- Envoyés vers les perdus : ce que Jésus attend vraiment de ses disciples
- Le moment où des amis deviennent des envoyés
- Le paradoxe de la frontière avant l’horizon
- Être envoyé sans être prêt
- Les noms qui comptent
- Les brebis perdues : ni ennemies, ni étrangères
- Ce que ça change dans une vie : de la pensée à la pratique
- Ce que la tradition a vu dans ce texte
- Jean Chrysostome et la douceur de la priorité
- Bernard de Clairvaux et le berger qui ne calcule pas
- Thérèse de Lisieux et la mission sans frontière
- Marcher avant d’avoir la carte
- Lectio divina
- La tentation de l’universel comme fuite du proche
- Prière
- Ce que cette parole demande maintenant
- Pratiques
- Références
- ✝ Références bibliques
Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu
1Puis, ayant appelé ses douze disciples, il leur donna pouvoir sur les esprits impurs, afin de les chasser et de guérir toute maladie et toute infirmité. 2Or voici les noms des douze Apôtres : le premier est Simon, appelé Pierre, puis André son frère, Jacques fils de Zébédée, et Jean son frère, 3Philippe et Barthélemy, Thomas et Matthieu le publicain, Jacques, fils d’Alphée et Thaddée, 4Simon le Zélé, et Judas Iscariote, qui le trahit. 5Tels sont les douze que Jésus envoya, après leur avoir donné ses instructions : « N’allez pas, leur dit-il, vers les païens, et n’entrez pas dans les villes des Samaritains, 6allez plutôt aux brebis perdues de la maison d’Israël. 7Partout, sur votre chemin, annoncez que le royaume des cieux est proche.
Jésus rassemble ses douze et leur confie quelque chose d’extraordinaire : le pouvoir de guérir, de libérer, d’aller. Il leur donne des noms — des hommes très différents, certains honnêtes, un traître — et leur dit : n’allez pas aux puissants, n’allez pas aux étrangers pour l’instant. Allez d’abord à ceux qui sont de votre maison, ceux qui se sont perdus en chemin, ceux que personne ne va chercher. Et en marchant, dites-leur une seule chose : Dieu est là, tout près, maintenant.
Envoyés vers les perdus : ce que Jésus attend vraiment de ses disciples
Quand Jésus donne mission à douze hommes ordinaires, il redéfinit pour toujours ce que signifie être envoyé — et vers qui.
Il y a des textes qui consolent, et des textes qui envoient. Celui-ci envoie. Matthieu 10, 1-7 n’est pas une belle page d’encouragement — c’est un ordre de mission, précis, exigeant, adressé à douze hommes qui ne demandaient pas forcément à partir. Cette parole s’adresse à quiconque se demande un jour si sa vie a un sens, si son engagement compte, si la foi peut encore changer quelque chose autour de soi. Elle dit : oui, à condition de savoir vers qui aller. Et vers qui aller commence toujours plus près qu’on ne le croit.
Cette parole explore d’abord le contexte dans lequel Jésus envoie ses Douze — ce moment charnière où des disciples deviennent des apôtres, porteurs d’un pouvoir qu’ils n’ont pas fabriqué. Elle examine ensuite le paradoxe au cœur du texte : pourquoi Jésus restreint-il la mission avant de l’élargir, et ce que cela révèle de la logique divine. Elle déploie trois axes humains profonds — la question de l’envoi, celle des noms, celle des brebis perdues — avant de tirer les implications concrètes pour une vie chrétienne engagée aujourd’hui. La tradition et la Lectio Divina viennent nourrir la réflexion avant d’aboutir à une prière et à des pistes pratiques.
Le moment où des amis deviennent des envoyés
Matthieu place ce passage à un moment très précis de son récit. Les chapitres 8 et 9 viennent de s’achever dans un tourbillon de miracles : le lépreux guéri, le paralysé relevé, la fille de Jaïre ressuscitée, les deux aveugles qui voient. Jésus a traversé Galilée, soigné des corps, pardonné des péchés, mangé chez des publicains. Et à la fin du chapitre 9, une phrase résonne comme un soupir profond : « Voyant les foules, il fut pris de compassion pour elles, parce qu’elles étaient fatiguées et abattues, comme des brebis sans berger. » (Mt 9, 36) C’est depuis cette compassion que naît le chapitre 10.
Jésus ne part pas d’une stratégie. Il part d’un regard. Il a vu les gens. Et ce qu’il a vu l’a touché au point de ne plus pouvoir agir seul. Alors il appelle. Il réunit les douze qu’il avait choisis, et il leur donne deux choses : un pouvoir et une mission.
Le pouvoir, d’abord. Le grec utilise ici le mot exousia — qui ne désigne pas une compétence acquise, mais une autorité conférée. Ce n’est pas « il les a formés à guérir », c’est « il leur a donné le droit d’agir en son nom ». La différence est immense. Ces hommes ne partent pas avec un savoir. Ils partent avec une délégation. Ils ne sont pas experts — ils sont envoyés.
La liste des noms suit. On l’a peut-être lue trop vite, trop souvent. Mais Matthieu y tient. Pierre en premier, Judas en dernier. Entre les deux : un collecteur d’impôts, un nationaliste pur et dur, deux paires de frères, des pêcheurs, un inconnu. Ce que cette liste dit avec une brutalité silencieuse, c’est que la mission ne trie pas par mérite. Simon le Zélote haïssait peut-être Matthieu le publicain la semaine d’avant. Judas est nommé parmi les envoyés — avec la mention sobre, cruelle, de sa trahison future.
Et pourtant Jésus envoie ces douze-là. Pas d’autres. Ceux-là.
La mission est ensuite définie avec une précision géographique surprenante : pas les nations, pas les Samaritains. Allez vers les brebis perdues de la maison d’Israël. Cette restriction a déconcerté les lecteurs de tous les siècles. Comment l’Évangile universel commence-t-il par une exclusion ? La réponse viendra plus tard, après la Résurrection (Mt 28, 19). Pour l’instant, il y a une logique de priorité — non pas d’exclusion — que le texte nous invite à comprendre.
Le message à porter est d’une simplicité radicale : « Le royaume des Cieux est tout proche. » Pas de doctrine élaborée, pas de catéchisme complet. Une annonce. Une proximité. Dieu est là.
Le paradoxe de la frontière avant l’horizon
Il y a quelque chose d’inconfortable dans ce texte. Jésus, qui va accueillir la Cananéenne (Mt 15, 21-28), qui guérira le serviteur du centurion romain (Mt 8, 5-13), qui parlera à la femme samaritaine chez Jean (Jn 4) — ce même Jésus dit à ses disciples : n’allez pas vers les étrangers. Restez chez vous, d’abord. Cette tension est réelle, et il serait malhonnête de la minimiser.
Mais regardons-la bien en face.
Ce n’est pas de l’exclusion, c’est de la séquence. Il y a un ordre dans la mission divine, et cet ordre n’est pas arbitraire. Israël est le peuple de l’Alliance, celui à qui Dieu a parlé en premier, celui qui attend le Messie. Les brebis perdues de la maison d’Israël, ce ne sont pas les non-croyants lointains — ce sont les proches qui ont dérivé. Les membres d’une même famille spirituelle qui ont perdu le chemin, qui se sont éloignés, que la dureté de la vie ou les scandales des religieux ou la force de l’habitude ont peu à peu rendus étrangers à leur propre héritage.
L’image de la brebis perdue revient souvent chez Matthieu et Luc — et elle dit toujours la même chose : quelqu’un est parti, mais il appartient encore au troupeau. Il n’est pas l’ennemi. Il est l’absent. Et c’est précisément pour lui que le berger laisse les quatre-vingt-dix-neuf pour aller chercher l’un.
Cette logique a quelque chose de profondément humain. Avant d’aller loin, regarde autour de toi. Dans ta propre maison — et ici « maison » désigne à la fois la famille, la communauté, la tradition. Qui s’est perdu là, près de toi ? Qui a quitté l’Église sans jamais vraiment claquer la porte, juste en cessant de revenir ? Qui ne prie plus mais se souvient encore ? Qui porte la foi comme un habit de deuil — gardé dans l’armoire pour les enterrements et les baptêmes ?
C’est vers ces gens que Jésus envoie ses disciples en premier.
Il y a aussi une raison théologique profonde à cette priorité. Si Jésus est le Messie d’Israël, s’il est l’accomplissement des prophètes, s’il est celui dont Ésaïe annonçait la venue, alors le premier geste de fidélité est d’aller dire à ceux qui attendaient : il est là. La promesse est tenue. Vous n’avez pas attendu pour rien.
La restriction n’est donc pas une fermeture — c’est une cohérence. L’Évangile ne naît pas dans l’abstraction universaliste. Il naît dans la chair d’un peuple, d’une histoire, d’une attente. Et c’est depuis cette chair-là qu’il rayonnera vers toutes les nations.
Être envoyé sans être prêt
Ce qui frappe dans ce texte, c’est la vitesse. Jésus appelle, donne le pouvoir, donne les instructions. Aucune retraite de formation. Aucun examen de passage. Aucune garantie de succès. Il y a quelque chose d’un peu vertigineux là-dedans, qui ressemble à ce que vivent beaucoup de croyants engagés : on se retrouve à témoigner, à accompagner, à dire quelque chose de la foi, sans avoir l’impression d’être vraiment prêt.
La bonne nouvelle du texte, c’est précisément que la préparation n’est pas le sujet. L’exousia — l’autorité — ne s’acquiert pas. Elle se reçoit. Le disciple qui part en mission ne part pas parce qu’il a tout compris. Il part parce qu’il a été touché par quelqu’un qui, lui, a tout compris.
Pensons à Jean Vianney, le curé d’Ars. Un homme qui avait failli rater ses ordinations pour ses lacunes en latin. Un homme que ses supérieurs jugeaient insuffisamment préparé. Et qui est devenu l’un des confesseurs les plus puissants de l’histoire de l’Église, attirant jusqu’à trois cents pèlerins par jour dans un village de cinq cents âmes. Pas parce qu’il était brillant. Parce qu’il avait reçu quelque chose qu’on ne s’octroie pas.
L’envoi de Jésus fonctionne ainsi. Il ne dit pas : « Quand vous serez prêts, partez. » Il dit : « Partez — et en partant, vous découvrirez ce que je vous ai donné. »
C’est une spiritualité de la route, pas de l’estrade. On apprend en allant.
Les noms qui comptent
La liste des Douze n’est pas un annuaire. C’est une déclaration théologique.
Dans le monde antique, être nommé, c’est exister. Les nations sont des foules anonymes. Les disciples ont des noms. Pierre, André, Jacques, Jean, Philippe, Barthélemy, Thomas, Matthieu, Jacques fils d’Alphée, Thaddée, Simon le Zélote, Judas. Douze noms. Comme les douze tribus d’Israël. Ce n’est pas un hasard : Jésus refonde Israël depuis l’intérieur, non pas en rejetant son histoire, mais en la récapitulant.
Mais il y a plus. Ces noms sont des identités très différentes. Simon le Zélote était probablement affilié au mouvement zelote, qui prônait la résistance armée à Rome. Matthieu était collecteur d’impôts — un collaborateur de l’occupant aux yeux de ses compatriotes. Ces deux-là, assis à la même table, envoyés ensemble. On ne peut pas imaginer tension plus explosive dans la Palestine du premier siècle.
Et pourtant ils marchent ensemble. Leur unité n’est pas l’effacement de leurs différences. C’est une unité de mission malgré et à travers leurs différences. Ce que l’Évangile opère dans ce groupe, c’est un dépassement qui ne vient pas d’eux. Aucune négociation humaine n’aurait réuni Simon le Zélote et Matthieu le publicain. Seul l’envoi commun les tient ensemble.
C’est exactement ce que vivent les paroisses, les mouvements, les communautés d’aujourd’hui. Des gens que rien n’aurait rapprochés, réunis par l’Évangile. Et la tentation permanente de se diviser sur des opinions politiques, des sensibilités liturgiques, des styles de foi. Le texte dit : vous êtes envoyés ensemble. L’unité n’est pas l’uniformité — c’est la co-mission.
Les brebis perdues : ni ennemies, ni étrangères
L’image de la brebis perdue mérite qu’on s’y arrête longtemps.
Une brebis perdue n’est pas une brebis rebelle. Elle ne s’est pas enfuie en claquant la porte. Elle a erré. Peut-être distraite, peut-être effrayée, peut-être que le troupeau a bougé et qu’elle n’a pas suivi. Le mouvement de départ a été imperceptible. Et quand elle a levé la tête, le berger était loin.
C’est ainsi que beaucoup de gens quittent la foi. Pas avec fracas — par dérive. La messe qu’on saute un dimanche pour être en famille. La prière du soir qui glisse, puis disparaît. Les sacrements qu’on remet à plus tard, qui restent remis. La communauté à laquelle on n’appartient plus vraiment. Et un jour, on réalise qu’on est loin — sans avoir voulu partir.
Jésus appelle ces personnes des brebis perdues de la maison d’Israël. Elles appartiennent encore à la maison. Leur nom est dans le livre. Elles ont été baptisées, elles ont communié, elles ont prié. L’éloignement ne les a pas rayées.
Et c’est vers elles que les Douze sont envoyés en premier. Non pas avec un discours culpabilisant. Non pas avec une liste de reproches. Mais avec une annonce : le royaume est proche. Dieu est là. Tu n’es pas oublié. Il y a quelqu’un qui est parti te chercher.
Cette attitude change tout dans la manière d’évangéliser. On ne va pas vers les brebis perdues pour les réprimander de s’être perdues. On va les retrouver là où elles sont — dans leurs doutes, leurs deuils, leur tiédeur, leur lassitude — et on dit : voici ce que j’ai reçu. Il est encore temps.
Ce que ça change dans une vie : de la pensée à la pratique
Dans l’intimité de la foi
Ce texte pose une question à chacun : ai-je reçu quelque chose que je garde pour moi ? L’exousia donnée aux Douze, c’est une autorité à transmettre — pas un trésor à thésauriser. Une foi qui ne rayonne pas sur l’entourage finit par s’éteindre sur elle-même. Non pas parce qu’on doit être missionnaire professionnel, mais parce que la foi vivante est naturellement communicante. Elle cherche les autres.
Dans l’intimité, cela peut se traduire par quelque chose d’aussi simple que de parler de ce qui compte. Dire à un ami : « Cette lecture m’a touché. » Allumer un cierge pour quelqu’un qui souffre et le lui dire. Prier pour une personne qu’on sait perdue, sans lui faire sentir qu’on la juge.
Dans les relations proches
La vraie mission commence souvent à quelques mètres. Le fils qui ne prie plus. La mère qui a tourné le dos à l’Église après un deuil mal accompagné. Le collègue qui porte une blessure spirituelle silencieuse. Ces brebis perdues de notre propre « maison » sont les premières à qui Jésus nous envoie — pas en thérapeutes, pas en prédicateurs, mais en présences simples qui n’ont pas abandonné l’espoir que quelque chose reste possible.
L’erreur serait de vouloir aller loin pour éviter d’aller près. De s’engager dans des actions caritatives lointaines pour ne pas regarder en face la détresse spirituelle de ceux qu’on aime et qu’on voit chaque semaine.
Dans la vie ecclésiale et sociale
L’Église qui se soucie d’abord de ses propres « perdus » avant de se projeter vers l’extérieur n’est pas repliée sur elle-même. Elle fait simplement confiance à la logique de l’Évangile : la mission rayonne depuis le centre. Une communauté qui accueille vraiment ses membres distants, qui n’abandonne pas ceux qui s’éloignent, qui maintient le lien sans le contraindre — cette communauté est déjà missionnaire, même sans budget ni programme.
Sur le plan social, le texte interroge notre tendance à valoriser l’exotique et à négliger le familier. L’humanitaire à l’autre bout du monde est nécessaire. Mais qu’est-ce que je fais pour le voisin de palier qui mange seul tous les soirs ?

Ce que la tradition a vu dans ce texte
Jean Chrysostome et la douceur de la priorité
Jean Chrysostome, prédicateur d’Antioche au IVe siècle, a beaucoup commenté ce chapitre de Matthieu. Ce qui le frappe, c’est la pédagogie de Jésus. Il ne supprime pas la vocation universelle — il la prépare. Les Douze, en allant d’abord vers Israël, apprennent à annoncer, à guérir, à traverser le refus. Ils se forment à la mission dans un terrain connu avant d’affronter l’inconnu.
Chrysostome y voit une miséricorde double : miséricorde envers Israël, qui mérite d’entendre la Bonne Nouvelle en premier depuis son propre sol. Et miséricorde envers les disciples, à qui Jésus offre une école progressive. « Il ne les envoie pas encore vers les nations, dit-il, afin qu’ils ne soient pas accablés d’un seul coup par l’ampleur de la tâche. » Ce n’est pas de l’exclusion — c’est de la sagesse.
Bernard de Clairvaux et le berger qui ne calcule pas
Bernard de Clairvaux, le cistercien du XIIe siècle, médite la figure du berger qui laisse les quatre-vingt-dix-neuf pour chercher la brebis perdue. Il y voit le portrait le plus juste de Dieu : un amour qui ne calcule pas la rentabilité. Une brebis perdue sur cent, c’est une perte statistiquement négligeable. Pour Dieu, c’est la totalité d’une vie.
Bernard dit quelque chose de bouleversant : Dieu n’attend pas que la brebis retrouve son chemin. Il fait le chemin lui-même. Et il envoie ses disciples faire de même. La mission chrétienne, pour Bernard, n’est pas un appel à attirer les gens vers nous — c’est un appel à aller vers eux. La différence est décisive. L’une est une stratégie. L’autre est un amour.
Thérèse de Lisieux et la mission sans frontière
Thérèse de Lisieux n’a jamais quitté son carmel. Et pourtant elle est patronne des missions. Cette apparente contradiction dit quelque chose d’essentiel : l’envoi n’est pas toujours géographique. Thérèse comprenait que sa prière, ses souffrances, ses actes d’amour quotidiens s’inscrivaient dans la même logique que celle des apôtres. Elle a écrit : « Je veux passer mon ciel à faire du bien sur la terre. » Sa mission était vers les perdus qu’elle n’a jamais vus, depuis une cellule de quelques mètres carrés.
Ce qu’elle incarne, c’est la conviction que la mission appartient à tous les baptisés — pas seulement aux prêtres, pas seulement aux religieux actifs. Elle commence là où on est, avec ce qu’on a, vers qui Dieu place dans notre chemin.
Marcher avant d’avoir la carte
La première question pratique que ce texte pose est simple : vers qui suis-je envoyé en ce moment ? Pas en théorie — en réalité, maintenant, dans les prochains jours.
Première étape : identifier sa « maison d’Israël » personnelle. Qui, dans ton entourage direct, s’est éloigné de la foi ? Pas pour analyser les raisons, pas pour préparer un discours — juste pour les nommer intérieurement. Les tenir dans la prière. Les garder dans le regard.
Deuxième étape : aller, simplement. Ne pas attendre l’occasion idéale. Une conversation ordinaire peut devenir un moment de proximité. Un message envoyé le soir, une invitation à café, une présence lors d’un deuil. La mission chrétienne la plus efficace n’est pas spectaculaire.
Troisième étape : annoncer ce qu’on a reçu, pas ce qu’on pense. La tentation de l’évangélisation maladroite, c’est de parler de la foi comme d’une doctrine à défendre plutôt que d’une rencontre à partager. Le message des Douze n’était pas « croyez ceci ou cela ». C’était : « Le royaume est proche. » Témoigner, c’est dire ce que Dieu a fait dans ta vie — pas ce que les autres devraient croire.
Quatrième étape : accepter de ne pas contrôler le résultat. Les disciples sont envoyés annoncer — pas convaincre. La conversion appartient à Dieu. Notre rôle est de marcher et de parler. Ce que la graine devient, c’est l’affaire du Semeur.
Cinquième étape : revenir nourri. La mission n’est pas un effort unilatéral. On revient transformé par ceux vers qui on est allé. Les brebis perdues ont souvent quelque chose à apprendre au berger sur ce que c’est que de chercher Dieu dans le désert.
Lectio divina
« Allez plutôt vers les brebis perdues de la maison d'Israël. Sur votre route, proclamez que le royaume des Cieux est tout proche. » (Mt 10, 6-7)
Qui sont les brebis perdues dans ta propre vie, celles que tu connais par leur prénom et dont tu sais qu'elles ont dérivé ? As-tu déjà pensé que c'est toi, parfois, la brebis que quelqu'un est venu chercher sans que tu le saches ? Qu'est-ce qui t'empêche d'aller vers ceux qui sont près — la peur de déranger, la peur du rejet, ou peut-être la peur de devoir parler de ce qui compte vraiment ?
Seigneur, tu as regardé les foules et tu as été touché au fond de toi par leur fatigue. Donne-moi ce regard — non pas le regard qui juge, mais celui qui voit. Tu as envoyé des hommes ordinaires, avec leurs rivalités et leurs failles, et tu leur as fait confiance. Fais-moi confiance aussi. Montre-moi quelle brebis perdue tu places sur ma route aujourd'hui, dans ma maison, dans mon quartier, dans ma vie. Et quand je ne sauré pas quoi dire, rappelle-moi que le message est simple : tu es là, tout proche.
Douze hommes marchent sur un chemin de poussière, et le Ciel les suit.
La tentation de l’universel comme fuite du proche
Notre temps aime les causes globales. On se mobilise pour le climat, pour la paix mondiale, pour des populations lointaines. Et ce n’est pas mauvais en soi. Mais il y a parfois une fuite dans l’universel — une façon de se donner bonne conscience à grande échelle pour éviter l’inconfort du proche. Aller vers les brebis perdues de notre propre maison, c’est souvent plus difficile que de financer une ONG à dix mille kilomètres.
Le texte de Matthieu 10 dit : commence par ce qui est devant toi. L’horizon viendra — la preuve en est que Jésus lui-même élargira la mission après la Résurrection. Mais d’abord, les proches. D’abord la « maison ». La charité bien ordonnée commence par ceux dont nous connaissons le prénom.
L’Église et ses propres perdus
L’Église catholique en France et en Europe perd des fidèles depuis des décennies. Les études sociologiques le montrent avec une régularité décourageante. Mais ces chiffres cachent des visages. Ce sont des gens qui ont été baptisés, catéchisés, confirmés — et qui sont partis. Pas toujours avec colère. Souvent avec une tristesse silencieuse, une attente déçue, un besoin non comblé.
La question que ce texte pose à l’institution ecclésiale est directe : qui va chercher ces brebis ? Et comment les va-t-on chercher ? Avec des programmes bien huilés, ou avec la présence de quelqu’un qui prend le temps d’aller voir ?
L’évangélisation ne se résume pas à améliorer les homélies ou à renouveler les sites internet. Elle commence quand quelqu’un décide d’aller frapper à une porte, d’appeler quelqu’un qu’on n’a pas vu depuis longtemps, de dire simplement : tu nous manques. Ce geste-là, Jésus le commande depuis le premier siècle.
La mission à l’ère numérique
Le numérique a créé un nouveau territoire pastoral : des millions de personnes cherchent des réponses spirituelles en ligne, souvent sans oser entrer dans une église. Ces brebis-là sont aussi « perdues » au sens de Matthieu — elles appartiennent souvent à une tradition chrétienne, elles ont un fond de foi, et elles errent dans l’espace de la recherche. Des sites comme via.bible, des podcasts, des chaînes YouTube de témoignage ou d’enseignement biblique — tout cela est une forme contemporaine du chemin que Jésus ordonne de prendre.
La mission numérique n’est pas moins réelle que la mission physique. Elle s’adresse aux mêmes brebis perdues — celles qui cherchent un sens, qui portent une douleur, qui ont entendu un jour que Dieu existe et qui ne savent plus si c’est vrai.
Prière
Tu les regardes, Seigneur, et tu vois ce que personne ne voit. Tu vois la fatigue sous le sourire, la solitude derrière les mots convenus, la foi en miettes portée comme un héritage dont on ne sait plus quoi faire. Tu les appelles brebis perdues — et dans ce mot, il n’y a pas de mépris. Il y a de l’amour. Une brebis perdue, c’est une brebis qui appartient encore au troupeau.
Tu as envoyé douze hommes sur les routes de Galilée. Des hommes qui ne s’entendaient pas toujours, qui ne comprenaient pas toujours, qui allaient trahir ou douter ou fuir. Et tu leur as fait confiance quand même. Tu leur as dit : partez. Ce que vous avez reçu, donnez-le.
Seigneur, je suis moi aussi sur une route. Je ne sais pas toujours vers qui je suis envoyé. Je rate souvent l’occasion — ce moment où quelqu’un attendait un mot et où j’ai parlé d’autre chose. Je passe à côté des brebis perdues parce que j’ai les yeux trop fixés sur l’horizon.
Ouvre mes yeux à ce qui est près. Donne-moi le regard que tu as posé sur les foules : ce regard qui voit la lassitude, qui ne juge pas la dérive, qui ne désespère pas de l’absence.
Fais de moi quelqu’un qui sait marcher vers un autre sans programme préparé, sans discours trop poli. Quelqu’un qui sait simplement dire, même maladroitement : je t’ai pensé, tu n’es pas seul, il y a quelque chose de plus grand que nos distances.
Le royaume est proche, tu l’as dit. Proche de ceux qui errent. Proche de ceux qui ont peur de revenir parce qu’ils ont honte d’être partis. Proche de ceux qui ne prient plus mais qui gardent encore dans un tiroir le chapelet de leur enfance.
Envoie-moi vers eux, Seigneur. Pas avec des certitudes qui écrasent. Avec la douceur de quelqu’un qui a lui-même été cherché.
Car tu m’as cherché aussi, à une heure que je connais. Et quelqu’un est venu. Quelqu’un a marché vers moi alors que je m’éloignais. Fais que je sois pour d’autres cet envoyé-là.
Non pour ma gloire, mais pour la tienne. Non pour changer les gens, mais pour leur annoncer ce que j’ai reçu : Tu es là. Tu es proche. C’est assez pour commencer.
Ce que cette parole demande maintenant
Il y a un risque avec les textes sur la mission : les lire et ne rien changer.
Cette parole de Matthieu 10 n’est pas écrite pour être admirée. Elle est écrite pour être vécue. Jésus n’a pas dit « contemplez ces instructions ». Il a dit : allez.
Ce « allez » s’adresse à toi, maintenant, dans ta vie telle qu’elle est. Il ne demande ni ton confort ni ta disponibilité totale. Il demande ta présence là où tu es, avec les personnes que tu connais déjà. Il demande ce regard — ce regard que Jésus a posé sur les foules : un regard de compassion, pas de condescendance.
Les Douze sont partis avec deux mains vides et une autorité reçue. Ce n’est pas leur éloquence qui a changé la Galilée. C’est leur disponibilité à se laisser utiliser pour quelque chose de plus grand qu’eux.
Tu portes la même autorité depuis ton baptême. Elle n’a pas besoin d’être réactivée par un diplôme ou un rôle officiel. Elle est là, dans ce que tu es, dans ce que tu as traversé, dans ce que tu as reçu.
Alors : vers qui, cette semaine ? Qui est la brebis perdue dans ta maison que tu n’as pas encore été chercher ?
C’est là que commence l’Évangile. Pas sur une scène. Dans un couloir, une rue, un message envoyé à 22h à quelqu’un qui ne s’y attendait pas.
Pratiques
- Prier chaque matin pour une personne éloignée de la foi en la nommant par son prénom, sans rien attendre en retour.
- Identifier cette semaine une « brebis perdue » dans ton entourage et décider d’un geste concret : appel, message, invitation à manger.
- Relire la liste des Douze lentement, en demandant : lequel me ressemble ? Lequel me dérange ? Pourquoi ?
- Pratiquer le témoignage simple : raconter à quelqu’un, en deux phrases, une chose que la foi a changé dans ta vie — sans sermon ni prosélytisme.
- Dans ta communauté paroissiale, chercher quelqu’un qui manque depuis plusieurs mois et décider de le rejoindre là où il est, sans attendre qu’il revienne.
- Méditer Mt 10, 1-7 chaque dimanche pendant un mois, en changeant à chaque fois la question posée : qui sont mes Douze ? Vers qui suis-je envoyé ? Quel est mon message simple ?
- Relire l’image de la brebis perdue (Lc 15, 1-7) en parallèle pour entendre ce que le berger ressent en retrouvant ce qu’il avait perdu.
Références
- Matthieu 10, 1-7 — texte source de la parole.
- Matthieu 9, 36-38 — le regard de compassion qui précède l’envoi.
- Luc 15, 1-7 — la parabole de la brebis perdue, arrière-plan essentiel.
- Jean Chrysostome, Homélies sur l’Évangile de Matthieu, Homélie XXXII — commentaire de l’envoi des Douze.
- Bernard de Clairvaux, Sermons sur le Cantique des Cantiques et De la considération — sur la figure du pasteur et l’amour sans calcul.
- Thérèse de Lisieux, Manuscrits autobiographiques, manuscrit B — sur la mission universelle depuis la clôture.
- Jean-Paul II, Redemptoris Missio (1990), §34 — sur la priorité de la mission ad gentes dans la continuité de Mt 10.
- Benoît XVI, Verbum Domini (2010), §94 — sur le lien entre la Parole et la mission évangélique concrète.
✝ Références bibliques
1 passage · 1 livre
Voici que je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin du monde. (Mt 28,20)
L'Évangile du Roi : Jésus, nouveau Moïse, accomplit les Écritures pour Israël et les nations.
→ Explorer le Codex Matthieu- Celui qui ne prend pas sa croix n’est pas digne de moi. Qui vous accueille m’accueille (Mt 10, 37-42)
- Ne craignez pas ceux qui tuent le corps (Mt 10, 26-33)
- Jésus appela ses douze disciples et les envoya en mission (Mt 9, 36 – 10, 8)
- Ce n’est pas vous qui parlerez, c’est l’Esprit de votre Père (Mt 10, 17-22)
- Être nommé, puis envoyé : la révolution silencieuse de l’appel apostolique
- Porter sa croix et ouvrir sa porte
- Ne craignez pas ceux qui tuent le corps : Léon XIV et la victoire cachée des martyrs
- Quand Dieu tremble pour ses brebis : la compassion qui envoie
- Siéger avec Dieu, mais pas tout de suite — L’art cistercien de marcher avant de régner
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