Ce qui souille vraiment n’est pas dehors, mais dans le cœur

Le mal n'est pas dans le vin, l'amour ou internet, mais dans notre usage. Jean Lévêque éclaire ce déplacement du dehors vers le cœur.

Équipe Via Bible
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Matthieu 15, 1–20

1Alors des Scribes et des Pharisiens venus de Jérusalem s’approchèrent de Jésus, et lui dirent : 2« Pourquoi vos disciples transgressent-ils la tradition des anciens ? Car ils ne se lavent pas les mains lorsqu’ils prennent leur repas. » 3Il leur répondit : « Et vous, pourquoi transgressez-vous le commandement de Dieu par votre tradition ? 4Car Dieu a dit : Honore ton père et ta mère, et : Quiconque maudira son père ou sa mère, qu’il soit puni de mort. 5Mais vous, vous dites : Quiconque dit à son père ou à sa mère : Ce dont j’aurais pu vous assister, j’en ait fait offrande, 6n’a pas besoin d’honorer autrement son père ou sa mère. Et vous mettez ainsi à néant le commandement de Dieu par votre tradition. 7Hypocrites, Isaïe a bien prophétisé de vous quand il a dit : 8« Ce peuple m’honore des lèvres, mais son cœur est loin de moi. 9C’est en vain qu’ils m’honorent, en donnant des préceptes qui ne sont que des commandements venant des hommes. » 10Puis, ayant fait approcher la foule, il leur dit : « Écoutez et comprenez. 11Ce n’est pas ce qui entre dans la bouche qui souille l’homme, mais ce qui sort de la bouche, voilà ce qui souille l’homme. » 12Alors ses disciples venant à lui, lui dirent : « Savez-vous que les Pharisiens, en entendant cette parole, se sont scandalisés ? » 13Il répondit : « Toute plante que n’a pas plantée mon Père céleste, sera arrachée. 14Laissez-les, ce sont des aveugles qui conduisent des aveugles. Or, si un aveugle conduit un aveugle, ils tomberont tous deux dans la fosse. » 15Pierre, prenant la parole, lui dit « Expliquez-nous cette parabole. » 16Jésus répondit : « Êtes-vous encore, vous aussi, sans intelligence ? 17Ne comprenez-vous pas que tout ce qui entre dans la bouche va au ventre, et est rejeté au lieu secret ? 18Mais ce qui sort de la bouche vient du cœur, et c’est là ce qui souille l’homme. 19Car c’est du cœur que viennent les mauvaises pensées, les meurtres, les adultères, les impudicités, les vols, les faux témoignages, les paroles injurieuses. 20Voilà ce qui souille l’homme, mais manger sans s’être lavé les mains, cela ne souille pas l’homme. »

Imaginez deux plateaux d’une même balance. D’un côté, tout ce qui entre par la bouche — le pain, le vin, la viande, ce que la Loi juive déclarait pur ou impur. De l’autre côté, tout ce qui en sort — les mots, les jugements, les mensonges, les insultes. Jésus, un jour, renverse la balance. Ce qui entre, dit-il, ne salit jamais l’homme : le corps l’assimile ou le rejette, un point c’est tout, aucune faute morale là-dedans. Mais ce qui sort de la bouche, voilà ce qui trahit ce qu’on est vraiment. Car cela vient d’un lieu que personne ne voit du dehors : le cœur. Ce que les pharisiens appelaient impureté rituelle, Jésus le déplace ailleurs, non plus dans les aliments, non plus dans les objets, mais dans la liberté humaine elle-même, dans sa capacité à aimer ou à trahir. Le vrai théâtre du bien et du mal n’est pas la table, c’est la conscience.

Ce qui souille vraiment n’est pas dehors, mais dans le cœur

Pourquoi Jésus déplace la frontière du pur et de l’impur du monde extérieur vers la liberté intérieure de l’homme

Il y a quelque chose de vertigineux dans cette phrase de Jésus : « Écoutez et comprenez » (Mt 15, 10). On croit tenir la morale par le bon bout, ne pas toucher à ceci, éviter cela, respecter des interdits soigneusement listés, et voilà que le Christ déplace tout le poids ailleurs, dans un lieu qu’aucune loi ne peut inspecter : le cœur de l’homme. Jean Lévêque, carme et bibliste, a passé une vie à traduire l’hébreu biblique pour en restituer la chair et le souffle. Dans ses méditations sur l’évangile de Matthieu, publiées sous le titre « Du neuf et de l’ancien », il commente ce passage avec une netteté qui ne cède rien à la facilité : ce n’est pas le monde qui est traversé par une frontière entre pur et impur, comme le croyaient les pharisiens, c’est l’intérieur de l’homme. Cette lecture change tout, parce qu’elle nous prive d’un alibi confortable : celui de croire que le mal se loge dans les choses, quand il se loge en réalité dans notre manière de nous en servir.

Voici donc le sujet de cette méditation, et il ne concerne personne d’autre que nous.

Une voix qui a passé sa vie à écouter l’hébreu de l’intérieur

Il faut dire un mot de cette figure avant d’entrer plus avant dans le texte, parce qu’elle n’est pas choisie au hasard. Jean Lévêque, mort en 2024, appartient à l’ordre des Carmes déchaux, cette famille spirituelle qui a donné Thérèse d’Avila, Jean de la Croix, Thérèse de Lisieux. Il a enseigné l’exégèse de l’Ancien Testament et les langues orientales, principalement à l’Institut catholique de Paris, pendant des décennies. Ce détail biographique n’est pas anecdotique : un homme qui a passé sa carrière à traduire l’hébreu biblique, cette langue concrète, charnelle, qui n’a presque pas de mots abstraits, développe un rapport particulier au texte. Il ne théorise pas depuis l’extérieur ; il entre dans les mots eux-mêmes, il les fait résonner depuis leur racine.

C’est cette compétence qu’il met au service de sa lecture de Matthieu 15. « Du neuf et de l’ancien. Méditations sur l’évangile de Matthieu », paru en 2019 aux éditions du Carmel, rassemble des commentaires que le père Lévêque a donnés au fil de son ministère de prédication, non pas un traité savant destiné aux spécialistes, mais des méditations nées de l’oraison et de l’accompagnement spirituel, pensées pour nourrir la prière de tout croyant. Le titre lui-même, tiré d’une parole de Jésus sur le scribe devenu disciple du Royaume, capable de tirer de son trésor « du neuf et de l’ancien » (Mt 13, 52), dit tout de la méthode : reprendre les textes connus et en faire jaillir une lecture neuve, sans jamais trahir l’ancien.

Sur notre passage précis, Jésus répondant aux pharisiens scandalisés que ses disciples ne se lavent pas les mains avant de manger, Lévêque commence par une observation d’une simplicité presque déconcertante. Il rappelle que ce qui rentre dans la bouche vient de l’extérieur, que ce sont des aliments que le corps va assimiler ou rejeter, et que d’instinct, on prend déjà soin de ne pas manger de choses sales ou nuisibles. Autrement dit : la nourriture n’a pas besoin de la Loi pour se réguler. Le corps sait déjà. Ce qui vient de l’extérieur, ou bien le corps en profite, ou il n’en fera rien, une mécanique biologique, pas un enjeu moral.

Mais alors, si l’extérieur ne souille pas, où se joue vraiment la pureté ou l’impureté de l’homme ? Ici Lévêque opère le geste théologique décisif : tout ce qui sort de la bouche, au contraire, vient du profond de l’être, que les hommes de la Bible appellent le cœur, en hébreu lèb. Ce mot, l’un des rares emprunts à la langue originale que Lévêque s’autorise, ne désigne pas un organe sentimental comme dans notre usage moderne du mot « cœur ». Le lèb biblique, c’est le siège de l’intelligence, de la volonté, du discernement, bien plus proche de ce que nous appellerions aujourd’hui la conscience que du simple registre affectif. Quand la Bible parle du cœur, elle parle de ce point central où l’homme décide, choisit, s’oriente. C’est de là que sort la parole, et c’est donc là, et nulle part ailleurs, que se joue la pureté véritable.

Cette lecture rejoint et prolonge une intuition profondément juive et profondément biblique : déjà les prophètes annonçaient un cœur nouveau, un cœur de chair remplaçant un cœur de pierre (Ez 36, 26). Jésus ne rompt donc pas avec l’Ancien Testament, il en révèle le sens le plus intérieur, celui que les pharisiens, en multipliant les rites de purification externe, avaient fini par recouvrir. Lévêque le formule sans détour : ce ne sont pas les choses créées qui portent en elles une frontière entre pur et impur, contrairement à ce que pensaient les pharisiens, c’est le cœur de l’homme, c’est-à-dire sa conscience, son vouloir, sa liberté, qui donnent leur valeur à tout ce qu’il rêve, dit et fait.

Ce déplacement n’est pas un détail exégétique : c’est une révolution anthropologique. Il signifie que personne ne peut se cacher derrière un système d’interdits extérieurs pour se dire juste. Il signifie aussi, à l’inverse, que personne n’est condamné par la matière qu’il touche ou consomme. La responsabilité morale se retire du monde des objets pour se concentrer, tout entière, dans la liberté du sujet. C’est vertigineux parce que cela ne laisse aucune échappatoire, mais c’est aussi, comme nous allons le voir, profondément libérateur.

Le mal n’habite jamais les choses, mais l’usage que nous en faisons

Le vin, l’amour, et la logique de l’abus

Voici la phrase la plus dense de toute la méditation de Lévêque, celle qui condense tout son propos en une poignée de lignes : « Le mal n’est pas dans les choses, mais dans la manière de les posséder, de les utiliser ou de s’en rendre esclave. Le mal n’est pas dans le vin, mais dans l’abus d’alcool » (Du neuf et de l’ancien, p. 202-203). Cette phrase mérite qu’on s’y arrête longuement, parce qu’elle contient un principe qui traverse toute l’éthique chrétienne, un principe que beaucoup de morales religieuses ont pourtant oublié en chemin, préférant la sécurité des interdits absolus à l’exigence, plus difficile, du discernement.

Prenons le vin, puisque Lévêque le choisit lui-même comme premier exemple. Le vin, dans la Bible, n’est jamais condamné en soi. Il réjouit le cœur de l’homme, dit le psaume (Ps 104, 15). Jésus lui-même change l’eau en vin aux noces de Cana, et ce premier miracle n’est pas anodin : le Royaume qui vient est un Royaume de fête, pas d’ascèse punitive. Et pourtant, chacun sait ce que devient le vin entre les mains d’un homme qui en a fait son maître plutôt que son compagnon de table. La même substance, servie avec mesure lors d’un repas partagé, ou engloutie seul dans l’angoisse d’une soirée qui ne finit pas, ce n’est plus du tout la même réalité morale. Rien n’a changé dans la bouteille. Tout a changé dans le geste.

C’est exactement le sens du mot grec porneia, que l’on traduit trop vite par « fornication », et qui désignait originellement tout usage désordonné, toute distorsion d’une réalité bonne en soi, deuxième et dernière incursion dans les langues anciennes que cette méditation s’autorisera, tant le sujet dépasse la philologie pour toucher directement l’expérience commune. On ne mesure pas assez à quel point cette logique, le mal comme distorsion, jamais comme substance, libère l’homme d’une culpabilité diffuse qui colle à tant de choses créées. Combien de croyants ont vécu, et vivent encore, avec l’idée sourde que leur corps, leur désir, leur plaisir sont en eux-mêmes suspects ? Cette théologie-là n’est pas celle de l’Évangile. Elle est celle des pharisiens que Jésus corrige précisément dans ce passage.

L’amour avili, ou comment le meilleur devient le pire

Lévêque poursuit avec un exemple qui touche plus intimement encore : « Le mal n’est pas dans l’amour, mais dans la manière dont on l’avilit » (Du neuf et de l’ancien, p. 203). Cette phrase demande qu’on s’y arrête, car elle dit quelque chose que peu osent formuler aussi frontalement. L’amour, le plus grand mot du christianisme, celui qui résume toute la Loi et les prophètes selon Jésus lui-même, peut être avili. Non pas remplacé par autre chose, mais dégradé de l’intérieur, tordu jusqu’à devenir sa propre caricature.

On pense à ces relations où l’un possède l’autre sous couvert de l’aimer, où la jalousie se travestit en preuve d’attachement, où le désir de l’autre se réduit à un désir de soi qui se sert de l’autre comme d’un miroir. L’amour, en ces cas-là, n’a pas disparu, il a été avili, c’est-à-dire ramené vers le bas, vers l’usage égoïste, vers la possession. Le mot est fort et juste : avilir, rendre vil, rendre bas ce qui était destiné à la hauteur du don.

C’est ici que résonne, en écho, une pensée d’Augustin d’Hippone, l’un des plus grands docteurs de l’Église latine, qui dans son commentaire de la première lettre de Jean formule ce précepte devenu proverbial : « Aime, et fais ce que tu veux » (Tractatus in Epistolam Ioannis ad Parthos, VII, 8). Cette phrase, souvent mal comprise comme une invitation au relâchement moral, dit exactement l’inverse de ce qu’on lui prête trop souvent. Augustin ne dit pas que tout est permis dès lors qu’on ressent quelque chose qui ressemble à de l’amour. Il dit que si la racine, la vraie charité, celle qui vise le bien de l’autre pour lui-même et non pour l’usage qu’on en tire, est authentiquement présente au fond du cœur, alors les actes qui en découlent seront nécessairement bons. C’est donc, très exactement, le même déplacement que celui de Jésus dans notre passage : non pas la conformité extérieure d’un acte à une règle, mais la qualité intérieure du mouvement qui le porte. Augustin, comme Lévêque après lui, refuse de juger l’amour par ses apparences ; il le juge par sa racine.

Internet, ou le mal contemporain sans visage nouveau

Le dernier exemple choisi par Lévêque est le plus surprenant venant d’un carme né bien avant l’ère numérique, et c’est précisément ce qui en fait la force : « Le mal n’est pas dans internet, mais dans l’usage qu’on peut en faire pour pervertir les intelligences et asservir les cœurs » (Du neuf et de l’ancien, p. 203). Un homme qui a consacré sa vie à l’hébreu biblique et aux Pères du désert n’hésite pas à descendre jusqu’à notre quotidien le plus contemporain, le plus trivial en apparence, nos écrans, nos flux, nos algorithmes. C’est là que se mesure la justesse d’une théologie : sa capacité à ne pas rester enfermée dans son époque de naissance, mais à traverser les siècles pour toucher exactement notre présent.

Car le diagnostic est d’une actualité presque dérangeante. Internet, en soi, n’est ni bon ni mauvais, c’est un canal, un espace, une possibilité offerte à la liberté humaine. Mais cette liberté, précisément, peut s’en servir pour pervertir les intelligences, c’est-à-dire pour les détourner de la vérité au profit de la manipulation, de la désinformation, de l’addiction savamment programmée. Et elle peut asservir les cœurs, cette formule reprend le vocabulaire même de l’esclavage évoqué plus haut à propos du vin. On devient esclave d’un défilement, d’une notification, d’une image, exactement comme on devenait esclave de la bouteille. La technologie change ; la structure du mal, elle, ne change pas. Elle demeure toujours la même : non pas la chose, mais la manière de s’en rendre esclave.

Cette permanence trouve un écho ancien et saisissant chez Jean Cassien, moine du quatrième siècle qui rapporta en Occident la sagesse des Pères du désert d’Égypte. Dans ses Conférences, Cassien raconte l’histoire d’un religieux vivant en solitude depuis quinze ans, qui reçut un jour un épais paquet de lettres de sa famille et de ses amis. Plutôt que de les ouvrir aussitôt, il s’arrêta et réfléchit : combien cette lecture allait faire naître en lui de pensées vaines, de joies stériles ou de tristesses inutiles, combien de temps il lui faudrait ensuite pour retrouver la paix perdue si son esprit se laissait captiver. Ce moine du désert n’avait ni écran ni notification, mais il avait déjà compris, quinze siècles avant nous, que ce n’est jamais l’objet extérieur qui trouble le cœur, mais la manière dont on le laisse s’y engouffrer. Cassien appelait cela la garde du cœur, cette vigilance de tous les instants sur ce qui entre et ce qui en ressort, non plus, cette fois, au sens alimentaire, mais au sens de tout ce qui vient occuper et parfois envahir notre espace intérieur.

Apprendre la liberté des vrais enfants de Dieu

Un dernier commandement qui n’en est pas un

Après avoir déployé sa lecture, Lévêque conclut sa méditation par une exhortation d’une sobriété frappante : « Laissez vivre votre cœur pour le meilleur de vous-mêmes. Apprenez la liberté des vrais enfants de Dieu » (Du neuf et de l’ancien, p. 203). Il ne s’agit pas d’un nouvel interdit qui viendrait remplacer les anciens, ce serait retomber dans le piège même que Jésus dénonce chez les pharisiens, celui de multiplier les règles extérieures. Il s’agit d’une invitation à habiter son propre cœur, à le laisser vivre, plutôt qu’à le surveiller sans cesse depuis l’extérieur comme on surveillerait un ennemi.

Cette liberté des enfants de Dieu, dont parle aussi saint Paul dans sa lettre aux Romains, n’est pas l’absence de règles. Elle est la capacité, patiemment acquise, à discerner par soi-même, depuis l’intérieur, depuis ce lèb purifié, ce qui construit et ce qui détruit, ce qui donne la vie et ce qui asservit. C’est une liberté qui suppose un travail, une conversion continue, et non un relâchement. Elle demande davantage de maturité qu’une simple obéissance à des interdits, précisément parce qu’elle ne peut plus se reposer sur une liste extérieure de choses permises et défendues.

Ce qui souille vraiment n'est pas dehors, mais dans le cœur

Ce que cette lecture change dans notre manière de nous juger nous-mêmes

Concrètement, cela signifie renoncer à une forme de moralité par la surface, qui consiste à évaluer notre vie spirituelle en fonction de ce que nous nous interdisons, tel plaisir, telle habitude, tel objet, plutôt qu’en fonction de la qualité intérieure de notre désir. Beaucoup de croyants, sincèrement, mesurent leur progrès spirituel à l’aune de ce qu’ils ont su s’interdire. Cette lecture de Jésus, éclairée par Lévêque, invite à un déplacement plus exigeant : se demander non pas « qu’est-ce que je m’interdis ? » mais « quelle est la racine de ce que je désire, de ce que je dis, de ce que je fais ? ».

Cela suppose aussi d’arrêter de projeter la culpabilité sur les objets qui nous entourent, le vin, l’écran, l’argent, le corps, pour la ramener, avec plus de courage et moins de confort, vers le lieu où elle se joue réellement : notre propre liberté. C’est une conversion difficile, parce qu’il est toujours plus facile de blâmer la chose que d’interroger l’usage qu’on en fait. Mais c’est aussi, à terme, la seule voie vraiment libératrice, car elle ne dépend d’aucun contexte extérieur : on peut fuir une bouteille, on ne peut pas fuir son propre cœur.

Cette intuition, loin d’être isolée dans la tradition chrétienne, en constitue l’un des fils les plus constants. Des Pères du désert jusqu’aux mystiques carmélitains, cette famille spirituelle à laquelle appartenait Lévêque lui-même, la question n’a jamais été : que dois-je m’interdire de toucher ? Mais toujours : comment mon cœur peut-il devenir assez pur, assez uni, assez ordonné à l’amour pour que tout ce qui en sort porte du fruit plutôt que de la ruine ? Jean Cassien parlait de la pureté du cœur comme du but même de toute vie spirituelle, non pas une fin en soi, disait-il, mais la condition sans laquelle nul ne peut atteindre le Royaume. Thérèse d’Avila, dans une tout autre langue et un tout autre siècle, décrira l’âme comme un château intérieur qu’il s’agit d’habiter salle après salle, jusqu’à la demeure la plus centrale où Dieu réside. La méditation de Lévêque s’inscrit dans cette même veine : ramener l’homme chez lui, vers son propre centre, plutôt que de le disperser dans une surveillance perpétuelle de ce qui vient du dehors.

Ce que cette page nous laisse, en définitive, n’est pas une nouvelle grille de lecture morale, mais une manière différente de nous regarder nous-mêmes et de regarder le monde qui nous entoure. Regarder les choses, le vin, l’amour, la technologie, et tant d’autres réalités que notre époque invente sans cesse, sans les charger d’avance d’une suspicion qu’elles ne méritent pas. Et regarder notre propre cœur, au contraire, avec la vigilance sérieuse qu’il mérite, non pour le condamner mais pour apprendre à le laisser vivre selon sa vérité la plus profonde, celle pour laquelle il a été créé. Lévêque termine sa méditation sans grand développement supplémentaire, presque en un souffle bref, comme si tout avait déjà été dit dans ce déplacement du dehors vers le dedans, et qu’il ne restait plus qu’à laisser résonner cette dernière phrase : « Laissez vivre votre cœur pour le meilleur de vous-mêmes. »

Lectio divina

📜
Lectio — Lire

« Ce n'est pas ce qui entre dans la bouche qui souille l'homme ; mais ce qui sort de la bouche, voilà ce qui souille l'homme » (Mt 15, 11)

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Meditatio — Méditer

Et toi, où loges-tu le mal, la plupart du temps, dans les choses qui t'entourent, ou dans la manière dont tu t'en sers ? Quand tu te juges sévèrement, est-ce ton cœur que tu regardes, ou seulement tes interdits respectés ou rompus ? Qu'est-ce qui, en toi, aurait besoin d'être laissé vivre plutôt que surveillé ? Et si la liberté des enfants de Dieu commençait exactement là où tu cesses d'avoir peur de ton propre cœur ?

🙏
Oratio — Prier

Seigneur, tu ne regardes pas ce qui entre dans ma bouche, tu regardes ce qui sort de mon cœur. Purifie cette source avant que je ne purifie mes mains. Apprends-moi à ne pas craindre le vin, l'amour, le monde que tu as créé bon. Apprends-moi à craindre seulement ce qui, en moi, voudrait s'en rendre esclave. Donne-moi un cœur qui vive, pas un cœur qui se cache. Fais de moi un enfant libre.

Contemplatio — Contempler

Une main s'ouvre, lâche enfin ce qu'elle serrait, et laisse le cœur battre, seul, à découvert.

✝ Références bibliques

4 passages · 3 livres
Matthieu
📖 Codex — Livre biblique

Matthieu (tradition) · 80–90 ap. J.-C. · 1071 versets

Voici que je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin du monde. (Mt 28,20)

L'Évangile du Roi : Jésus, nouveau Moïse, accomplit les Écritures pour Israël et les nations.

→ Explorer le Codex Matthieu
Psaumes
📖 Codex — Livre biblique

David et divers auteurs · Xe–IVe s. av. J.-C. · 2461 versets

Le Seigneur est mon berger, je ne manque de rien. (Ps 23,1)

150 poèmes et chants de la prière d'Israël : louange, lamentation, action de grâce.

→ Explorer le Codex Psaumes

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