Après le Tigré, la Centrafrique : quand la parole du pape cherche les blessures oubliées

Après l'appel pour le Tigré, Léon XIV reçoit Touadéra : comment l'Église tisse la paix en Centrafrique, pays oublié des regards.

Équipe Via Bible
15 Lecture minimale

Isaïe 32, 17

17Et le produit de la justice sera la paix et le fruit de la justice le repos et la sécurité pour jamais.

Psaumes 85, 11

11La bonté et la vérité vont se rencontrer, la justice et la paix s’embrasseront.

2 Corinthiens 5, 18

18Tout cela vient de Dieu, qui nous a réconciliés avec lui par Jésus-Christ et qui nous a confié le ministère de la réconciliation.

Une même voix pour deux blessures africaines

Du Tigré à Bangui, un même regard

Mercredi 30 septembre, sur la place Saint-Pierre, Léon XIV disait suivre « avec une profonde inquiétude » la reprise des combats au Tigré, en Afar et en Amhara. Il appelait toutes les parties à choisir la voie du dialogue. Le lendemain matin, il recevait au palais apostolique le président centrafricain. Rien ne relie ces deux scènes sur le plan diplomatique. Elles s’éclairent pourtant l’une l’autre, et cette parole voudrait montrer comment.

Un pasteur universel ne choisit pas ses périphéries selon l’écho qu’elles trouvent dans les journaux. Il les choisit selon la souffrance qui s’y cache. Le Tigré a surgi dans l’actualité, parce que des obus ont frappé des villages et fait des morts et des dizaines de blessés. La Centrafrique, elle, souffre depuis si longtemps que sa détresse s’est faite silence. Le pape regarde de l’une à l’autre. Il ne laisse aucun foyer s’éteindre faute d’attention.

Voilà le premier enseignement. L’attention est déjà une forme de charité. Celui qui détourne le regard d’un peuple le condamne une seconde fois. Celui qui prononce son nom devant le monde lui rend un peu de sa dignité. Quand l’Église nomme un conflit oublié, elle ne fait pas de politique. Elle remplit l’office de la mémoire.

Ce que dit réellement une audience privée

Le 1er octobre, Faustin-Archange Touadéra a été reçu en audience privée par Léon XIV. C’était leur premier échange depuis l’élection du pape. Le président arrivait de l’Assemblée générale des Nations unies, tribune des États. Il se rendait à celle du Siège de Pierre, qui parle autrement : on y juge un pays à la place qu’il accorde au plus petit.

Les entretiens se sont poursuivis à la Secrétairerie d’État avec le cardinal Pietro Parolin et Mgr Paul Richard Gallagher. Le communiqué du Saint-Siège exprime la satisfaction pour les bonnes relations entre le Saint-Siège et la République centrafricaine. Il souligne la précieuse contribution de l’Église à la société centrafricaine. Il évoque enfin la situation sociale, politique et humanitaire, avec le processus de paix au premier plan. Le vocabulaire est sobre, presque administratif. Il faut apprendre à lire cette sobriété : elle dit ce que les gestes de l’Église disent depuis dix ans.

Une audience ne règle pas une guerre. Elle fait autre chose, de plus discret. Elle place un chef d’État devant une autorité qui n’a ni armée ni intérêt à défendre, et qui peut donc lui tenir un langage que peu d’autres tiennent. Elle rappelle aussi que le pouvoir se reçoit et qu’il se rend. Cette liberté de parole est un des biens les plus rares de la scène internationale.

La Centrafrique, pays où l’Église fait tissu

Un pays épuisé, une paix fragile

Il faut regarder le pays tel qu’il est. Depuis la crise de 2013, la Centrafrique a connu des massacres, des déplacements massifs et un morcellement du territoire entre groupes armés. Une personne sur quatre est déplacée à l’intérieur du pays ou réfugiée à l’étranger. Un accord de paix a été signé en 2019, puis il s’est effrité quand une coalition rebelle a attaqué de grandes villes à la fin de 2020. La capitale a dû compter sur des forces étrangères pour tenir.

Le scrutin du 28 décembre dernier a réuni pour la première fois depuis des années un vote quadruple. Il a confirmé Faustin-Archange Touadéra pour un troisième mandat, avec près de 78 % des voix. Un recours de son principal adversaire, fondé sur des allégations de fraude, a été rejeté par la Cour constitutionnelle. Ces chiffres donnent une légitimité formelle. Ils ne disent rien de la paix véritable, celle qu’une urne ne fabrique pas. Récemment, l’armée a ordonné à ses unités un cessez-le-feu sur l’ensemble du territoire, geste qui relance un processus encore fragile.

L’archevêque coadjuteur de Bangui, Mgr Joseph Samedi, attend de cette rencontre une nouvelle étape marquée par la paix, le développement et la cohésion nationale. Il affirme que le pays a opté pour la paix. Les évêques ne confondent pas espérance et naïveté. Ils savent qu’un cessez-le-feu proclamé n’est pas encore un désarmement des cœurs. Ils parlent pourtant, parce que se taire serait trahir ceux qui n’ont plus de voix.

L’Église, premier lieu de rencontre

En Centrafrique, l’Église ne se contente pas de célébrer. Elle fait tissu. Ses paroisses, ses écoles, ses dispensaires et ses lieux d’accueil ont recueilli, pendant les pires années, des musulmans et des chrétiens en fuite. Souvenons-nous du pape François, venu à Bangui en novembre 2015 au cœur de la violence, et qui y avait ouvert la première Porte sainte de l’Année de la miséricorde, avant même Rome. Ce geste disait que le centre de l’Église peut se trouver là où l’on souffre le plus.

Imaginez une scène très simple. Dans un quartier de Bangui, une femme dont la maison a brûlé dort dans la cour d’une paroisse. Auprès d’elle, un voisin d’une autre religion dort sous le même auvent. Aucun traité ne les a réunis. Ils sont là parce qu’une porte est restée ouverte. Cette hospitalité quotidienne est la forme première de la cohésion sociale dont parlent les diplomates. Elle précède les accords et leur survit.

Quand l’audience souligne le rôle de l’Église dans la cohésion sociale, elle reconnaît donc une réalité concrète et lui donne une portée publique. L’Église n’a pas de revendication de pouvoir à y faire valoir. Elle offre un lieu où l’on peut se rencontrer sans avoir à renier ce que l’on est. Dans un pays où l’identité religieuse a été instrumentalisée par les fauteurs de guerre, ce lieu est vital.

Sant’Egidio, la diplomatie de l’amitié

Le président doit aussi rencontrer la Communauté de Sant’Egidio. Elle est présente en Centrafrique depuis la crise de 2013 et elle a pris part à plusieurs initiatives du dialogue politique. Elle a notamment contribué aux démarches qui ont conduit au Pacte républicain de Rome, puis à l’Accord politique pour la paix et la réconciliation signé à Khartoum en 2019. Le président avait déjà salué cet engagement quelques jours avant son voyage.

Cette méthode a une saveur particulière. Sant’Egidio ne s’impose pas comme médiateur extérieur ni comme puissance. Elle s’assoit à la table, elle écoute longuement, elle revient. Elle croit que la paix se prépare par la fidélité, bien avant la signature d’un texte. Cela rejoint l’expérience de l’Évangile : on ne gagne pas un frère par un argument, on le gagne par une présence qui dure.

Ce choix de passer des salons du pouvoir à une communauté de laïcs est parlant. Il signifie que la paix n’appartient pas aux seuls gouvernants. Les chrétiens ordinaires y ont leur part, par la prière, la visite, l’amitié avec les pauvres et le refus de la haine. C’est une petite diplomatie, mais elle atteint là où les grandes ne peuvent entrer.

Théologie de la paix qui se tisse

La justice avant la paix

La Bible ne sépare jamais la paix de la justice. Le prophète Isaïe l’affirme avec une netteté qui fait taire les discours faciles : « Le fruit de la justice sera la paix, et le rapport de la justice, la tranquillité et la sécurité pour toujours » (Is 32, 17). La paix est donc un fruit. On ne la décrète pas, on la cultive, et le sol de cette culture s’appelle justice. Pas de récolte sans labour.

Appliquez cela à la Centrafrique, et à l’Éthiopie. Un cessez-le-feu qui laisse intactes les spoliations, l’impunité des auteurs de crimes et l’abandon des campagnes ne produit qu’un calme de surface. Le Tigré le montre cruellement : les hostilités reprennent après des mois de tension non résolue. Le pape avertit que les conflits armés ne résolvent jamais les problèmes et les aggravent, laissant sur leur passage mort, destruction et ressentiment. Ce dernier mot est décisif. Le ressentiment est la semence de la guerre suivante.

Voilà pourquoi l’Église insiste, à Bangui comme à Mekele, sur l’accès aux soins, à l’école et à la terre. Le développement dont parle le Saint-Siège n’est pas un supplément économique. C’est la matière même de la justice. Un jeune homme qui a un métier est moins vulnérable au recrutement d’un chef de bande. Une mère qui peut faire soigner son enfant ne cherche pas vengeance. La paix s’édifie aussi dans les ateliers et dans les dispensaires.

Vérité et miséricorde se rencontrent

Mais la justice seule ne suffit pas, car elle peut devenir revanche. Le psalmiste dessine une autre rencontre : « Amour et vérité se rencontrent, justice et paix s’embrassent » (Ps 85, 11). L’image est d’une audace extrême. Ces quatre réalités, que nous opposons souvent, s’étreignent. La vérité sans amour blesse. L’amour sans vérité endort. La justice sans paix épuise. La paix sans justice trompe.

Le travail de réconciliation en Centrafrique doit donc dire la vérité sur les crimes commis, y compris par des chrétiens, et il doit ouvrir un chemin de pardon. Les juridictions, nationales et internationales, ont leur rôle. L’Église n’en prend pas la place. Elle y ajoute ce qu’aucune loi ne peut donner : la possibilité pour un coupable de se reconnaître tel sans être détruit, et pour une victime de ne pas devenir prisonnière de sa blessure.

Un exemple suffit à le faire comprendre. Dans une paroisse de brousse, un ancien combattant revient au village, honteux. Le curé ne lui épargne pas la vérité de ses actes, mais il l’accueille à la messe et lui demande de rencontrer ses victimes. Le chemin est lent, et parfois il échoue. Pourtant, sans lui, aucune paix ne tient. Les accords ne durent que si quelqu’un, quelque part, accepte de s’asseoir à côté de son ancien ennemi.

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Le ministère de la réconciliation

Saint Paul nomme cette tâche avec une précision qui engage chaque baptisé : Dieu « nous a confié le ministère de la réconciliation » (2 Co 5, 18). Remarquez le verbe. La réconciliation est reçue de Dieu d’abord, puis confiée. Nous ne l’inventons pas, nous en sommes les dépositaires. C’est ce qui donne à l’Église une assurance tranquille devant les puissants : elle n’agit pas en son nom, elle transmet un don qui la dépasse.

Ce ministère n’est pas réservé aux évêques ni aux diplomates du Vatican. Chaque fois qu’un chrétien refuse de répéter une rumeur contre un voisin d’une autre ethnie, il l’exerce. Chaque fois qu’il partage son repas avec un déplacé, il l’exerce aussi. L’audience du 1er octobre en est une expression visible, mais elle repose sur des milliers de gestes invisibles. Sans eux, elle ne serait qu’une cérémonie.

C’est pourquoi la parole de Léon XIV sur le Tigré et son accueil du président centrafricain relèvent d’un même mouvement. Le pape ne multiplie pas les foyers à surveiller par goût de l’actualité. Il rappelle à l’Église entière qu’elle est envoyée partout où la fraternité est menacée. Pour nous, lecteurs lointains, l’invitation est simple. Prier le chapelet en ce mois d’octobre, comme le pape le demande de nouveau, pour l’Éthiopie et pour la Centrafrique. Les nommer devant Dieu, c’est déjà refuser l’oubli.

Ainsi se dessine un chemin pour chacun. Connaître le nom du pays qui souffre. Soutenir une œuvre qui y est présente. Refuser la haine dans son propre cercle. Prier chaque jour pour que les armes se taisent et que les cœurs se désarment. La paix a besoin de signataires, mais elle a besoin d’abord de priants.

Lectio divina

📜
Lectio — Lire

« Le fruit de la justice sera la paix, et le rapport de la justice, la tranquillité et la sécurité pour toujours. » Is 32, 17

🧠
Meditatio — Méditer

Quelle justice as-tu semée cette semaine, dans un lieu que personne ne regardait ? Tu attends la paix comme on attend la pluie, mais as-tu labouré ? Pense à ce pays dont tu connais à peine le nom. Que ferais-tu, si tu savais que ta fidélité cachée prépare une récolte ?

🙏
Oratio — Prier

Seigneur, tu connais les villages brûlés et les routes où l'on marche la nuit. Tu vois la mère qui garde un enfant contre elle sous le toit de tôle. Fais lever sur ces champs ravagés le fruit que tu as promis. Apprends-nous à semer la justice, même quand le sol est dur. Donne aux chefs l'oreille qui écoute, aux armes le silence, aux cœurs la douceur. Que la paix s'asseye à la table de tous tes enfants.

✨
Contemplatio — Contempler

Une aube rousse se lève sur une cour de terre battue où des mains ouvertes partagent un pain encore tiède.

✝ Références bibliques

3 passages · 3 livres
2 Corinthiens
📖 Codex — Livre biblique

Paul de Tarse · 55–57 ap. J.-C. · 257 versets

C'est dans la faiblesse que ma puissance se manifeste pleinement. (2Co 12,9)

Défense de l'apostolat de Paul : force dans la faiblesse et ministère de réconciliation.

→ Explorer le Codex 2 Corinthiens
Isaïe
📖 Codex — Livre biblique

Isaïe (et école isaïenne) · VIIIe–VIe s. av. J.-C. · 1292 versets

Il nous a donné un enfant, un fils nous a été donné. (Is 9,5)

Le grand prophète du salut : jugement, consolation et annonce du Serviteur souffrant.

→ Explorer le Codex Isaïe
Psaumes
📖 Codex — Livre biblique

David et divers auteurs · Xe–IVe s. av. J.-C. · 2461 versets

Le Seigneur est mon berger, je ne manque de rien. (Ps 23,1)

150 poèmes et chants de la prière d'Israël : louange, lamentation, action de grâce.

→ Explorer le Codex Psaumes

🌍 3 pays concernés

République centrafricaine
🇨🇫
République centrafricaine
Africa
Persécutée
Catholiques
29 %
🏛 Capitale
Bangui
👥 Population
6,5 M hab.
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9
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Éthiopie
🇪🇹
Éthiopie
Africa
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Catholiques
1 %
🏛 Capitale
Addis Ababa
👥 Population
111,7 M hab.
⛪ Diocèses
8
🌟 Saints
2
✨ Sanctuaires
3
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Cité du Vatican
Europe
Majorité catholique
Catholiques
100 %
🏛 Capitale
Vatican City
👥 Population
882 hab.
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1
🌟 Saints
9
✨ Sanctuaires
6
✝ Saint patron
Saint Pierre
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