’être diminué, peur d’être jugé, peur de perdre quelque chose. Les témoins bienveillants de Jésus ne suppriment pas cette peur — mais ils la rendent moins insurmontable, parce que leur présence dit : tu n’es pas seul dans cette pièce, et nous ne sommes pas là pour te détruire.
Nous pouvons tous penser à des situations où un médiateur discret — pas un arbitre, pas un juge, juste quelqu’un de sensé — a permis à deux personnes de se reparler. C’est exactement ce rôle que Jésus dessine ici, et que Chrysostome met en lumière avec une précision qui tient presque du conseil pastoral contemporain.
Lier et délier : la communauté comme lieu de vérité
La troisième dimension du texte est la plus mystérieuse, et Chrysostome la traite avec une gravité particulière. « Tout ce que vous aurez lié sur la terre sera lié dans le ciel » — cette formule a souvent été lue comme une attribution de pouvoir à l’Église institutionnelle. Chrysostome refuse cette lecture réductrice. Pour lui, le lien entre terre et ciel n’est pas automatique, mécanique. Il est conditionnel.
« Ce n’est pas que Dieu ratifie nos décisions humaines sans discernement — c’est que là où la communauté agit avec vérité et amour, Dieu reconnaît son propre mouvement » (In Matthaeum, Hom. LX, 3). La formulation est saisissante. Ce que Chrysostome dit ici, c’est que la communauté n’est pas infaillible par nature — elle est habitée par Dieu quand elle agit en son nom, c’est-à-dire dans la vérité et dans la charité. Lier sans amour, c’est lier dans le vide. Délier avec amour, c’est délier pour de bon.
Chrysostome ajoute une précision autobiographique rare, presque confessionnelle : « J’ai vu des communautés qui prononçaient des jugements sévères sans avoir cherché la réconciliation, et ces jugements n’ont servi qu’à entretenir la division » (In Matthaeum, Hom. LX, 3). Ce « j’ai vu » est précieux. Il ancre la pensée dans l’expérience vécue — Chrysostome n’est pas un théologien qui parle depuis une bibliothèque. Il est un évêque qui a observé des communautés se déchirer, des excommunications mal conduites, des réconciliations impossibles parce que personne n’avait fait le premier geste au bon moment.
La promesse qui clôt le passage — « Là où deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis là, au milieu d’eux » — reçoit dans cette lecture une coloration nouvelle. Ce n’est pas une promesse abstraite sur la présence de Jésus dans la liturgie (même si c’est aussi ça). C’est une promesse sur la réconciliation en cours. Là où deux personnes se retrouvent pour défaire un nœud, pour chercher la vérité ensemble, pour se reparler — Jésus est dans la pièce. Pas comme arbitre, mais comme l’air qu’on respire quand la parole redevient possible.

Ce que cette méditation nous laisse
Nous sortons de ce texte avec quelque chose d’inconfortable et de beau à la fois. Inconfortable, parce que Jésus ne nous laisse pas le luxe du ressentiment passif. Il nous demande d’aller, de faire le premier pas, de parler — et de le faire seul d’abord, sans l’armure d’un public. Beau, parce que ce qu’il nous demande là est exactement ce que l’amour véritable fait naturellement : il va vers l’autre même quand c’est risqué, même quand on ne sait pas comment ça va se finir.
Ce que Chrysostome ajoute, c’est une compréhension des résistances intérieures. Nous n’allons pas vers l’autre parce que nous avons peur de le blesser davantage — ou parce que nous avons peur d’être blessés nous-mêmes. Nous préférons souvent garder la blessure à distance plutôt que de risquer le contact qui pourrait guérir ou aggraver. Chrysostome nomme cette peur sans la condamner. Il dit simplement : regarde ce que tu rates quand tu n’y vas pas. Tu rates le frère. Tu le laisses se perdre dans sa propre erreur. Et tu te perds, toi aussi, dans ton silence.
La tradition a prolongé cette lecture de différentes manières. Les règles des communautés monastiques — Benoît, Colomban, Basile — reprennent explicitement le schéma de Mt 18 pour régler les conflits internes. Non pas comme procédure légale, mais comme pédagogie de la charité. L’idée est toujours la même : la communauté n’est pas un espace d’harmonie automatique. C’est un espace où l’on apprend, laborieusement et parfois douloureusement, à aimer des gens qu’on n’a pas choisis.
Ce que nous emportons de cette méditation, c’est peut-être ceci : il y a quelqu’un, dans notre vie, avec qui quelque chose est cassé. Une blessure non dite, un malentendu qui dure, une distance installée sans qu’on sache vraiment pourquoi. Jésus dit : vas-y. Pas pour avoir raison. Pas pour régler les comptes. Pour gagner l’autre — retrouver ce qui vous liait. Et il promet qu’il sera là, au milieu de vous, dans cet espace fragile où deux personnes essaient de se reparler.
« Celui qui aime vraiment son frère ne se demande pas si c’est agréable d’aller lui parler. Il y va parce que l’autre est en train de se perdre » (In Matthaeum, Hom. LX, 1). Chrysostome n’a pas dit ça pour nous rassurer. Il l’a dit pour nous envoyer.
Lectio divina
« Si ton frère a commis un péché contre toi, va lui faire des reproches seul à seul. S'il t'écoute, tu as gagné ton frère. » Mt 18, 15
Il y a quelqu'un à qui tu penses en ce moment même, en lisant ces mots. Une personne avec qui quelque chose est abîmé — une parole de trop, un silence qui s'est durci, une distance que vous avez tous les deux laissée s'installer. Qu'est-ce qui te retient d'aller ? Est-ce la peur d'être mal reçu, ou la peur que ce soit toi qui aies tort ? Et si Jésus avait raison — et si ce frère, cette sœur, était en train de se perdre sans que tu le saches, parce que personne n'a encore osé frapper à cette porte ?
Seigneur, tu connais mes rancœurs et mes lâchetés. Tu sais comme il est plus doux de garder sa blessure que d'aller vers l'autre les mains vides. Donne-moi le courage de faire le premier pas — pas pour avoir raison, mais pour retrouver le frère. Sois dans la pièce quand nous nous retrouverons. Tiens notre parole quand elle tremblera. Fais de notre rencontre fragile un lieu où tu es présent.
Deux chaises vides qui se font face, dans une lumière de fin d'après-midi, et entre elles, quelque chose qui attend d'être dit.
✝ Références bibliques
2 passages · 2 livres
C'est dans la faiblesse que ma puissance se manifeste pleinement. (2Co 12,9)
Défense de l'apostolat de Paul : force dans la faiblesse et ministère de réconciliation.
→ Explorer le Codex 2 Corinthiens
Voici que je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin du monde. (Mt 28,20)
L'Évangile du Roi : Jésus, nouveau Moïse, accomplit les Écritures pour Israël et les nations.
→ Explorer le Codex Matthieu- Je te donnerai les clés du royaume des Cieux (Mt 16, 13-20)
- Je ne te dis pas de pardonner jusqu’à sept fois, mais jusqu’à 70 fois sept fois (Mt 18, 21 – 19, 1)
- S’il t’écoute, tu as gagné ton frère (Mt 18, 15-20)
- Gardez-vous de mépriser un seul de ces petits (Mt 18, 1-5.10.12-14)
- C’est ainsi que mon Père du ciel vous traitera, si chacun de vous ne pardonne pas à son frère (Mt 18, 21-35)

