- Le rocher qui accompagne : une relecture audacieuse de l’Exode
- Les cinq trous glorieux : théologie des plaies du Christ
- Thomas et l’Église : une même invitation
- La gloire dans la blessure
- La double reconnaissance : Dieu véritable dans l’homme véritable
- La lumière à travers les ténèbres : une théologie des passages
- La foi éclairée comme éducation du regard
- Les vertus comme ouvertures concrètes
- Le Cantique et le Christ percé : la blessure d’amour
- La lumière dans les ténèbres : une cosmologie de la grâce
- L’invitation permanente : « Ne sois pas incrédule, mais croyant »
- ✝ Références bibliques
Il y a dans la théologie chrétienne des images qui semblent d’abord étranges, presque brutales, et qui révèlent, à mesure qu’on les contemple, une profondeur insoupçonnée. L’image des trous de lumière est de celles-là. Elle vient d’un auteur peu connu, presque oublié des manuels, un moine du cinquième siècle dont on ne sait presque rien — Apponius — et pourtant ce qu’il écrit sur les plaies du Christ est d’une densité théologique et d’une beauté spirituelle qui méritent qu’on s’y arrête longuement, qu’on les retourne dans tous les sens, comme on retourne une pierre précieuse pour en voir briller toutes les facettes.
Apponius, vraisemblablement moine en Italie au cinquième siècle, est l’auteur d’un long et savant Commentaire sur le Cantique des Cantiques — douze livres, l’une des œuvres patristiques les plus amples sur ce texte. Il y déploie une exégèse allégorique qui croise l’Ancien Testament, le Nouveau Testament, la vie de l’Église et l’itinéraire de l’âme. Son style est dense, ses images hardies, sa pensée enracinée dans la grande tradition exégétique latine. Et c’est dans ce cadre, en commentant le Cantique, qu’il développe cette méditation sur le Christ-Rocher percé de trous lumineux.
Prenons le temps de l’entendre vraiment.
Le rocher qui accompagne : une relecture audacieuse de l’Exode
Paul, Apponius et la typologie du rocher
Tout commence avec un verset de Paul qui a toujours déconcerté les lecteurs pressés. Dans la première lettre aux Corinthiens, évoquant le peuple d’Israël au désert, Paul écrit : « Les fils d’Israël buvaient au rocher qui les accompagnait. Ce rocher, c’était le Christ » (1 Co 10, 4). L’affirmation est stupéfiante. Paul ne dit pas simplement que le rocher du désert préfigurait le Christ, ou qu’il en était le symbole — il dit que le rocher était le Christ. Identification ontologique, non seulement typologique. Le Christ est présent dans l’épaisseur de l’histoire d’Israël, non comme une promesse lointaine, mais comme une réalité active, nourricière, accompagnatrice.
Apponius reçoit cette affirmation paulinienne et en fait le point de départ d’une méditation originale. Si le Christ est ce rocher, alors les trous de ce rocher — les fissures, les anfractuosités par lesquelles l’eau jaillit, par lesquelles la lumière pénètre — ces trous sont eux-mêmes porteurs d’un sens théologique. Il écrit : « Ce rocher présente des trous nombreux, c’est-à-dire des accès par où on parvient au Père qui prépare le royaume à ceux qui croient : ce sont les différentes vertus. »
Ce mouvement de pensée est caractéristique de l’exégèse allégorique patristique à son meilleur. Apponius ne plaque pas un sens artificiel sur le texte : il suit le fil paulinien jusqu’à sa conclusion logique. Si le rocher est le Christ, alors tout ce qui caractérise le rocher dans le récit de l’Exode — sa dureté, sa solidité, mais aussi ses fissures, ses ouvertures — tout cela dit quelque chose du Christ. Et les trous du rocher, ce sont les voies d’accès, les passages, les ouvertures sur Dieu.
Les vertus comme passages vers Dieu
Apponius identifie ces trous aux vertus du Christ. C’est une idée qui mérite d’être développée, car elle est moins abstraite qu’il n’y paraît. Les vertus dont il parle ne sont pas des qualités morales génériques — la prudence, la tempérance, le courage — au sens aristotélicien. Ce sont les dispositions profondes de l’âme du Christ telles qu’elles se manifestent dans son existence charnelle : sa compassion pour les malades, sa tendresse pour les pécheurs, sa fermeté devant les hypocrites, son silence devant Pilate, sa prière au jardin des oliviers. Chacune de ces attitudes est une ouverture — une façon d’entrer dans la logique du Père, de saisir comment Dieu pense et aime.
Apponius dit : « À travers ces trous — la foi éclairée le reconnaît — la lumière de la divinité a resplendi au milieu des ténèbres de ce monde. » La formule est belle et précise. Ce n’est pas n’importe quel regard qui perçoit cette lumière — c’est la foi éclairée. Il faut une certaine qualité d’attention, une éducation du regard intérieur, pour voir dans les gestes humains du Christ le rayonnement de la divinité. C’est exactement ce que les Évangiles montrent : certains voient Jésus et ne voient qu’un agitateur galiléen, un prophète parmi d’autres, un faiseur de miracles. D’autres, comme Pierre à Césarée de Philippe, comme Marie-Madeleine au jardin, comme Thomas dans le Cénacle, voient à travers — et ce qu’ils voient les renverse.
Le médiateur percé
La grande affirmation théologique d’Apponius est formulée avec une concision remarquable : « Tel est donc le rocher, médiateur entre Dieu et les hommes, à travers les trous duquel sont montrés les hommes à Dieu, et Dieu aux hommes. »
Il faut s’arrêter sur cette phrase. La médiation du Christ est ici pensée de façon rigoureusement bidirectionnelle. Ce n’est pas seulement que le Christ nous révèle Dieu — ce que la tradition a toujours affirmé. C’est aussi que le Christ nous présente à Dieu. À travers les trous du Rocher, Dieu voit les hommes. Il y a quelque chose d’émouvant dans cette image : Dieu qui regarde l’humanité à travers les blessures de son Fils. Comme si la Passion elle-même était le dispositif optique par lequel Dieu contemple l’humanité avec toute sa miséricorde.
On pense à la grande affirmation de l’épître aux Hébreux : le Christ est notre grand prêtre qui peut compatir à nos faiblesses parce qu’il a été éprouvé en toute chose à notre ressemblance, hormis le péché (He 4, 15). La médiation n’est pas froide, administrative, mécanique — elle est charnelle, blessée, traversée par l’expérience humaine dans sa totalité.
Les cinq trous glorieux : théologie des plaies du Christ
Thomas et l’Église : une même invitation
Apponius passe alors de la réflexion générale sur le Rocher à une application précise et saisissante : les cinq trous glorieux des plaies du Christ ressuscité. Il écrit : « C’est par ces cinq trous glorieux — dans les mains et les pieds le passage des clous, et le côté percé par la lance — que l’Église, en la personne du bienheureux Thomas, est appelée à venir. »
Le geste est herméneutiquement audacieux : Apponius identifie Thomas à l’Église entière. Thomas n’est pas simplement un individu qui a douté — il est la figure représentative de l’Église dans son chemin vers la foi pascale. Ce que Thomas est invité à faire — mettre la main dans les blessures du Ressuscité — c’est ce que l’Église entière est appelée à faire à travers les âges. La scène du Cénacle (Jn 20, 24-29) n’est pas un incident anecdotique dans la vie d’un apôtre sceptique — c’est un événement fondateur pour la foi ecclésiale.
Il faut lire le texte johannique pour mesurer la force de cette invitation. Jésus dit à Thomas : « Avance ton doigt ici, et vois mes mains ; avance ta main, et mets-la dans mon côté ; cesse d’être incrédule, sois croyant » (Jn 20, 27). Le verbe grec pour avance — φέρε — est impératif, presque insistant. Jésus ne propose pas timidement à Thomas de l’examiner s’il le souhaite. Il l’invite avec vigueur, presque avec urgence, à entrer en contact avec ses blessures. Comme si c’était là, et nulle part ailleurs, que la foi pouvait vraiment naître.
La gloire dans la blessure
Apponius qualifie ces cinq trous de glorieux — et ce qualificatif est lui-même une affirmation théologique majeure. Dans la théologie johannique, la gloire du Christ n’est pas séparable de sa Passion. L’évangéliste Jean fait dire à Jésus, au moment où Judas sort dans la nuit pour le trahir : « Maintenant le Fils de l’homme est glorifié » (Jn 13, 31). La croix est déjà la gloire. La résurrection ne fait pas disparaître les blessures — elle les transfigure. Le corps ressuscité porte les stigmates, non comme des cicatrices honteuses, mais comme des signes — des marqueurs d’identité, des fenêtres sur l’amour de Dieu.
Apponius a parfaitement saisi ce paradoxe johannique. En parlant de trous glorieux, il tient ensemble deux réalités que notre logique voudrait séparer : la souffrance et la gloire, la blessure et la lumière, la mort et la vie. C’est exactement ce que Paul exprime dans la deuxième lettre aux Corinthiens : « Nous portons en notre corps la mort de Jésus, pour que la vie de Jésus soit, elle aussi, manifestée dans notre corps » (2 Co 4, 10). Les blessures ne sont pas niées dans la résurrection — elles sont assumées, glorifiées, rendues fécondes.
La double reconnaissance : Dieu véritable dans l’homme véritable
La formule théologique qu’Apponius utilise pour décrire ce que Thomas est appelé à reconnaître est d’une précision presque conciliaire : « En reconnaissant le Dieu véritable dans l’homme véritable. » C’est l’affirmation christologique fondamentale — deux natures, une seule personne — que le concile de Chalcédoine (451) allait formuler dogmatiquement quelques décennies après qu’Apponius eut écrit ces lignes. Et Apponius y parvient par la voie contemplative, en méditant les blessures du Ressuscité.
C’est fascinant : Thomas ne reconnaît pas d’abord un argument, une démonstration, une preuve logique. Il reconnaît une présence. Le contact avec les plaies du Christ le conduit à la confession la plus haute de tout le quatrième Évangile : « Mon Seigneur et mon Dieu ! » (Jn 20, 28). Les blessures sont le chemin vers la divinité — non malgré leur caractère charnel, mais à travers lui. C’est ce qu’Apponius appelle les trous : des passages, des ouvertures, des lieux de traversée.
Cette dynamique a une implication spirituelle immédiate : si les blessures du Christ sont les lieux où la divinité se laisse toucher, alors notre propre rapport à la souffrance — la nôtre et celle des autres — est radicalement transformé. Les blessures ne sont pas des malheurs à fuir ou à nier : elles peuvent devenir, elles aussi, des trous de lumière, des ouvertures sur quelque chose qui nous dépasse.
La lumière à travers les ténèbres : une théologie des passages
La foi éclairée comme éducation du regard
Revenons sur cette expression qu’Apponius glisse presque discrètement dans son texte : la foi éclairée. C’est une expression qui mérite d’être décortiquée, parce qu’elle dit quelque chose d’essentiel sur la nature de la foi chrétienne.
La foi chrétienne n’est pas une crédulité aveugle — un saut dans le vide sans filet. Elle n’est pas non plus une démonstration rationnelle qui n’aurait besoin d’aucun autre appui que la logique. Elle est quelque chose de plus subtil : une intelligence du cœur, une capacité à voir dans la réalité visible les traces de la réalité invisible, à percevoir dans les gestes humains du Christ les rayonnements de la gloire divine. C’est ce que la tradition mystique appellera plus tard la connaissance par connaturalité — une façon de connaître non par raisonnement mais par affinité, par résonance intérieure.
Apponius décrit ce regard de foi comme quelque chose qui se développe, qui s’éduque. La foi éclairée — fides illuminata — c’est une foi qui a été formée, nourrie, approfondie. Elle ne tombe pas du ciel toute faite. Thomas lui-même en est l’illustration : avant le soir de Pâques, il avait suivi Jésus pendant trois ans, il avait entendu ses paroles, vu ses miracles — et pourtant, sans le contact avec les blessures du Ressuscité, sa foi n’était pas encore au point. Il lui manquait quelque chose. La rencontre avec les plaies du Christ a accompli ce que trois ans de compagnonnage n’avaient pas encore parfaitement mûri.
Cela dit quelque chose d’important sur notre propre chemin de foi. On peut connaître les Évangiles, savoir la théologie, avoir reçu une éducation chrétienne solide — et rester, d’une certaine façon, à la surface. Il arrive souvent qu’un moment de rencontre avec la souffrance — la sienne ou celle d’un proche — soit ce qui fait basculer une connaissance théorique en une adhésion vivante. C’est le rôle des trous de lumière dans notre propre existence.
Les vertus comme ouvertures concrètes
Apponius identifie les trous du Rocher aux vertus du Christ, et c’est sur ce point qu’il faut insister parce que c’est là que sa méditation devient réellement opératoire pour la vie spirituelle concrète.
Qu’est-ce qu’une vertu, dans ce contexte ? C’est une manière d’être et d’agir qui ouvre sur Dieu — qui rend Dieu visible, tangible, accessible. La compassion du Christ pour les lépreux est un trou de lumière : à travers elle, on aperçoit quelque chose du Père qui ne repousse pas, qui ne condamne pas, qui accueille ce que le monde rejette. La colère du Christ au Temple est un trou de lumière : à travers elle, on aperçoit le Dieu jaloux de la sainteté de sa maison, intolérant à tout ce qui défigure la rencontre avec lui. Le silence du Christ devant Pilate est un trou de lumière : à travers lui, on aperçoit la souveraineté tranquille du Dieu qui n’a besoin d’aucune justification humaine.
Chaque geste du Christ est ainsi un passage — une anfractuosité dans le rocher par laquelle la lumière divine se laisse entrevoir. Et l’art de la vie spirituelle chrétienne consiste précisément à apprendre à reconnaître ces passages, à s’y engouffrer, à les laisser nous transformer.
C’est en ce sens que la lectio divina — la lecture priante des Évangiles — n’est pas un simple exercice intellectuel. C’est une école du regard. On apprend, verset après verset, scène après scène, à reconnaître les trous de lumière. On développe cette foi éclairée dont parle Apponius — une intelligence du cœur qui sait lire dans le visible les traces de l’invisible.
Le Cantique et le Christ percé : la blessure d’amour
Il ne faut pas oublier qu’Apponius développe toute cette méditation dans le cadre d’un commentaire du Cantique des Cantiques. Ce n’est pas un hasard — et comprendre ce cadre permet de saisir toute la portée affective et mystique de sa réflexion.
Le Cantique des Cantiques est, dans la tradition chrétienne, le livre de l’amour entre Dieu et l’âme — ou entre le Christ et l’Église. Les Pères l’ont lu comme une description de l’union mystique, de l’intimité entre le Dieu amoureux et l’humanité aimée. Dans ce contexte, les blessures du Christ ne sont plus seulement des réalités théologiques à comprendre — elles sont des réalités affectives à éprouver. Ce sont les marques de l’amour extrême, les preuves tangibles d’un don total.
La bienaimée du Cantique dit : « Je suis blessée d’amour » (Ct 2, 5). Apponius lit cette blessure d’amour de façon réciproque : le Christ aussi est blessé — percé de part en part — par amour pour l’humanité. Et c’est dans cet échange de blessures que se noue l’alliance nouvelle. Thomas, en mettant la main dans le côté du Christ, entre dans cette intimité blessée. Il touche le cœur de l’amour divin — littéralement.
Apponius écrit, dans une autre section de son commentaire, que l’Époux du Cantique est reconnaissable à ses blessures, comme le Christ est reconnaissable par Thomas. La clé d’identification de l’Amant divin, ce ne sont pas ses titres ou ses qualités abstraites — c’est son corps blessé. C’est une intuition spirituelle d’une profondeur remarquable : Dieu se laisse reconnaître dans sa vulnérabilité, dans le lieu de sa plus grande faiblesse apparente.
La lumière dans les ténèbres : une cosmologie de la grâce
Apponius parle de la lumière de la divinité qui resplendit au milieu des ténèbres de ce monde. Cette formulation cosmologique — lumière contre ténèbres — est évidemment johannique (cf. Jn 1, 5 : « La lumière brille dans les ténèbres, et les ténèbres ne l’ont pas arrêtée »). Mais Apponius lui donne une coloration particulière : la lumière ne resplendit pas en dehors des ténèbres, comme si elle venait de loin, d’un autre monde parfaitement propre. Elle resplendit à travers les trous du Rocher — c’est-à-dire à travers les blessures, à travers la chair meurtrie, à travers ce que le monde a de plus sombre et de plus lourd.
C’est une théologie de l’incarnation radicale. Dieu ne fuit pas les ténèbres du monde — il les traverse. Le Verbe ne s’est pas incarné dans un monde idéal, dans un corps impassible, dans une existence préservée de toute souffrance. Il s’est incarné dans notre monde réel, il a pris sur lui la vraie condition humaine — jusqu’à la croix, jusqu’aux plaies, jusqu’aux trous dans les mains et dans les pieds. Et c’est là, dans ce lieu de vulnérabilité extrême, que la lumière de la divinité resplendit avec le plus d’intensité.
Il y a quelque chose de profondément consolant dans cette vision. Nos propres ténèbres — nos épreuves, nos doutes, nos manques, nos blessures personnelles — ne sont pas des lieux d’absence de Dieu. Elles peuvent être, comme les blessures du Christ, des trous de lumière : des endroits où, précisément parce que tout le reste est obscur, la lumière divine peut se faire percevoir avec une clarté inattendue.
Beaucoup de témoins spirituels l’ont dit à leur façon. Les grands mystiques chrétiens ont presque tous traversé des nuits obscures — des périodes de sécheresse, d’abandon apparent, de ténèbres intérieures — et ils ont presque tous témoigné que c’est dans ces nuits que Dieu agissait le plus profondément. La nuit n’est pas l’absence de Dieu — elle est parfois le mode de sa présence la plus transformante.
Apponius l’avait compris à sa façon au cinquième siècle, en méditant les trous du Rocher : la lumière passe à travers les ténèbres, elle ne les contourne pas.
L’invitation permanente : « Ne sois pas incrédule, mais croyant »
La méditation d’Apponius se termine sur les paroles du Christ ressuscité à Thomas : « Mets ta main à la place des clous et dans mon côté, et vois que c’est bien moi ; et ne sois pas incrédule, mais croyant. » Ces paroles ne sont pas destinées au seul Thomas — elles résonnent à travers les âges comme une invitation permanente adressée à l’Église entière, à chaque croyant dans sa particularité.
Ne sois pas incrédule, mais croyant — l’invitation est au présent, et elle est progressive. Il ne s’agit pas de passer d’un état d’incrédulité absolue à un état de foi parfaite en un instant. Il s’agit d’un chemin, d’un processus, d’une conversion continue. L’Église entière, en la personne de Thomas, est toujours en chemin vers cette foi pleine et entière que les blessures du Ressuscité rendent possible.
Et ce chemin passe concrètement par les trous de lumière — par les lieux où la chair du Christ percée laisse voir quelque chose de l’invisible. Ces lieux, ce sont les Évangiles lus et priés, l’Eucharistie célébrée et reçue, les sacrements vécus dans la foi, la charité exercée envers les plus pauvres — car le Christ lui-même l’a dit : ce que nous faisons au plus petit d’entre les siens, c’est à lui que nous le faisons (cf. Mt 25, 40). Dans la chair blessée du pauvre, du malade, de l’exclu, il y a aussi des trous de lumière — des ouvertures sur le visage du Christ qui continue à s’identifier aux plus petits.
Apponius n’a pas développé explicitement cette dimension sociale — son commentaire du Cantique est centré sur l’union mystique de l’âme et du Christ. Mais la logique de sa théologie y conduit naturellement. Si les blessures du Christ sont les lieux où Dieu se laisse toucher, alors partout où il y a des blessures humaines — de vraies blessures, des vraies souffrances, des vraies exclusions — il y a une invitation à reconnaître le Ressuscité et à lui rendre le service de l’amour.
Apponius n’est pas un auteur qu’on lit dans les séminaires ou les universités de théologie, sauf exception. Il appartient à cette vaste et riche galaxie des Pères latins moins connus, dont les œuvres dorment dans les bibliothèques et ne sont lues que par quelques spécialistes. Et pourtant, ce qu’il écrit sur les trous de lumière du Christ-Rocher est d’une actualité spirituelle et théologique saisissante.
Il nous dit, en substance, quelque chose que notre culture a beaucoup de mal à entendre : que la blessure peut être un lieu de lumière, que la vulnérabilité peut être un lieu de rencontre avec Dieu, que la foi ne fuit pas les plaies mais les traverse — comme Thomas a traversé les siennes, comme le Ressuscité lui-même les a traversées en passant de la mort à la vie en gardant ses cicatrices.
Les cinq trous glorieux ne sont pas seulement des reliques anatomiques d’un événement passé. Ce sont des fenêtres permanentes sur le mystère de Dieu — des lieux où la médiation du Christ continue de s’exercer, des deux côtés : montrant l’humanité à Dieu, et Dieu à l’humanité.
Et nous, devant ces fenêtres ouvertes, nous sommes invités à faire ce que Thomas a fait : avancer la main, toucher, voir — et passer de l’incrédulité à la foi, non par un effort de volonté, mais par le contact vivant avec Celui qui, blessé, reste victorieux ; percé, reste lumineux ; mort, reste plus vivant que nous tous.
Mon Seigneur et mon Dieu.
Apponius, Commentaire sur le Cantique des Cantiques, IV, 40-41, trad. B. de Vregille et L. Neyrand, Paris, Cerf.
✝ Références bibliques
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