De Rabat à Chambéry : la vigilance vaticane sur les abus face à un nouveau test

De Rabat à Chambéry : la vigilance vaticane sur les abus face à un nouveau test

Rabat, Chambéry : une même crise interroge l'Église sur les abus, au-delà des mineurs.

Équipe Via Bible
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La quasi-simultanéité de deux annonces vaticanes, cette première semaine de juillet, dessine une fracture nette dans la manière dont Rome pense la protection des personnes. D’un côté, la passation à la tête de la Commission pontificale pour la protection des mineurs, où Mgr Thibault Verny succède au cardinal Seán O’Malley presque un an jour pour jour après sa nomination du 5 juillet. De l’autre, à peine quarante-huit heures après cette officialisation, la révélation d’accusations de violences sexuelles visant le cardinal Cristóbal López Romero, archevêque de Rabat, de la part d’au moins cinq femmes adultes. Ce rapprochement calendaire n’est pas un hasard journalistique : il expose au grand jour un angle mort structurel de la gouvernance ecclésiale, celui des abus commis non pas sur des mineurs, mais sur des femmes adultes placées sous l’autorité spirituelle d’un prélat.

Deux crises, une seule question de gouvernance

Le poids symbolique d’une coïncidence de calendrier

Le 5 juillet, le pape Léon XIV confie à Mgr Thibault Verny, archevêque de Chambéry, la présidence de la Commission pontificale pour la protection des mineurs, dite Tutela Minorum, succédant ainsi au cardinal capucin Seán Patrick O’Malley, qui avait atteint la limite d’âge après avoir dirigé cet organisme depuis sa création par le pape François en 2014. Ce choix n’est pas anodin : Mgr Verny siégeait déjà au sein de la commission depuis 2022 et présidait jusque-là le conseil de la Conférence des évêques de France chargé de la lutte contre la pédophilie, dans le sillage direct des recommandations de la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église. Le choix d’un Français, plus de trois ans après la remise de ce rapport retentissant, est perçu à Rome comme un signal fort adressé à l’épiscopat mondial.

Or c’est précisément dans ce climat de continuité institutionnelle affichée qu’éclate, deux jours plus tard, l’affaire visant le cardinal López Romero. Une enquête a révélé qu’au moins cinq femmes accusent l’archevêque de Rabat, âgé de soixante-quatorze ans, de gestes à caractère sexuel : accolades prolongées et appuyées, tentative de rapprochement physique assimilable à une tentative de baiser forcé, selon le témoignage écrit d’une femme adressé dès le mois de mai à la nonciature apostolique de Rabat. Une source interne à l’archidiocèse évoque également des faits similaires rapportés lorsque le cardinal exerçait son ministère missionnaire en Amérique du Sud, ainsi qu’une « culture de complicité et de silence » entourant sa personne. Le cardinal, salésien de nationalité espagnole et longtemps considéré comme un « papabile » lors du dernier conclave, dément fermement : « je n’ai commis ni agression, ni violence, ni harcèlement sexuel », tout en annonçant se mettre en retrait de toute célébration publique et de toute activité pastorale durant l’enquête préliminaire ouverte par le Saint-Siège.

Un mandat institutionnel qui s’arrête où commence le problème

Ce qui frappe, dans la mise en regard de ces deux séquences, c’est la frontière juridique et institutionnelle qui sépare le mandat de la commission dirigée par Mgr Verny du cas López Romero. Les statuts renouvelés de la Tutela Minorum, approuvés par le pape Léon XIV le 13 juin 2026, rappellent que cette instance a pour mission de « promouvoir la protection de la dignité des mineurs et des adultes vulnérables », en lien étroit avec le Dicastère pour la doctrine de la foi. Le cas des femmes adultes accusant le cardinal de Rabat ne relève pas, à proprement parler, de cette catégorie de vulnérabilité canoniquement définie — sauf à considérer que le lien hiérarchique, spirituel et social qui les unissait au cardinal constituait en soi une forme de dépendance rendant leur consentement structurellement fragile. C’est là que la théologie morale doit prendre le relais du droit canonique : une femme laïque engagée dans la vie diocésaine, placée sous l’autorité d’un archevêque, n’est pas juridiquement « vulnérable » au sens des textes, mais elle l’est de fait, par la dissymétrie de pouvoir que crée la fonction sacerdotale elle-même.

Cette zone grise n’est pas nouvelle dans le débat ecclésial. Elle a déjà été identifiée par le motu proprio Vos estis lux mundi, promulgué par le pape François en 2019 et confirmé dans une version révisée, qui étend la définition des abus signalables aux violences commises « par la contrainte, l’abus d’autorité ou en profitant de son infériorité », sans se limiter aux seuls mineurs. Mais l’application concrète de ce texte reste dépendante de la volonté des nonciatures et des dicastères de traiter ces signalements avec la même célérité que les cas impliquant des enfants. Le vicaire général de Rabat, Marc Helfer, a lui-même reconnu que la pertinence de maintenir le cardinal en fonction avait été posée dès le mois dernier, dans un document transmis au nonce apostolique Alfred Xuereb accompagné d’une plainte d’une autre victime présumée.

La brèche du pouvoir clérical

Ézéchiel et la dénonciation des mauvais pasteurs

Ézéchiel 34, 4

4Vous n’avez pas fortifié les brebis faibles, vous n’avez pas soigné celle qui était malade, vous n’avez pas pansé celle qui était blessée, vous n’avez pas ramené celle qui était égarée, vous n’avez pas cherché celle qui était perdue ; mais vous avez dominé sur elles avec violence et cruauté.

L’Écriture ne s’est jamais tue sur cette question du pouvoir spirituel détourné de sa fin. Le prophète Ézéchiel, s’adressant aux chefs d’Israël, leur reproche en des termes d’une actualité saisissante : « Vous n’avez pas fortifié les brebis débiles, vous n’avez pas soigné celle qui était malade, vous n’avez pas pansé celle qui était blessée […] mais vous les avez dominées avec violence et dureté » (Ez 34, 4). Ce texte, souvent cité pour dénoncer les abus sur mineurs, trouve ici une résonance particulière lorsqu’il s’agit d’adultes placés sous l’autorité d’un pasteur. La domination « avec violence et dureté » que dénonce le prophète n’est pas seulement celle des coups ou de l’exploitation matérielle : elle désigne toute forme d’emprise qui instrumentalise la faiblesse d’autrui au profit de celui qui devrait, précisément, la protéger.

Ce que révèle l’affaire de Rabat, c’est la persistance d’un schéma où la fonction cléricale elle-même génère une asymétrie que ni le droit civil marocain — où aucune plainte pénale n’a pour l’heure été déposée — ni les structures internes de l’archidiocèse n’ont su corriger à temps. Une avocate marocaine spécialisée dans les violences sexuelles a d’ailleurs souligné que les faits décrits pourraient constituer un harcèlement sexuel aggravé, l’aggravation tenant précisément à l’abus d’autorité de leur auteur présumé. Le droit séculier rejoint ici, presque mot pour mot, l’intuition prophétique : c’est la position de pouvoir qui aggrave la faute, non sa seule matérialité.

David, Bethsabée et la tentation du pouvoir absolu

2 Samuel 11, 4

4Et David envoya des gens pour la prendre, elle vint chez lui et il coucha avec elle. Puis elle se purifia de sa souillure et retourna dans sa maison.

Un second texte, moins convoqué dans ce type de débat, éclaire plus profondément encore la dynamique en jeu. Le second livre de Samuel raconte comment le roi David, apercevant Bethsabée depuis la terrasse de son palais, « envoya des messagers la chercher ; elle vint auprès de lui, et il coucha avec elle » (2 S 11, 4). Ce récit biblique, loin d’être une simple anecdote de faiblesse morale, met en scène la mécanique exacte de l’abus de pouvoir : un homme dont l’autorité est telle que son désir devient un ordre, et dont la position rend quasiment impossible tout refus de la part de celle qui lui est soumise. La Bible ne minimise pas la faute de David sous prétexte de sa fonction royale ; elle la nomme, l’expose, et la fait suivre d’une condamnation prophétique cinglante prononcée par Nathan.

Cette lecture n’est pas anodine pour comprendre pourquoi les institutions ecclésiales peinent tant à traiter les accusations visant des figures d’autorité aussi élevées qu’un cardinal archevêque. La tentation, documentée dans le cas présent par une source interne évoquant une « culture de complicité et de silence » entourant l’entourage du prélat, est structurellement identique à celle qui protégea longtemps David : la fonction elle-même devient un rempart contre la mise en cause. Le silence de l’entourage n’est pas un accident, c’est un mécanisme de défense de l’institution qui se confond, dans l’esprit de certains collaborateurs, avec la défense de la personne investie de l’autorité.

Le critère de l’épiscope irréprochable

1 Timothée 3, 2–3

2Il faut donc que l’évêque soit irréprochable, qu’il n’ait eu qu’une seule femme, qu’il soit sobre, prudent, de bonne tenue, accueillant, capable d’enseigner, 3qu’il ne soit ni adonné au vin, ni violent, mais doux, pacifique, désintéressé,

La première épître à Timothée fixe pourtant un critère d’une exigence radicale pour quiconque prétend exercer une charge de surveillance dans l’Église : « Il faut donc que l’épiscope soit irréprochable […] pondéré, réservé, bien élevé, hospitalier, apte à l’enseignement » (1 Tm 3, 2-3). Ce texte fondateur de la théologie du ministère épiscopal ne fait pas de la fonction un privilège qui autoriserait des comportements que l’on réprouverait chez un simple fidèle ; il en fait au contraire une responsabilité qui exige une exemplarité accrue, précisément parce que le pouvoir confié multiplie les occasions de nuire si le caractère n’y est pas ajusté.

Cette exigence scripturaire éclaire d’un jour cru la situation actuelle du cardinal López Romero, qui a choisi de se retirer de toute activité publique et pastorale « pour ne pas entraver » l’enquête préliminaire ouverte par le Saint-Siège, tout en réclamant le plein respect de la présomption d’innocence. Ce geste, salué par certains comme une preuve de coopération, pose néanmoins une question institutionnelle majeure que le Saint-Siège n’a pas encore tranchée publiquement : le cardinal conservera-t-il, durant toute la durée de l’instruction, son titre cardinalice et, le cas échéant, son droit de vote lors d’un futur conclave ? Le silence du Vatican sur ce point précis illustre combien la doctrine de l’irréprochabilité épiscopale, si clairement énoncée dans l’épître pastorale, peine encore à se traduire en procédures canoniques univoques lorsque l’accusé porte la pourpre cardinalice.

Vers une conversion de la vigilance ecclésiale

L’insuffisance du seul critère de la minorité

L’histoire récente de la lutte contre les abus dans l’Église s’est largement construite, depuis les années deux mille, autour de la protection des mineurs — à raison, tant l’ampleur des crimes commis contre des enfants a exigé une mobilisation prioritaire. Mais cette focalisation historique a produit, presque mécaniquement, un angle mort institutionnel : celui des adultes, en particulier des femmes, religieuses ou laïques, placées sous l’autorité spirituelle d’un clerc et exposées à des formes d’emprise qui ne trouvent pas toujours de traduction juridique adéquate dans les textes canoniques existants. La Commission pontificale elle-même, dans ses statuts renouvelés du 13 juin dernier, a certes élargi son intitulé théorique aux « adultes vulnérables », mais cette catégorie demeure restrictive et ne couvre pas, en l’état, une femme adulte pleinement autonome mais soumise à l’ascendant spirituel d’un cardinal.

Mgr Verny, qui prend la tête de cette commission dans un contexte où le cas López Romero rappelle brutalement les limites de son mandat, se trouve donc confronté dès ses premiers mois de présidence à une question qui dépasse techniquement son périmètre officiel, mais qui engage directement la crédibilité de toute l’architecture romaine de vigilance. Comment une institution conçue pour protéger les enfants peut-elle rester silencieuse, structurellement, sur les violences infligées à des femmes adultes par des hommes revêtus de la même autorité sacrée ? La réponse ne peut être seulement juridique ; elle doit être théologique, et convoquer une relecture profonde de ce que signifie exercer un ministère de service plutôt qu’un pouvoir de domination.

Ce que l’apôtre Pierre attendait des anciens

1 Pierre 5, 2–3

2faites paître le troupeau de Dieu qui vous est confié, veillant sur lui, non par contrainte, mais de bon gré, non dans un intérêt sordide, mais par dévouement, 3non en dominateurs des Églises, mais en devenant les modèles du troupeau.

La première épître de Pierre fournit précisément ce cadre théologique alternatif, en s’adressant directement aux responsables des communautés chrétiennes : « Paissez le troupeau de Dieu qui vous est confié, veillant sur lui non par contrainte, mais de bon gré […] non pas en dominant sur ceux dont vous avez la charge, mais en devenant les modèles du troupeau » (1 P 5, 2-3). Ce texte, souvent lu lors des ordinations épiscopales, énonce un principe qui devrait irriguer toute réforme structurelle de la gouvernance ecclésiale : l’autorité pastorale n’est légitime que dans la mesure où elle refuse explicitement la logique de domination. Or c’est exactement cette logique de domination — que l’entourage du cardinal de Rabat est accusé d’avoir couverte par son silence — que l’Écriture identifie comme la trahison la plus grave du ministère pastoral.

Il ne s’agit pas ici de préjuger de la culpabilité du cardinal López Romero, dont la présomption d’innocence doit être scrupuleusement respectée tant que l’enquête préliminaire n’a pas abouti à des conclusions. Il s’agit de reconnaître que la structure même de la vigilance ecclésiale, telle qu’elle s’est organisée depuis 2014 autour de la seule protection des mineurs, a laissé sans réponse institutionnelle claire une catégorie entière de victimes potentielles. La passation entre le cardinal O’Malley, dont le leadership a été salué comme « courageux et prophétique » par son successeur lui-même, et Mgr Verny, aurait pu se dérouler dans la sérénité d’une continuité bien huilée. Elle se déroule au contraire sous le signe d’une question qui n’a pas encore trouvé sa réponse : jusqu’où s’étend la responsabilité de veiller sur les brebis, lorsque celles-ci ne sont plus des enfants mais des femmes adultes engagées au service de l’Église ?

Un chantier qui ne se referme jamais

Le rapprochement entre ces deux séquences — la passation à la tête de la commission des mineurs et la révélation de l’affaire de Rabat — n’a de sens que si l’on refuse de les traiter comme deux dossiers indépendants relevant de logiques distinctes. Ils relèvent en réalité d’une seule et même question : celle de la culture institutionnelle qui permet, ou au contraire empêche, l’émergence de la vérité lorsque le pouvoir ecclésial est en cause. Le fait que quatre lettres distinctes évoquant des abus commis par des membres du clergé, y compris par le cardinal lui-même, aient été adressées à la nonciature et au dicastère doctrinal, révèle que le système d’alerte existait, mais que son traitement a pris un temps considérable avant de déboucher sur une enquête publique.

C’est précisément ce délai, et non la seule existence des faits allégués, qui constitue le véritable scandale institutionnel. Une Église qui se veut fidèle à l’exigence pétrinienne du pasteur qui ne domine pas ne peut se contenter de commissions dont le mandat s’arrête aux frontières de l’enfance. Elle doit accepter que la vigilance sur les abus de pouvoir, qu’ils visent des mineurs ou des adultes, constitue un chantier permanent, jamais refermé, quel que soit le rang — même cardinalice — de celui qui en est soupçonné.

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Lectio divina

📜
Lectio — Lire

« Paissez le troupeau de Dieu qui vous est confié, non pas en dominant sur ceux dont vous avez la charge, mais en devenant les modèles du troupeau » 1 P 5, 2-3

🧠
Meditatio — Méditer

Tu portes peut-être, toi aussi, une once d'autorité sur quelqu'un — dans ta famille, ton travail, ta paroisse. As-tu déjà confondu, même un instant, le service que tu devais et le pouvoir que tu pouvais exercer ? Quand la confiance qu'on te porte devient-elle, sans que tu t'en rendes compte, une emprise ? Qu'est-ce qui, en toi, résisterait à la tentation de dominer si personne ne te voyait faire ?

🙏
Oratio — Prier

Seigneur, toi le seul vrai pasteur, garde-moi des mains qui serrent trop fort. Apprends-moi à veiller sans jamais dominer. Que mon autorité, si petite soit-elle, reste un service et non une prise. Donne aux brebis blessées la force de parler, et aux bergers infidèles la grâce de se reconnaître. Purifie ton Église de toute violence cachée sous le manteau sacré.

Contemplatio — Contempler

Une main tendue s'arrête à un souffle du visage, et se retire enfin, ouverte, vide de toute emprise.

✝ Références bibliques

4 passages · 4 livres
2 Samuel
📖 Codex — Livre biblique

Inconnu (école deutéronomiste) · VIIe–VIe s. av. J.-C. · 695 versets

Je serai son père, et il sera mon fils. (2S 7,14)

Le règne de David : gloire, péchés et épreuves du roi selon le coeur de Dieu.

→ Explorer le Codex 2 Samuel

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