Une amitié qui traverse l’Atlantique sans jamais se rompre
Le 22 août dernier, tandis que Léon XIV foulait le sol de la République de Saint-Marin puis gagnait Rimini pour y prendre la parole devant les participants du Meeting pour l’amitié entre les peuples, un autre événement, plus discret mais tout aussi révélateur, se déroulait dans l’ombre de cette actualité pontificale. Le père Raymond Flores, prêtre augustinien et curé de la paroisse Saint-Jude à Chicago, confiait avoir rendu visite au Souverain pontife pendant ses vacances romaines, qualifiant cette rencontre d’expérience qu’il chérira toute sa vie. Ce témoignage n’est pas un simple souvenir de voyage : il révèle la texture même du lien qui unit un pape à sa terre d’origine, ce fil ténu et têtu qui refuse de se couper lorsque l’on passe du statut de fils de paroissien à celui de successeur de Pierre.
Ce qui frappe dans ce récit, c’est sa banalité même. Le père Flores n’est pas un cardinal en visite protocolaire ni un chef d’État venu solliciter une audience diplomatique. Il est le pasteur d’une communauté du South Side de Chicago, celle-là même où John Prevost, le frère aîné du pape, continue de fréquenter les bancs de l’église comme n’importe quel paroissien. Cette proximité n’a rien d’anecdotique : elle raconte une Église qui, au sommet de sa hiérarchie visible, demeure enracinée dans des visages ordinaires, des messes du dimanche, des repas partagés entre amis d’enfance et prêtres de quartier. Le successeur des apôtres a beau résider dans les palais du Vatican, son cœur continue de battre au rythme des retrouvailles familiales de Dolton et de Riverdale, ces faubourgs modestes où grandit jadis le petit Robert Francis Prevost.
Le père Flores connaît le pape depuis longtemps déjà. Entré chez les Augustins en 2017, alors que celui qui deviendrait Léon XIV était encore évêque de Chiclayo au Pérou, il a depuis accompagné John Prevost dans de nombreux entretiens médiatiques consacrés à son frère devenu souverain pontife. L’an dernier, lors de l’élection surprise du 8 mai 2025, c’est avec John Prevost qu’il s’était précipité à Rome, sans plan précis, simplement mû par le désir d’être présent au moment de la joie. Il avait alors pu assister aux premières sorties du nouveau pape hors du Vatican, notamment au sanctuaire de Notre-Dame-du-Bon-Conseil à Genazzano, lieu cher à la spiritualité augustinienne, puis à la basilique Sainte-Marie-Majeure où Léon XIV s’était recueilli sur la tombe de François. Cette fidélité de longue date donne tout son poids au témoignage recueilli à Castel Gandolfo : il ne s’agit pas d’une rencontre protocolaire isolée, mais du prolongement naturel d’une relation pastorale et fraternelle qui ne cesse de s’approfondir.
Le presbytère du South Side, laboratoire d’une fidélité inattendue
La paroisse Saint-Jude occupe une place singulière dans la géographie spirituelle du nouveau pontificat. Si Robert Francis Prevost a grandi dans la paroisse Sainte-Marie-de-l’Assomption, à Riverdale, où il servait comme enfant de chœur dès l’âge de six ans pour la messe de six heures trente le vendredi, c’est à Saint-Jude que sa famille a continué de fréquenter l’assemblée dominicale au fil des décennies, et c’est là que son frère John demeure aujourd’hui paroissien actif. En août 2024, alors qu’il n’était encore que le cardinal Prevost, préfet du Dicastère pour les évêques, c’est dans cette même paroisse qu’il avait fait sa dernière visite américaine avant son élection, participant à un cycle de conférences pour évoquer, selon les mots mêmes du père Flores, « tant de choses merveilleuses et porteuses d’espérance dans la vie de l’Église ». Ce détail n’est pas neutre : le futur pape choisissait, quelques mois avant son élection, de revenir non pas dans les cercles romains qu’il fréquentait quotidiennement, mais dans la paroisse de son enfance élargie, pour y parler à des fidèles ordinaires.
Cette fidélité aux lieux et aux visages trouve un écho saisissant dans l’Écriture. Le prophète Élie, après avoir affronté les prêtres de Baal sur le mont Carmel, retourne épuisé vers le désert et c’est là, sous le térébinthe, qu’un ange du Seigneur vient le nourrir avant de le renvoyer vers sa mission : « Lève-toi, mange, car le chemin est trop long pour toi » (1 R 19, 7). Il y a dans ce geste divin une leçon que la visite du père Flores illustre à sa manière : avant de repartir affronter les grandes affaires du monde, à Saint-Marin ou à Rimini, le pasteur suprême de l’Église universelle a besoin, lui aussi, de retrouver l’humble térébinthe de ses origines, ce lien nourricier avec des personnes qui ne lui demandent rien d’autre que sa présence fraternelle. Cette dimension n’est jamais anecdotique dans la vie spirituelle : elle rappelle que la sainteté ne se construit pas dans l’abstraction du pouvoir, mais dans la continuité incarnée des relations les plus humbles.
Le documentaire « Leo from Chicago », diffusé par les médias du Saint-Siège à l’automne 2025, avait déjà mis en lumière cette dimension à travers des témoignages recueillis sur le sol américain, révélant un homme qui, dès l’enfance, montrait une propension marquée à la vie religieuse, jouant à célébrer la messe dans le sous-sol familial et récitant des prières en latin avec une gravité précoce qui amusait ses proches. Le père Flores y apparaît, aux côtés de plusieurs paroissiens de Saint-Jude, comme un témoin privilégié de cette continuité entre l’enfant de Dolton et le pontife romain. Sa présence récurrente dans les entretiens consacrés au pape, notamment lors des cent premiers jours du pontificat où il fut interrogé conjointement avec John Prevost par une chaîne de télévision de Chicago, confirme qu’il n’est pas un visiteur occasionnel mais un compagnon de route habitué à porter la mémoire vivante du pape auprès de sa communauté d’origine.

Ce que révèle la persistance de l’appel augustinien
Il faut ici mesurer la portée théologique de cette fidélité relationnelle à la lumière de la spiritualité augustinienne elle-même, celle-là même qui façonne l’identité pastorale de Léon XIV depuis son entrée dans l’Ordre de Saint-Augustin. Chez saint Augustin, l’amitié n’est jamais un supplément facultatif à la vie chrétienne : elle en constitue le tissu conjonctif, le lieu concret où se vérifie la charité. Dans ses « Confessions », l’évêque d’Hippone décrit la perte d’un ami cher comme une déchirure de l’âme elle-même, tant l’amitié véritable engage la totalité de la personne. Cette conception explique pourquoi le pape, malgré l’ampleur écrasante de sa charge, continue de recevoir avec une telle attention un curé de paroisse venu simplement le saluer pendant ses vacances : il ne s’agit pas d’une exception protocolaire, mais de la mise en pratique cohérente d’une théologie de l’amitié spirituelle héritée directement de son père dans la foi.
Cette continuité entre l’homme privé et le pontife public s’observe également dans la manière dont Léon XIV a choisi de vivre son deuxième été de pontificat. Après un séjour de vingt-trois jours à Castel Gandolfo entre le 5 et le 27 juillet, consacré à la prière, à la lecture et à un peu de sport, il y était retourné une seconde fois du 12 au 18 août, prolongeant ainsi une tradition estivale que son prédécesseur avait délaissée pendant tout son pontificat. Cette reprise volontaire d’un usage abandonné par François n’est pas un simple choix de confort personnel : elle traduit une conception du repos pontifical comme temps ouvert à la rencontre, loin de l’isolement contemplatif pur. C’est précisément dans cette disponibilité retrouvée que s’inscrit la visite du père Flores, rendue possible par un pape qui refuse de laisser les vacances devenir une parenthèse coupée de ses attaches les plus profondes.
Le lien entre Léon XIV et Chicago ne s’est d’ailleurs jamais réduit à des retrouvailles privées. En mai dernier, une délégation municipale conduite par le maire Brandon Johnson s’était rendue au Vatican pour inviter formellement le pontife à visiter sa ville natale en 2027, tandis qu’une fondation dédiée à son héritage organisait le premier pèlerinage vers les lieux de son enfance, incluant sa maison natale de Dolton et la paroisse où il fut enfant de chœur. Ces initiatives, conjuguées au témoignage du père Flores, dessinent le portrait d’une ville tout entière mobilisée pour honorer, sans jamais l’instrumentaliser, celui qu’elle continue de considérer comme l’un des siens. Il y a là une leçon ecclésiologique profonde : l’universalité du ministère pétrinien, loin d’effacer les particularités locales dont il est issu, les magnifie et les met au service du monde entier. Saint Paul, écrivant aux Philippiens depuis sa prison, exprimait une tendresse comparable envers la communauté qui l’avait vu grandir dans la foi : « Je rends grâce à mon Dieu chaque fois que je fais mémoire de vous, ne cessant, dans toutes mes prières pour vous tous, de manifester ma joie » (Ph 1, 3-4). Cette gratitude mémorielle, tissée de reconnaissance concrète envers des visages précis, trouve un écho exact dans la relation que Léon XIV entretient avec sa paroisse d’origine élargie.
Cette fidélité n’est pas non plus sans exigence spirituelle pour ceux qui en sont les bénéficiaires. Recevoir la confidence d’un pape, partager avec lui un moment de repos loin des caméras, engage le père Flores et sa communauté à une responsabilité particulière : celle de ne pas transformer ce lien privilégié en fierté mondaine, mais de le vivre comme un service rendu à l’Église universelle à travers le témoignage humble d’une paroisse de quartier. La première épître de Pierre rappelle cette vocation collective de tout peuple sacerdotal, appelé à s’assembler comme pierres vivantes autour de la pierre angulaire : « Et vous-mêmes, comme des pierres vivantes, vous entrez dans la construction de l’édifice spirituel » (1 P 2, 5). Saint-Jude, en ce sens, n’est pas simplement le décor biographique d’un pontificat : elle demeure une pierre vivante de cet édifice, appelée à continuer sa mission propre alors même que l’un de ses enfants porte désormais la charge universelle de Pierre.
Lectio divina
« Lève-toi, mange, car le chemin est trop long pour toi » 1 R 19, 7
Toi qui portes une charge, quelle est ta source cachée qui te nourrit avant que tu ne repartes ? Y a-t-il un visage, un lieu, une amitié ancienne que tu retournes visiter quand le poids devient trop grand ? As-tu peur d'admettre que même le plus haut ministère a besoin d'un térébinthe où se reposer ? Que ferais-tu si l'ange venait aujourd'hui te dire que le chemin est trop long pour toi seul ?
Seigneur, tu envoies l'ange sous le térébinthe. Tu sais que le chemin épuise même les prophètes. Toi qui nourris avant d'envoyer, nourris aussi mon cœur fatigué. Rappelle-moi les visages qui m'ont porté hier. Que je retourne, comme Élie, puiser à la source avant de repartir. Que je ne méprise jamais l'humble pain qui précède la mission.
Un pain posé sous l'arbre, une main qui se tend dans le silence du désert.
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