26Il dit encore : « Il en est du royaume de Dieu comme d’un homme qui jette en terre de la semence. 27Il dort et il se lève, la nuit et le jour et la semence germe et croît, sans qu’il sache comment. 28Car la terre produit d’elle-même du fruit : d’abord de l’herbe, puis un épi et l’épi ensuite s’emplit de froment. 29Et quand le fruit est mûr, aussitôt on y met la faucille, parce que c’est le temps de la moisson. »
6Moi, j’ai planté, Apollos a arrosé, mais Dieu a fait croître. 7Ainsi ni celui qui plante n’est quelque chose, ni celui qui arrose, mais Dieu, qui fait croître. 8Celui qui plante et celui qui arrose sont égaux et chacun recevra sa propre récompense selon son propre travail. 9Car nous sommes ouvriers avec Dieu. Vous êtes le champ de Dieu, l’édifice de Dieu.
10Comme la pluie et la neige descendent du ciel et n’y retournent pas, qu’elles n’aient abreuvé et fécondé la terre et qu’elles ne l’aient fait germer, qu’elles n’aient donné la semence au semeur et le pain à celui qui mange, 11ainsi en est-il de ma parole qui sort de ma bouche : elle ne revient pas à moi sans effet, mais elle exécute ce que j’ai voulu et accomplit ce pour quoi je l’ai envoyée.
Le semeur est passé, le jardinier demeure
Une foule n’est pas une moisson
Les chiffres ont déjà fait le tour du monde. Environ huit cent mille personnes, selon les estimations du Vatican, se sont pressées place de la Concorde. Quatre-vingt mille jeunes ont rempli le Stade de France. Plus d’un million de pèlerins ont été comptés entre Paris et Lourdes. Après Metz, le pape Léon XIV a regagné Rome le 28 septembre au soir, au terme de quatre jours qui resteront dans la mémoire de l’Église de France. Mais ce lundi soir, tandis que l’avion pontifical s’élevait dans le ciel lorrain, le cardinal Jean-Marc Aveline savait ce que tout pasteur finit par apprendre. Un grand rassemblement est un commencement, et il ne prouve rien tant que la semence n’a pas levé.Ce discernement tient dans une image que l’archevêque de Marseille, président de la Conférence des évêques de France, a livrée dans son bilan du 29 septembre. Beaucoup de graines ont été semées, dit-il, et il revient maintenant à l’Église de France de les arroser. Il ajoute que l’évêque est souvent un jardinier, qui doit aller arroser toutes les graines, y compris celles tombées là où il ne pensait pas qu’elles tomberaient. La phrase est simple, presque rustique. Elle contient pourtant toute une théologie de l’après-événement, cette heure fragile où l’enthousiasme retombe et où commence le travail obscur de la fidélité.
Car nous connaissons le risque. Les grandes visites pontificales laissent parfois un sillage lumineux, puis la vie ordinaire reprend ses droits. Les photographies jaunissent, les homélies deviennent des citations, et l’on dit que « ce fut un beau moment ». L’Évangile ne nous a jamais promis des moments. Il nous promet un Royaume qui pousse, et cela suppose du temps, de la terre et de l’eau.
L’image du jardinier, ou la théologie du soin
Pourquoi le cardinal a-t-il choisi le jardinier plutôt que le stratège ou l’organisateur ? Parce que le jardinier ne fabrique rien. Il dispose des conditions pour que la vie, qui ne vient pas de lui, puisse se déployer. Saint Paul le dit aux Corinthiens avec une netteté que nos plans pastoraux gagneraient à méditer : « Moi, j’ai planté, Apollos a arrosé, mais c’est Dieu qui donnait la croissance » (1 Co 3, 6). Le pape a planté, en quelque sorte, avec une parole ample et parfois exigeante. Il revient aux évêques, aux prêtres, aux familles, aux enseignants, aux catéchistes et aux voisins de pallier de l’arrosoir.
Notez pourtant la précision de Paul. Il ne dit pas que planter et arroser sont inutiles. Il dit qu’ils sont ordonnés à une croissance qui les dépasse. Il ajoute plus loin que chacun recevra son salaire selon son propre travail, car nous sommes « coopérateurs de Dieu » (1 Co 3, 9). L’expression est audacieuse. Le Créateur n’a pas besoin de nous, et il a pourtant voulu se passer de son bon droit pour nous associer à son œuvre. Le jardinier de la parabole n’est donc ni un employé zélé ni un simple spectateur. C’est un collaborateur discret d’une fécondité qui ne lui appartient pas.
Cette humilité protège d’un double écueil. Le premier est l’activisme, qui croit que tout repose sur nos épaules et multiplie les dispositifs par angoisse. Le second est la passivité, qui se retranche derrière la grâce pour ne rien faire. L’image du jardinier tient les deux ensemble. Il travaille vraiment, chaque jour, et il sait pourtant qu’il ne tire pas sur la tige pour la faire grandir.
La périphérie, terre première de la semence
Ceux que la ferveur n’a pas encore atteints
Le cardinal François Bustillo, évêque d’Ajaccio, a apporté à ce bilan une précision décisive. Il a souligné la capacité de Léon XIV à s’adresser aussi à ceux qui se trouvent « en périphérie du catholicisme ». Cette expression désigne des femmes et des hommes qui ne pratiquent pas, ou plus, ou pas encore. Ils n’ont pas rompu avec Dieu par une décision fracassante, mais leur route s’est simplement éloignée du clocher. Pourtant ils sont là, dans les foules, devant leur écran, dans les rues où le pape est passé, avec une question qu’ils n’osent pas toujours formuler.La phrase du cardinal Aveline sur les graines tombées « à des endroits où il ne pensait pas qu’elles tomberaient » prend ici tout son sens. Le semeur de l’Évangile n’est pas un agronome soucieux de rendement. Il jette large, avec une générosité qui frôle l’imprudence. La parabole de la semence qui pousse toute seule, chez Marc, en donne le secret : « Le Royaume de Dieu est comme un homme qui jette en terre la semence : nuit et jour, qu’il dorme ou qu’il se lève, la semence germe et grandit, il ne sait comment » (Mc 4, 26-27). Ce « il ne sait comment » devrait nous rassurer. Ce que nous avons vu à Paris, à Lourdes et à Metz a peut-être déjà germé dans des cœurs dont nous ignorons tout.
Imaginez un homme d’une quarantaine d’années, à Saint-Denis ou à Nancy, élevé sans religion. Il regarde le passage du pape par curiosité, presque malgré lui. Une phrase l’atteint, sur la dignité de la personne humaine ou sur la paix. Il n’en parle à personne. Trois semaines plus tard, il pousse la porte d’une église pour « voir ». Ce moment fragile décidera de beaucoup de choses. Y a-t-il quelqu’un pour l’accueillir, un sourire, une porte ouverte hors des heures de messe ? C’est cela, arroser.
Le cardinal Bustillo, dans un entretien accordé à la veille de la visite, décrivait la France comme naviguant entre l’absence de Dieu et la soif de Dieu. Il observait que l’on avait relégué Dieu à la périphérie sans que la société en sorte meilleure, et que la violence, l’instabilité et la peur en témoignaient. Lucidité de pasteur, qui ne triomphe pas et ne condamne pas. Il constate que le désert est là et que la soif aussi, et il en conclut que l’Église a quelque chose à offrir.
Liberté et espérance, deux eaux pour une même terre
Selon le cardinal Bustillo, la visite au siège de l’UNESCO et le voyage apostolique forment un binôme qui résume une grande part du message pontifical : liberté et espérance. Ces deux mots méritent qu’on les laisse travailler ensemble. Il y a des libertés sans espérance, celles qui laissent l’individu seul devant ses choix, libre de tout et ne sachant plus pourquoi. Il y a des espérances sans liberté, celles qu’on impose comme une consigne et qui ne prennent pas racine. Le christianisme tient les deux, parce que Dieu ne sauve que des personnes libres et qu’il les sauve pour quelque chose.
À l’UNESCO, dans ce lieu conçu au lendemain de la guerre pour bâtir la paix dans l’esprit des hommes, la parole du pape a rappelé qu’une civilisation ne se mesure pas à ses succès matériels. Elle se mesure à la manière dont elle entoure, protège et élève la personne humaine. La formule est de celles qui traversent les frontières confessionnelles. Elle parle à l’agnostique comme au croyant, et c’est bien cela, la périphérie : un terrain où l’on peut se rencontrer sans avoir déjà les mêmes mots.
Le prophète Isaïe donne à cette double eau son image la plus belle : « Comme la pluie et la neige descendent des cieux et n’y retournent pas sans avoir abreuvé la terre, sans l’avoir fécondée et l’avoir fait germer, ainsi ma parole ne me reviendra pas sans effet » (Is 55, 10-11). Retenez que l’eau vient d’en haut, d’abord. Notre arrosoir ne fait que redistribuer ce qui a été donné. Le premier geste de l’arroseur est donc de recevoir. Une Église qui voudrait arroser sans se laisser d’abord irriguer par la prière et les sacrements distribuerait une eau tiède, puis une eau vide.

Arroser : les gestes d’une Église en veille
Les blessés d’abord
On ne peut pas parler d’arrosage sans parler des sols durcis. À Lourdes, le pape a rencontré sept personnes victimes de violences sexuelles dans l’Église. Elles ont affirmé qu’il avait reconnu le caractère systémique de ces violences, ce qui représentait pour elles une étape essentielle. Dans l’avion du retour, le pontife a nuancé ses propos, insistant sur le rôle des personnes plutôt que d’un système. La nuance n’est pas anodine, et elle ne doit pas servir d’échappatoire. Ni la vérité sur la responsabilité personnelle ni celle sur les structures qui ont permis, couvert ou minimisé ne peuvent être sacrifiées à l’autre.
Ici, arroser signifie d’abord écouter, sans se hâter de rassurer. Aucune graine ne lève dans une terre où l’on sait que des enfants ont été blessés et où l’on a mis longtemps à les croire. L’Évangile n’est crédible que si l’Église accepte de laisser sa propre boue être visible. Le jardinier sérieux ne cache pas les zones abîmées du jardin. Il les travaille, les amende, et il accepte que cela prenne des années.
Cela vaut pour chaque diocèse, chaque paroisse, chaque mouvement. Que ceux qui ont été blessés puissent parler et trouver des interlocuteurs formés. Que les procédures soient transparentes. Que les responsables sachent dire « nous n’avons pas su » sans ajouter « mais ». La réconciliation n’est pas un préalable à l’annonce, elle en est la forme la plus crédible. Personne n’écoutera l’Évangile d’une communauté qui n’écoute pas ses blessés.
Les jeunes, la vie et la paix
Le pape a dit, dans l’avion du retour, qu’il s’était senti béni d’encourager ces jeunes « qui, à l’évidence, sont en recherche de quelque chose ». La soirée du Stade de France, avec ses quatre-vingt mille visages, en a été le signe éclatant. Mais une soirée n’est pas une communauté. Ceux qui étaient là demain reprendront le train, le lycée, l’université, et se retrouveront peut-être seuls à croire dans leur entourage. La question pastorale est de savoir où ils iront dans quinze jours.
L’arrosage passera par des lieux modestes et réguliers : un groupe où l’on partage l’Évangile sans notes, une adoration hebdomadaire, un service auprès des personnes âgées ou sans-abri, un accompagnement spirituel patient. La jeunesse d’aujourd’hui ne cherche pas une Église spectaculaire, elle cherche une Église vraie. Elle demande des adultes qui vivent ce qu’ils disent et qui restent quand la caméra est partie.
La défense de la vie a été un fil rouge du voyage. Léon XIV y a rattaché l’opposition à la guerre, tout particulièrement à Metz, où il a dénoncé un « massacre inutile » qui fait chaque jour d’innombrables victimes et appelé à un courage dans la négociation. Il y a rattaché aussi le refus des lois qui légalisent le suicide assisté ou l’euthanasie, en rappelant que ce qui est légal n’est pas nécessairement moral. Dans la ville de Robert Schuman, l’un des pères fondateurs de l’Europe, ce rapprochement n’avait rien d’artificiel. Une civilisation qui protège la vie à toutes ses étapes est la même qui refuse la logique de la violence entre les peuples.
À Metz encore, lors de la rencontre interreligieuse, le pape a déclaré sacrilège l’usage du nom de Dieu pour légitimer la violence. Cette parole aussi est une semence. Elle demande à être arrosée dans les paroisses, où les fidèles côtoient des voisins juifs, musulmans, protestants, orthodoxes, bouddhistes, et où le dialogue se joue à hauteur de palier, bien loin des congrès. Un repas partagé, une invitation à une fête, une visite après un deuil comptent souvent plus qu’une déclaration solennelle.
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Accéder au dossier →La patience du Royaume
Il reste la vertu la moins spectaculaire, celle que les jardiniers connaissent depuis toujours : la patience. Saint Jacques la donne en modèle au cultivateur, qui « attend le précieux fruit de la terre, patientant jusqu’aux pluies de la saison ». Nous pourrions ajouter que le fruit n’est pas toujours celui que nous attendions. Le cardinal Aveline avertit que certaines graines tomberont « là où on ne pensait pas ». Il nous faudra peut-être accepter que des fruits mûrissent hors de nos cadres, dans des vies qui ne franchiront jamais le seuil de nos sacristies et qui seront pourtant transformées.
Le cardinal Bustillo se souvient que Jean-Paul II avait réveillé l’Est. Il se demande si Léon XIV pourrait réveiller l’Ouest. La question est belle et elle est risquée. Un réveil ne se décrète pas. Il se prépare dans mille gestes qui ne feront jamais l’actualité. Un prêtre qui ouvre son église chaque jour. Une mère qui prie avec ses enfants. Un professeur qui reste fidèle. Un malade qui offre sa souffrance. Voilà le vrai réseau d’irrigation.Reprenons la parabole de Marc jusqu’au bout : « D’elle-même, la terre produit d’abord l’herbe, puis l’épi, enfin le blé plein dans l’épi ; et dès que le fruit est mûr, on y met la faucille, car c’est le temps de la moisson » (Mc 4, 28-29). Il y a des étapes, et l’herbe ne fait pas encore le blé. Ne méprisons pas les débuts. Un frémissement de curiosité, une question posée, une larme à la messe ou un désir de se confesser sont déjà l’herbe. À nous de la protéger du piétinement, du dédain et de l’impatience.
Ainsi la parole du cardinal Aveline devient une règle de vie pour chacun. Le pape est venu et il est reparti, et l’Église de France ne repart pas avec lui. Elle reste sur cette terre qu’il a ensemencée, avec ses arrosoirs cabossés et ses mains parfois fatiguées. Dieu, lui, donne la croissance. Il a confié le reste à des jardiniers qui sont vos voisins, vos frères, et peut-être vous-même dès demain matin.
Lectio divina
« Ce n'est pas celui qui plante qui compte, ni celui qui arrose, mais Dieu qui donne la croissance. » 1 Co 3, 7
Quelle graine as-tu reçue ces derniers jours, sans savoir d'où elle venait ni où elle tomberait en toi ? Qui, autour de toi, attend peut-être un peu d'eau de ta main ? Et si tu cessais de vouloir mesurer ce qui pousse, pour simplement rester fidèle à l'arrosage ?
Seigneur, tu es la pluie qui descend sans bruit sur la terre sèche. Je porte mon arrosoir cabossé, et l'eau qu'il contient vient de toi. Ne me laisse pas croire que je fais pousser le blé. Apprends-moi le geste lent, celui du matin, celui qui ne se voit pas. Garde-moi de piétiner l'herbe tendre des commencements. Et quand viendra la moisson, que je sois surpris de voir ce que tu as fait pousser sans moi.
Un matin clair, sur un sillon encore mouillé, une pousse verte perce la terre et tremble dans la lumière.
✝ Références bibliques
3 passages · 3 livres
Si je n'ai pas la charité, je ne suis rien. (1Co 13,2)
Unité de l'Église, problèmes éthiques et hymne à la charité pour la communauté de Corinthe.
→ Explorer le Codex 1 Corinthiens- La moisson des âmes : Clément d’Alexandrie et la culture comme champ de Dieu
- Avec toi, Marie — Apprendre à chercher Jésus là où il se trouve vraiment
- La clé de voûte : quand Dieu confie sa vigne à des mains libres
- Le ciel n’est pas là-haut : une méditation sur la porosité du monde
- L’Esprit Saint ne se donne qu’à ceux qui le désirent vraiment

Il nous a donné un enfant, un fils nous a été donné. (Is 9,5)
Le grand prophète du salut : jugement, consolation et annonce du Serviteur souffrant.
→ Explorer le Codex Isaïe- Sept minutes de bronze contre le paradis des machines : ce que disent les cloches de France
- Ne pas isoler l’ennemi : la diplomatie vaticane face au piège de la mise au ban
- Malawi, cent vingt-cinq ans après : quand l’Église naît du sacrifice de ceux qui ne verront pas la moisson
- Paraguay : quand la fidélité d’un diocèse au quotidien devient un acte de résistance spirituelle

Le Fils de l'homme est venu pour servir et donner sa vie en rançon. (Mc 10,45)
L'Évangile de l'action : Jésus serviteur puissant, révélé comme Fils de Dieu sur la croix.
→ Explorer le Codex Marc- Le royaume des Cieux est comparable à une graine de moutarde, si bien que les oiseaux du ciel font leurs nids dans ses branches (Mt 13, 31-35)
- Qui est-il donc, celui-ci, pour que même le vent et la mer lui obéissent ? (Mc 4, 35-41)
- L’homme qui jette en terre la semence, qu’il dorme ou qu’il se lève, la semence grandit, il ne sait comment (Mc 4, 26-34)
- La lampe est apportée pour être mise sur le lampadaire. La mesure que vous utilisez sera utilisée pour vous (Mc 4, 21-25)
- Voici que le semeur sortit pour semer (Mc 4, 1-20)
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🌍 1 pays catholique
Avec près de la moitié de la population se disant encore catholique, la France reste marquée par une tradition chrétienne profonde dans un contexte de forte sécularisation. Les premières communautés apparaissent dès le Ier siècle d…
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