- Ce que Cassien apprend d’un vieillard du désert sur le vrai départ
- Ce qu’un vieillard de quatre-vingt-dix ans avait compris du départ
- Trois renoncements pour trois refus dans l’Évangile
- Le premier renoncement : quitter ce qui n’est même pas vraiment à nous
- Le deuxième renoncement : la mort qui ne peut pas attendre
- Le troisième renoncement : ne plus retourner, même par le cœur
- Ce que cette route nous laisse, une fois qu’on l’a parcourue avec Cassien
- Lectio divina
- ✝ Références bibliques
57Pendant qu’ils étaient en chemin, un homme lui dit : « Je vous suivrai partout où vous irez. » 58Jésus lui répondit : « Les renards ont des tanières et les oiseaux du ciel des nids, mais le Fils de l’homme n’a pas où reposer sa tête. » 59Il dit à un autre : « Suis-moi. » Celui-ci répondit : « Seigneur, permettez-moi d’aller auparavant ensevelir mon père. » 60Mais Jésus lui dit : « Laisse les morts ensevelir leurs morts, pour toi, va annoncer le royaume de Dieu. » 61Un autre lui dit : « Je vous suivrai, Seigneur, mais permettez-moi d’aller auparavant faire mes adieux à ceux de ma maison. » 62Jésus lui répondit : « Quiconque met la main à la charrue et regarde en arrière, n’est pas fait pour le royaume de Dieu. »
Un homme, sur la route, promet à Jésus de le suivre n’importe où. Jésus ne dit ni oui ni merci : il décrit sa propre absence de domicile — pas même un trou de renard. À un autre, il lance sans détour : « Suis-moi. » L’homme demande juste le temps d’enterrer son père. Refusé. Un troisième veut dire au revoir aux siens. Refusé aussi, avec l’image d’un laboureur qui gâche son sillon en regardant en arrière. Trois hommes, trois hésitations légitimes — un toit, un deuil, une famille — et Jésus qui, à chaque fois, resserre l’écart entre la promesse et l’instant présent.
Ce que Cassien apprend d’un vieillard du désert sur le vrai départ
Pourquoi la promesse « je te suivrai partout » ne suffit jamais à elle seule
Personne ne part vraiment le jour où il le décide. On part le jour où l’on cesse de revenir en arrière — et c’est un jour qu’on ne choisit pas toujours soi-même.
Trois hommes, sur une route de Galilée, disent chacun quelque chose à Jésus. Le premier promet tout, sans qu’on le lui demande. Le deuxième reçoit un ordre direct : « Suis-moi. » Le troisième, comme le premier, s’avance de lui-même, mais pose une condition. Trois façons différentes d’entrer dans un même mouvement — et trois réponses de Jésus qui, à chaque fois, déplacent la question. Ce texte bref, presque sec, cache une des exigences les plus radicales de tout l’Évangile : non pas ce qu’il faut faire pour suivre le Christ, mais ce qu’il faut avoir cessé de retenir. Un homme du IVe siècle a passé sa vie entière à essayer de comprendre cette exigence — non pas en la commentant depuis une bibliothèque, mais en la vivant, puis en écoutant d’autres qui l’avaient vécue plus radicalement que lui. Il s’appelait Jean Cassien.Ce qu’un vieillard de quatre-vingt-dix ans avait compris du départ
Jean Cassien n’était pas un théologien de cabinet. Né vers 360, sans doute en Scythie mineure, il avait connu très jeune la vie monastique en Palestine avant de partir, avec son compagnon Germain, vivre plusieurs années auprès des ermites du désert d’Égypte. Ce qu’il rapporte dans ses Conférences — rédigées bien plus tard, vers 426, pour des communautés monastiques de Gaule — n’est donc pas une doctrine abstraite. C’est la mémoire de conversations réelles, tenues dans des cellules de terre battue, avec des hommes qui avaient tout quitté et qui, des décennies plus tard, en mesuraient encore le prix.La Troisième Conférence met en scène l’abbé Paphnuce, supérieur de la communauté du désert de Scété. Cassien le décrit avec une précision presque tendre : il vivait dans une cellule éloignée de l’église de cinq mille pas, et même très âgé, il refusait qu’on lui épargne la marche. Cassien le raconte ainsi : « Le poids des années ne l’empêchait pas de faire ce long chemin pour venir à l’église le samedi ou le dimanche ; et comme il ne voulait pas revenir à vide, il reportait à sa cellule, sur ses épaules, le vase d’eau qui devait lui servir toute la semaine ; même à l’âge de quatre-vingt-dix ans, il ne permettait pas à des moines plus jeunes de lui épargner cette peine » (Conférences, III, 1). Voilà, avant même la première parole doctrinale, ce que veut dire suivre : porter soi-même son eau, jusqu’au bout, sans se laisser décharger — parce que le renoncement n’est pas un acte qu’on délègue.
C’est ce vieillard-là qui, ce soir-là, va démonter devant Cassien et Germain l’illusion la plus commune sur ce que signifie « suivre ». Il commence par une distinction qui éclaire directement notre passage de Luc : « Il y a trois modes de vocation, et aussi trois renoncements nécessaires au moine, quelle que soit la manière dont il est appelé » (Conférences, III, 3). Ce que Paphnuce voit — et que la plupart des commentateurs de son temps ne voient pas — c’est que la manière dont on est appelé importe moins que la manière dont on finit. On peut commencer parfaitement et s’effondrer ; on peut être traîné de force et devenir un saint. Les trois hommes de l’Évangile ne sont pas jugés sur leur élan initial — le premier est même volontaire, enthousiaste — mais sur ce qu’ils laissent, ou non, s’accrocher à eux en chemin.Et Paphnuce ne théorise jamais sans se compromettre lui-même. À propos de sa propre entrée en vie religieuse, il confie : « C’est de ce moyen que la grâce de Dieu s’est servie, en m’appelant à la vie religieuse par les conseils et les vertus du bienheureux Antoine » (Conférences, III, 4). Cette phrase change quelque chose : ce n’est plus un maître qui explique de haut une doctrine du renoncement, c’est un homme qui reconnaît avoir été, lui aussi, mis en mouvement par quelqu’un d’autre — comme l’homme de l’Évangile qui reçoit l’ordre sec « Suis-moi » sans l’avoir demandé.
Trois renoncements pour trois refus dans l’Évangile
Le premier renoncement : quitter ce qui n’est même pas vraiment à nous
Le premier homme de notre passage promet de suivre Jésus « partout ». Jésus ne répond pas à la promesse ; il répond par une image : « Les renards ont des terriers, les oiseaux du ciel ont des nids ; mais le Fils de l’homme n’a pas d’endroit où reposer la tête » (Lc 9, 58). Ce n’est pas un refus. C’est une clarification brutale des conditions.
Paphnuce nomme ce premier degré très précisément : « Le premier consiste à mépriser toutes les richesses et tous les honneurs du monde » (Conférences, III, 6). On pourrait croire que c’est le plus facile des trois — après tout, il suffit de ne rien posséder. Mais Cassien va plus loin, et c’est ici que sa pensée devient dérangeante : ces richesses, dit-il, « ne nous sont pas propres », même quand on les a gagnées par son travail ou héritées de ses parents. Il s’appuie sur une parole tranchante de l’Évangile : « Si vous n’êtes pas fidèles dans les choses étrangères, qui vous donnera ce qui est à vous ? » (Conférences, III, 10, citant Lc 16, 12).
Imaginez un homme qui a mis vingt ans à bâtir une maison, un capital, une réputation stable. Rien de mal à cela. Mais le jour où on lui demande de partir — pour un déménagement professionnel imposé, pour accompagner un proche malade à l’autre bout du pays, pour n’importe quel bouleversement qui exige de tout lâcher d’un coup — il découvre soudain à quel point cette maison, ce capital, cette réputation n’étaient jamais vraiment à lui. Ils étaient prêtés par les circonstances. C’est exactement ce que dit Jésus au premier homme : même le confort le plus légitime — un toit, un lit, un lieu stable — n’est pas la propriété de celui qui suit le Christ. Le Fils de l’homme lui-même n’en a pas.
Le deuxième renoncement : la mort qui ne peut pas attendre
Le deuxième homme reçoit l’ordre direct : « Suis-moi. » Sa réponse est celle de n’importe quel fils aimant : « Seigneur, permets-moi d’aller d’abord enterrer mon père » (Lc 9, 59). Rien de plus normal, rien de plus pieux même — la loi juive faisait de l’ensevelissement des parents un devoir sacré. Et pourtant Jésus répond par une phrase presque scandaleuse : « Laisse les morts enterrer leurs morts. Toi, pars, et annonce le règne de Dieu » (Lc 9, 60).
Paphnuce appelle ce deuxième degré le renoncement « à toutes les passions, tous les vices, toutes les affections déréglées de l’esprit et de la chair » (Conférences, III, 6). Ce n’est plus une affaire de biens matériels ; c’est une affaire de liens intérieurs, même les plus légitimes en apparence. Il cite un verset saisissant des Psaumes, adressé à une âme qui doit partir : « Écoute, ma fille, regarde et prête l’oreille, oublie ton peuple et la maison de ton père » (Conférences, III, 6, citant Ps 44, 11). Et il en tire une conclusion qui éclaire directement la sévérité de Jésus envers le deuil différé : « Nous avons deux pères, l’un auquel il faut renoncer, l’autre qu’il faut aimer et suivre » (Conférences, III, 6).
Il ne s’agit pas de mépriser un père mort, ni d’interdire le deuil — Cassien ne le dit jamais. Il s’agit de repérer le moment où une obligation, même sacrée, devient un prétexte pour différer indéfiniment ce qui doit se décider maintenant. Combien d’entre nous connaissent ce mécanisme : « Je le ferai après cette étape, après ce deuil, après cette obligation familiale » — et l’étape suivante en cache toujours une autre. Jésus ne nie pas la légitimité de l’enterrement. Il refuse la logique du « d’abord », parce que dans cette logique, il y aura toujours un « d’abord » suivant.
Ici, une voix bien plus ancienne que Cassien confirme, en écho bref, la même intransigeance. Dans les Apophtègmes des Pères du désert, on rapporte qu’Abba Arsène, encore courtisan au palais impérial, priait ainsi : « Seigneur, montrez-moi le salut », et qu’une voix lui répondit : « Arsène, fuis les hommes et tu seras sauvé » (Apophtègmes des Pères du désert, Arsène, 1). Pas de négociation, pas de délai de politesse envers son ancienne vie. La fuite elle-même est la réponse — et Arsène, comme l’homme de l’Évangile sommé de laisser les morts enterrer les morts, comprend qu’aucun adieu prolongé n’aurait suffi.
Le troisième renoncement : ne plus retourner, même par le cœur
Le troisième homme formule la demande la plus douce des trois : « Je te suivrai, Seigneur ; mais laisse-moi d’abord faire mes adieux aux gens de ma maison » (Lc 9, 61). Simple politesse humaine. Et c’est là que la réponse de Jésus atteint son sommet de sévérité : « Quiconque met la main à la charrue, puis regarde en arrière, n’est pas fait pour le royaume de Dieu » (Lc 9, 62).
C’est très exactement le troisième renoncement selon Paphnuce — le plus rare, le plus élevé, celui qu’il avoue lui-même n’avoir jamais entendu enseigner dans les monastères ordinaires. Il le décrit comme le fait de « bannir de notre âme toutes les choses présentes et visibles, pour ne méditer que les futures et ne désirer que les invisibles » (Conférences, III, 6). Et il ajoute une précision décisive, qui vise directement le geste du troisième homme de l’Évangile : « Il faut renoncer de cœur à ce que nous avons quitté de corps […] sans jamais y revenir par le désir » (Conférences, III, 7).
Suivent alors les mots les plus rudes de toute la conférence — et ce sont ceux qui éclairent le mieux l’image de la charrue et du regard en arrière. Paphnuce rappelle le peuple hébreu sorti d’Égypte par miracle, et pourtant nostalgique des marmites de viande qu’il y laissait : « Leur cœur retourna en Égypte » (Conférences, III, 7, citant Ex 16, 3 et Nb 11, 5). Sur six cent mille hommes sortis d’Égypte, dit-il, deux seulement entrèrent dans la terre promise. Le corps était parti ; le cœur, lui, avait fait demi-tour dans le sillon.
C’est exactement l’image de la charrue. On peut physiquement quitter sa maison, son ancienne vie, ses habitudes — et continuer, en marchant, à regretter intérieurement ce qu’on a laissé. Le sillon devient tordu, non pas parce qu’on s’est arrêté, mais parce qu’on a tourné la tête en avançant. Un homme peut changer de métier, de ville, de vie entière, et rester, dans sa tête, entièrement fixé sur ce qu’il a quitté. Il fait le geste du départ sans en vivre la réalité.
Saint Augustin, dans ses Confessions, décrit avec une acuité rare cette même déchirure intérieure au moment de sa propre conversion, lorsque ses anciennes habitudes — qu’il appelle des « bagatelles de bagatelles » — le retenaient encore par le pan du vêtement pendant qu’il tentait d’avancer (Confessions, VIII, 11). L’image est différente, la source est distincte, mais le diagnostic rejoint celui de Paphnuce : ce n’est jamais le pas en avant qui est difficile. C’est de ne pas laisser le vieux vêtement nous retenir pendant qu’on marche.

Ce que cette route nous laisse, une fois qu’on l’a parcourue avec Cassien
On sort de cette conférence — comme Cassien et Germain sortirent, ce soir-là, de la cellule de Paphnuce — non pas rassurés, mais dessillés. Ils racontent eux-mêmes leur sortie : « Nous quittâmes la cellule un peu avant le milieu de la nuit, le cœur plus touché que joyeux » (Conférences, III, fin). Ils croyaient, avant d’entrer, que le premier renoncement — se défaire de ses biens — suffisait à atteindre le sommet. Ils repartent en comprenant qu’ils n’avaient même pas encore idée de ce qu’exige une vie vraiment donnée.
C’est peut-être la leçon la plus utile de tout ce texte pour nous, aujourd’hui, loin des déserts d’Égypte : le renoncement n’est jamais un acte unique, accompli une fois pour toutes. C’est une route à trois étages, et l’on peut très bien avoir réussi le premier — avoir lâché un bien, une sécurité, une position — sans avoir seulement entamé le second, qui concerne nos affections et nos réflexes intérieurs, et sans même soupçonner l’existence du troisième, ce regard qui refuse de se retourner. Beaucoup de vies chrétiennes s’arrêtent honorablement au premier palier et s’y installent, croyant être arrivées.
Cette pensée de Cassien a connu une postérité considérable : saint Benoît, quelques décennies plus tard, en fera une lecture recommandée dans sa Règle, et toute la tradition monastique occidentale héritera de cette architecture en trois renoncements comme d’une carte de route spirituelle. Mais elle ne concerne pas que les moines. Chacun de nous connaît ces trois hommes de l’Évangile en lui-même, à des moments différents de sa vie : celui qui promet avec enthousiasme sans mesurer le prix, celui qui reçoit un appel net et cherche à le repousser au nom d’un devoir bien réel, celui qui avance en apparence tout en gardant le cœur tourné vers ce qu’il vient de quitter.
Ce que Jésus demande sur cette route n’est donc pas l’insensibilité, ni le mépris des liens humains, ni même la vitesse. C’est la cohérence entre le pas et le regard. Paphnuce, dans sa dernière phrase rapportée par Cassien, ne conclut pas par une menace mais par une promesse : Dieu lui-même montre la terre promise à celui qui ne pourrait jamais la découvrir seul. « Viens dans la terre que je te montrerai » (Conférences, III, 10, citant Gn 12, 1) — non pas : trouve-la par tes propres forces, mais : laisse-toi montrer.
Lectio divina
« Quiconque met la main à la charrue, puis regarde en arrière, n'est pas fait pour le royaume de Dieu. » (Lc 9, 62)
Qu'est-ce que tu tiens encore, du regard, derrière toi ? Ce n'est peut-être pas une maison, ni un bien, ni même une personne — peut-être seulement une image de toi-même que tu n'arrives pas à lâcher. Tu avances, et pourtant une part de toi reste plantée là où tu as commencé. À quel moment précis as-tu cessé de sentir la charrue sous tes mains pour ne plus regarder que le sillon déjà tracé ?
Seigneur, je n'ai pas d'endroit où reposer la tête, et pourtant je m'accroche à tant de terriers. Apprends-moi à porter mon eau moi-même, sans qu'on m'en décharge. Détache mon cœur de ce que mes mains ont déjà quitté. Montre-moi la terre que je ne saurais trouver seul. Que mon sillon reste droit, même quand mes mains tremblent.
Une main posée sur le bois d'une charrue, immobile, les yeux fixés loin devant, sur un point que la terre labourée ne montre pas encore.
✝ Références bibliques
2 passages · 2 livres
Le Fils de l'homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu. (Lc 19,10)
L'Évangile de la miséricorde : Jésus proche des pauvres, des femmes et des pécheurs.
→ Explorer le Codex Luc- Je te suivrai partout où tu iras (Lc 9, 57-62)
- Le plus petit d’entre vous tous, c’est celui-là qui est grand (Lc 9, 46-50)
- Le Fils de l’homme va être livré aux mains des hommes. Les disciples avaient peur de l’interroger sur cette parole (Lc 9, 43b-45)
- Tu es le Christ, le Messie de Dieu. – Il faut que le Fils de l’homme souffre beaucoup (Lc 9, 18-22)
- Jean, je l’ai fait décapiter. Mais qui est cet homme dont j’entends dire de telles choses ? (Lc 9, 7-9)
- Trois Églises, une seule mission : quand l’Amérique du Nord catholique choisit la fraternité contre la peur
- Actes 29 : le sixième continent n’a pas besoin d’apôtres parfaits, mais disponibles
- Colombie : quand la mission devient présence, et la présence devient prière
- L’avion offert à Léon XIV : la gratuité comme mémoire retrouvée de l’Église

Je peux tout en Celui qui me rend fort. (Ph 4,13)
Lettre de joie écrite de prison : humilité du Christ et paix qui surpasse tout.
→ Explorer le Codex Philippiens- Malawi, cent vingt-cinq ans après : quand l’Église naît du sacrifice de ceux qui ne verront pas la moisson
- Brésil : quand la soif de Dieu déjoue les statistiques du déclin catholique
- Léon XIV et la sainteté d’août : la jeunesse en route de la Portioncule à Séoul
- Léon XIV, Assise et la jeunesse : l’appel silencieux du pauvre d’Assise






