- Reconnaître le Seigneur qui traverse les frontières de la mort
- Quand Jésus traverse vers « l’autre rive »
- La structure du drame : qui parle, qui se tait, qui agit ?
- La souveraineté du Christ sur le temps eschatologique
- La logique du mal — négocier, déguiser, détruire
- Le paradoxe de la peur — préférer ses porcs à sa liberté
- Ce que ce texte change dans la vie concrète
- Ancrage dans la tradition : des Pères de l’Église à la spiritualité contemporaine
- Lectio divina
- Entrer dans le pays des Gadaréniens
- Les défis que ce texte pose à notre époque
- Prière
- Ne pas supplier Jésus de partir
- Points clés à retenir
- Références
- ✝ Références bibliques
Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu
28Jésus ayant abordé de l’autre côté du lac, dans le pays des Géraséniens, deux démoniaques sortirent des tombeaux et s’avancèrent vers lui, ils étaient si furieux, que personne n’osait passer par ce chemin. 29Et ils se mirent à crier « Qu’avons-nous à faire avec vous, Jésus, Fils de Dieu ? Êtes-vous venu ici pour nous tourmenter avant le temps ? » 30Or il y avait, à quelque distance, un nombreux troupeau de porcs qui paissaient. 31Et les démons firent à Jésus cette prière : « Si vous nous chassez d’ici, envoyez-nous dans ce troupeau de porcs. » 32Il leur dit : « Allez. » Ils sortirent du corps des possédés et entrèrent dans les pourceaux. Au même instant, tout le troupeau se précipita par les pentes escarpées dans la mer et ils périrent dans les eaux. 33Les gardiens s’enfuirent et ils vinrent dans la ville, où ils racontèrent toutes ces choses et ce qui était arrivé aux démoniaques. 34Aussitôt toute la ville sortit au-devant de Jésus et dès qu’ils le virent, ils le supplièrent de quitter leur territoire.
En ce temps-là, comme Jésus arrivait sur l’autre rive dans le pays des Gadaréniens, deux possédés sortirent d’entre les tombes à sa rencontre. Ils étaient si violents que personne n’osait emprunter ce chemin. Ils se mirent à crier : « Que nous veux-tu, Fils de Dieu ? Es-tu venu pour nous tourmenter avant le moment fixé ? » Or, il y avait au loin un grand troupeau de porcs qui paissait. Les démons suppliaient Jésus : « Si tu nous expulses, envoie-nous dans ce troupeau de porcs. » Il leur répondit : « Allez. » Ils sortirent et s’engouffrèrent dans les porcs. Aussitôt, tout le troupeau se précipita du haut de la falaise dans la mer et les porcs se noyèrent dans les flots. Les gardiens prirent la fuite et coururent dans la ville annoncer tout ce qui s’était passé, et en particulier ce qui était arrivé aux possédés. Alors toute la ville sortit à la rencontre de Jésus. Quand ils le virent, les gens le supplièrent de quitter leur territoire.
Reconnaître le Seigneur qui traverse les frontières de la mort
Quand Jésus entre dans le pays des ténèbres et que les démons eux-mêmes proclament sa victoire
Il y a des textes qui dérangent avant même d’édifier. Celui-ci en fait partie. Des possédés hurlant dans un cimetière, des porcs se jetant dans la mer, et une ville entière qui supplie Jésus de partir — voilà une scène qui semble tout sauf pieuse. Pourtant, c’est précisément dans ce désordre apparent que se joue quelque chose d’essentiel : la rencontre du Christ avec le mal dans son territoire même. Cette parole s’adresse à quiconque doute que Jésus puisse entrer dans les zones les plus sombres de l’existence humaine et en ressortir vainqueur.
Nous allons d’abord situer cet épisode dans son contexte géographique, liturgique et rédactionnel — parce que le décor ici n’est pas anodin. Nous analyserons ensuite la structure dramatique du récit et ce qu’elle révèle sur l’identité de Jésus. Trois axes thématiques structureront le cœur de la réflexion : la souveraineté du Christ sur le temps eschatologique, la logique du mal qui négocie mais qui perd toujours, et le paradoxe d’une humanité qui préfère ses porcs à sa propre libération. Nous tirerons enfin des implications concrètes pour la vie spirituelle, avant de clore par une prière et un appel à l’action.
Quand Jésus traverse vers « l’autre rive »
Pour entrer dans ce récit, il faut d’abord comprendre ce que représente géographiquement « l’autre rive ». Matthieu nous dit que Jésus arrive dans le pays des Gadaréniens après avoir traversé la mer de Galilée (Mt 8,28). Cette traversée n’est pas anodine. En termes symboliques et théologiques, Jésus quitte le territoire juif pour entrer en terre étrangère, voire impure selon les catégories de l’époque. La Décapole, région à forte population hellénisée, était perçue par les Juifs dévots comme un espace de compromis avec la culture gréco-romaine — on y élevait des porcs, ce qui dit tout.
La traversée elle-même, que Matthieu décrit juste avant (Mt 8,23-27) avec la tempête apaisée, est donc plus qu’un déplacement physique. C’est un mouvement théologique : le Seigneur s’avance vers ce qui résiste à sa présence. Il va vers les marges, les exclus, les territoires du désordre. C’est une constante de son ministère, et ce passage en est l’une des expressions les plus dramatiques.
Le décor renforcera cette impression : les deux possédés sortent « d’entre les tombes ». Dans la sensibilité juive du premier siècle, les tombes sont des lieux d’impureté maximale. Un contact avec un mort rend impur pour sept jours (Nb 19,11). Ces hommes vivent littéralement dans l’espace de la mort. Ils ne sont pas simplement malades — ils incarnent l’envers de la vie, la figure de ce que le péché et le mal font à l’être humain quand ils s’en emparent tout entier.
Du point de vue rédactionnel, Matthieu condense le récit de Marc (Mc 5,1-20), qui lui consacre vingt versets et décrit longuement le possédé unique de Gérasa. Matthieu, fidèle à son style, va à l’essentiel. Il y a deux possédés — peut-être pour satisfaire la règle des deux témoins (Dt 19,15), ou simplement pour accentuer la dimension publique de l’affrontement. Ce qui compte ici, c’est la confrontation directe entre Jésus et les puissances du mal, dans leur propre domaine, sur leur propre terrain.
L’antienne alléluiatique tirée de Jc 1,18 — « Le Père a voulu nous engendrer par sa parole de vérité, pour faire de nous comme les prémices de ses créatures » — n’est pas sans lien avec l’épisode. Les « prémices » évoquent une réalité déjà acquise, les premiers fruits d’une moisson à venir. Si le Père nous a engendrés pour être ses prémices, alors la libération de ces deux hommes n’est pas un simple miracle isolé : c’est un avant-goût de la recréation que le Christ est venu opérer. Chaque exorcisme est une prémice de la résurrection.
La péricope appartient liturgiquement à un temps ordinaire où l’Église médite la souveraineté royale du Christ sur toutes les réalités de l’existence humaine — y compris les plus obscures. Ce n’est donc pas un texte anecdotique. C’est une confession de foi mise en récit.
La structure du drame : qui parle, qui se tait, qui agit ?
Si l’on regarde attentivement la mécanique narrative de Mt 8,28-34, on est frappé par une asymétrie radicale : les démons parlent beaucoup, Jésus dit un seul mot.
Les possédés crient — et dans ce cri, les démons eux-mêmes reconnaissent Jésus : « Fils de Dieu » (Mt 8,29). C’est saisissant. Les ennemis de Dieu sont obligés de confesser ce que les disciples peinent encore à formuler. Quelques versets plus tôt, après la tempête apaisée, les disciples demandaient : « Qui est donc celui-ci ? » (Mt 8,27). Ici, ce sont les démons qui répondent. La christologie de Matthieu avance par contraste : ceux qui résistent au Christ sont souvent les premiers à le nommer.
La question des démons — « Es-tu venu pour nous tourmenter avant le moment fixé ? » (Mt 8,29) — est en réalité une confession enveloppée dans une protestation. Elle reconnaît implicitement : qu’il existe un « moment fixé » pour leur jugement, que Jésus a le pouvoir de les tourmenter, que sa venue est liée à ce jugement eschatologique. Autrement dit, le mal sait ce qu’il en est de sa propre fin. Il ne conteste pas la souveraineté du Christ — il essaie d’en négocier le calendrier.
Cette négociation est elle-même révélatrice. Les démons « suppliaient Jésus » (Mt 8,31) — le même verbe grec parakaleō qu’on emploie parfois pour la prière. Le mal, face au Christ, est réduit à supplier. Il n’a plus aucune autorité propre. Il peut tout juste demander une forme de sursis déguisé : « Envoie-nous dans le troupeau de porcs. »
Jésus répond : « Allez. » Un seul mot en grec : Hypagete. Pas de formule rituelle, pas d’incantation, pas d’effort visible. La parole du Fils de Dieu est suffisante. Et la suite est immédiate : les porcs se précipitent dans la mer. Ce qui devait servir de refuge devient un piège. Le mal cherche à survivre dans l’animal — et trouve la mort dans les flots. Les eaux, ici, agissent comme elles agissaient dans l’Exode : elles engloutissent les forces d’oppression.
La réaction de la ville clôt le récit sur une note troublante : les gens « le supplièrent de partir de leur territoire » (Mt 8,34). On aurait pu s’attendre à la joie, à l’émerveillement, à la reconnaissance. Non. La peur l’emporte sur la gratitude. Et Jésus part. Il ne s’impose pas. Il respecte ce refus — tout en le laissant peser dans la conscience du lecteur.
La souveraineté du Christ sur le temps eschatologique
La question des démons — « avant le moment fixé ? » — ouvre une fenêtre sur toute la théologie du temps dans le Nouveau Testament. Ce « moment fixé » (kairos en grec) désigne le temps de la fin, le jugement dernier, la destruction définitive des puissances du mal. Les démons savent que ce temps viendra. Ils le savent avec une certitude que bien des humains n’ont pas.
Ce qui les surprend — et c’est là toute la révélation de cet épisode — c’est que Jésus agit maintenant. Ils attendaient peut-être de pouvoir sévir jusqu’au jugement dernier. Mais voilà que le Fils de Dieu, dans sa chair mortelle, traverse la mer et vient chez eux. Le Royaume ne s’annonce pas seulement : il arrive. Il s’avance. Il prend position.
C’est ce que les théologiens appellent l’eschatologie inaugurée — cette conviction, centrale dans le Nouveau Testament, que les derniers temps ont déjà commencé avec la venue de Jésus. La résurrection est encore à venir, mais ses prémices sont déjà là. Le mal est encore actif dans le monde, mais son heure est déjà comptée. Chaque exorcisme accompli par Jésus est une avancée du Royaume dans le territoire du mal — une démonstration que la victoire finale n’est pas simplement future, elle est déjà en cours.
Pour nous, cela signifie quelque chose de concret : nous ne vivons pas dans l’attente passive d’une délivrance qui n’arriverait qu’à la fin. Nous vivons dans l’espace de la victoire déjà acquise, même si elle n’est pas encore pleinement manifestée. La prière d’exorcisme, la guérison, la réconciliation, la conversion — toutes ces réalités sont des signes que le « moment fixé » a déjà commencé à s’imposer dans l’histoire.
Saint Paul exprime cela magnifiquement dans Rm 8,38-39 : ni les principautés, ni les puissances, ni aucune autre créature ne peut nous séparer de l’amour de Dieu. Ce n’est pas une promesse pour l’avenir uniquement. C’est une réalité présente, que le Christ a instaurée en traversant la mort et en en revenant victorieux.
La logique du mal — négocier, déguiser, détruire
L’attitude des démons dans ce récit est d’une cohérence inquiétante. Ils ne cherchent pas à se battre contre Jésus — ils savent qu’ils perdraient. Ils cherchent à négocier. « Envoie-nous dans le troupeau de porcs. » C’est une demande qui semble raisonnable : ils acceptent d’être expulsés des hommes, ils ne demandent qu’un refuge. Quelle générosité apparente !
Mais regardez ce qui se passe réellement. En s’installant dans les porcs, les démons espèrent deux choses. D’abord, survivre — continuer à exercer une influence dans le monde matériel, même déplacée. Ensuite, provoquer des dommages économiques considérables : un troupeau entier de porcs, c’est la ruine d’un éleveur, la perte d’une communauté entière. Le mal, même contraint, cherche à nuire. Même dans sa défaite partielle, il organise sa vengeance.
C’est un schéma que la tradition spirituelle a bien repéré. Saint Ignace de Loyola, dans ses Règles pour le discernement des esprits, note que l’ennemi agit « comme un chef de guerre qui attaque là où il pressent la faiblesse ». Il ne confronte jamais de front ce qu’il ne peut vaincre. Il détourne, il propose des alternatives, il négocie des compromis. La tentation n’est presque jamais une invitation frontale au mal — c’est presque toujours un glissement progressif, une porte de sortie apparemment raisonnable.
Dans la vie spirituelle concrète, ce schéma se retrouve à chaque fois qu’on accepte un « refuge » pour une réalité que l’on devrait expulser franchement. On ne se débarrasse pas d’une addiction, d’une rancœur, d’une habitude destructrice — on la déplace. On la transfère. On lui trouve une nouvelle demeure qui semble moins grave. Et le troupeau finit dans la mer.
La chute des porcs dans les flots n’est pas un accident. Elle est la révélation de ce que le mal produit inévitablement quand on lui laisse une prise, même réduite. La miséricorde de Jésus n’est pas une tolérance molle envers les forces destructrices — elle est une libération radicale qui refuse tous les compromis.
Le paradoxe de la peur — préférer ses porcs à sa liberté
La réaction finale de la ville est peut-être la partie la plus dérangeante de tout le récit. Des hommes libérés, une puissance extraordinaire manifeste, une intervention divine sans ambiguïté — et la réponse de la population est : « Partez. » Ils supplient Jésus de quitter leur territoire.
Pourquoi ? Matthieu ne l’explique pas. Mais on peut raisonnablement imaginer plusieurs raisons, toutes pertinentes pour notre propre psychologie spirituelle.
Il y a d’abord la peur économique. Les porcs représentaient un capital considérable. Leur perte est une catastrophe financière réelle. Et si Jésus reste, que va-t-il encore faire ? Qui sera le prochain à perdre ses biens au profit d’une libération que personne n’avait demandée ? Le Christ coûte quelque chose — et pas seulement symboliquement.
Il y a ensuite la peur du changement. Ces deux possédés vivaient dans les tombes depuis longtemps. Ils faisaient partie du paysage — un paysage horrible, certes, mais connu. La misère installée est parfois moins effrayante que la liberté inconnue. Ce que Jésus a fait brise un équilibre, même un équilibre mauvais. Et l’instabilité, pour beaucoup, est plus terrifiante que la souffrance.
Il y a enfin, peut-être, la peur de Dieu lui-même. Rencontrer réellement le Fils de Dieu, c’est se retrouver devant quelqu’un qui vous voit en entier — vos failles, vos complicités, vos lâchetés. Comme Pierre qui dit à Jésus : « Éloigne-toi de moi, Seigneur, car je suis un homme pécheur » (Lc 5,8), la ville des Gadaréniens réagit par le rejet à ce qui la dérange dans sa médiocrité confortable.
Ce paradoxe est universel. Combien de fois préférons-nous nos « porcs » — nos habitudes, nos sécurités, nos certitudes bourgeoises — à la liberté radicale que le Christ offre ? Combien de fois invitons-nous Jésus à partir de nos territoires parce que sa présence nous coûte trop ?

Ce que ce texte change dans la vie concrète
Dans la vie personnelle
Le premier enseignement pratique est une invitation à nommer ce qui habite les « tombes » de notre intériorité. Tout le monde a ses zones mortes — des peurs enfouies, des péchés récurrents, des deuils non faits, des rancœurs secrètes. Jésus va précisément là. Il ne détourne pas les yeux de ces zones. Il les traverse.
La libération qu’il offre est totale — mais elle suppose qu’on ne négocie pas de refuge pour ce qu’on veut garder. L’examen de conscience régulier, la confession sacramentelle, la direction spirituelle : ce sont des pratiques qui permettent de ne pas se contenter d’une « expulsion vers les porcs » mais d’une vraie guérison.
Dans la vie communautaire et ecclésiale
L’Église aussi peut préférer ses « porcs » à la présence dérangeante du Christ. Quand une communauté s’organise davantage pour se protéger que pour libérer, quand elle préfère le confort institutionnel à la mission évangélique dans les zones difficiles — elle ressemble un peu à la ville de Gadara. Le Christ frappe à la porte de nos confort ecclésiaux aussi.
La pastorale de l’exorcisme, le ministère d’accompagnement des personnes sous emprise — addictions, sectes, violences — est une forme contemporaine de ce que Jésus accomplit sur l’autre rive. Elle demande du courage, une formation solide, et surtout la conviction que le Christ est réellement souverain sur toutes ces réalités.
Dans la vie sociale et culturelle
Le texte parle aussi à la société contemporaine. Une culture qui préfère l’ordre de ses marchés à la libération des êtres humains blessés ressemble à la foule gadarénienne. Les priorités économiques qui l’emportent sur la dignité humaine, les politiques qui gèrent les populations marginalisées plutôt que de les intégrer — ce sont des formes modernes du même réflexe : « Partez. Vous dérangez notre équilibre. »
Ancrage dans la tradition : des Pères de l’Église à la spiritualité contemporaine
Les Pères de l’Église ont longuement médité cet épisode, et leurs lectures sont d’une richesse surprenante.
Saint Hilaire de Poitiers, dans son commentaire de Matthieu, voit dans les deux possédés une figure des deux peuples — Juifs et Gentils — libérés tous deux par le même Christ. La dimension universelle de la Rédemption est ainsi inscrite dans la géographie même du récit : Jésus traverse vers l’autre rive pour signifier que sa victoire sur le mal ne connaît pas de frontière ethnique ou religieuse.
Origène, dans ses Homélies sur l’Évangile de Luc (il commente aussi les parallèles synoptiques), interprète les tombeaux comme la figure du péché mortel — cette mort de l’âme qui précède la mort du corps. Vivre parmi les tombes, c’est vivre dans l’état de péché grave, coupé de Dieu et des autres. La libération opérée par Jésus est ainsi une résurrection anticipée, un retour à la vie réelle.
Saint Jean Chrysostome, dans ses Homélies sur Matthieu, insiste sur la maîtrise souveraine du Christ : les démons supplient, Christ commande. Il n’y a aucune lutte, aucun effort visible. Cela dit quelque chose d’essentiel sur la nature de l’autorité divine — elle n’a pas besoin de se démontrer par la violence, elle s’affirme par la parole simple.
Dans la tradition spirituelle plus récente, le Père René Laurentin et les travaux sur la délivrance dans le renouveau charismatique ont rappelé que l’Église n’est pas désarmée face aux réalités démoniaques. Le ministère de délivrance — distinct de l’exorcisme solennel — est une forme d’accompagnement spirituel qui s’appuie directement sur ce genre de textes pour rappeler que le Christ est toujours souverain.
La théologie de Karl Barth mérite aussi une mention. Dans son interprétation de la doctrine du péché comme « néant » (das Nichtige), il note que le mal n’a aucune positivité propre — il est une réalité que Dieu rejette, un résidu de la création que le Christ vient définitivement annuler. Les démons qui supplient et les porcs qui se noient sont, dans cette perspective, la dramatisation narrative de cette conviction dogmatique.
Lectio divina
"Que nous veux-tu, Fils de Dieu ? Es-tu venu nous tourmenter avant le moment fixé ?" (Mt 8, 29).
Quelles forces t’enchaînent encore ? Reconnais-tu l’autorité de Jésus sur elles ? As-tu peur qu’il change ta vie ? Et si la liberté était proche ?
Seigneur Jésus, tu viens libérer. Regarde mes liens. Parle avec autorité. Chasse ce qui m’enferme. Rends-moi libre. Donne-moi de te suivre sans crainte.
Des chaînes tombent dans la poussière avec un bruit sec.
Entrer dans le pays des Gadaréniens
La prière sur ce texte peut suivre la méthode ignatienne de la composition de lieu — se mettre en imagination dans la scène et laisser la Parole agir.
Première étape — La traversée. Imaginez-vous sur la barque avec Jésus, traversant vers l’autre rive. Qu’est-ce que représente, pour vous, « l’autre rive » ? Quelle zone de votre vie vous semble étrangère, impure, trop désordonnée pour que Dieu y entre ? Laissez Jésus monter dans cette barque et traverser avec vous.
Deuxième étape — Les tombes. Marchons maintenant dans ce cimetière intérieur. Qu’y a-t-il dans vos zones mortes ? Des deuils non faits ? Des péchés que vous n’avez pas encore apportés à la confession ? Des peurs qui vous paralysent ? Nommez-les simplement, sans honte, devant Jésus qui s’avance vers vous.
Troisième étape — Le cri. Les démons crient « Fils de Dieu ». Même vos résistances intérieures savent qui est Jésus. Laissez monter en vous ce qui résiste — la peur, la honte, la tentation de négocier. Et entendez Jésus dire, simplement : « Allez. »
Quatrième étape — La question de la ville. Maintenant la vraie question : allez-vous supplier Jésus de partir, ou allez-vous le laisser rester ? Qu’est-ce que vous risquez de perdre si vous acceptez pleinement sa présence ? Offrez-lui ce « troupeau de porcs » que vous n’avez pas encore voulu lâcher.
Les défis que ce texte pose à notre époque
Ce récit est profondément contre-culturel à au moins trois niveaux, et il serait malhonnête de ne pas les regarder en face.
La question du mal personnel. Notre culture contemporaine est profondément mal à l’aise avec l’idée d’une réalité démonique personnelle. Les sciences humaines et psychiatriques ont apporté des éclairages précieux — et souvent décisifs — sur ce qu’on appelait autrefois « possession » : psychose dissociative, traumatismes non intégrés, troubles de la personnalité. L’Église elle-même, dans ses directives sur l’exorcisme (De Exorcismis et Supplicationibus Quibusdam, 1999), insiste sur la nécessité d’un examen médical préalable et d’une collaboration avec les professionnels de santé mentale.
Pour autant, réduire entièrement la réalité du mal à des pathologies psychologiques serait une forme d’évhémérisme spirituel — dissoudre le transcendant dans l’immanent. Le Catéchisme de l’Église catholique maintient clairement la réalité des anges déchus (CEC 391-395) et de leur influence possible sur la réalité humaine. La sagesse consiste à ne pas confondre les deux registres, tout en admettant que les deux peuvent coexister.
La question du coût de la libération. La perte des porcs dérange parce qu’elle pose une question économique réelle : Jésus a-t-il le droit de causer une ruine matérielle pour opérer une guérison spirituelle ? La tradition a souvent répondu que la dignité humaine prime sur tout bien économique. Mais la question du coût de l’évangélisation — personnel, institutionnel, économique — reste d’une brûlante actualité pour une Église qui doit arbitrer entre ses ressources finies et ses missions infinies.
La question du refus. Jésus part quand on lui demande de partir. Il ne force pas sa présence. Cela interroge profondément notre conception de la mission : est-ce que l’on annonce l’Évangile comme une offre qui respecte la liberté, ou comme une conquête qui s’impose ? L’Église post-moderne, échaudée par les dérives du passé, est particulièrement sensible à cette tension. Ce texte l’invite à une posture d’humilité : proposer, témoigner, traverser vers l’autre rive — mais laisser l’autre libre de sa réponse.
Prière
Seigneur Jésus, Fils de Dieu,
Tu as traversé la mer pour venir dans le pays des ténèbres. Tu n’as pas attendu que ce pays soit propre, ordonné, agréable à visiter. Tu es venu vers les tombes, vers les hommes que tout le monde évitait, vers les territoires que ta propre loi déclarait impurs. Et tu es venu sans armes, sans cérémonie, sans cortège — simplement toi, avec ta parole souveraine.
Nous te rendons grâce pour cette traversée.
Seigneur, tu sais quels sont nos tombeaux. Nous essayons parfois de t’en cacher l’entrée — de te présenter la partie visible de nos vies, soigneusement arrangée, et de barricader ce que nous n’osons pas montrer. Mais tu viens précisément là. Ta miséricorde n’a pas peur de l’impureté. Elle ne détourne pas les yeux devant la honte. Elle avance.
Apprends-nous à ne pas négocier de refuge pour ce qui nous tient encore enchaînés. Apprends-nous à ne pas dire « envoie cela dans les porcs » — à ne pas juste déplacer nos résistances, mais à les remettre réellement entre tes mains. Tu es le Seigneur du temps. Le « moment fixé » pour la victoire du bien sur le mal, tu en as déjà posé les fondations dans ta mort et ta résurrection. Rien de ce qui nous opprime n’a le dernier mot face à toi.
Préserve-nous de la réaction des Gadaréniens. Préserve-nous de cette peur mesquine qui supplie le Sauveur de partir parce qu’il dérange notre commerce, nos habitudes, nos arrangements tranquilles avec le péché. Quand ta présence nous coûte quelque chose — et elle nous coûtera toujours quelque chose — donne-nous la grâce de ne pas reculer.
Et pour ceux qui, en ce moment, vivent dans leurs propres tombes — blessés par la vie, écrasés par des réalités qui les dépassent, prisonniers de dépendances ou de haines qu’ils n’arrivent plus à quitter —, sois toi-même leur libérateur. Traverse vers leur rive. Dis ton mot souverain. Et que les flots engloutissent, une fois pour toutes, ce qui les tient captifs.
Nous te prions avec les mots de l’Église, avec ceux qui prient avant nous depuis vingt siècles, avec tous ceux qui ont fait l’expérience de ta délivrance : viens, Seigneur Jésus. Traverse encore. Et reste.
Amen.
Ne pas supplier Jésus de partir
Ce récit de Mt 8,28-34 est une invitation à un choix. Pas un choix abstrait, pas une option théologique confortable — un choix réel, ancré dans la chair de notre vie quotidienne.
Le choix entre être comme les possédés libérés — qui ont tout perdu sauf l’essentiel et ont tout gagné — ou être comme la ville de Gadara, qui a préféré ses porcs à sa délivrance.
Le Christ traverse vers nos rives. Il entre dans nos zones mortes. Il ne négocie pas avec ce qui nous détruit. Et il repart si on le lui demande — mais il repart libre, souverain, sans amertume, laissant simplement derrière lui la trace de sa présence et la question ouverte de notre réponse.
La bonne nouvelle de cet épisode n’est pas d’abord l’exorcisme — spectaculaire mais secondaire. La bonne nouvelle, c’est que le Fils de Dieu traverse la mer pour venir nous chercher, là où nous sommes, tels que nous sommes. Et que sa parole — un seul mot, « Allez » — suffit à tout changer.
Ne lui dites pas de partir.
Points clés à retenir
- Les démons reconnaissent en Jésus le Fils de Dieu avant même ses disciples : la christologie avance par contraste dans l’Évangile de Matthieu.
- Le « moment fixé » révèle que le mal connaît sa propre fin ; chaque exorcisme est une avancée de l’eschatologie inaugurée dans l’histoire présente.
- La négociation des démons (« envoie-nous dans les porcs ») illustre la logique du mal : déplacé, jamais vraiment expulsé, il cherche toujours à s’installer ailleurs et à causer de nouveaux dommages.
- La perte des porcs interroge le coût réel de la libération : accepter la guérison du Christ suppose parfois de sacrifier des sécurités économiques, sociales ou psychologiques bien réelles.
- La réaction de la ville — supplier Jésus de partir — est un miroir tendu à chaque lecteur : préférons-nous nos conforts installés à la présence dérangeante mais libératrice du Sauveur ?
- La traversée vers « l’autre rive » est une figure théologique permanente : le Christ va vers les marges, les impuretés, les zones de mort — c’est là qu’il exerce le plus pleinement sa souveraineté.
- Le passage de Jc 1,18 en antienne suggère que chaque libération accomplie par le Christ est une « prémice » de la nouvelle création déjà à l’œuvre.
Références
Sources primaires
- Matthieu 8,28-34 (TOB, Bible de Jérusalem, traduction liturgique AELF)
- Jacques 1,18 (contexte liturgique)
- Marc 5,1-20 (parallèle synoptique)
- Luc 8,26-39 (parallèle synoptique)
- Origène, Homélies sur l’Évangile de Luc, SC 87
- Jean Chrysostome, Homélies sur Matthieu, hom. 28, PG 57
Sources secondaires
- Hilaire de Poitiers, Commentaire sur Matthieu, SC 254
- Karl Barth, Dogmatique, t. III/3 (le « néant » comme réalité rejetée par Dieu)
- René Laurentin & Henri Joyeux, Études médicales et scientifiques sur les apparitions de Medjugorje ; et plus directement Le démon, mythe ou réalité ?, Paris, Fayard, 1995
- Catéchisme de l’Église catholique, §391-395 (anges déchus), §1673 (exorcisme)
- De Exorcismis et Supplicationibus Quibusdam, Rituale Romanum, Congrégation pour le Culte Divin, 1999
- John P. Meier, Un certain Juif, Jésus, t. II (les miracles), Cerf, 2004
✝ Références bibliques
1 passage · 1 livre
Voici que je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin du monde. (Mt 28,20)
L'Évangile du Roi : Jésus, nouveau Moïse, accomplit les Écritures pour Israël et les nations.
→ Explorer le Codex Matthieu- Jésus, debout, menaça les vents et la mer, et il se fit un grand calme (Mt 8, 23-27)
- Beaucoup viendront de l’orient et de l’occident et prendront place avec Abraham, Isaac et Jacob (Mt 8, 5-17)
- Si tu le veux, tu peux me purifier (Mt 8, 1-4)
- Beaucoup viendront de l’orient et de l’occident et prendront place au festin du royaume des Cieux (Mt 8, 5-11)
- « Es-tu venu nous tourmenter ? » — Quand Jésus débarque là où personne ne l’attend
- « Que tout se passe selon ta foi » — Jean Cassien et le mystère de la foi qui ouvre le ciel
- Toucher sans retenir : quand Jésus guérit pour libérer
- La folie de l’Évangile : quand suivre le Christ bouleverse tous nos repères
- Quand nos pas deviennent prière : la vie comme chemin vers Dieu



