- La joie d’abord, la mission ensuite
- Le paradoxe de la chambre close
- La joie comme condition de l’envoi
- Ce que la joie des disciples révèle
- L’envoi comme nature divine
- La grammaire trinitaire de la mission
- Le Père qui risque l’existence du Fils
- Ce que l’envoi révèle de Dieu à lui-même
- Tremblants comme lui, envoyés comme lui
- La symétrie du risque
- L’insignifiance comme lieu théologique
- Ce que cela change concrètement
- Le Nazaréen loin du ciel
- La connivence comme théologie de l’incarnation
- ✝ Références bibliques
Il y a une scène dans l’Évangile de Jean qui ressemble à un tremblement de terre silencieux. Pas de tonnerre, pas de foule, pas de discours au mont des Oliviers. Juste une pièce fermée, des hommes terrifiés, une apparition soudaine, et une phrase qui change tout. « Comme le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie » (Jn 20,21). Dix mots en grec. Dix mots qui contiennent, si on les prend au sérieux, la totalité de la théologie chrétienne et la totalité de ce que signifie vivre comme disciple.
Ce que nous allons explorer ici n’est pas une leçon de catéchisme. C’est quelque chose de plus vertigineux : la découverte que la mission — l’envoi, le départ, l’expatriation spirituelle — n’est pas une tâche que Dieu confie à ses créatures parce qu’il n’a personne d’autre pour faire le travail. C’est la nature même de Dieu qui se déverse dans l’histoire humaine. Le mouvement par lequel Dieu sort de lui-même pour aller vers l’autre est aussi vieux que Dieu. Et c’est précisément ce mouvement-là qu’il place dans les mains tremblantes de onze hommes stupéfaits, un soir de Pâques, dans une chambre haute de Jérusalem.
Commençons par regarder la scène de près. Car les détails comptent.
La joie d’abord, la mission ensuite
Le paradoxe de la chambre close
Jean nous dit que les disciples étaient réunis, portes closes, « par peur des Juifs » (Jn 20,19). Imaginez l’atmosphère. Trois jours que leur monde s’est effondré. Leur maître a été arrêté, torturé, crucifié en public sous les quolibets. Pierre a renié. Tous ont fui. Marie-Madeleine est revenue avec une histoire incroyable — elle a vu le Seigneur, elle dit — mais les hommes n’y croient pas encore vraiment. Ils sont là, tétanisés, à attendre on ne sait quoi. Une arrestation, peut-être. Un coup de masse contre la porte.
Et c’est dans ce contexte-là que Jésus apparaît. Pas dans un jardin fleuri. Pas dans la lumière du matin. Dans l’obscurité d’une pièce barricadée, parmi des hommes brisés. Et sa première parole est : « Paix à vous ». En hébreu, shalom. Ce n’est pas une formule de politesse. Le shalom biblique, c’est l’intégrité retrouvée, la plénitude de l’être, la réconciliation de tout ce qui était fragmenté. C’est une parole qui crée ce qu’elle nomme.
Puis il leur montre ses mains et son côté. Ses blessures. Et là se produit quelque chose d’extraordinaire : « les disciples se réjouirent de voir le Seigneur ». La joie surgit non pas malgré les blessures, mais à cause d’elles. C’est lui — le même lui, marqué, percé, vivant. La joie de Pâques n’est pas une joie amnésique qui oublie la croix. C’est une joie qui intègre la croix, qui la traverse, qui la tient dans ses bras. Les cicatrices ne disparaissent pas dans la résurrection johannique. Elles deviennent des points de reconnaissance.
La joie comme condition de l’envoi
Ce séquençage — la joie avant l’envoi — n’est pas accidentel. Jean est un écrivain trop précis pour laisser passer un détail pareil sans raison. Jésus ne dit pas d’abord : « Allez dans le monde entier. » Il donne d’abord la paix. Il montre d’abord ses blessures. Il suscite d’abord la joie. Et ensuite il envoie.
Cela dit quelque chose d’essentiel sur la nature de la mission chrétienne. Elle ne naît pas de la culpabilité — vous devez y aller parce que des millions d’âmes vont se perdre si vous restez assis là. Elle ne naît pas de l’enthousiasme militant — le monde va s’améliorer si nous nous organisons bien. Elle naît d’une rencontre avec le Ressuscité qui a transformé la peur en paix et le deuil en joie. On n’est envoyé que si l’on a reçu. On ne peut donner que ce que l’on a touché.
C’est un principe que saint Paul formule à sa façon quand il dit qu’il a reçu l’Évangile « non par un homme, mais par une révélation de Jésus-Christ » (Ga 1,12). La mission part toujours d’une expérience personnelle de la présence du Ressuscité. Sans cela, on peut construire des institutions religieuses — très bien organisées, très bien financées — mais on ne transmet pas la foi. On transmet une idéologie.
Ce que la joie des disciples révèle
Il y a quelque chose d’autre dans cette joie. Les disciples n’ont pas seulement retrouvé leur ami. Ils ont compris, ou commencé à comprendre, que tout ce que Jésus avait dit était vrai. Que la mort n’a pas le dernier mot. Que l’amour est plus fort. Que ce qu’ils avaient quitté leurs filets et leurs familles pour suivre n’était pas une illusion romantique.
Ce moment de reconnaissance — il est vivant, c’est lui, je le reconnais à ses blessures — est le fondement de tout le reste. La christologie, l’ecclésiologie, la missiologie : tout tient là, dans ce regard sur les mains trouées d’un homme ressuscité. Et c’est depuis ce point fixe que la mission peut commencer. Parce qu’on n’envoie pas des gens témoigner de quelque chose qu’ils ne savent pas. On envoie des témoins. Et un témoin, c’est quelqu’un qui a vu.

L’envoi comme nature divine
La grammaire trinitaire de la mission
Maintenant entrons dans le cœur du sujet, là où ça devient vraiment vertigineux.
« Comme le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie. » Cette phrase n’est pas seulement un mandat. C’est une révélation de l’être de Dieu. Jésus ne dit pas : je vous envoie comme on envoie des employés faire une livraison. Il dit : je vous envoie comme le Père m’a envoyé, moi. L’envoi dont je suis l’objet — cet envoi qui m’a arraché au Père, qui m’a plongé dans l’humanité, qui m’a conduit jusqu’à la croix — c’est exactement le même mouvement que je place maintenant en vous.
C’est une phrase qui ouvre une fenêtre sur la vie intérieure de Dieu. Dans la théologie trinitaire, on distingue les processions — les mouvements internes à la vie divine par lesquels le Fils procède du Père et l’Esprit procède du Père et du Fils — et les missions — les mouvements externes par lesquels les personnes divines entrent dans l’histoire humaine. Or Jean nous dit ici que la mission externe du Fils reproduit la procession interne. Ce qui se passe entre le Père et le Fils dans l’éternité se reflète maintenant dans ce qui se passe entre le Fils et les disciples dans le temps.
Ce n’est pas de la spéculation abstraite. C’est une affirmation révolutionnaire : la mission chrétienne est enracinée dans la vie même de Dieu. Elle n’est pas un programme, une stratégie, un projet d’organisation humaine. Elle est le déversement de la dynamique trinitaire dans l’histoire.
Le Père qui risque l’existence du Fils
Voici maintenant quelque chose de plus troublant encore. Le texte qui inspire cette méditation pose une question que la théologie classique a souvent évitée parce qu’elle est inconfortable : qu’est-ce que cela coûte au Père d’envoyer le Fils ?
Réfléchissons-y vraiment. Le Père envoie au loin le Fils — au loin, c’est-à-dire dans l’altérité radicale de la création, dans un monde qui ne lui ressemble pas, dans une chair mortelle, dans une histoire marquée par la violence et l’injustice. Il le confie à une vierge de Galilée, à un charpentier de Nazareth, à une culture occupée par Rome. Il le dépose dans la fragilité absolue d’un nouveau-né. Et il regarde, de loin — ou plutôt de l’intérieur même de cette expérience, parce que la trinité n’est jamais vraiment séparée — son Fils grandir, chercher, souffrir, s’interroger.
Est-ce que le Père « souffre » de tout cela ? La théologie classique, marquée par la philosophie grecque, répondait non : Dieu est impassible, il ne subit rien. La théologie du XXe siècle, marquée notamment par les traumatismes des guerres mondiales et la Shoah, a revisité cette question avec une profondeur nouvelle. Que l’on adhère ou non à la theologia crucis de Jürgen Moltmann ou à la kenose radicale de Hans Urs von Balthasar, une chose est certaine : l’envoi du Fils n’est pas un geste désinvolte. Il y a dans cet envoi quelque chose qui ressemble à un pari, à un risque assumé, à un courage.
Le Père envoie le Fils dans un monde qui lui ressemble si mal. Un monde où les enfants meurent de famine, où les innocents sont suppliciés, où l’amour est systématiquement incompris, trahis, piétiné. C’est dans ce monde-là que le Fils est envoyé. Pas dans un monde idéal. Pas dans un monde spirituellement préparé à le recevoir. Dans celui-ci — le nôtre, le réel, l’imparfait.
Et le monde, on le sait, ne l’a pas reçu. Il est venu chez les siens, et les siens ne l’ont pas accueilli (Jn 1,11). Caïphe a organisé son exécution. Pilate a lavé ses mains. Les foules qui criaient hosanna ont crié crucifie-le cinq jours plus tard. Le Père a regardé tout cela. Et n’a pas arrêté le processus. Parce que le risque de l’envoi, c’est précisément ce risque-là : que l’Envoyé soit rejeté.
Ce que l’envoi révèle de Dieu à lui-même
Il y a une phrase dans le texte source de cette méditation qui mérite qu’on s’y arrête longuement, tant elle est dense et inattendue : le Père envoie au loin le Fils pour avoir le recul de se voir en lui. C’est une formulation audacieuse, presque provocatrice pour une théologie trinitaire classique. Mais elle dit quelque chose de profond.
Dans la tradition johannique, le Fils est le logos, la Parole, l’expression parfaite du Père. Il est celui en qui le Père se dit lui-même entièrement. C’est pour cela que Jean peut écrire que « qui m’a vu a vu le Père » (Jn 14,9). Le Fils n’est pas un représentant du Père, une copie approximative, un délégué avec des pouvoirs limités. Il est la traduction parfaite et intégrale du Père dans l’ordre de la création.
Or si le Fils est envoyé dans la chair, dans l’histoire humaine, dans la condition mortelle, c’est aussi pour que quelque chose du Père devienne visible dans cet espace qui lui est le plus étranger. Le Père se voit en son Fils — mais il se voit maintenant là où il n’était pas : dans la pauvreté de Bethléem, dans la fatigue du puits de Jacob, dans l’agonie de Gethsémani, dans l’abandon de la croix. Ce que l’envoi accomplit, c’est une extension de la présence divine dans les zones les plus obscures de l’existence créée.
Et voici que cette logique se poursuit : pour que le Père se voie mieux en lui, le Fils à son tour envoie au loin ses intimes. Le mouvement ne s’arrête pas. Le Fils, après sa résurrection, n’est plus visible en chair dans le monde. Il faut donc que quelque chose de lui continue à être vu, à être présent, à être touchable dans l’histoire humaine. Et ce quelque chose, ce sont les disciples. Nous.
C’est ce que la théologie appelle parfois la christologie implicite de la mission : l’Église n’est pas une institution qui parle de Jésus. Elle est, dans le meilleur des cas, un espace où Jésus continue à être visible dans le monde — dans ses gestes, dans ses paroles, dans son attention aux plus petits, dans son refus de la violence et de la domination.

Tremblants comme lui, envoyés comme lui
La symétrie du risque
Le Père a risqué l’existence du Fils dans un monde hostile. Le Fils, à son tour, risque ses intimes dans ce monde qu’il connaît maintenant de l’intérieur — ce monde si étranger à ce qu’il a tenté d’éveiller en eux. Il sait ce que ce monde a fait de lui. Il sait que Caïphe est encore là. Que César est encore là. Que la logique de la violence et de l’exclusion est toujours active.
Et pourtant il envoie. Pas des surhommes, pas des héros blindés, pas des idéologues armés d’une doctrine à toute épreuve. Il envoie ceux-là — les mêmes qui ont fui au Jardin des Oliviers, qui se sont terré trois jours dans une chambre close par peur. Il les envoie avec leurs peurs, leurs doutes, leurs failles. Comme lui a été envoyé avec sa fragilité — il n’a pas eu d’apparence ni de beauté pour attirer nos regards (Is 53,2), dit le poème du Serviteur.
La symétrie est parfaite et terrible. Le Père mesure, dans l’acte même d’envoyer les disciples, ce que lui-même a traversé en envoyant son Fils. Il y a dans cette scène une forme de réciprocité révélatrice : c’est en voyant le Fils envoyer ses Onze dans l’univers de Caïphe et de César que le Père comprend — si l’on peut utiliser ce mot — la dimension de ce qu’il a lui-même accompli en envoyant son Fils.
Le risque de l’envoi n’est pas une erreur de calcul. C’est l’essence même de l’amour. L’amour qui ne risque rien n’est pas de l’amour — c’est de la possession, de la projection, du contrôle. L’amour véritable lâche prise. Il envoie. Il accepte que l’Envoyé parte et revienne transformé, blessé peut-être, mais libre.
L’insignifiance comme lieu théologique
Il y a une dernière dimension dans ce texte qui est peut-être la plus personnellement dérangeante pour nous, hommes et femmes du XXIe siècle : internés dans l’insignifiance mondiale, nous voici de connivence avec celui que cette insignifiance signifie.
L’insignifiance. Ce mot fait mal. Nous vivons dans une culture obsédée par la visibilité, l’impact, les métriques d’influence. Combien d’abonnés ? Combien de vues ? Quelle est votre portée ? Votre reach ? Et voilà que le texte évangélique nous dit : vous allez être envoyés dans l’insignifiance. Vous n’allez pas forcément changer les structures de pouvoir. Vous n’allez pas nécessairement apparaître dans les livres d’histoire. Vous allez vivre, dans l’immense majorité des cas, des vies ordinaires — des vies qui, à l’échelle de l’histoire universelle, sembleront ne peser pas grand-chose.
Et pourtant. Celui que cette insignifiance signifie. C’est là la clé. Jésus de Nazareth a lui-même vécu dans l’insignifiance mondiale. Un artisan de province, sans formation académique reconnue, sans pouvoir politique, sans armée, sans empire médiatique. Il n’a jamais quitté un territoire grand comme un département français. Il a été exécuté comme un criminel de droit commun. Et pendant les trente premières années de sa vie — sur les trente-trois que dure le récit — il ne se passe rien de visible, rien de notable, rien qui attirerait l’attention de l’historien pressé.
Cette insignifiance n’est pas un accident regrettable de l’incarnation. Elle est le lieu où l’incarnation se réalise pleinement. Dieu ne choisit pas la puissance pour entrer dans l’histoire humaine. Il choisit la petitesse, la marge, l’ordinaire. Et c’est précisément là — dans cet ordinaire-là — qu’il révèle ce qu’est la vraie grandeur.
Quand le texte dit que nous sommes de connivence avec celui que cette insignifiance signifie, il dit quelque chose d’une profondeur inouïe : notre vie ordinaire, notre quotidien banal, notre travail anonyme, nos relations sans éclat — tout cela est le terrain où nous rejoignons le Christ dans ce qui lui est le plus propre. Non pas dans la gloire de la Transfiguration, mais dans l’ombre de Nazareth.
Ce que cela change concrètement
Alors, qu’est-ce que tout cela signifie pour nous, maintenant, dans notre vie concrète ?
Premièrement, être envoyé ne signifie pas forcément partir loin. La mission, dans sa structure trinitaire, n’est pas géographique en premier lieu. Elle est relationnelle. Elle est ontologique. Être envoyé, c’est vivre avec la conscience que ma vie n’est pas centrée sur moi. Que je suis là, dans ce bureau, dans cette famille, dans ce quartier, pour quelque chose qui me dépasse. Ce décentrement intérieur, c’est la mission dans sa forme la plus quotidienne.
Deuxièmement, être envoyé signifie accepter le risque de ne pas être compris. Le Fils n’a pas été compris. Les disciples du premier siècle n’ont pas été compris — ils ont été persécutés, emprisonnés, tués. La mission chrétienne n’est pas une stratégie de communication qui vise à être aimé de tous. Elle est un témoignage qui accepte d’être, par moments, incompris, marginalisé, ou simplement ignoré.
Troisièmement, être envoyé signifie recevoir l’Esprit. Car Jean nous dit immédiatement après la parole d’envoi : « Il souffla sur eux et leur dit : Recevez l’Esprit Saint » (Jn 20,22). L’envoi ne vient jamais seul. Il est toujours accompagné du don de l’Esprit. C’est l’Esprit qui donne le courage d’y aller, les mots pour dire, la capacité de rester debout quand tout menace de s’effondrer. On n’est jamais envoyé nu. On est envoyé équipé — non pas d’une armure humaine, mais de la présence intérieure du Souffle divin.
Quatrièmement, être envoyé signifie entrer dans une lignée. Je ne suis pas envoyé de façon isolée. Je suis envoyé dans une chaîne — la même chaîne qui remonte du disciple de ce soir de Pâques jusqu’au Fils, et du Fils jusqu’au Père. Quand je vis ma foi, quand je témoigne de l’Évangile dans ma vie ordinaire, je participe à ce mouvement qui est aussi vieux que Dieu lui-même. Je suis un maillon de quelque chose d’infiniment plus grand que moi.
Le Nazaréen loin du ciel
Il y a dans le texte une image qui me touche personnellement, et je pense qu’elle peut toucher chacun d’entre nous : nous voici aussi tremblants que l’a été le Nazaréen quand il s’est peu à peu découvert loin du ciel.
Jésus a tremblé. Cette affirmation simple mais audacieuse est théologiquement fondamentale. L’incarnation n’est pas un déguisement que Dieu aurait revêtu en conservant toute sa conscience divine intacte. Les Pères de l’Église, notamment à partir du concile d’Éphèse en 431, ont été très clairs : Jésus de Nazareth est pleinement humain. Et l’humanité pleine et entière, c’est aussi l’incertitude, la découverte progressive de soi-même, le tâtonnement.
Le Fils incarné s’est peu à peu découvert loin du ciel. Cette phrase dit l’itinéraire d’une conscience humaine qui grandit, qui s’interroge, qui découvre progressivement le mystère de sa propre identité. On en voit les traces dans les Évangiles — l’enfant de douze ans qui discute avec les docteurs au Temple et dit à sa mère : « Ne saviez-vous pas que je dois être aux affaires de mon Père ? » (Lc 2,49) — comme si lui-même était encore en train de saisir ce que cela signifie. Le Gethsémani : « Père, éloigne de moi cette coupe » — le tremblement devant ce qui vient, la demande d’une autre voie, si possible. Le cri sur la croix : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » — l’abîme de la désolation.
Ce Nazaréen qui a tremblé, c’est notre frère. Et quand nous tremblons à notre tour devant ce qui nous est demandé — quand la foi nous paraît une folie, quand le silence de Dieu est assourdissant, quand la mission nous dépasse — nous ne sommes pas indignes de l’Évangile. Nous sommes en plein dedans.
La connivence comme théologie de l’incarnation
Voici le mot final, celui qui résume peut-être tout : connivence. Nous sommes de connivence avec le Christ dans l’insignifiance du monde.
Connivence vient du latin connivere — fermer les yeux ensemble, cligner de l’œil. C’est un mot de complicité, d’intimité, de reconnaissance mutuelle. Il y a un clin d’œil entre le Christ et nous dans les situations ordinaires, banales, anonymes de nos vies. Un clin d’œil qui dit : je suis passé par là. Je connais cet endroit. Je l’ai habité. Et maintenant tu l’habites à ton tour.
Cette connivence n’est pas une consolation bon marché. Elle n’efface pas la difficulté. Elle ne transforme pas magiquement l’ennui en extase ou l’échec en victoire. Mais elle tient compagnie. Elle dit que le lieu où nous nous trouvons — si ordinaire, si peu spectaculaire qu’il soit — est précisément le lieu où la rencontre avec le Ressuscité peut avoir lieu.
C’est d’ailleurs exactement ce qui se passe dans la scène de Jean 20 : la rencontre avec le Ressuscité ne se produit pas dans un espace sacral majestueux. Elle se produit là où les disciples sont — dans leur peur, dans leur enfermement, dans leur désarroi. Le Ressuscité vient à nous là où nous sommes. Il ne demande pas que nous soyons d’abord parfaitement préparés, spirituellement purifiés, théologiquement cohérents. Il entre dans les portes fermées.
L’envoi dont parle Jean ce soir de Pâques est le plus grand défi et la plus grande dignité qui puisse être offerts à un être humain. Défi, parce qu’il s’agit de porter dans notre chair fragile et contradictoire quelque chose qui nous dépasse infiniment. Dignité, parce que cet envoi nous inscrit dans le mouvement le plus profond de la réalité divine — ce mouvement par lequel l’amour sort de lui-même pour aller vers l’autre, risque tout, donne tout, et attend.
Être disciple, au fond, c’est accepter d’être envoyé comme lui. Tremblants, peut-être. Incertains, souvent. Mais envoyés. Et dans cette envoi, même quand il ressemble à n’importe quoi d’autre qu’une aventure spirituelle grandiose — même quand il ressemble à une vie ordinaire dans un monde ordinaire — nous sommes de connivence avec celui que toute cette ordinaire signifie.
Comme le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie. Il a dit ça une fois, dans une chambre close, à onze hommes effrayés. Il le dit encore. Il le dit maintenant. À chacun de nous.
✝ Références bibliques
4 passages · 3 livres
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- Pékin se tait, Moscou parle : deux silences qui ne se valent pas
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