En nul autre que lui, il n’y a de salut (Ac 4, 1-12)

Pierre devant le Sanhédrin (Ac 4,1‑12) : comment la comparution devient la première grande apologie du salut en Jésus‑Christ — exclusivité du Nom, christologie et mission.

Équipe Via Bible
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Lecture du livre des Actes des Apôtres

Actes 4, 1–12

1Pendant que Pierre et Jean parlaient au peuple, survinrent les prêtres, le capitaine du temple et les Sadducéens, 2mécontents de ce qu’ils enseignaient le peuple et annonçaient en la personne de Jésus la résurrection des morts. 3Ils mirent la main sur eux et les jetèrent en prison jusqu’au lendemain, car c’était déjà le soir. 4Cependant beaucoup de ceux qui avaient entendu ce discours crurent et le nombre des hommes s’éleva à environ cinq mille. 5Le lendemain, leurs chefs, les Anciens et les Scribes, s’assemblèrent à Jérusalem, 6avec Anne, le grand prêtre, Caïphe, Jean, Alexandre et tous ceux qui étaient de la famille pontificale. 7Et ayant fait comparaître les Apôtres devant eux, ils leur demandèrent : « Par quelle puissance ou au nom de qui avez-vous fait cela ? » 8Alors Pierre, rempli du Saint-Esprit, leur dit : 9« Chefs du peuple et Anciens d’Israël : si l’on nous interroge aujourd’hui, sur un bienfait accordé à un infirme, pour savoir comment cet homme a été guéri, 10sachez-le bien, vous tous et tout le peuple d’Israël : C’est par le nom de Jésus-Christ de Nazareth, que vous avez crucifié et que Dieu a ressuscité des morts, c’est par lui que cet homme se présente devant vous pleinement guéri. 11Ce Jésus est la pierre rejetée par vous de l’édifice et qui est devenue la pierre angulaire. 12Et le salut n’est en aucun autre, car il n’y a pas sous le ciel un autre nom qui ait été donné aux hommes, par lequel nous devions être sauvés. »

En ces jours-là, après la guérison de l’infirme, comme Pierre et Jean parlaient encore au peuple, les prêtres survinrent avec le commandant du Temple et les sadducéens. Ils étaient exaspérés de les voir enseigner le peuple et annoncer, en la personne de Jésus, la résurrection d’entre les morts. Ils les firent arrêter et placer sous bonne garde jusqu’au lendemain, puisque c’était déjà le soir. Or, beaucoup de ceux qui avaient entendu la Parole devinrent croyants. À ne compter que les hommes, il y en avait environ cinq mille. Le lendemain se réunirent à Jérusalem les chefs du peuple, les responsables et les spécialistes de la loi. Il y avait là Anne le grand prêtre, Caïphe, Jean, Alexandre, et tous ceux qui appartenaient aux familles de grands prêtres. Ils firent amener Pierre et Jean au milieu d’eux et les interrogèrent : « Par quelle puissance, par le nom de qui avez-vous fait cette guérison ? » Alors Pierre, rempli de l’Esprit Saint, leur déclara : « Chefs du peuple et responsables, nous sommes interrogés aujourd’hui pour avoir fait du bien à un infirme, et l’on nous demande comment cet homme a été guéri. Sachez-le donc, vous tous, ainsi que tout le peuple d’Israël : c’est par le nom de Jésus le Nazaréen, lui que vous avez crucifié mais que Dieu a ressuscité d’entre les morts, c’est par lui que cet homme se trouve là, devant vous, en bonne santé. Ce Jésus est la pierre que vous, les bâtisseurs, avez rejetée, mais qui est devenue la pierre d’angle. En nul autre que lui il n’y a de salut, car sous le ciel aucun autre nom n’est donné aux hommes qui puisse nous sauver. »

« En nul autre que lui, il n’y a de salut » : Pierre devant le Sanhédrin et la proclamation du seul nom qui sauve

Comment la comparution forcée de Pierre devant les grands prêtres devient la première grande apologie chrétienne du salut universel en Jésus-Christ

Il existe des moments dans l’histoire religieuse où une salle d’interrogatoire se transforme en chaire. C’est exactement ce qui se produit en Actes 4, quand Pierre, arrêté pour avoir guéri un boiteux, se retrouve face à l’élite sacerdotale de Jérusalem. Ce qui aurait pu être une capitulation devient une proclamation : « En nul autre que lui, il n’y a de salut. » Ce verset n’est pas seulement le pivot de ce passage ; il est l’une des affirmations christologiques les plus denses et les plus audacieuses du Nouveau Testament. Cet article s’adresse à quiconque désire comprendre pourquoi cette phrase dérange encore aujourd’hui — et pourquoi elle libère.

Nous partirons du contexte historique et littéraire du récit pour en saisir la dramaturgie. Nous plongerons ensuite dans l’analyse de la confession de Pierre, en examinant la logique interne du discours apostolique. Trois axes thématiques déploieront ensuite la richesse du texte : la christologie de la pierre angulaire, la question du salut universel, et la puissance du Nom dans la tradition biblique. Un regard sur la grande Tradition nous permettra d’entendre comment les Pères de l’Église et les théologiens médiévaux ont reçu ce texte. Des pistes de méditation concrètes et une conclusion appelant à une conversion personnelle clôtureront ce parcours.

Jérusalem, printemps de l’an 30 : une communauté naissante sous surveillance

Pour comprendre la puissance d’Actes 4, 1-12, il faut se représenter Jérusalem quelques semaines après la Pentecôte. La ville est encore sous le choc des événements du Golgotha. Les autorités religieuses — les grands prêtres, les anciens, les sadducéens — ont cru mettre fin à l’affaire Jésus en le faisant crucifier. Or voilà que ses disciples arpentent les portiques du Temple, guérissent des infirmes et surtout — détail insupportable pour les sadducéens qui nient la résurrection — proclament que Jésus est ressuscité d’entre les morts. C’est précisément ce point doctrinal qui déclenche l’arrestation : Luc précise que les autorités étaient « excédées » de voir Pierre et Jean « annoncer, en la personne de Jésus, la résurrection d’entre les morts ». La résurrection est ici le nerf de la guerre théologique.

Le contexte littéraire est tout aussi important. Ce passage s’inscrit dans la grande fresque des Actes des Apôtres, le second tome de l’œuvre de Luc. La péricope précédente (Ac 3) raconte la guérison spectaculaire d’un boiteux de naissance à la Belle Porte du Temple : Pierre lui dit « Au nom de Jésus Christ le Nazaréen, marche ! » L’homme bondit, marche, saute, loue Dieu. C’est cet acte qui provoque l’attroupement, puis le discours de Pierre sous le portique de Salomon, et enfin l’arrestation. Actes 4 est donc la suite directe et logique : la guérison a eu lieu, le discours a été prononcé, maintenant vient la comparution.

Luc, en historien soigneux et en théologien avisé, construit ce récit en trois actes : l’arrestation et son effet paradoxal (environ 5 000 hommes deviennent croyants malgré la répression), la convocation devant le Sanhédrin (l’assemblée la plus haute de l’autorité juive, réunissant Hanne, Caïphe et les grandes familles sacerdotales), et enfin la réponse de Pierre « rempli de l’Esprit Saint ». Cette dernière expression est décisive : elle rappelle la promesse de Jésus en Luc 12, 12 — « L’Esprit Saint vous enseignera à l’heure même ce qu’il faudra dire. »

Le cadre d’usage liturgique de ce texte est la saison pascale. Dans le lectionnaire catholique romain, cette péricope est proclamée en semaine de Pâques, précisément parce qu’elle constitue une méditation sur la résurrection comme fondement du salut. La fête de Pâques ne se referme pas sur elle-même ; elle se déploie vers le monde à travers la prédication apostolique. Actes 4 est, en ce sens, le premier chapitre de cette mission déployée.

Il faut encore noter le contexte rhétorique. Pierre comparaît comme accusé ; il répond comme prophète. La question posée par les autorités — « Par quelle puissance, par le nom de qui, avez-vous fait cette guérison ? » — appelait vraisemblablement une réponse prudente, diplomatique, peut-être même une rétractation. C’est tout le contraire qui se produit. Pierre retourne la question en annonce kérygmatique : vous voulez savoir par quel nom cet homme a été sauvé ? Je vais vous le dire. Et ce nom, c’est celui que vous avez crucifié.

La première prise de conscience que ce texte provoque est celle-ci : dans la tradition chrétienne, la persécution ne réduit pas l’Évangile au silence ; elle lui offre une tribune. Pierre devant le Sanhédrin préfigure Paul devant Agrippa, Ignace devant les lions, et des milliers de martyrs qui, au fil des siècles, ont transformé leur comparution en profession de foi.

La structure d’un discours kérygmatique parfait

Le discours de Pierre en Actes 4, 8-12 est un chef-d’œuvre de concision kérygmatique. En à peine cinq versets, il accomplit ce que les premiers prédicateurs chrétiens mettaient en œuvre dans chacune de leurs interventions : rappeler les faits (la crucifixion, la résurrection), en dévoiler le sens théologique (Jésus est la pierre angulaire), et en tirer la conséquence sotériologique universelle (en nul autre il n’y a de salut). La structure est à la fois rigoureuse et percutante.

Remarquons d’abord l’adresse. Pierre ne fuit pas l’auditoire. Il nomme : « Chefs du peuple et anciens. » Ce n’est pas de la politesse formelle ; c’est une tactique rhétorique. En reconnaissant leur autorité, il prend d’autant plus de relief en leur opposant une autorité supérieure : celle de Dieu qui a ressuscité Jésus. La tension entre l’autorité humaine et l’autorité divine traverse tout le discours.

Ensuite vient le paradoxe central. Pierre rappelle que la guérison a été accomplie « par le nom de Jésus le Nazaréen, lui que vous avez crucifié mais que Dieu a ressuscité d’entre les morts ». Ce « mais » est l’un des plus importants du Nouveau Testament. Il opère un renversement complet : vous avez cru clore l’histoire en crucifiant Jésus ; Dieu l’a rouverte en le ressuscitant. L’acte humain de rejet devient, par l’initiative divine, le fondement du salut. C’est la logique pascale dans toute sa densité.

L’image de la pierre angulaire, empruntée au Psaume 118, 22, renforce ce paradoxe avec une puissance visuelle saisissante. Dans l’architecture ancienne, la pierre angulaire est celle qui est posée en premier, celle sur laquelle repose la cohérence de l’édifice entier. Pierre cite donc un texte que ses interlocuteurs connaissent par cœur — c’est un psaume liturgique — et le retourne contre eux : vous êtes les bâtisseurs, et vous avez rejeté précisément la pierre sur laquelle tout devait reposer. L’ironie est aussi théologique que rhétorique.

Vient ensuite la grande affirmation : « En nul autre que lui, il n’y a de salut, car, sous le ciel, aucun autre nom n’est donné aux hommes, qui puisse nous sauver. » Cette phrase est structurée comme une double négation renforcée. En grec, la formulation utilise l’adverbe οὐδεὶς (aucun autre) et l’expression ἐν ἄλλῳ οὐδενί (en aucun autre). La redondance n’est pas stylistique ; elle est dogmatique. Elle vise à exclure toute ambiguïté.

Ce qui est remarquable dans cette affirmation, c’est qu’elle n’est pas une déclaration d’exclusivisme agressif. Elle surgit dans le contexte d’une guérison. Pierre ne proclame pas d’abord une doctrine abstraite ; il pointe vers un homme qui se tient debout devant le tribunal, guéri, vivant, témoin corporel de ce que le nom de Jésus accomplit. La sotériologie est enracinée dans l’expérience concrète, dans la chair de cet homme qui marchait pas et qui marche. C’est une théologie de l’incarnation jusqu’au bout.

La portée existentielle est immense. Si la guérison d’un infirme de naissance manifeste le salut que le nom de Jésus procure, alors ce salut n’est pas seulement eschatologique (promesse d’une vie après la mort) ; il est déjà actif, déjà agissant, déjà transformateur dans la chair de l’histoire humaine. Le salut dont parle Pierre est holistique : il touche le corps, l’âme, la communauté, l’histoire.

La christologie de la pierre angulaire : un renversement opéré par Dieu lui-même

La citation du Psaume 118 placée dans la bouche de Pierre n’est pas un ornement littéraire. Elle est le cœur de l’argumentaire christologique, et elle mérite qu’on s’y arrête longuement.

Le Psaume 118 est un hymne de louange lié à la liturgie du Temple. Dans le contexte original du psaume, la « pierre rejetée » représente Israël, méprisé par les nations mais devenu par Dieu lui-même le fondement de l’édifice de l’histoire. La tradition rabbinique avait déjà interprété ce verset de manière messianique, y voyant l’annonce d’un être ou d’un événement qui viendrait paradoxalement accomplir ce que les humains avaient repoussé. Lorsque Pierre cite ce psaume devant le Sanhédrin, il accomplit donc un acte exégétique d’une audace rare : il lit l’Écriture selon une clé que les autorités elles-mêmes auraient pu ou dû employer, et il leur montre qu’ils ont, en rejetant Jésus, accompli malgré eux la prophétie.

Cette dynamique du renversement est structurante dans toute la christologie de Luc. Ce que les hommes rejettent, Dieu l’exalte. Ce que la mort ensevelit, la résurrection relève. Le bâtisseur humain calcule, évalue, rejette ce qui lui semble inutile ou dangereux. Dieu, lui, place précisément là où l’architecte humain a failli la clé de voûte de tout l’édifice. C’est une théologie de la Providence qui ne nie pas le mal mais le transcende.

L’image architecturale de la « pierre angulaire » — en grec γωνίας ἀκρογωνιαῖον — est doublement significative. D’abord parce qu’elle s’applique à quelqu’un qui a été exécuté comme un criminel. Dans la culture romaine comme dans la culture juive de l’époque, la crucifixion est la mort la plus infamante qui soit, réservée aux esclaves et aux révoltés. Dire que cet homme crucifié est la pierre angulaire de l’édifice du salut universel constitue un scandale absolu pour l’auditoire. Ensuite parce que la pierre angulaire n’est pas décorative : elle est fonctionnelle. Elle ne supporte pas seulement le poids de l’édifice ; elle en garantit l’alignement. Sans elle, les murs s’écartent, l’édifice s’effondre. En termes théologiques : sans Jésus-Christ, l’architecture du salut perd sa cohérence interne.

Il y a ici une leçon pour notre époque. Nous vivons dans une culture qui valorise la flexibilité des convictions, la multiplicité des références spirituelles, la construction de sa propre identité religieuse à la carte. Rien de cela n’est en soi méprisable. Mais la théologie de la pierre angulaire nous invite à une question de fond : est-ce qu’il existe un point d’ancrage qui ne dépend pas de mes humeurs, de mes cultures, de mes erreurs de calcul ? Pierre répond : oui. Et ce point d’ancrage a un nom.

Cette christologie a aussi une dimension ecclésiale profonde. L’Église n’est pas une association humaine qui se serait donné Jésus comme figure de référence. Elle est l’édifice construit sur la pierre que les bâtisseurs humains ont rejetée. Sa mission consiste non pas à se faire accepter coûte que coûte par les puissants de ce monde, mais à pointer, inlassablement, vers celui qui est la pierre d’angle de tout édifice humain vrai.

En nul autre que lui, il n’y a de salut (Ac 4, 1-12)

Le salut universel et l’exclusivité du nom : un paradoxe fécond

La formule « En nul autre que lui, il n’y a de salut » est sans doute l’une des affirmations les plus controversées du Nouveau Testament dans le contexte contemporain. Elle heurte la sensibilité œcuménique, le dialogue interreligieux et le pluralisme culturel. Il serait malhonnête de l’esquiver. Il serait tout aussi malhonnête de la réduire à une posture d’exclusivisme triomphaliste.

Pour en saisir la portée exacte, il faut d’abord s’arrêter sur le mot grec utilisé pour « salut » : σωτηρία (sôtéria). Ce terme est riche et polysémique. Il désigne à la fois la délivrance d’un danger immédiat (comme une maladie, une persécution), la santé et l’intégrité physique, et le salut eschatologique au sens plein — la communion définitive avec Dieu. Dans le contexte immédiat d’Actes 4, la guérison de l’infirme est une manifestation de cette sôtéria : Pierre emploie le même verbe « sauver » pour désigner la guérison corporelle de l’homme (v. 9 : « comment cet homme a été sauvé ») et le salut eschatologique (v. 12). Ce n’est pas un hasard ; c’est une théologie.

Le salut dont parle Pierre est donc total. Il n’oppose pas salut du corps et salut de l’âme, salut dans l’histoire et salut dans l’éternité. C’est une seule et même réalité, initiée maintenant et accomplie dans la plénitude du Royaume. Et cette réalité totale, unifiée, n’a qu’une source : le nom de Jésus.

Mais pourquoi « le nom » ? Dans la Bible hébraïque, le nom n’est pas une simple étiquette sonore. Il est l’expression de l’être, de la personnalité, de la puissance. Connaître le nom de quelqu’un, c’est entrer en relation avec sa réalité profonde. Invoquer le nom de Dieu, c’est se placer sous son autorité et son action. Lorsque Pierre dit qu’il n’existe « sous le ciel aucun autre nom donné aux hommes qui puisse nous sauver », il signifie que Jésus n’est pas simplement un guide spirituel parmi d’autres, une figure admirable dans un panthéon de sages. Il est le lieu de la présence salvifique de Dieu dans l’histoire humaine, le nom dans lequel Dieu se donne lui-même à sauver.

Cette affirmation pose directement la question du rapport aux autres religions. La théologie catholique contemporaine, notamment depuis le Concile Vatican II et la Déclaration Nostra Aetate, reconnaît que les autres traditions religieuses contiennent des « rayons de la vérité » et des éléments de grâce. Mais elle maintient fermement que le salut accompli en Jésus-Christ est unique, plénier et universel. Non pas parce que les autres religions seraient sans valeur, mais parce que le Christ est le centre vers lequel converge toute aspiration humaine au bien, au vrai, au saint.

Le paradoxe est le suivant : c’est précisément parce que le salut est universel qu’il doit avoir une source unique. Un salut qui se multiplierait à l’infini en autant de versions qu’il y a de cultures et de religions ne serait plus un salut ; ce serait une dissémination du désir humain sans point de convergence. La confession chrétienne selon laquelle Jésus est le seul Sauveur n’est pas une affirmation de supériorité culturelle ; c’est une affirmation d’amour universel : Dieu a voulu que tous les hommes soient sauvés, et il a concentré en une seule Personne, en un seul événement — la Croix et la Résurrection — la totalité de cette volonté salvifique.

La puissance du Nom dans la tradition biblique : de l’Exode à la Pentecôte

Pour comprendre pourquoi le « nom de Jésus » est investi d’une telle puissance en Actes 4, il faut remonter à la grande tradition biblique du Nom divin. Ce n’est pas une nouveauté chrétienne ; c’est l’aboutissement d’une ligne théologique qui traverse tout l’Ancien Testament.

Rappelons d’abord la scène fondatrice : en Exode 3, Moïse rencontre Dieu dans le buisson ardent et lui pose la question directe : « Comment t’appelles-tu ? » La réponse de Dieu est à la fois une révélation et une énigme : « Je suis qui je suis. » Le Nom divin — YHWH, le Tétragramme sacré — est fondamentalement intraduisible, parce qu’il désigne non pas un être parmi d’autres, mais l’Être même, la source de tout être. Ce nom est si saint que la tradition juive interdit de le prononcer ; on lui substitue « Adonaï » (le Seigneur) ou simplement « HaShem » (le Nom).

Or, dans la Septante — la traduction grecque de la Bible hébraïque utilisée par les premiers chrétiens —, YHWH est traduit par Kyrios, le Seigneur. Et c’est précisément ce titre que Paul applique à Jésus dans l’hymne aux Philippiens : « Dieu l’a souverainement élevé, et lui a conféré le Nom qui est au-dessus de tout nom, afin qu’au Nom de Jésus tout genou fléchisse » (Ph 2, 9-10). L’identification est donc explicite dans la théologie paulinienne : le Nom de Jésus est l’accomplissement et la révélation du Nom divin lui-même. Invoquer le nom de Jésus, c’est invoquer le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, désormais révélé dans la chair de Nazareth.

Dans le contexte des Actes, cette théologie du Nom est opératoire et concrète. Pierre guérit l’infirme « au nom de Jésus Christ le Nazaréen ». Ce n’est pas une formule magique ; c’est une invocation. Elle signifie : je place cet homme et cet acte sous l’autorité et la puissance de Jésus ressuscité. La guérison est le signe visible de cette présence active du Ressuscité dans le monde.

Cette théologie a des implications profondes pour la prière chrétienne. Prier « au nom de Jésus », comme les Évangiles y invitent répétitivement, n’est pas une convention liturgique. C’est une affirmation ontologique : je m’approche de Dieu non pas sur la base de mes mérites ou de ma capacité spirituelle personnelle, mais en m’appuyant sur la médiation de Celui dont le Nom seul peut me sauver. La prière chrétienne est intrinsèquement christologique.

Il y a aussi une dimension communautaire et missionnaire. Le Nom de Jésus n’est pas une propriété privée. Pierre ne guérit pas pour lui-même ; il guérit pour cet homme, devant tout le peuple, au seuil du Temple. Le Nom de Jésus est proclamé dans l’espace public, au cœur des institutions religieuses et politiques les plus puissantes. C’est ce qui rend la scène d’Actes 4 si emblématique : la comparution devant le Sanhédrin est aussi une proclamation publique et institutionnelle. L’Église n’est pas invitée à murmurer le nom de Jésus dans le secret des consciences privées ; elle est invitée à le proclamer là où les pouvoirs de ce monde exercent leur autorité.

Enfin, il faut noter la dimension eschatologique du Nom. La formule « sous le ciel » — en grec ὑπὸ τὸν οὐρανόν — désigne l’ensemble de l’espace humain, tout ce qui est sous la voûte céleste, c’est-à-dire la totalité de l’histoire humaine. Aucun espace géographique, aucune culture, aucune époque n’est exclue du champ d’action du Nom. L’universalité est explicitement affirmée : pas seulement pour Israël, pas seulement pour le monde gréco-romain, mais pour l’ensemble de l’humanité dans toute son extension temporelle et géographique.

La tradition des Pères et des grands théologiens

Quand l’Église ancienne entend cette parole

Les Pères de l’Église ont médité ce passage avec une intensité particulière, précisément parce qu’ils vivaient eux-mêmes dans des contextes de confrontation avec les pouvoirs politiques et religieux. Pour eux, Actes 4 n’était pas un texte du passé ; c’était un miroir dans lequel ils reconnaissaient leur propre expérience de témoins d’un Nom interdit.

Origène d’Alexandrie, au début du IIIe siècle, voyait dans la formule « en nul autre que lui » le témoignage de l’universalité du Logos divin. Pour lui, le Christ n’est pas étranger aux cultures non chrétiennes ; il est le Logos dont toute recherche humaine du vrai et du bien est une parcelle. Mais cette universalité du Logos ne dissout pas la particularité du Christ historique : c’est précisément parce que le Logos s’est incarné en Jésus de Nazareth que son salut est accessible à tous. L’incarnation n’est pas un rétrécissement de l’universel ; elle en est la densification en un point précis de l’histoire.

Jean Chrysostome, dont l’éloquence lui a valu le surnom de « bouche d’or », méditait sur le courage de Pierre devant le Sanhédrin avec une admiration non dissimulée. Il y voyait l’accomplissement de la promesse du Paraclet : l’homme qui avait renié Jésus trois fois dans la nuit de la Passion se tient maintenant droit devant les mêmes autorités et proclame sans trembler le nom de Celui qu’il avait renié. La transformation de Pierre est, pour Chrysostome, la preuve par l’exemple que le salut dont il parle n’est pas une abstraction théologique mais une réalité qui refaçonne la personne humaine de l’intérieur.

Thomas d’Aquin, dans sa Catena Aurea — ce commentaire des Évangiles et des Actes tissé de citations patristiques —, insiste sur la double portée du terme σωτηρία : à la fois guérison corporelle et salut eschatologique. Pour l’Aquinate, cette indistinction intentionnelle chez Luc révèle que la création corporelle et la destinée spirituelle appartiennent à un seul et même ordre du salut. La grâce ne supprime pas la nature ; elle la restaure et l’élève. La guérison de l’infirme est donc un signe sacramentel : elle rend visible une réalité spirituelle invisible.

Dans la tradition spirituelle médiévale, la mystique rhénane — Maître Eckhart, Jean Tauler, Henri Suso — a médité sur le Nom de Jésus comme la porte d’entrée de l’âme dans la vie trinitaire. Le Nom n’est pas seulement une invocation extérieure ; il est un espace intérieur dans lequel l’âme se recueille et trouve sa demeure véritable. Cette tradition prolonge le chapitre 4 des Actes vers une mystique de l’intériorité sans perdre sa dimension missionnaire et publique.

Plus près de nous, la théologie du XXe siècle — notamment Karl Barth et Hans Urs von Balthasar — a revisité la question de l’universalité du salut en Jésus-Christ avec une profondeur renouvelée. Barth insiste sur le fait que la grâce de Dieu en Christ est tellement souveraine qu’elle précède toute réponse humaine. Von Balthasar développe l’idée que la descente du Christ aux enfers est le signe de son désir de rejoindre tout être humain, y compris ceux qui semblent les plus éloignés. Ces deux penseurs, tout en maintenant la singularité du salut en Christ, refusent d’en faire un instrument d’exclusion : si Dieu veut que tous les hommes soient sauvés (1 Tm 2, 4), alors la particularité de Jésus est au service de cette universalité.

En nul autre que lui, il n’y a de salut (Ac 4, 1-12)

Lectio divina

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Lectio — Lire

« En nul autre que lui il n'y a de salut, car il n'y a pas sous le ciel d'autre nom donné aux hommes, par lequel nous devions être sauvés. » (Ac 4, 12)

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Meditatio — Méditer

Pierre, hier peureux dans une cour de grand prêtre, parle maintenant devant le Sanhédrin avec une liberté qui desconcerte les puissants. Ce nom — Jésus — est le seul qui sauve, non parce qu'on l'impose, mais parce qu'il est vrai. Toute notre culture cherche mille noms pour se sauver elle-même : succès, autonomie, santé, pouvoir. Sur quel nom, toi, as-tu vraiment fondé ta vie ?

🙏
Oratio — Prier

Père, tu as posé Jésus comme la pierre d'angle que les bâtisseurs ont rejetée. Dans ma vie aussi, il y a des pierres rejetées — des vérités que j'ai écartées parce qu'elles me dérangeaient. Apprends-moi à bâtir sur lui seul. Que son nom soit pour moi non une formule, mais une demeure.

Contemplatio — Contempler

Une pierre rejetée gît dans l'herbe, et c'est sur elle que repose tout l'édifice.

Vivre « sous le Nom »

Sept chemins pour entrer dans ce texte

1. Relire le texte en imaginant que vous êtes Pierre. Qu’est-ce qui vous a permis de parler avec cette assurance ? La réponse est dans le texte : l’Esprit Saint. Avant de vous demander ce que vous diriez dans une situation difficile, demandez l’Esprit.

2. Identifier dans votre vie « les bâtisseurs qui rejettent la pierre ». Quelles sont les parts de votre vie que vous avez mises de côté parce qu’elles vous semblaient sans valeur ou enccombrantes, et qui sont peut-être exactement là où Dieu veut construire quelque chose ?

3. Méditer sur le nom de Jésus. Essayez cette semaine de commencer chaque prière non pas par une liste de demandes, mais simplement par le Nom : « Jésus. » Restez quelques instants dans ce Nom, comme dans une maison. Laissez-le résonner en vous.

4. Relier guérison et salut. Y a-t-il dans votre entourage quelqu’un qui souffre corporellement, affectivement, socialement ? La théologie d’Actes 4 vous invite à ne pas séparer le soin des corps et la prière pour l’âme. Agissez, et priez.

5. Confronter honnêtement la question de l’exclusivité. Si vous ressentez une résistance à la formule « en nul autre que lui », prenez le temps de l’explorer plutôt que de l’esquiver. D’où vient cette résistance ? Est-elle culturelle, affective, intellectuelle ? La foi ne craint pas les questions ; elle les traverse.

6. Contempler l’image de la pierre rejetée dans votre propre histoire. Y a-t-il eu dans votre vie des moments où vous avez été rejeté, mis de côté, considéré comme sans valeur ? Le texte de Pierre offre une relecture spirituelle de ces moments : Dieu travaille précisément là, dans la pierre que les bâtisseurs humains ont rejetée.

7. Prier pour les personnes en position d’autorité. Le Sanhédrin d’Actes 4 représente une forme d’autorité aveugle à ce que Dieu accomplit. Plutôt que de nourrir du ressentiment envers les pouvoirs qui contrarient l’Évangile, priez pour leur conversion — comme Pierre l’a fait de facto en proclamant devant eux le Nom qui sauve.

Quand la prison devient cathédrale

Actes 4, 1-12 nous offre un tableau saisissant : deux hommes sans éducation formelle, sans titre sacerdotal, sans autorité institutionnelle, se tiennent debout devant les plus puissants de leur monde et prononcent une affirmation qui va traverser vingt siècles d’histoire humaine : « En nul autre que lui, il n’y a de salut. »

Ce texte n’a pas vieilli. Il parle à toute époque où les témoins de l’Évangile sont sommés de se taire, de relativiser, de ne pas déranger. Il parle à toute époque où la tentation est grande de réduire le salut à une affaire privée, intérieure, discrète. Il parle à toute génération qui a besoin de se rappeler que la pierre angulaire de l’édifice humain ne change pas au gré des modes théologiques ou des pressions culturelles.

Mais ce texte est aussi une invitation exigeante. Il ne nous convie pas à une assurance tranquille dans la vérité possédée. Il nous convie à l’imitation de Pierre : remplis de l’Esprit, debout dans l’adversité, proclamant le Nom non par bravade mais par amour de ceux qui ont besoin d’entendre qu’il existe un salut pour eux. Le Nom de Jésus n’est pas une bannière de victoire culturelle ; c’est un lieu d’accueil pour tous ceux qui cherchent.

La conversion à laquelle ce texte appelle est double : conversion de l’intelligence, pour cesser de réduire le Christ à une figure parmi d’autres, et conversion du cœur, pour que la certitude du salut en lui devienne source de service, de miséricorde et de proclamation joyeuse. C’est là le sens le plus profond de cette affirmation lapidaire : si en lui seul il y a salut, alors sa grâce suffit — pour vous, pour moi, pour ceux que nous avons peut-être déjà crus perdus.

Pratiques

  • Commencer chaque journée par l’invocation silencieuse du Nom de Jésus, avant toute autre pensée ou activité, comme un acte délibéré de remise de soi.
  • Relire Actes 3–4 en une seule séquence, sans interruption, pour sentir la continuité narrative entre la guérison, le discours et la comparution, et comprendre comment la mission se déploie dans l’adversité.
  • Pratiquer la « lectio divina » sur le verset 12 seul — « En nul autre que lui, il n’y a de salut » — en laissant chaque mot résonner séparément : « Nul autre »… « Salut »… « Lui »…
  • Tenir un journal spirituel cette semaine en notant les moments où vous avez ressenti le besoin d’un « point d’ancrage » : qu’est-ce que vous avez cherché, et avez-vous reconnu le Nom dans cette recherche ?
  • Offrir un acte de soin concret à une personne en souffrance (une visite, un repas, une écoute), en conscientisant intérieurement que cet acte est fait « au nom de Jésus » — c’est-à-dire comme prolongement de sa sollicitude.
  • Lire ou relire la Lettre aux Philippiens 2, 5-11, le grand hymne du Nom au-dessus de tout nom, en parallèle avec Actes 4, pour percevoir comment la théologie paulinienne et la théologie lucanienne convergent autour de la même confession.
  • Rejoindre ou initier un groupe de prière intercessive pour les personnes en position d’autorité dans votre pays, votre Église, votre communauté, en vous inspirant de l’attitude de Pierre qui proclame le Nom devant les puissants sans les condamner.

Références

  1. Actes des Apôtres, chapitres 3–4 (texte grec selon le Novum Testamentum Graece, NA28 ; traduction liturgique française de la BFBS/AELF)
  2. Psaume 118 (117), v. 22 — « La pierre rejetée par les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle » (contexte liturgique et messianique)
  3. Lettre aux Philippiens 2, 5-11 — L’hymne au Nom au-dessus de tout nom (parallèle paulinien)
  4. Origène d’Alexandrie, Contra Celsum, Livre III — Sur l’universalité du Logos et la particularité de l’incarnation
  5. Jean Chrysostome, Homélies sur les Actes des Apôtres, Homélie X — Sur le courage de Pierre et l’action de l’Esprit
  6. Thomas d’Aquin, Catena Aurea in Acta Apostolorum — Sur la double portée de la σωτηρία en Ac 4, 9-12
  7. Hans Urs von Balthasar, La Gloire et la Croix, tome I (Apparition) — Sur la singularité et l’universalité du salut christologique
  8. Joseph Ratzinger / Benoît XVI, Jésus de Nazareth, tome I — Sur la signification du Nom et la christologie des Actes dans la continuité des attentes messianiques d’Israël

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Lieux mentionnés dans cet article : Antioche de Syrie Ac 11,26 Jérusalem Ps 122,6
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