- Ce que voit Adrienne von Speyr dans le geste de Jésus embrassant l’enfant
- Une mystique et un enfant : pourquoi Adrienne von Speyr voit plus loin que les autres
- Ce que change, concrètement, l’accueil selon Adrienne von Speyr
- L’amour qui doit traverser sans s’altérer
- La substitution mystique : dans l’enfant apparaît le Seigneur
- Que veut dire, alors, accueillir le Seigneur ?
- Ce que cette méditation change dans notre manière de regarder
- Lectio divina
- ✝ Références bibliques
33Ils arrivèrent à Capharnaüm. Lorsqu’il fut dans la maison, Jésus leur demanda : « De quoi parliez-vous en chemin ? » 34Mais ils gardèrent le silence, car en chemin ils avaient discuté entre eux qui était le plus grand. 35Alors il s’assit, appela les Douze et leur dit : « Si quelqu’un veut être le premier, il sera le dernier de tous et le serviteur de tous. » 36Puis, prenant un petit enfant, il le mit au milieu d’eux et après l’avoir embrassé, il leur dit : 37« Quiconque reçoit en mon nom un de ces petits enfants, me reçoit et quiconque me reçoit, ce n’est pas moi qu’il reçoit, mais celui qui m’a envoyé. »
Un enfant, au milieu d’un groupe d’adultes qui discutent de grandeur et de préséance. Jésus le prend, le place au centre, le serre contre lui. Puis il dit une phrase qui déroute tout le monde : celui qui reçoit cet enfant en son nom, c’est lui-même, Jésus, qu’il reçoit — et à travers lui, celui qui l’a envoyé. Un geste tout simple — accueillir un petit — devient soudain la porte par laquelle Dieu lui-même entre dans une maison.
Ce que voit Adrienne von Speyr dans le geste de Jésus embrassant l’enfant
Marc 9, 33-37 et la mystique qui a saisi le mystère de l’hospitalité divine
Il y a une phrase qui ne laisse jamais tranquille : « Quiconque accueille en mon nom un enfant comme celui-ci, c’est moi qu’il accueille » (Mc 9, 37). Adrienne von Speyr, mystique du vingtième siècle, dictait ses commentaires de l’Évangile de Marc dans un état de contemplation si intense qu’elle semblait voir le texte se dérouler devant elle. Sur ce verset précis, elle ouvre une brèche que peu de commentateurs avaient osé ouvrir : accueillir, dit-elle, ce n’est pas seulement faire de la place — c’est aimer au point que l’autre ressente cet amour dans sa chair, et que dans cet amour reçu, quelque chose d’autre, quelqu’un d’autre, se substitue silencieusement à celui qu’on croyait recevoir.
Je vous propose d’entrer avec elle dans ce texte, verset par verset, presque geste par geste.
Une mystique et un enfant : pourquoi Adrienne von Speyr voit plus loin que les autres
Adrienne von Speyr n’était pas théologienne de formation — elle était médecin. Convertie du protestantisme au catholicisme en 1940, sous la conduite du jésuite Hans Urs von Balthasar, elle a vécu une vie spirituelle d’une intensité rare, marquée par des phénomènes mystiques que Balthasar lui-même jugeait dignes d’être consignés avec le plus grand soin. Ensemble, ils ont fondé un institut séculier, la Johannesgemeinschaft, communauté de laïcs consacrés vivant les conseils évangéliques sans les vœux monastiques classiques. Mais c’est comme dictatrice de commentaires évangéliques qu’elle laisse son empreinte la plus singulière : chaque année, pendant le temps de la Semaine sainte, elle recevait — dans un état qu’elle décrivait elle-même comme une contemplation quasi passive — des lectures fulgurantes des Évangiles, que Balthasar transcrivait et publiait ensuite.
Saint Marc. Points de méditation pour une communauté fait partie de ce corpus. Ce n’est pas un traité savant destiné à des spécialistes de l’exégèse ; c’est un texte écrit pour une communauté concrète, des personnes qui cherchent à vivre l’Évangile au quotidien, dans leurs maisons, leurs amitiés, leurs charges. Cela explique le ton de ce commentaire : direct, sans détour académique, toujours tourné vers le geste concret que le texte réclame de nous.
Pourquoi elle, sur ce passage précis ? Parce que ce texte de Marc — Jésus assis, l’enfant au milieu, les disciples silencieux et honteux d’avoir discuté entre eux de qui serait le plus grand — est un texte sur la substitution mystique : quelque chose apparaît sous les traits d’autre chose. Et personne, dans la tradition chrétienne, n’a autant vécu et pensé la dynamique de la substitution qu’Adrienne von Speyr, dont toute la spiritualité tourne autour de l’idée que le croyant peut, en un sens réel, porter en lui-même ce qui appartient à un autre — souffrance, prière, charge. Elle est donc particulièrement équipée pour percevoir ce qui se joue dans ce verset : non pas une simple gentillesse envers un enfant, mais un événement où quelqu’un d’autre — le Seigneur lui-même — se rend présent dans la figure du plus petit.
Elle commence par démonter une fausse évidence. On croit savoir ce que veut dire « accueillir » : faire une place, ouvrir la porte, inviter à s’asseoir. Mais elle refuse cette lecture minimale. « Accueillir ne veut pas seulement dire mettre au centre. Cela veut dire aussi prendre dans ses bras, aimer » (Saint Marc. Points de méditation pour une communauté, p. 433). Autrement dit : on peut très bien mettre quelqu’un au centre de l’attention — au centre d’une réunion, d’un repas, d’une conversation — sans jamais le prendre réellement dans les bras. On peut l’installer sans l’aimer. Von Speyr refuse cette hospitalité froide, cette politesse qui ne coûte rien. L’accueil véritable engage le corps, la chaleur, l’affection — exactement comme le fait Jésus dans le texte, quand il ne se contente pas de désigner l’enfant du doigt mais le prend et le serre contre lui.
Elle va plus loin encore, et c’est ici que sa pensée devient vertigineuse : « L’accueil est à tel point déterminé par l’amour, que celui qui est accueilli ressent cet amour » (Saint Marc. Points de méditation pour une communauté, p. 433). Ce n’est donc pas à celui qui accueille de juger s’il a bien accueilli. C’est celui qui est accueilli qui en est le témoin, le seul juge fiable. On peut se raconter qu’on a fait de la place à quelqu’un — un parent âgé, un collègue en difficulté, un enfant turbulent — tout en le laissant, lui, avec le sentiment amer de n’avoir été que toléré. Pour Adrienne von Speyr, l’accueil ne se mesure pas à nos intentions déclarées, mais à ce que l’autre ressent réellement dans sa chair et dans son cœur.
Le texte de Marc, replacé dans son mouvement, donne tout son poids à cette exigence. Les disciples viennent de discuter, sur le chemin, de qui serait le plus grand parmi eux — une rivalité sourde, presque enfantine elle-même, mais teintée d’orgueil adulte. Jésus, qui sait ce qui s’est passé, ne les réprimande pas frontalement. Il s’assoit, geste de maître qui va enseigner, et prononce d’abord une phrase renversante : « Si quelqu’un veut être le premier, qu’il soit le dernier de tous et le serviteur de tous » (cf. Mc 9, 35). Puis, sans transition apparente, il place un enfant au milieu du cercle des disciples, le prend dans ses bras, et enchaîne avec cette parole sur l’accueil. Le lien entre les deux moments n’est pas immédiatement lisible — c’est justement ce qu’Adrienne von Speyr va éclairer.
Ce que change, concrètement, l’accueil selon Adrienne von Speyr
L’amour qui doit traverser sans s’altérer
Voici l’une des phrases les plus exigeantes du commentaire : cet amour qu’il faut offrir à celui qu’on accueille n’est « pas n’importe quel amour, mais l’amour du Seigneur, qui doit en quelque sorte passer à travers les disciples sans être altéré pour continuer à être offert par eux » (Saint Marc. Points de méditation pour une communauté, p. 433). L’image est saisissante : les disciples — nous — ne sont pas la source de l’amour qu’ils donnent en accueillant. Ils en sont le canal. Et un canal peut altérer ce qui le traverse : le teinter d’amertume, de calcul, de fatigue, de condescendance.
Pensons à une scène ordinaire. Une famille reçoit, un dimanche, un neveu difficile, celui dont tout le monde dit qu’il « pose problème ». On l’accueille — on met un couvert, on lui parle poliment — mais l’amour qui devrait passer à travers cet accueil s’est altéré en route : il est devenu vigilance, jugement silencieux, politesse tendue. L’enfant, ou l’adulte fragile, le sent immédiatement, parce que — von Speyr l’a dit — celui qui est accueilli ressent l’amour, ou son absence. L’exigence n’est donc pas seulement de faire le geste d’accueil, mais de veiller à ce que rien, en nous, ne vienne corrompre ce qui doit passer.
Cette idée trouve un écho frappant chez un Père du désert. Dans les Apophtègmes des Pères du désert, on raconte qu’un frère demanda à Abba Moïse comment il devait se comporter, et celui-ci lui répondit en substance que le moine devait mourir à chaque frère qu’il rencontrait, pour ne jamais le juger. La formule est rude, mais elle rejoint exactement l’intuition d’Adrienne von Speyr : accueillir vraiment suppose de se dessaisir de son propre regard, de son propre jugement, pour que seul passe l’amour reçu d’ailleurs — non altéré par nos réflexes de tri, de mérite, de préférence.
La substitution mystique : dans l’enfant apparaît le Seigneur
Le sommet de la pensée de von Speyr se trouve dans cette phrase, aussi simple que déroutante : « C’est alors que se produit la substitution : dans la figure de l’enfant apparaît le Seigneur » (Saint Marc. Points de méditation pour une communauté, p. 433). Ce n’est pas une métaphore pieuse. C’est une affirmation théologique forte : quand on accueille réellement, avec cet amour non altéré, quelque chose se passe qui dépasse la relation entre deux personnes humaines. Le visage qu’on a devant soi — celui de l’enfant, du pauvre, du malade, de l’étranger — devient, sans cesser d’être lui-même, le lieu où le Seigneur se rend présent.
Cette pensée rejoint et prolonge une intuition beaucoup plus ancienne, celle de saint Benoît dans sa Règle, qui demande d’accueillir tout hôte comme le Christ lui-même, en particulier les pauvres et les pèlerins, parce que c’est surtout en eux que le Christ est reçu. Mais Adrienne von Speyr ajoute une précision que le texte biblique lui-même appelle : ce n’est pas une simple comparaison spirituelle destinée à motiver notre générosité. C’est une substitution réelle, un événement. L’enfant reste l’enfant — von Speyr ne dissout jamais la personne concrète dans un symbole — mais dans le geste d’accueil vécu en vérité, le Seigneur se rend présent à travers lui.
On peut penser à ces moments où l’on a pris soin de quelqu’un — un parent en fin de vie, un ami traversant une nuit noire — et où, sans mysticisme forcé, on a senti que quelque chose de plus grand que la relation elle-même se jouait dans ce geste. Ce n’était plus seulement nous deux. Il y avait une troisième présence, discrète, qui ne s’imposait jamais, mais qui donnait à l’instant une densité qu’on ne savait pas nommer sur le moment. Adrienne von Speyr donne un nom à cette densité : c’est le Seigneur lui-même qui, dans la figure de l’accueilli, se laisse recevoir.
Que veut dire, alors, accueillir le Seigneur ?
Von Speyr pose elle-même la question qui nous taraude tous : « Que veut dire accueillir le Seigneur ? » Et elle répond avec une précision presque déconcertante : « Certainement d’abord accueillir son amour et faire en son amour ce qu’il attend de nous : accueillir cet enfant » (Saint Marc. Points de méditation pour une communauté, p. 433). Autrement dit, on n’accueille pas le Seigneur en méditant sur lui dans l’abstrait, ni en cherchant une expérience spirituelle intense et séparée du réel. On accueille le Seigneur en accueillant, concrètement, celui qu’il nous met devant les yeux — et en le faisant dans l’amour qu’il nous demande, cet amour reçu de lui et redonné sans altération.
Cette circularité peut sembler d’abord frustrante — on cherche le Seigneur, et on nous répond : occupe-toi de cet enfant. Mais c’est précisément là que réside la sagesse du texte : le Seigneur ne se laisse pas accueillir à côté du réel, dans un espace religieux séparé de la vie ordinaire. Il se laisse accueillir dans le réel même, dans la personne concrète, souvent peu spectaculaire, que la vie place sur notre chemin — un enfant qui réclame de l’attention, un collègue fatigué, un voisin âgé qui parle un peu trop longtemps sur le pas de la porte.
Saint Augustin, dans un tout autre contexte, écrivait au début de ses Confessions que le cœur de l’homme est sans repos tant qu’il ne repose pas en Dieu (Confessions, I, 1). On pourrait presque dire, à la lumière d’Adrienne von Speyr, que ce repos en Dieu passe souvent par un détour inattendu : le repos que l’on offre à celui qu’on accueille, le temps qu’on lui donne sans compter, devient le lieu même où notre propre cœur, en cessant de chercher Dieu ailleurs, le trouve là, dans ce visage précis, à cet instant précis.

Ce que cette méditation change dans notre manière de regarder
Ce que laisse cette page d’Adrienne von Speyr, ce n’est pas une nouvelle règle de conduite à ajouter à la liste de nos devoirs. C’est une manière différente de regarder ce qui nous arrive chaque jour : les visages ordinaires — enfant, malade, étranger, ami en difficulté — cessent d’être de simples occasions de générosité pour devenir des lieux possibles de rencontre avec le Seigneur lui-même. Cela ne se décrète pas ; cela se reçoit, dans l’attention portée à l’autre, dans le soin de ne pas laisser l’amour s’altérer en chemin.
Cette pensée a trouvé, dans l’histoire spirituelle chrétienne, des prolongements multiples. On la retrouve, sous une forme différente, dans la petite voie de sainte Thérèse de Lisieux, qui voyait dans les gestes les plus infimes de charité envers ses sœurs de communauté — celles qu’elle trouvait parfois les plus difficiles à aimer — le lieu même où elle rencontrait le Christ. On la retrouve encore, plus tard, dans la pensée sociale de l’Église, quand elle insiste sur la dignité de chaque personne accueillie comme si elle portait, en elle, quelque chose du visage de Dieu. Adrienne von Speyr n’invente donc pas une idée isolée ; elle donne une formulation particulièrement dense et personnelle à une intuition qui traverse toute la tradition, depuis les Pères du désert jusqu’aux mystiques modernes.
Ce qui frappe, dans son commentaire, c’est l’absence totale de sentimentalisme. Elle ne dit pas qu’il faut « voir Jésus dans chaque personne » comme on répéterait une formule pieuse apprise par cœur. Elle décrit un mécanisme spirituel précis : un amour qui doit traverser sans s’altérer, un accueil qui se mesure à ce que l’autre ressent, et une substitution qui se produit — non par notre volonté, mais parce que le Seigneur lui-même a choisi de se rendre présent ainsi. Cela retire toute prétention à notre générosité : nous ne « faisons » pas advenir le Seigneur par nos mérites ; nous laissons, ou nous empêchons, cette présence de passer à travers nous.
Il y a quelque chose de profondément libérateur dans cette manière de voir. Elle nous délivre de la pression de devoir « ressentir » quelque chose de spirituel pour que notre geste d’accueil ait de la valeur. Il suffit — si l’on peut dire « il suffit » d’une chose aussi exigeante — de ne pas altérer l’amour reçu, de le laisser passer jusqu’à celui qui est devant nous. Le reste, la substitution, l’apparition du Seigneur dans ce visage, ne dépend pas de nous : c’est une promesse, pas une performance à réussir.
Adrienne von Speyr termine sa pensée sans grandiloquence, avec la sobriété propre aux plus grands mystiques, ceux qui ont vu trop clair pour avoir encore besoin d’emphase : « C’est alors que se produit la substitution : dans la figure de l’enfant apparaît le Seigneur. »
Lectio divina
« Quiconque accueille en mon nom un enfant comme celui-ci, c'est moi qu'il accueille » (Mc 9, 37).
Quel visage, cette semaine, as-tu accueilli sans vraiment le prendre dans tes bras ? Quel amour, en toi, s'est peut-être altéré avant même d'atteindre celui qui en avait besoin ? Te souviens-tu d'un instant où tu as senti, sans pouvoir l'expliquer, qu'une présence plus grande traversait une rencontre ordinaire ? Que ressentirait, aujourd'hui, celui que tu accueilles, s'il pouvait dire la vérité sur ton accueil ?
Seigneur, apprends-moi à ne pas seulement mettre au centre, mais à prendre dans mes bras. Que ton amour passe à travers moi sans s'altérer. Que je cesse de te chercher loin, quand tu te tiens déjà devant moi, dans ce visage que je croise aujourd'hui. Rends-moi assez pauvre pour te recevoir dans le plus petit. Fais de mes bras un passage, non un obstacle.
Des bras d'homme refermés doucement sur un enfant, et dans ce silence, un monde qui bascule.
✝ Références bibliques
1 passage · 1 livre
Le Fils de l'homme est venu pour servir et donner sa vie en rançon. (Mc 10,45)
L'Évangile de l'action : Jésus serviteur puissant, révélé comme Fils de Dieu sur la croix.
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