- Le matin de Pâques chez Marc : un texte inclassable pour une mission inachevée
- La géographie de l’incrédulité : pourquoi Marc insiste autant sur le refus de croire
- Marie-Madeleine, témoin premier et rejeté : la révolution discrète du témoignage féminin
- Le reproche du Ressuscité : une pédagogie divine qui ne flatte pas
- « Allez dans le monde entier » : la géographie illimitée de la mission
- Ccomment vivre ce texte aujourd’hui
- Résonances dans la tradition : Pères de l’Église, théologie et spiritualité
- Méditer ce texte en cinq étapes
- Entrer dans le texte par le corps et le silence
- Recevoir le reproche sans se défendre
- Contempler le Ressuscité qui ne se décourage pas
- Recevoir le mandat comme un appel personnel
- Formuler une réponse concrète
- Quand Mc 16, 15 résiste au monde contemporain
- Le défi de la crédibilité de l’Église
- Le défi du pluralisme religieux et de l’universalité de la mission
- Le défi de la fatigue missionnaire
- Prière pour les envoyés qui doutent encore
- Les incrédules envoyés, ou la logique renversée de Pâques
- Sept résolutions concrètes pour vivre Mc 16, 9-15
- Références
- ✝ Références bibliques
Évangile de Jésus Christ selon saint Marc
9Jésus étant donc ressuscité le matin du premier jour de la semaine, il apparut d’abord à Marie-Madeleine, de laquelle il avait chassé sept démons, 10Et elle alla l’annoncer à ceux qui avaient été avec lui et qui s’affligeaient et pleuraient. 11Quand ils entendirent qu’il vivait et qu’elle l’avait vu, ils ne la crurent pas. 12Ensuite Jésus se montra en chemin sous une autre forme à deux d’entre eux qui allaient à la campagne. 13Ceux-ci revinrent l’annoncer aux autres, qui ne les crurent pas non plus. 14Plus tard, il se montra aux Onze eux-mêmes, pendant qu’ils étaient à table et il leur reprocha leur incrédulité et la dureté de leur cœur, de n’avoir pas cru ceux qui l’avaient vu ressuscité. 15Puis il leur dit : « Allez dans le monde entier et prêchez l’Évangile à toute créature.
Ressuscité le matin du premier jour de la semaine, Jésus apparut d’abord à Marie de Magdala, de laquelle il avait chassé sept démons. Celle-ci partit annoncer la nouvelle à ceux qui, ayant vécu avec lui, s’affligeaient et pleuraient. Quand ils entendirent que Jésus était vivant et qu’elle l’avait vu, ils refusèrent de croire. Après cela, il se manifesta sous un autre aspect à deux d’entre eux qui étaient en chemin pour aller à la campagne. Ceux-ci revinrent l’annoncer aux autres, qui ne les crurent pas non plus. Enfin, il se manifesta aux Onze eux-mêmes pendant qu’ils étaient à table. Il leur reprocha leur manque de foi et la dureté de leurs cœurs parce qu’ils n’avaient pas cru ceux qui l’avaient vu ressuscité. Puis il leur dit : « Allez dans le monde entier. Proclamez l’Évangile à toute la création. »
Partir ou se taire : la mission impossible que Jésus ressuscité confie à ceux qui n’ont pas cru
Mc 16, 9-15 — De la résistance des disciples à la proclamation universelle de l’Évangile, un chemin de Pâques toujours recommencé
Il y a quelque chose de vertigineux dans ce texte : Jésus ressuscité commence non pas par féliciter ses disciples, mais par leur reprocher leur incrédulité. Et pourtant, c’est précisément à ces hommes et à ces femmes brisés, incrédules, enfermés dans leur deuil, qu’il confie la plus grande mission de l’histoire humaine. « Allez dans le monde entier. Proclamez l’Évangile à toute la création. » Ce paradoxe n’est pas un accident littéraire — c’est le cœur même de la théologie pascale de Marc. Cet article s’adresse à quiconque se demande si sa propre fragilité l’empêche d’être envoyé.
Ce parcours commence par un matin où tout semble perdu — la tombe vide, les larmes, les portes closes. Il remonte ensuite la chaîne des témoins rejetés pour comprendre pourquoi Marc insiste autant sur le refus de croire. Il déploie ensuite les trois grands axes de ce passage : la priorité du témoignage féminin, la pédagogie du reproche divin, et l’universalité de la mission. Il débouche enfin sur des applications concrètes pour aujourd’hui, une méditation guidée et une prière liturgique, parce que l’Évangile n’a de sens que s’il est reçu, vécu et transmis.
Le matin de Pâques chez Marc : un texte inclassable pour une mission inachevée
Pour entrer dans ce texte, il faut d’abord résoudre une question d’honnêteté textuelle : Mc 16, 9-20 — dont notre péricope forme les premiers versets — est ce que les spécialistes appellent la « finale longue » de Marc. Les manuscrits les plus anciens et les plus fiables (le Codex Sinaiticus, le Codex Vaticanus) s’arrêtent au verset 8, sur une note de stupeur et de frayeur : « Elles ne dirent rien à personne, car elles avaient peur. » C’est une fin ouverte, volontairement déstabilisante, qui oblige le lecteur à prendre la suite en charge.
La finale longue (versets 9-20), bien que deutérocanonique du point de vue de la critique textuelle, a été intégrée très tôt dans la tradition ecclésiale, citée dès le IIe siècle par saint Irénée de Lyon et incluse dans le canon de l’Église. Le Concile de Trente l’a confirmée comme faisant partie de l’Écriture inspirée. Elle fonctionne comme une synthèse théologique des traditions pascales de Matthieu, Luc et Jean — une sorte de récapitulation évangélique du Ressuscité en action.
Ce passage s’inscrit dans le cadre liturgique du temps pascal, notamment lu le dimanche qui suit Pâques dans certains lectionnaires. L’antienne alléluiatique tirée du Psaume 117 — « Voici le jour que fit le Seigneur, qu’il soit pour nous jour de fête et de joie » — vient envelopper le texte d’une lumière célébrante qui contraste délibérément avec l’atmosphère de deuil décrite dans les premiers versets. Cette tension entre lamentation et alléluia n’est pas fortuite : elle constitue la structure dramatique de tout le passage.
Le contexte narratif immédiat est celui du dimanche de Résurrection, « le premier jour de la semaine », une expression qui dans la tradition juive évoque à la fois le premier jour de la Création et l’inauguration d’une nouvelle ère. Marc situe l’apparition à Marie-Madeleine « le matin », en hébraïsant une image cosmique : la lumière qui perce les ténèbres, la vie qui surgit de la mort. Le groupe des disciples, lui, est décrit dans un état de prostration collective — ils pleurent, ils s’affligent, enfermés dans la chambre haute du chagrin. Ce sont ces gens-là, ces naufragés du vendredi saint, que Jésus va chercher. Et c’est à eux qu’il va confier le monde.
La structure interne du passage est tripartite : d’abord l’apparition à Marie-Madeleine et le refus de croire des disciples (v. 9-11) ; ensuite l’apparition aux deux disciples en chemin et un second refus de croire (v. 12-13) ; enfin l’apparition aux Onze, le reproche solennel, et le mandat missionnaire (v. 14-15). Ce mouvement en trois actes n’est pas anodin — il reproduit la logique pascale de l’insistance divine : Dieu ne se lasse pas de venir frapper à la porte de ceux qui ne croient pas encore.
La géographie de l’incrédulité : pourquoi Marc insiste autant sur le refus de croire
Ce qui frappe à la première lecture, c’est la répétition obstinée du même motif : « ils refusèrent de croire ». Non pas une fois, mais deux fois avant le reproche final. Marc semble vouloir établir un dossier accablant contre ses propres héros. Pourquoi cette insistance ? Quel est l’enjeu théologique de cette mise en scène de l’incrédulité ?
La première réponse est apologétique. En insistant sur la résistance initiale des disciples, Marc répond implicitement à une objection que les premières communautés chrétiennes devaient affronter : celle de la facilité ou de la crédulité. Les apôtres n’étaient pas des naïfs prêts à croire n’importe quelle histoire de resurrection — c’étaient des hommes qui avaient résisté, doutés, refusé. Si finalement ils ont proclamé la Résurrection au risque de leur vie, c’est qu’il s’était passé quelque chose d’absolument incontestable dans leur expérience.
La deuxième réponse est psychologique et profondément humaine. Le deuil crée une forteresse intérieure. Quand on a perdu quelqu’un qu’on aimait de tout son être, quand on a vu la mort triompher de manière aussi brutale et humiliante que la crucifixion, les mots ne peuvent pas suffire. Marie-Madeleine revient avec son témoignage enflammé — « je l’ai vu vivant ! » — et les disciples, dans leur douleur, ne peuvent pas l’entendre. Pas par mauvaise volonté, mais parce que le deuil ferme les oreilles avant même que les mots n’arrivent.
La troisième réponse, la plus théologique, touche à la nature même de la foi. La foi n’est pas la conclusion logique d’un raisonnement. Elle ne s’impose pas comme une démonstration mathématique. Elle est toujours un acte libre, une conversion du regard, un consentement du cœur. Le fait que les disciples refusent de croire même face aux témoignages répétés montre que la foi est toujours une grâce — elle ne peut pas être extorquée par des preuves, aussi nombreuses soient-elles. Elle doit être reçue, et cette réception implique une transformation intérieure que Jésus lui-même devra opérer lors de son apparition finale.
Le mot grec utilisé dans le texte original pour désigner ce refus — ēpistoun — est fort. Ce n’est pas simplement « ils ne croyaient pas encore », c’est « ils refusaient activement de croire ». La même racine donne le terme apistia, l’incrédulité, que Jésus va précisément reprocher aux Onze dans le verset 14. Ce n’est pas de la stupeur ou de l’hésitation — c’est une résistance. Et face à cette résistance, Jésus ne se décourage pas. Il se manifeste encore.
Il y a là une leçon fondamentale pour toute pastorale et pour toute mission : les premiers destinataires de l’annonce évangélique ne sont pas ceux qui attendent avec enthousiasme, mais précisément ceux qui résistent. L’Évangile n’est pas une bonne nouvelle pour ceux qui vont bien — c’est une irruption lumineuse dans la nuit de ceux qui ne peuvent plus croire.

Marie-Madeleine, témoin premier et rejeté : la révolution discrète du témoignage féminin
L’ordre des apparitions dans ce passage n’est pas anodin. « Ressuscité le matin, le premier jour de la semaine, Jésus apparut d’abord à Marie-Madeleine. » Le mot « d’abord » — prōton en grec — porte tout le poids d’une priorité théologique délibérée. Dans un contexte culturel où le témoignage d’une femme n’avait pas valeur légale devant un tribunal juif, Marc — ou l’auteur de cette finale — choisit de faire de Marie-Madeleine la première témoin de la Résurrection et la première envoyée. C’est une révolution silencieuse mais radicale.
Qui est Marie-Madeleine dans ce texte ? Elle est présentée avec une précision biographique singulière : « de laquelle il avait expulsé sept démons ». Ce n’est pas un détail anecdotique. Dans la symbolique biblique, le chiffre sept désigne la totalité : Marie-Madeleine a été délivrée d’une oppression totale, d’un esclavage qui touchait l’intégralité de son être. Elle est l’image de toute humanité radicalement libérée. Et c’est précisément elle — la grande libérée, la plus aimante, celle qui est restée au pied de la Croix et qui est venue la première au tombeau — que Jésus choisit pour être sa première messagère.
Les Pères de l’Église ont perçu cette dimension. Saint Grégoire le Grand la qualifie de apostola apostolorum — l’apôtre des apôtres — une expression reprise au XXIe siècle par le pape François lorsqu’il a élevé sa fête au rang de fête liturgique en 2016. Ce titre n’est pas une métaphore poétique : il désigne une réalité fonctionnelle. Marie-Madeleine est envoyée vers les apôtres eux-mêmes pour leur annoncer ce qu’elle a vu. Elle inaugure ainsi la structure même de toute mission chrétienne : je vais vers toi avec ce que j’ai contemplé.
Mais les disciples « refusèrent de croire ». Ce rejet du témoignage de Marie-Madeleine est aussi un rejet de la forme que Dieu choisit pour se révéler. Dieu ne se soumet pas aux critères humains de la crédibilité. Il choisit l’impuissant, le marginal, le rejeté, pour porter sa parole la plus importante. Et lorsque l’Église — ou le cœur croyant — refuse d’entendre ces voix-là, elle se coupe de la source même de la Révélation pascale.
Cette dimension du texte a une portée immédiate pour aujourd’hui : dans nos Églises, dans nos communautés, qui sont les Marie-Madeleine dont on refuse le témoignage ? Qui sont les voix que l’on n’écoute pas parce qu’elles ne correspondent pas aux critères institutionnels de l’autorité ? Le texte ne répond pas à cette question — il la pose, avec une insistance que deux mille ans n’ont pas émoussée.
Le reproche du Ressuscité : une pédagogie divine qui ne flatte pas
Le verset 14 est l’un des plus directs et des plus inconfortables de tout le Nouveau Testament : « Il leur reprocha leur manque de foi et la dureté de leurs cœurs parce qu’ils n’avaient pas cru ceux qui l’avaient contemplé ressuscité. » C’est Jésus ressuscité, glorieux, vainqueur de la mort — et la première chose qu’il dit aux Onze, c’est un reproche. Pas une consolation, pas un « je comprends votre peine », mais une confrontation directe avec leur fermeture.
Le mot grec sklērokardia — traduit ici par « dureté des cœurs » — est un terme fort, chargé d’une longue histoire biblique. C’est le même mot qui désigne dans le Deutéronome le refus d’Israël d’écouter Dieu, et que Jésus utilise lui-même dans les débats sur le divorce (Mc 10, 5) pour désigner l’incapacité humaine à accueillir la plénitude de la volonté divine. La sklērokardia n’est pas simplement de la méfiance ou de la prudence — c’est une fermeture structurelle du cœur, une résistance qui s’est installée comme une carapace.
Pourquoi Jésus reproche-t-il si directement ? Parce que la foi n’est pas une option parmi d’autres dans la vie du disciple — elle est la condition de la mission. On ne peut pas proclamer ce à quoi on ne croit pas soi-même. On ne peut pas être l’envoyé d’une Bonne Nouvelle que l’on tient pour suspecte. Le reproche n’est pas une punition — c’est une mise en condition. Jésus ne peut pas confier la mission universelle à des disciples qui n’ont pas encore fait le chemin intérieur de la Pâque.
Cette pédagogie divine du reproche trouve des échos tout au long de l’Écriture. Élie fuyant au désert et entendant la voix qui lui demande : « Que fais-tu ici, Élie ? » (1 R 19, 9). Pierre regardant Jésus après son triple reniement et recevant trois fois la question : « M’aimes-tu ? » (Jn 21). Thomas invité à glisser sa main dans les plaies (Jn 20). Dans tous ces cas, le Seigneur ne contourne pas la blessure — il y revient, il la nomme, il la guérit en la regardant en face.
Ce que nous enseigne cette pédagogie, c’est que la foi chrétienne n’est pas une adhésion tranquille à des vérités abstraites. Elle est un combat intérieur, un dépassement de soi, une conversion permanente. Et le Ressuscité est patient dans ce travail — il revient autant de fois qu’il le faut, sous des aspects différents, jusqu’à ce que le cœur dur consente enfin à s’ouvrir. Le reproche de Jésus est donc, paradoxalement, un acte d’amour : il croit assez en ses disciples pour les confronter à leur incrédulité, parce qu’il sait que de l’autre côté de ce reproche se trouve la mission.
« Allez dans le monde entier » : la géographie illimitée de la mission
Et puis vient le mandat. Après le reproche, après la confrontation avec leur propre fermeture, les disciples reçoivent ces mots qui vont changer la face de l’histoire : « Allez dans le monde entier. Proclamez l’Évangile à toute la création. »
Deux éléments de cette phrase méritent d’être dégustés lentement. D’abord, « le monde entier » — holon ton kosmon en grec. Ce n’est pas une région, pas une nation, pas un groupe ethnique ou religieux. C’est le monde dans sa totalité, dans sa globalité, dans son universalité. Jésus ne pense pas à une mission partielle ou sectorielle — il pense à une mission qui embrasse l’intégralité de la création humaine. C’est une rupture radicale avec le particularisme religieux de l’époque, où chaque divinité avait son territoire, son peuple, ses frontières. Le Dieu de Jésus-Christ n’a pas de frontières.
Ensuite, « toute la création » — pasē tē ktisei. Cette expression est encore plus large que « le monde entier ». Elle inclut non seulement tous les humains, mais potentiellement toute la réalité créée. Saint Paul, dans sa lettre aux Romains (Rm 8, 19-22), développe cette idée que toute la création « gémit en travail d’enfantement » en attendant la révélation des fils de Dieu. La mission évangélique a donc une dimension cosmique — elle touche non seulement les âmes individuelles, mais l’ensemble de la réalité créée qui aspire à être récapitulée dans le Christ.
Le verbe utilisé pour « proclamer » — kēryxate, de kēryssō — est le verbe du héraut, du crieur public qui annonce la parole du roi dans les places publiques. Ce n’est pas un verbe de discussion ou de dialogue — c’est un verbe d’annonce, de proclamation solennelle. L’Évangile n’est pas d’abord un débat, une opinion parmi d’autres, un point de vue spirituel qu’on peut discuter à loisir. C’est une annonce : « Il est ressuscité, il est vivant, et cela change tout. » La forme de cet annonce peut varier infiniment selon les cultures et les contextes — mais son contenu est irréductible.
Il y a dans ce mandat une tension productive entre l’universalité (le monde entier, toute la création) et le particulier (chaque disciple, dans son histoire, avec ses blessures et ses doutes, envoyé d’un lieu précis). C’est la tension que vivent tous les missionnaires de tous les temps : portés par un message universel, mais toujours incarnés dans une existence singulière. Et c’est précisément dans cet écart que se joue le mystère de la mission chrétienne — une mission qui ne peut pas être accomplie par des super-héros spirituels, mais seulement par des humains fragiles que le Ressuscité a d’abord dû reprendre et transformer.
Ccomment vivre ce texte aujourd’hui
Dans la vie personnelle
La première application de ce texte est intérieure. Si vous vous reconnaissez dans les disciples qui « refusaient de croire » — peut-être parce que la prière est devenue silencieuse, parce qu’une épreuve a durci votre cœur, parce que vous portez un deuil que la foi ne semble pas consoler — ce texte est pour vous. Jésus ressuscité ne contourne pas votre incrédulité. Il vient la nommer. Et dans ce regard direct, dépourvu de condescendance, il y a déjà la guérison.
Concrètement, cela peut vouloir dire : accepter de relire vos propres résistances spirituelles, non pas avec culpabilité, mais avec lucidité. Identifier le « manque de foi » qui vous habite en ce moment — non pas pour vous en accabler, mais pour le présenter au Seigneur comme matière première de sa grâce.
Dans la vie familiale et communautaire
Le texte montre aussi que la transmission de la foi passe par des témoins concrets — Marie-Madeleine, les deux disciples en chemin — dont le témoignage est d’abord rejeté. Toute famille chrétienne, toute communauté croyante, vit cette expérience : transmettre la foi à des enfants, à des proches, à des collègues qui « refusent d’abord de croire ». Ce texte nous enseigne de ne pas nous décourager devant ce refus. Il fait partie du processus.
La patience est missionnaire. Ne pas brusquer, ne pas forcer, ne pas se vexer quand le témoignage est refusé — mais continuer à être présent, à annoncer avec une joie tranquille ce qu’on a soi-même contemplé.
Dans la vie ecclésiale et apostolique
Pour toute personne impliquée dans un service d’Église — catéchète, animateur de groupes, prêtre, diacre, engagé dans une association — ce texte pose une question radicale : est-ce que j’annonce quelque chose que j’ai moi-même « contemplé » ? La mission authentique ne peut venir que de la contemplation. Marie-Madeleine n’annonce pas une idée, un programme, une doctrine — elle annonce une rencontre : « je l’ai vu ». C’est à cette condition que le témoignage a une force que nulle résistance ne peut définitivement éteindre.
La dimension universelle du mandat — « le monde entier, toute la création » — invite aussi chaque communauté à sortir de ses frontières habituelles, à se demander quels sont les « mondes » qu’elle n’a pas encore atteints, quelles sont les créatures qui attendent une Bonne Nouvelle qu’elle seule peut porter.

Résonances dans la tradition : Pères de l’Église, théologie et spiritualité
La tradition chrétienne a médité ce passage avec une constance remarquable. Saint Grégoire le Grand, dans ses Homélies sur les Évangiles, consacre de longues pages à la figure de Marie-Madeleine et à la signification du fait qu’elle soit la première témoin. Pour lui, ce choix divin illustre un principe constant de la pédagogie divine : Dieu répare le mal là où il a commencé. La première femme (Ève) avait transmis la mort au premier homme (Adam) ; c’est une femme qui, la première, transmit la nouvelle de la vie au nouveau peuple de Dieu.
Saint Ambroise de Milan, dans son Traité sur l’Évangile de Luc, insiste sur la signification théologique du « premier jour de la semaine ». Il y voit une récapitulation : le Ressuscité inaugure la « huitième jour », c’est-à-dire le temps eschatologique par-delà le cycle septénaire de la création. La Résurrection n’est pas seulement un événement dans l’histoire — elle est le commencement d’une histoire nouvelle, d’un monde nouveau qui commence à poindre dans le nôtre.
Origène d’Alexandrie, dans ses Commentaires sur les Évangiles, souligne que le reproche adressé aux disciples n’invalide pas leur mission — il la prépare. Pour Origène, la sklērokardia surmontée devient paradoxalement une garantie de l’authenticité du témoignage : celui qui a d’abord refusé de croire, et qui croit maintenant, témoigne d’une transformation personnelle qui donne au témoignage une force irréfutable.
Au XXe siècle, Karl Barth a développé dans sa Dogmatique ecclésiale l’idée que la mission universelle de Mc 16, 15 n’est pas d’abord un commandement éthique mais une ontologie nouvelle : parce que le Christ est ressuscité, la réalité du monde entier est déjà transformée. La proclamation de l’Évangile n’est pas l’annonce d’une possibilité future — c’est la révélation d’une réalité déjà accomplie que le monde n’a pas encore perçue. L’Église est l’avant-garde de cette perception.
Hans Urs von Balthasar, dans sa Théologie de l’histoire, approfondit cette intuition en montrant que la mission universelle n’est possible que parce que le Ressuscité est lui-même l’Envoyé par excellence — le missionnaire premier dont tous les autres ne sont que des reflets. « Allez » est la forme impérative du mouvement qui constitue la vie trinitaire elle-même : l’éternelle mission du Fils envoyé par le Père dans l’Esprit.
Plus récemment, le pape Jean-Paul II dans Redemptoris Missio (1990) a relu ce mandat de Mc 16 en soulignant que la mission ad gentes — vers ceux qui n’ont pas encore entendu l’Évangile — reste la forme la plus exigeante et la plus urgente de la mission ecclésiale. Il n’y a pas de repos possible pour une Église qui se souvient de ces mots : « le monde entier ».
Méditer ce texte en cinq étapes
Entrer dans le texte par le corps et le silence
Commencez par vous installer dans le silence. Fermez les yeux. Imaginez la scène du matin de Pâques : la lumière encore froide, les femmes qui marchent vers le tombeau, le cœur lourd. Laissez monter en vous le souvenir d’un deuil, d’une perte, d’une espérance déçue. Ce n’est pas pour vous attrister — c’est pour vous mettre à la place des disciples.
Recevoir le reproche sans se défendre
Relisez lentement le verset 14 : « Il leur reprocha leur manque de foi et la dureté de leurs cœurs. » Demandez-vous : dans quel domaine de votre vie votre cœur est-il devenu dur ? Où avez-vous cessé d’espérer ? Laissez cette question résonner sans chercher immédiatement à y répondre. Ce n’est pas un tribunal — c’est une invitation à l’honnêteté.
Contempler le Ressuscité qui ne se décourage pas
Relisez ensuite le mouvement du texte : Jésus apparaît une fois, deux fois, trois fois. Il insiste. Il revient sous « un autre aspect ». Il ne renonce pas. Laissez cette insistance divine vous toucher. Dieu ne se lasse pas de venir frapper à la porte de votre incrédulité. Peut-être reconnaissez-vous, dans votre propre histoire, des moments où il est revenu alors que vous aviez tourné la page ?
Recevoir le mandat comme un appel personnel
Lisez maintenant le verset 15 en le personnalisant : « Toi, va dans ton monde entier. Proclame l’Évangile à ta création. » Votre « monde entier », c’est votre famille, votre lieu de travail, votre quartier, vos relations. Votre « toute la création », c’est l’ensemble de la réalité que vous habitez chaque jour. Qu’est-ce que cela signifie concrètement pour vous, aujourd’hui ?
Formuler une réponse concrète
Terminez la méditation en formulant intérieurement — ou par écrit — une réponse concrète : une personne à qui vous pouvez annoncer quelque chose de vivant cette semaine ; une résistance intérieure que vous acceptez de remettre au Seigneur ; un pas de confiance à faire dans une direction que vous avez jusqu’ici évitée.
Quand Mc 16, 15 résiste au monde contemporain
Le défi de la crédibilité de l’Église
Comment proclamer l’Évangile dans un monde où l’institution ecclésiale est fragilisée par les scandales, les crises de gouvernance, les erreurs pastorales ? La question est inévitable, et la réponse facile — « c’est le messager, pas le message » — ne suffit pas. Ce texte lui-même porte une réponse plus profonde : les premiers envoyés étaient eux-mêmes des hommes marqués par l’incrédulité, la fuite, le reniement. L’Évangile n’a jamais été confié à des gens impeccables. Il a toujours été confié à des blessés qui avaient rencontré le Ressuscité.
Cela ne justifie pas les fautes commises — cela enseigne que la crédibilité du témoignage ne repose pas sur la perfection morale du témoin, mais sur l’authenticité de sa rencontre avec le Christ et sur la cohérence — toujours imparfaite, toujours en conversion — de sa vie avec ce qu’il annonce.
Le défi du pluralisme religieux et de l’universalité de la mission
« Allez dans le monde entier » — mais ce monde entier est pluriel, divers, habité par des traditions spirituelles profondes et des cultures millénaires. L’impératif missionnaire de Mc 16 peut-il être entendu sans condescendance ni violence culturelle ? Le Concile Vatican II, dans Ad Gentes, a opéré une révolution copernicienne en distinguant l’annonce explicite de l’Évangile et le respect des « semences du Verbe » présentes dans toutes les cultures et les religions. La mission n’est pas une conquête — c’est une offrande.
Mais cette nuance ne peut pas servir d’alibi à l’inaction ou au relativisme. L’Évangile reste une Bonne Nouvelle unique, irréductible, centrée sur un événement historique — la Résurrection de Jésus de Nazareth — que nulle autre tradition ne peut substituer. La mission chrétienne est à la fois humble et convaincu : humble parce qu’elle sait que Dieu précède toujours ses envoyés, convaincue parce qu’elle sait que « les hommes ne peuvent pas être sauvés autrement » (Ac 4, 12).
Le défi de la fatigue missionnaire
Il y a enfin un défi plus intime, plus silencieux : celui de la fatigue de ceux qui ont déjà essayé d’annoncer l’Évangile et ont été rejetés, ignorés, moqués. Comme Marie-Madeleine qui revient des disciples en ayant été disqualifiée. Comme les deux disciples en chemin dont le témoignage est accueilli par le même mur de scepticisme. Ce texte dit à tous ces témoins fatigués : la résistance de ceux qu’on avertit n’est pas le dernier mot. Jésus insiste là où ses envoyés s’épuisent. La mission est sienne avant d’être nôtre.
Prière pour les envoyés qui doutent encore
Seigneur Jésus, Tu es ressuscité le matin du premier jour, et ta première pensée a été pour Marie-Madeleine — pour elle qui avait tout perdu, tout donné, pour elle qui avait veillé au pied de la croix quand les autres fuyaient.
Tu sais ce que c’est d’être rejeté. Tu sais ce que c’est de revenir encore, de frapper encore à une porte fermée, de parler encore à ceux qui ne veulent pas entendre. Et pourtant tu reviens — une fois, deux fois, trois fois — parce que tu ne renonces jamais à celui que tu aimes.
Pardonne-nous notre dureté de cœur. Pardonne-nous ces moments où nous avons fermé les oreilles au témoignage de ceux que tu nous envoyais, parce qu’ils n’avaient pas la forme que nous attendions, parce qu’ils venaient d’un monde qui n’était pas le nôtre.
Pardonne-nous aussi ces moments où nous n’avons plus cru — où le poids du vendredi était trop lourd pour que le dimanche matin soit possible.
Tu nous regardes dans notre incrédulité avec ce regard qui ne juge pas pour condamner mais qui nomme pour guérir. Ce regard, nous le recevons ce matin. Nous l’acceptons sur nos vies, sur nos doutes, sur nos lâchetés, sur toutes les fois où nous n’avons pas osé témoigner.
Et maintenant, Seigneur, envoie-nous. Non pas parce que nous sommes prêts — nous ne le sommes jamais vraiment — mais parce que tu l’es, toi. Envoie-nous dans notre monde entier : dans cette famille, dans ce bureau, dans ce quartier, dans toutes ces créatures qui attendent une parole qui les fasse vivre.
Donne-nous la bouche de Marie-Madeleine, qui annonce sans calcul ce qu’elle a vu. Donne-nous la persévérance des deux disciples qui reviennent même après avoir été rejetés. Donne-nous surtout ton propre cœur, toi qui n’as jamais cessé d’aller vers ceux qui s’éloignaient.
« Voici le jour que tu as fait, Seigneur. » Ce jour est le nôtre. Ce monde est le nôtre à annoncer. Cette création entière attend sa Bonne Nouvelle.
Envoie-nous donc, Ressuscité — avec nos peurs, avec nos doutes, avec nos manques de foi — parce que c’est précisément avec cela que tu construis ta mission.
Amen. Alléluia.
Les incrédules envoyés, ou la logique renversée de Pâques
Ce texte de Marc ne ressemble à aucun autre dans le Nouveau Testament. Il est rude, direct, dérangeant. Il ne nous flatte pas — ni dans la figure des disciples qui refusent de croire, ni dans la réprimande du Ressuscité. Et pourtant, c’est peut-être précisément pour cela qu’il est si précieux.
Dans un monde qui valorise la performance, la certitude et la cohérence, l’Évangile de Pâques selon Marc annonce une logique inversée : ce sont les incrédules qui sont envoyés. Ce sont les brisés qui porteront la Bonne Nouvelle. Ce sont les femmes dont le témoignage est refusé qui inaugurent la chaîne de transmission qui va jusqu’à nous. Et c’est Jésus lui-même — non pas un Jésus distant et glorieux, mais un Ressuscité qui revient patiemment frapper aux cœurs fermés — qui est le premier missionnaire.
La question que ce texte pose à chacun de nous est simple et vertigineuse : de quel côté de la porte es-tu aujourd’hui ? Celui de Marie-Madeleine qui revient du tombeau les bras chargés d’une nouvelle que personne ne veut entendre ? Celui des disciples qui ont fermé les oreilles parce que la douleur est trop fraîche ? Ou peut-être celui du Ressuscité lui-même — qui revient, qui insiste, qui reproche et qui envoie, parce qu’il croit en ses envoyés plus qu’ils ne croient en eux-mêmes ?
À chacun de répondre. Mais ce que Marc ne laisse pas en suspens, c’est la direction finale : après le reproche vient le mandat. Après la nuit vient le matin. Après l’incrédulité vient l’envoi. « Allez dans le monde entier. » Le chemin est ouvert. Il attend vos pas.
Sept résolutions concrètes pour vivre Mc 16, 9-15
- Identifier cette semaine une résistance spirituelle personnelle et la nommer devant Dieu en prière, sans chercher à la justifier.
- Écouter jusqu’au bout le témoignage d’un proche sur sa foi ou son expérience spirituelle, même si cela dérange vos habitudes de pensée.
- Choisir une personne dans votre « monde entier » à qui vous pouvez offrir un geste ou une parole d’Évangile, sans attendre qu’elle soit réceptive.
- Relire chaque jour du prochain octave pascal le Psaume 117 — « Voici le jour que fit le Seigneur » — comme une affirmation de foi, non d’émotion.
- Pratiquer la patience missionnaire : si un témoignage est refusé, ne pas l’interpréter comme un échec définitif mais comme la première étape d’un processus que Dieu tient dans ses mains.
- Méditer une fois cette semaine sur votre propre « dureté de cœur » dans un domaine de votre vie : famille, travail, engagement ecclésial, relation blessée.
- Partager cet article ou ce texte de Marc avec quelqu’un qui traverse une période de doute ou de deuil spirituel, sans commentaire imposé — juste l’offrir.
Références
Sources primaires
- L’Évangile selon saint Marc, Mc 16, 9-15, traduction liturgique française (AELF).
- Psaume 117 (118), antienne alléluiatique pascale (AELF).
- Grégoire le Grand, Homélies sur les Évangiles, Homélie XXV, sur Marie-Madeleine (Sources Chrétiennes 485, Paris, Cerf, 2005).
- Origène d’Alexandrie, Commentaires sur les Évangiles, fragments sur Marc (Patrologie grecque, t. XIII).
Sources secondaires et magistère
- Jean-Paul II, Redemptoris Missio, encyclique sur la mission permanente de l’Église (7 décembre 1990), §§ 1-5 et 30-40.
- Concile Vatican II, Décret Ad Gentes sur l’activité missionnaire de l’Église (1965), §§ 1-9.
- Hans Urs von Balthasar, La Théologie de l’histoire, Paris, Fayard, 1970, chapitre III.
- Karl Barth, Dogmatique ecclésiale, t. IV/3, §§ 69-72 (sur la mission comme ontologie nouvelle).
- Raymond E. Brown, The Death of the Messiah, vol. 2, New York, Doubleday, 1994 (sur la finale de Marc et les traditions pascales).
✝ Références bibliques
1 passage · 1 livre
Le Fils de l'homme est venu pour servir et donner sa vie en rançon. (Mc 10,45)
L'Évangile de l'action : Jésus serviteur puissant, révélé comme Fils de Dieu sur la croix.
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