- Un bibliste au cœur d’une Église divisée
- La fracture la plus ancienne d’Occident
- Le père Turalija : un homme du dialogue dans une terre de tension
- La méthode Tagle : des nominations qui relient le monde
- L’Évangile comme avenir : vers une Église bosnienne missionnaire
- De la survie à la fécondité
- La Parole au cœur de la reconstruction
- Une Église convoquée à l’horizon du monde
- Lectio divina
- ✝ Références bibliques
Une nomination qui dit plus qu’elle ne semble
Le 30 avril 2026, le cardinal Luis Antonio Gokim Tagle, Pro-Préfet du Dicastère pour l’Évangélisation, nommait le père Dubravko Turalija, prêtre de l’archidiocèse de Vrhbosna, directeur national des Œuvres Pontificales Missionnaires (OPM) en Bosnie-Herzégovine pour cinq ans (2026–2031). La nouvelle, publiée le 23 juin 2026, le même jour que la nomination du nouveau directeur des OPM au Mali, semblait d’ordre administratif. Elle ne l’est pas.
Derrière ce geste discret se révèle une stratégie cohérente : le cardinal Tagle étend simultanément son réseau missionnaire du Sahel aux Balkans, cousant dans un même mouvement des Églises en reconstruction — celles que la pauvreté, la guerre et la fracture identitaire ont mises à l’épreuve. Que l’homme choisi pour la Bosnie-Herzégovine soit un bibliste de formation internationale, docteur en études bibliques et langues sémitiques, secrétaire pendant vingt ans du cardinal Vinko Puljić, professeur à la Faculté de théologie catholique de Sarajevo — cela n’est pas un détail de curriculum. C’est le signe que Rome entend ancrer la mission balkanique dans la Parole, précisément là où l’histoire a opposé des chrétiens à d’autres chrétiens pendant des siècles.
La Bosnie-Herzégovine catholique compte environ 500 000 fidèles sur 3,3 millions d’habitants. Depuis la guerre de 1992–1995, elle vit la reconstruction non seulement de ses pierres mais de son tissu social et ecclésial. En cette même année 2025 qui marquait le trentième anniversaire des accords de Dayton-Paris, et alors que les négociations d’adhésion à l’Union européenne ont été ouvertes en 2024, la Bosnie est à un carrefour où l’Église catholique peut soit se replier sur ses querelles internes, soit devenir un acteur de réconciliation visible.
Un bibliste au cœur d’une Église divisée
La fracture la plus ancienne d’Occident
Il est difficile de comprendre la nomination du père Turalija sans comprendre l’Église catholique de Bosnie-Herzégovine dans sa singularité radicale. Nulle part ailleurs en Europe — peut-être nulle part au monde — la rivalité entre clergé diocésain et ordres religieux n’a atteint cette profondeur historique et cette acuité contemporaine. Depuis que le Sultan Mehmed II le Conquérant accorda en 1463 au frère Anđeo Zvizdović et aux franciscains de la région une tolérance officielle, ceux-ci devinrent les gardiens quasi exclusifs d’un catholicisme privé de hiérarchie régulière. Ce ferman de Milodraž — l’un des premiers documents sur la liberté religieuse dans le monde ottoman — est encore conservé au monastère de Fojnica.
Pendant cinq siècles d’islam ottoman, les franciscains tinrent les paroisses, baptisèrent les enfants, enterrèrent les morts, maintinrent la foi vivante non par la règle mais par l’incarnation. L’Apôtre Paul écrit aux Corinthiens : « Nous sommes en effet collaborateurs de Dieu ; vous êtes le champ de Dieu, l’édifice de Dieu » (1 Co 3, 9). Les franciscains de Bosnie ont vécu cette vérité au prix de leur sang, dans une fidélité que Rome reconnaît mais dont les excès institutionnels ont alimenté un conflit persistant.
9Car nous sommes ouvriers avec Dieu. Vous êtes le champ de Dieu, l’édifice de Dieu.
Lorsque l’Autriche-Hongrie occupa la région en 1878 et que Léon XIII rétablit la hiérarchie diocésaine en 1881, la résistance franciscaine commença. Elle ne s’est jamais éteinte. En 1975, le décret Romanis Pontificibus de Paul VI ordonnait un transfert de paroisses aux évêques diocésains ; les franciscains le contestèrent pendant des décennies, jusqu’aux occupations physiques d’églises dans les années 1990. L’«Affaire d’Herzégovine» — Hercegovačka afera — reste à ce jour une plaie ouverte, symbole d’une Église où la mémoire du sacrifice peut se muer en revendication de propriété.
Le père Turalija : un homme du dialogue dans une terre de tension
Dans ce paysage fracturé, le profil du père Dubravko Turalija prend une dimension symbolique considérable. Né à Livno en 1977, formé à Sarajevo pendant les années de guerre elles-mêmes (1995–2001), ordonné prêtre en 2002, il est un enfant de la reconstruction. Il a étudié à l’Institut Pontifical Biblique de Rome, à l’Université hébraïque de Jérusalem, à Athènes pour le grec, et a soutenu son doctorat en études bibliques et langues sémitiques à l’Université catholique d’Amérique à Washington en 2014. Ce parcours n’est pas celui d’un administrateur mais d’un homme que la Parole a formé dans plusieurs langues et plusieurs cultures.
Depuis 2015, il enseigne l’Écriture Sainte à la Faculté de théologie catholique de Sarajevo et anime des retraites spirituelles pour prêtres, religieux et religieuses. Ce dernier point est essentiel : un directeur des OPM ne gère pas seulement des fonds missionnaires. Il incarne pour les catholiques locaux ce que la mission signifie — la foi qui se donne, qui sort d’elle-même, qui regarde plus loin que sa propre survie institutionnelle. Confier ce poste à un bibliste formateur de retraites, c’est dire à l’Église de Bosnie que la mission commence par l’intériorité.
Le père Turalija a été pendant vingt ans le secrétaire particulier du cardinal Vinko Puljić, archevêque émérite de Vrhbosna et figure centrale de l’Église bosnienne depuis la guerre. Cette proximité avec l’un des évêques qui ont incarné la survie catholique pendant le siège de Sarajevo lui confère une légitimité que ni les franciscains ni le clergé diocésain ne peuvent facilement contester : il est l’homme de l’archevêché, mais son horizon est celui de la Parole universelle.
La méthode Tagle : des nominations qui relient le monde
De Sarajevo à Bamako, un même geste apostolique
La simultanéité des nominations du 30 avril 2026 — publiées ensemble le 23 juin — n’est pas un hasard de calendrier. Le cardinal Tagle a confirmé ou nommé au cours du seul printemps 2026 des directeurs OPM en Zambie, au Sri Lanka, en Croatie, en Belgique, au Mali et en Bosnie-Herzégovine. Cette cadence révèle une vision : l’Église missionnaire n’est pas un archipel de situations locales isolées, mais un réseau vivant où une nomination en Bosnie et une nomination au Sahel participent du même élan. La géographie de la mission n’a pas de centre périphérique — elle a des nœuds.
Ce que le cardinal Tagle opère depuis son arrivée à la Congrégation pour l’Évangélisation des peuples en décembre 2019, c’est une reconfiguration silencieuse mais cohérente des OPM comme instruments non seulement financiers mais prophétiques. Les OPM — Propagation de la Foi, Saint-Pierre-Apôtre, Sainte-Enfance, Union Missionnaire — sont les structures par lesquelles l’Église universelle s’autofinance pour sa propre expansion. Leur directeur national n’est pas un fonctionnaire : il est le visage local de la catholicité universelle, celui qui rappelle aux Bosniens qu’ils font partie d’une Église dont le centre de gravité démographique est désormais en Afrique et en Asie.
La Bosnie-Herzégovine reçoit ainsi un signal que Rome lui adresse discrètement : tu n’es pas seulement une Église qui a survécu, une Église de mémoire douloureuse et de reconstruction laborieuse ; tu es une Église qui a vocation à donner, à envoyer, à soutenir la mission mondiale. L’Épître aux Philippiens offre ici une clé : « Je rends grâce à mon Dieu chaque fois que je fais mémoire de vous, en tout temps dans toutes mes prières, intercédant avec joie pour vous tous, en raison de votre part active à l’évangile depuis le premier jour jusqu’à maintenant » (Ph 1, 3-5). Ce que Paul dit à une communauté fragilisée — elle est partenaire de l’Évangile, pas seulement bénéficiaire — Rome le dit aujourd’hui à l’Église de Sarajevo.
3Je rends grâces à mon Dieu toutes les fois que je me souviens de vous et dans toutes mes prières pour vous tous, 4c’est avec joie que je lui adresse ma prière, 5à cause de votre concours unanime pour le progrès de l’Évangile, depuis le premier jour jusqu’à présent,
Balkans, Europe, mission : la convergence des enjeux
La nomination intervient dans un contexte géopolitique qui lui confère une résonance supplémentaire. Le trentième anniversaire des accords de Dayton-Paris (décembre 1995) a été célébré en 2025 avec une solennité particulière, rappelant que la Bosnie-Herzégovine doit son existence pacifique à un accord international laborieux. Simultanément, les négociations d’adhésion à l’Union européenne, ouvertes en 2024, placent ce pays à un seuil historique : celui d’une intégration qui exige des réformes profondes, notamment judiciaires.
L’Église catholique n’est pas étrangère à ces dynamiques. Dans un pays où Bosniaques musulmans, Serbes orthodoxes et Croates catholiques cohabitent sous un régime constitutionnel hérité de Dayton, la question nationale traverse l’Église elle-même. Les catholiques — majoritairement Croates de Bosnie — sont à la fois une minorité dans leur pays et une majorité dans certaines régions. Leur relation à l’identité croate, à la Croatie voisine déjà dans l’Union européenne depuis 2013, et à l’aspiration européenne de la Bosnie, est celle d’un peuple qui veut appartenir à deux histoires à la fois.
Que dans ce moment précis Rome confie les OPM à un prêtre formé à l’universalisme biblique — au sens littéral, celui qui a étudié les Écritures en hébreu à Jérusalem, en grec à Athènes, en latin et en anglais à Rome et Washington — constitue un message ecclésiologique. La mission n’est pas une affirmation identitaire. Elle est une sortie de soi. Elle ne renforce pas un camp contre un autre ; elle unit ceux qui s’oublient ensemble pour servir un Évangile qui appartient à tous.
L’Évangile comme avenir : vers une Église bosnienne missionnaire
De la survie à la fécondité
L’histoire de l’Église catholique en Bosnie-Herzégovine est une histoire de survie. La survie franciscaine sous l’Empire ottoman. La survie diocésaine sous le communisme yougoslave. La survie physique et spirituelle pendant le siège de Sarajevo et les épurations ethniques de 1992–1995. Cette mémoire est précieuse — elle témoigne d’une fidélité radicale. Mais elle peut aussi devenir un piège si elle se referme sur elle-même, si l’Église de Bosnie se définit seulement par ce qu’elle a enduré.
La mission — telle que les OPM la portent — est précisément ce mouvement de conversion de la survie en fécondité. Elle demande à une Église de porter son regard vers ceux qui n’ont pas encore entendu l’Évangile, vers les «nouvelles Églises particulières» dont parle le Dicastère. Ce mouvement intérieur — sortir de sa propre histoire pour entrer dans celle du monde — est le cœur de la vocation missionnaire universelle. C’est ce que le père Turalija, en animant des retraites spirituelles depuis des années, a appris à faciliter dans les cœurs individuels. Il lui reviendra maintenant de le faciliter dans le cœur d’une Église entière.
La Parole au cœur de la reconstruction
Ce qui distingue le père Turalija de beaucoup de ses prédécesseurs potentiels, c’est que sa formation est radicalement centrée sur la Parole de Dieu. Professeur d’Écriture Sainte de l’Ancien Testament, familier du texte hébreu et des langues sémitiques, auteur de textes biblico-spirituels publiés dans des revues catholiques, il incarne une approche de la mission qui commence par l’écoute.
Cette orientation biblique est profondément accordée au pontificat de François, qui dans l’exhortation apostolique Evangelii Gaudium plaçait la rencontre avec la Parole au cœur de toute dynamique missionnaire. Elle est aussi accordée à la réalité bosnienne : dans un pays où les religions ont été instrumentalisées pour justifier des violences, la mission ne peut se fonder que sur quelque chose d’antérieur aux identités collectives — la Parole qui interpelle chaque cœur individuel, qui appelle chaque personne par son nom avant de l’appeler à appartenir à un groupe.
La Première Épître de Pierre offre ici une image saisissante pour l’Église de Bosnie-Herzégovine en 2026 : « Vous aussi, comme des pierres vivantes, entrez dans la construction de l’édifice spirituel, pour un sacerdoce saint, offrant des sacrifices spirituels agréables à Dieu par Jésus-Christ » (1 P 2, 5). Les pierres vivantes d’une Église brisée par la guerre et divisée par des querelles séculaires peuvent devenir l’édifice d’une présence missionnaire nouvelle — à condition de consentir à être posées là où le Maître d’œuvre le décide, et non là où la tradition institutionnelle ou la fierté d’ordre le commanderait.
5et, vous-mêmes comme des pierres vivantes, entrez dans la structure de l’édifice, pour former un temple spirituel, un sacerdoce saint, afin d’offrir des sacrifices spirituels, agréables à Dieu, par Jésus-Christ.
Une Église convoquée à l’horizon du monde
Les Œuvres Pontificales Missionnaires ne sont pas une structure de pouvoir. Elles sont une école de regard. Elles apprennent à une Église locale à voir plus loin que son territoire, à se solidariser avec des chrétiens qu’elle ne verra jamais, à financer la formation d’un séminariste en Afrique subsaharienne ou l’achat d’un catéchisme en langue tribale d’Amazonie. Pour une Église bosnienne encore absorbée par ses reconstructions matérielles et ses débats ecclésiaux internes, cet élargissement de regard n’est pas un luxe — c’est une thérapie spirituelle.
C’est peut-être la plus belle cohérence du choix de Rome : confier cet horizon à un homme dont toute la formation a été celle du décentrement. Le père Turalija n’a pas étudié la Bible dans sa seule langue maternelle. Il l’a appris en hébreu dans la ville même où Jésus est mort, en grec à Athènes, en anglais à Washington. Il sait dans ses os que la Parole de Dieu appartient à tous les peuples avant d’appartenir à l’un d’eux. C’est exactement la disposition dont l’Église de Bosnie a besoin pour entrer dans le réseau missionnaire mondial que le cardinal Tagle est en train de tisser — du Sahel aux Balkans, sans hiérarchie géographique, dans la seule logique de l’Évangile qui court là où il peut être reçu.
Lectio divina
« Vous aussi, comme des pierres vivantes, entrez dans la construction de l'édifice spirituel, pour un sacerdoce saint. » 1 P 2, 5
L'Église de Bosnie a été brisée par la guerre, divisée par des siècles de querelles entre frères. Ces pierres éparpillées, Rome les reprend en main pour en faire un édifice nouveau. Mais une pierre vivante ne se laisse pas tailler sans consentir à perdre certaines de ses arêtes. Est-ce que tu acceptes, dans ta propre vie d'Église, que la mission exige ce dépouillement — être posé là où l'on sert, non là où l'on domine ?
Seigneur, tu bâtis avec des pierres brisées. Tu as pris les franciscains de Bosnie, gardiens de la foi pendant cinq siècles d'empire, et tu les as mêlés à d'autres serviteurs. Tu prends aujourd'hui un bibliste formé dans tes Écritures et tu l'envoies au cœur d'une Église qui doute d'elle-même. Que ta main taille nos angles vifs. Que notre blessure devienne jointure. Que ce qui nous a séparés serve à te louer.
Une pierre de Sarajevo, taillée par la guerre, posée dans un mur qui commence à tenir.
✝ Références bibliques
3 passages · 3 livres
Si je n'ai pas la charité, je ne suis rien. (1Co 13,2)
Unité de l'Église, problèmes éthiques et hymne à la charité pour la communauté de Corinthe.
→ Explorer le Codex 1 Corinthiens- La moisson des âmes : Clément d’Alexandrie et la culture comme champ de Dieu
- Avec toi, Marie — Apprendre à chercher Jésus là où il se trouve vraiment
- La clé de voûte : quand Dieu confie sa vigne à des mains libres
- Le ciel n’est pas là-haut : une méditation sur la porosité du monde
- L’Esprit Saint ne se donne qu’à ceux qui le désirent vraiment
- Calapan : la terre a tremblé, l’Église s’est levée
- Saint-Denis : la flèche, le pouvoir et le silence du saint décapité
- Que la prière n’attende pas les cendres : Léon XIV face aux incendies de France et d’Espagne
- Léon XIV retrouve un continent qui doute : ce que le voyage de novembre révèle du catholicisme latino-américain

Remettez-lui tous vos soucis, car vous avez du prix à ses yeux. (1P 5,7)
Encouragement aux chrétiens persécutés : espérance, baptême et conduite en société.
→ Explorer le Codex 1 Pierre- Cologne contre la peur : l’Église allemande choisit l’étranger
- Une mère de Puebla devant le cardinal Parolin : la paix commence par l’empathie
- Onaiyekan face à Tinubu : la vérité dite au pouvoir a toujours un prix
- Wisconsin : le sanctuaire de Guadalupe, tribune du cardinal Burke pour la défense de la famille

Je peux tout en Celui qui me rend fort. (Ph 4,13)
Lettre de joie écrite de prison : humilité du Christ et paix qui surpasse tout.
→ Explorer le Codex Philippiens- Le sang de Victor Paul : quand le martyre devient preuve
- Là où l’Église n’a presque rien, elle a tout
- Quand Rome prie pour la France : la messe du cardinal Pierre et le compte à rebours de septembre
- Gardiens de l’absent : l’Église philippine, les travailleurs migrants et la grâce d’un magistère social incarné
🌍 2 pays concernés
En Bosnie-Herzégovine, les catholiques forment aujourd’hui une minorité surtout liée à la population croate, dans un paysage religieux très pluraliste. L’annonce chrétienne remonte au haut Moyen Âge, notamment à travers l’œuv…
Découvrir Bosnie-Herzégovine →
Avec une très large majorité de catholiques, la Croatie demeure aujourd’hui l’un des pays les plus nettement catholiques d’Europe. L’évangélisation du territoire s’est développée au haut Moyen Âge, notamment à travers l’…
Découvrir Croatie →




