- Ceferino Namuncurá, ou la sainteté qu’on ne peut pas expulser
- Un corps mapuche élevé sur les autels, une terre mapuche encore contestée
- Ceferino comme icône vivante d’une théologie de la terre et de la dignité
- La promesse de Ceferino relue depuis les territoires expulsés d’aujourd’hui
- Lectio divina
- ✝ Références bibliques
Ceferino Namuncurá, ou la sainteté qu’on ne peut pas expulser
Le 30 août dernier, sur les rives du Río Negro, une terre en procès a porté une foule en prière. À Chimpay, cinquante-sixième pèlerinage consécutif, des milliers de fidèles venus d’Argentine et du Chili ont escaladé le Cerro de la Cruz du Ve centenaire pour rejoindre le sanctuaire où repose la mémoire du bienheureux Ceferino Namuncurá, fils du dernier grand cacique mapuche Manuel Namuncurá. Monseigneur Esteban Laxague, évêque de Viedma, a présidé la messe centrale du cent-quarantième anniversaire de sa naissance, rappelant la promesse que le jeune séminariste avait faite depuis son lit d’agonie à Rome, en 1905 : « Ce que je n’ai pas pu faire ici parmi vous, je le ferai depuis l’éternité ». Cette phrase, prononcée par un adolescent mourant de la tuberculose loin de sa terre natale, n’a jamais autant résonné qu’aujourd’hui, alors que des communautés mapuches, guaranies et d’autres peuples originaires sont expulsées de leurs territoires ancestraux à quelques centaines de kilomètres du sanctuaire.
Car la coïncidence est vertigineuse. Pendant que Chimpay célébrait son fils le plus illustre — ce lys de Patagonie, comme on le surnomme —, le Réseau Églises et Mines publiait un document intitulé « Face aux expulsions des peuples originaires en Argentine, nous élevons la voix : la vie et les territoires ne sont pas des marchandises ». Ce texte dénonçait les expulsions récentes de la communauté Mbyá Guaraní de Puente Quemado II, dans la province de Misiones, de la communauté indigène Santa Rosa à Humahuaca, dans la province de Jujuy, et des communautés mapuches Melo et Quintriqueo, entre Río Negro et Neuquén — c’est-à-dire précisément la région dont Ceferino est originaire. La sainteté d’un mapuche béatifié par l’Église et la vulnérabilité juridique actuelle des peuples mapuches ne peuvent plus être pensées séparément : elles racontent la même histoire, à cent quarante ans d’intervalle, celle d’un peuple que la modernité argentine a d’abord voulu effacer, puis christianiser, puis déposséder à nouveau.
Un corps mapuche élevé sur les autels, une terre mapuche encore contestée
Ceferino Namuncurá est né le 26 août 1886 à Chimpay, sixième enfant du cacique Manuel Namuncurá, dans une Patagonie tout juste soumise par la campagne militaire connue sous le nom de Conquête du désert. Cette guerre de conquête, menée dans les années 1870-1880, avait vidé les terres mapuches de leur souveraineté politique pour les intégrer, souvent par la violence et la famine, à l’État argentin naissant. C’est dans ce contexte de déplacement et de dépossession que le père de Ceferino, comprenant que l’avenir de son peuple passait désormais par une alliance stratégique avec les nouvelles institutions, envoya son fils étudier chez les salésiens de Buenos Aires. L’enfant mapuche devint pensionnaire, puis aspirant à la prêtrise, avant que la tuberculose ne l’emporte à Rome le 11 mai 1905, à dix-huit ans à peine, lors d’un voyage entrepris pour tenter de le soigner.
Ce parcours, en apparence simple biographie édifiante d’un jeune indigène converti au catholicisme, porte en réalité une tension théologique considérable : celle de l’inculturation. Ceferino n’a jamais renié son identité mapuche ; il l’a portée jusque dans les couloirs du Vatican, où il fut reçu par le pape Pie X en habit traditionnel patagon. Sa cause de béatification, ouverte en 1944, a connu un cheminement lent — déclaré vénérable en 1972, il ne fut proclamé bienheureux que le 11 novembre 2007 par le pape Benoît XVI. Sa canonisation, elle, demeure en instance, suspendue à la reconnaissance d’un miracle attribuable à son intercession. Le thème choisi cette année pour le pèlerinage — « Avec Ceferino et le pape Léon, artisans d’humanisation et de paix » — n’est pas anodin : il inscrit explicitement la figure du jeune mapuche dans le magistère actuel du pape Léon XIV, comme un modèle pour penser la fraternité entre les peuples et la dignité des cultures autochtones au sein de l’Église universelle.
Or cette dignité reconnue à un corps mapuche canonisable contraste violemment avec le sort réservé, cent vingt ans plus tard, aux terres mapuches bien réelles. Le gouvernement de Javier Milei a abrogé par décret, dès décembre 2024, la loi 26.160, dite loi d’urgence territoriale indigène, votée en 2006 sous la présidence de Néstor Kirchner. Cette loi suspendait l’exécution des expulsions tant que le relevé technique, juridique et cadastral des terres communautaires n’était pas achevé. Sa disparition a ouvert la voie à une accélération des désoccupations forcées : le 28 juillet 2026, la communauté guaranie Mbyá Puente Quemado II a été expulsée de Garuhapé, dans la province de Misiones, à la demande d’un entrepreneur forestier. Le 10 août, plus d’une centaine de policiers armés ont délogé la communauté Santa Rosa à Humahuaca, dans la province de Jujuy, avec usage de balles en caoutchouc et plusieurs arrestations. Dans la province de Neuquén, les Lof Melo et Kinxikew mapuches, situés autour de Villa La Angostura, subissent depuis des mois des ordonnances judiciaires d’expulsion, dans un contentieux qui compte déjà quatorze procès distincts pour six cent vingt-cinq hectares de terres disputées.
Le Congrès argentin discute par ailleurs, au moment même de ces célébrations, d’un projet de loi dit d’inviolabilité de la propriété privée, déjà approuvé par le Sénat et en attente d’un vote à la Chambre des députés. Ce texte introduirait la possibilité d’un « désalouement express » — une procédure judiciaire accélérée permettant la restitution anticipée d’un bien avant même que le litige de fond ne soit tranché. Selon les organisations indigènes elles-mêmes, ce dispositif menacerait directement environ mille trois cents communautés autochtones à travers le pays. Le Centre d’études légales et sociales a averti que cette norme aggraverait des conflits territoriaux touchant des droits pourtant déjà reconnus par la Constitution nationale argentine et par les traités internationaux ratifiés par le pays.
Ceferino comme icône vivante d’une théologie de la terre et de la dignité
Il serait facile, et théologiquement paresseux, de réduire Ceferino à une simple curiosité missionnaire du dix-neuvième siècle finissant. Sa figure porte au contraire une charge doctrinale précise : celle de l’universalité de la vocation à la sainteté, indépendamment de l’origine ethnique, et celle de la fécondité spirituelle d’un peuple que l’histoire a longtemps considéré comme condamné à disparaître. Le cardinal Jorge Mario Bergoglio, devenu par la suite pape François, avait plusieurs fois évoqué Ceferino comme un signe que la sainteté surgit précisément là où le monde n’attend rien — dans les périphéries géographiques et existentielles. Cette théologie des périphéries, devenue centrale dans le pontificat de François, trouve dans le jeune Mapuche un précurseur silencieux : bien avant que l’on parle d’écologie intégrale ou d’option préférentielle pour les pauvres autochtones, Ceferino incarnait déjà, dans sa propre chair déplacée entre Patagonie et Rome, la rencontre douloureuse et féconde entre une culture indigène et l’Évangile.
Cette lecture trouve un écho scripturaire saisissant dans la première lettre de Pierre, où l’apôtre écrit aux communautés dispersées d’Asie Mineure, elles-mêmes étrangères sur leur propre terre : « Vous-mêmes aussi, comme des pierres vivantes, entrez dans la construction de l’édifice spirituel, pour un sacerdoce saint, afin d’offrir des sacrifices spirituels agréables à Dieu par Jésus-Christ » (1 P 2, 5). Ceferino, pierre vivante prélevée sur une terre andine et transplantée dans l’édifice universel de l’Église, illustre littéralement cette image : son corps mapuche devient pierre d’angle d’une sainteté que l’institution romaine elle-même n’avait pas anticipée. Mais cette même lettre de Pierre parle aussi, quelques lignes plus loin, de la pierre que les bâtisseurs ont rejetée et qui est devenue la pierre angulaire — image qui s’applique avec une force particulière à un peuple dont la terre continue d’être rejetée par les bâtisseurs de l’économie extractive contemporaine, alors même que son fils spirituel est élevé sur les autels.
Le lien entre sainteté indigène et question territoriale n’est pas une extrapolation forcée : il traverse l’histoire même de l’évangélisation en Amérique latine. Le concile plénier latino-américain d’Aparecida, en 2007 — année même de la béatification de Ceferino —, avait déjà affirmé la nécessité pour l’Église de défendre les droits des peuples originaires sur leurs territoires, non par posture politique, mais parce que la terre, pour ces cultures, constitue le lieu même où se joue la relation au sacré. Le livre du Lévitique porte cette intuition à un niveau proprement théologique lorsqu’il rappelle : « La terre ne sera pas vendue sans retour, car la terre est à moi, et vous êtes chez moi comme des étrangers et des hôtes » (Lv 25, 23). Ce verset, trop souvent cantonné aux commentaires sur l’année jubilaire israélite, éclaire d’un jour nouveau le conflit argentin actuel : si la terre appartient en dernière instance à Dieu, alors aucune loi de propriété privée, si inviolable se prétende-t-elle, ne peut légitimement effacer le lien ancestral d’un peuple à son sol sans se heurter à un principe biblique fondateur.
Le pape Léon XIV, dont le nom figure explicitement dans le slogan du pèlerinage de cette année, a poursuivi depuis son élection la ligne tracée par son prédécesseur en matière d’écologie intégrale et de défense des peuples autochtones, tout en y apportant sa sensibilité augustinienne propre, attentive à la dimension communautaire et missionnaire de l’Église. Son magistère naissant insiste sur la nécessité pour l’Église de rester une présence prophétique dans les zones où les intérêts économiques mondiaux menacent les communautés les plus vulnérables — une insistance qui s’incarne très concrètement en Argentine, où le Réseau Églises et Mines, organisme œcuménique regroupant société civile, communautés chrétiennes, congrégations religieuses et dirigeants indigènes, dénonce non seulement les expulsions mais aussi l’extractivisme minier qui les sous-tend, à l’image du conflit autour de la mine de Veladero dans la Cordillère des Andes, où les populations locales de la paroisse Saint-Joseph de Jáchal se mobilisent contre les effets délétères de l’industrie extractive sur leurs terres et leurs eaux.

La promesse de Ceferino relue depuis les territoires expulsés d’aujourd’hui
Relire la promesse de Ceferino — « Ce que je n’ai pas pu faire ici parmi vous, je le ferai depuis l’éternité » — à la lumière des expulsions de 2026, c’est comprendre qu’elle n’est pas seulement une formule pieuse de résignation face à la mort prématurée. Elle est une promesse d’intercession active, un engagement à continuer, depuis l’au-delà, le combat qu’il n’a pas eu le temps de mener sur terre pour son peuple. Or quel était ce combat, sinon celui d’un jeune homme tiraillé entre deux mondes, voulant que son peuple mapuche trouve sa place pleine et entière dans la nation argentine sans perdre son âme ni sa terre ? Le livre d’Isaïe, dans un oracle consacré à la restauration d’un peuple exilé et dépossédé, promet : « Au lieu de la ronce croîtra le cyprès, au lieu de l’ortie croîtra le myrte ; ce sera pour le Seigneur un renom, un signe perpétuel qui ne sera jamais retranché » (Is 55, 13). Ce texte, écrit pour des exilés de Babylone rêvant de retrouver leur sol, résonne avec une actualité troublante pour les Mapuches de Neuquén ou les Guaranis de Misiones, contraints eux aussi à un exil intérieur sur leur propre continent.
Il ne s’agit pas ici de plaquer artificiellement une grille de lecture politique sur un événement religieux, mais de reconnaître ce que l’Église argentine elle-même affirme depuis des décennies : la sainteté et la justice territoriale ne sont pas deux registres étanches. Monseigneur Esteban Laxague, en présidant la messe du 30 août dernier, a rappelé dans son homélie que la célébration de Ceferino devait « mettre au centre ceux qui souffrent le plus » — une formule qui, prononcée devant des milliers de pèlerins mapuches et non-mapuches venus du Chili et de toute l’Argentine, prend une résonance directe avec la situation de leurs propres communautés d’origine, plusieurs d’entre elles étant, au moment même de cette messe, sous le coup d’ordonnances d’expulsion ou de menaces d’éviction. La coïncidence calendaire entre l’anniversaire de Ceferino, fin août, et la publication du communiqué du Réseau Églises et Mines n’a échappé à aucun observateur attentif de la vie ecclésiale argentine : elle place la figure du bienheureux au cœur même du débat national sur la terre, la propriété et la dignité des peuples premiers.
L’épisode démontre aussi la vitalité d’un catholicisme populaire patagon qui refuse de séparer la piété de la justice sociale. Les pèlerins qui gravissent chaque année le Cerro de la Cruz à pied, à cheval ou à bicyclette, dans le froid de l’hiver austral finissant, ne viennent pas seulement chercher une grâce individuelle : ils viennent honorer un enfant de leur terre devenu signe d’espérance pour tout un peuple menacé de disparition culturelle. Cette dévotion massive — cinquante-six pèlerinages consécutifs, une foule toujours plus nombreuse chaque année — constitue en elle-même un acte de résistance spirituelle face à l’effacement. Elle rappelle que la sainteté, loin d’être un refuge hors du monde, s’enracine au contraire dans les blessures les plus concrètes d’un peuple : la terre perdue, la langue menacée, la mémoire fragilisée.
Le récit du Deutéronome, lorsqu’il évoque l’entrée du peuple hébreu dans la terre promise, insiste sur une clause souvent négligée par les lectures contemporaines : « Tu ne déplaceras pas la borne de ton prochain, posée par les anciens, dans l’héritage que tu auras reçu au pays que le Seigneur ton Dieu te donne en possession » (Dt 19, 14). Cette interdiction du déplacement des bornes territoriales, énoncée au cœur même de la loi mosaïque, constitue l’un des fondements bibliques les plus explicites de ce que la théologie morale contemporaine appellera plus tard le droit territorial des peuples. Que des communautés mapuches, guaranies ou d’autres peuples originaires argentins se voient aujourd’hui déplacées de terres qu’elles occupent depuis des générations, parfois avec des relevés techniques achevés mais jamais validés par les instances désormais dégradées de l’administration indigène nationale, pose donc une question qui dépasse largement le seul cadre juridique argentin : elle touche à un précepte biblique fondamental sur le respect des limites héritées.
Il serait naïf de prétendre que l’Église argentine parle d’une seule voix sur ce dossier, tant les sensibilités politiques diffèrent entre diocèses et entre courants ecclésiaux. Mais la convergence, cette année, entre la célébration liturgique de Ceferino et l’alerte publique du Réseau Églises et Mines dessine une ligne de force difficile à ignorer : celle d’une Église patagonienne qui refuse de laisser la mémoire d’un saint indigène se transformer en folklore inoffensif, coupé des luttes bien réelles que continuent de mener ses héritiers spirituels et charnels. La canonisation en instance de Ceferino, suspendue à la reconnaissance d’un miracle, pourrait elle-même devenir, si elle advenait dans les années qui viennent, un moment où l’Église universelle serait appelée à se prononcer plus fermement encore sur le sort des peuples originaires dont il est issu — non par instrumentalisation politique de la sainteté, mais parce que la cohérence même du message évangélique l’exige.
Lectio divina
« Ce que je n'ai pas pu faire ici parmi vous, je le ferai depuis l'éternité »
Il y a en toi une promesse que tu n'as pas eu le temps de tenir, un visage que tu voulais servir et que la mort ou la distance t'a arraché. Ceferino l'a dit depuis un lit d'agonie, loin des siens, sans amertume. Et toi, quelle terre inachevée portes-tu encore en silence ? Quel peuple, quelle personne, quelle promesse attend encore ta présence, même depuis l'absence ? Oses-tu croire que ton incapacité présente n'est pas la fin de ton amour ?
Seigneur, tu connais les terres perdues et les promesses interrompues. Tu as vu Ceferino partir loin des siens, le cœur tourné vers sa terre natale. Donne-moi de croire que rien de ce que j'aime n'est jamais définitivement abandonné entre tes mains. Fais de mes absences des intercessions vivantes. Que ma prière devienne, comme la sienne, un pont entre ce monde et l'éternité. Garde ceux qui, aujourd'hui encore, sont chassés de leur sol.
Une poignée de terre rouge de Patagonie, tenue dans une main d'enfant, qui ne tombe jamais.
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