32Que les grands viennent de l’Égypte, que l’Éthiopie s’empresse de tendre les mains vers Dieu.
30Philippe accourut et entendant l’éthiopien lire le prophète Isaïe, il lui dit : « Comprends-tu bien ce que tu lis ? » 31Celui-ci répondit : « Comment le pourrais-je, si quelqu’un ne me guide ? » Et il pria Philippe de monter et de s’asseoir avec lui.
14Car c’est lui qui est notre paix, lui qui des deux peuples n’en a fait qu’un : il a renversé le mur de séparation, l’inimitié, 15ayant abrogé par l’immolation de sa chair la loi des ordonnances avec ses rigoureuses prescriptions, afin de fondre en lui-même les deux dans un seul homme nouveau, en faisant la paix, 16et de les réconcilier, l’un et l’autre unis en un seul corps avec Dieu par la croix, en détruisant par elle l’inimitié.
Mercredi 30 septembre, place Saint-Pierre, au sortir d’une catéchèse consacrée à son voyage en France, Léon XIV a changé de registre. Il a dit suivre « avec une profonde inquiétude » la situation au Tigré, en Afar et en Amhara. Quelques jours plus tôt, à Metz, il avait vu des représentants de plusieurs traditions religieuses signer en sa présence un appel pour le dialogue et la paix. Le contraste est brutal. Une main se tendait vers la fraternité des religions, et une autre part de la terre retombait dans le fracas des armes.
Car l’accord signé à Pretoria le 2 novembre 2022 n’existe plus que sur le papier. Depuis le 23 septembre, l’armée fédérale éthiopienne et le Front de libération du peuple du Tigré s’affrontent de nouveau. Les aéroports du Tigré ont changé de mains, des drones survolent le ciel, et des villes de l’Afar et de l’Amhara sont tombées ou disputées. Cette guerre avait déjà coûté au moins 600 000 vies, selon l’Union africaine. Voilà le chiffre qu’il faut garder en mémoire quand on lit les dépêches.
Cette parole voudrait vous conduire là où l’actualité s’arrête : dans la foi de ceux qui subissent cette guerre. Le Tigré n’est pas une terre sans Dieu où l’on devrait importer l’Évangile. C’est l’une des plus anciennes terres chrétiennes du monde, et c’est elle qui est aujourd’hui broyée.
Une paix signée, une paix brisée
Le cri de la place Saint-Pierre
Les mots du pape sont d’une grande sobriété. « Les conflits armés ne résolvent jamais les problèmes, mais ne font que les aggraver », a-t-il déclaré, avant d’évoquer cette « traînée de mort, de destruction et de ressentiment » que toute guerre laisse derrière elle. Il n’a désigné aucun coupable. Il s’est adressé à toutes les parties, sans exception, en les invitant à choisir le dialogue.
Ce refus de désigner un camp n’est pas de la timidité. C’est une méthode héritée de toute la doctrine sociale de l’Église. Quand deux armées s’affrontent, le pape ne parle pas en juge, il parle en père. Il sait que chaque camp a ses raisons, ses blessures et sa version des faits. Les autorités du Tigré parlent d’une guerre défensive, tandis que le gouvernement fédéral affirme avoir été attaqué le premier. L’Église n’a pas à trancher cette querelle de chronologie, mais à rappeler que des civils meurent pendant qu’on la débat.
Le mot « choisir » mérite qu’on s’y arrête. Le pape ne dit pas « subir » le dialogue, ni « se résoudre » à lui. Il dit « choisir la voie du dialogue ». La paix, dans la tradition catholique, n’est jamais un simple silence des armes, ni un accident. Saint Augustin d’Hippone la définissait comme la tranquillité de l’ordre, et cet ordre se construit, se décide, se veut chaque matin.Quatre ans de trêve fragile
Ce qui rend ce moment si douloureux, c’est qu’il fait suite à une promesse. L’accord de Pretoria avait mis fin à deux années de guerre, ouvert la voie aux convois d’aide et rétabli, en partie, les communications. Pendant quatre ans, des familles ont recommencé à semer, des écoles à rouvrir, des prêtres à célébrer sans craindre les obus. Cette respiration était fragile, mais elle était réelle.
Or les tensions montaient depuis des mois. Des troupes fédérales étaient massées à la frontière du Tigré, face à des soldats tigréens qui n’avaient jamais vraiment été démobilisés. Le Front annonçait la semaine dernière une alliance de circonstance avec six autres groupes armés opposés au gouvernement. Dans l’Amhara, des milices locales participent aux combats autour de Lalibela. On voit se dessiner non pas un duel, mais un enchevêtrement de fronts, ce qui est le pire scénario pour les civils.
Les premiers chiffres rappellent déjà 2020. Des civils ont été tués et des dizaines blessés. Au moins 150 000 personnes auraient été déplacées dans la seule région de l’Afar. Internet et les télécommunications sont perturbés, comme ils l’avaient été pendant la première guerre, quand l’accès à la nourriture, aux médicaments et à l’argent liquide s’était effondré. Quand le réseau se coupe, c’est la vérité qui est la première victime, et le pape le sait.
Pourquoi une paix signée ne suffit pas
On pourrait conclure à l’échec des accords. Ce serait une erreur de lecture. Un texte signé n’est qu’un squelette : il faut que la confiance le revête de chair. Saint Jean XXIII l’avait écrit dans Pacem in terris : la paix repose sur quatre piliers, la vérité, la justice, la charité et la liberté. À Pretoria, on a surtout traité la cessation des hostilités. Les blessures profondes, celles de la mémoire, de la justice rendue aux victimes et du partage du pouvoir, sont restées ouvertes.Une plaie mal soignée finit toujours par se rouvrir. C’est vrai dans un corps, et c’est vrai dans un peuple. Les familles qui ont enterré un fils entre 2020 et 2022 n’ont pas pu faire le deuil de leur colère, et elles n’ont pas été entendues. Le ressentiment dont parle le pape n’est pas un sentiment abstrait, c’est le terreau des guerres futures. Il faut le nommer pour pouvoir le désamorcer.
Voilà pourquoi l’appel du pape ne se limite pas à un cessez-le-feu. Il parle de bâtir les fondations d’une paix durable, et seul un engagement sincère, dit-il, peut y parvenir. Le mot « sincère » est le plus exigeant de tous. On peut signer sans croire, on ne peut pas dialoguer sans croire.
La terre où l’Éthiopie tend les mains
Une chrétienté plus ancienne que l’Europe
Pour comprendre ce qui se joue, il faut regarder le Tigré avec les yeux de la foi. Le christianisme y est enraciné depuis le IVe siècle, bien avant la conversion de la plupart des peuples d’Europe. Une très large majorité des habitants appartient aujourd’hui à l’Église orthodoxe éthiopienne Tewahedo, qui vit sa foi avec une ferveur que l’Occident a souvent oubliée : les jeûnes interminables, les églises creusées dans la roche, les processions où la croix de bois précède des foules entières.
Cette présence ancienne éclaire un verset que la liturgie chante depuis des siècles. Le psaume 68 annonce que l’Éthiopie tendra les mains vers Dieu (Ps 68, 32). Les Pères de l’Église y ont vu une prophétie de l’universalité du salut, et les Éthiopiens y ont vu, plus simplement, leur propre histoire. L’image est belle et d’une grande justesse. Tendre les mains, c’est le geste de la prière, de la demande, de l’accueil. C’est aussi le contraire de la main qui frappe.
Or les mains qui se tendent aujourd’hui vers Dieu en Éthiopie sont celles de mères qui cherchent leurs enfants, de déplacés qui cherchent de l’eau, de prêtres qui cherchent à protéger leurs fidèles. Le psaume n’est pas un ornement poétique, c’est un programme. Le jour où l’on ne pourra plus tendre les mains vers Dieu en Éthiopie parce que des armes les occupent, quelque chose de l’Église entière aura été amputé.
Lalibela, pierre vivante sous les drones
Les combats se déroulent notamment autour de Lalibela, cette ville sainte dont les églises monolithes sont creusées dans le roc. Chaque année, des pèlerins y affluent pour les grandes fêtes, pieds nus sur la pierre rouge. Nul ne sait encore ce que deviendra ce lieu si la guerre s’y installe. Mais la mémoire de la première guerre incite à la crainte : des lieux de culte avaient été touchés, des communautés dispersées, des trésors pillés.
Les affrontements actuels ne sont pas une guerre de religion, et il faut le répéter avec force. Le Tigré, l’Amhara et l’Afar sont des régions où se côtoient chrétiens et musulmans, et où les clivages sont politiques, ethniques, territoriaux. Mais une guerre n’a pas besoin d’être religieuse pour frapper la religion. Elle détruit les églises par ricochet, éparpille les fidèles et vide les offices. Elle met aussi à rude épreuve la communion des chrétiens entre eux, quand l’appartenance ethnique commence à peser plus lourd que le baptême commun.
Il y a là un enjeu spirituel que les chancelleries ne voient pas. Lorsque des frères dans la foi se retrouvent de part et d’autre d’une ligne de front, c’est le corps du Christ qui se déchire. Le pape, en s’adressant à ce pays, parle donc aussi à une Église sœur, avec laquelle nous partageons un patrimoine immense, même si nous ne partageons pas encore la table eucharistique.
L’eunuque et le malentendu
Le Nouveau Testament offre un récit étonnamment actuel : celui du haut fonctionnaire éthiopien que le diacre Philippe rencontre sur la route de Gaza. L’homme lit le livre d’Isaïe dans son char sans en saisir le sens. Philippe lui demande s’il comprend ce qu’il lit, et l’Éthiopien répond : comment le pourrais-je, si personne ne me guide ? (Ac 8, 30-31). Ce n’est pas le récit d’un conflit, c’est celui d’une rencontre.
Relisez cette scène avec les yeux d’aujourd’hui. Un homme de pouvoir venu d’Éthiopie, un Juif de Galilée devenu diacre, et un texte prophétique entre eux deux. Aucun des deux ne cherche à imposer sa lecture à l’autre. L’un demande de l’aide, l’autre monte dans le char et s’assoit à ses côtés. Voilà exactement ce que le mot « dialogue » signifie dans la bouche du pape : monter dans le char de l’autre, s’asseoir, et déchiffrer ensemble.
Le dialogue n’est donc pas une concession diplomatique, c’est une posture évangélique. Il suppose d’admettre qu’on ne comprend pas tout seul. Les belligérants du nord de l’Éthiopie sont persuadés d’avoir compris : chacun lit l’histoire récente à sa façon, et chacun est sûr de son droit. Le récit des Actes rappelle qu’il y a une humilité du lecteur, et que la paix commence souvent par l’aveu : sans toi, je n’y arrive pas.

Choisir le dialogue : un acte théologique
Le mur abattu
La lettre aux Éphésiens contient la plus belle théologie de la paix que le Nouveau Testament nous ait donnée. Le Christ y est décrit comme celui qui a fait tomber le mur de séparation, la haine, pour réconcilier les deux peuples en un seul corps (Ep 2, 14-16). Il ne s’agit pas d’un mur de pierre, mais d’un mur d’hostilité que chaque camp bâtit en se persuadant de sa propre innocence.
Le texte dit quelque chose de remarquable : cette haine a été tuée en la personne du Christ lui-même. Le Christ ne tue pas les ennemis, il tue l’inimitié. C’est ce que les chrétiens du Tigré, de l’Amhara et de l’Afar sont appelés à redire, chacun dans son propre langage. Aucune victoire militaire ne peut accomplir cela, et seule la croix en est capable.
Cela ne veut pas dire que tout se vaut, ni qu’il faille nier la justice. Le pape François rappelait que la guerre est un échec de la politique et de l’humanité, une défaite honteuse devant les forces du mal. Mais l’Église ne se contente pas de condamner la guerre : elle propose un chemin. Ce chemin passe par la table de négociation, par la médiation de l’Union africaine, par des gestes de confiance réciproques et par l’écoute des victimes.📁 Dossier spécial
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Le pape a également demandé que la communauté internationale apporte sa contribution généreuse et opportune, afin que toute l’aide humanitaire parvienne à ceux qui en ont besoin. L’adverbe « opportune » est lourd de sens. Dans une crise, une aide qui arrive trop tard est une aide qui n’arrive pas. On l’a vu en 2020, quand des populations entières ont été privées de nourriture, de médicaments et de liquidités.
La tradition de l’Église enseigne depuis les Pères que le superflu des uns appartient de droit à la détresse des autres. Jean Chrysostome le disait avec une rudesse qui sonne encore : ne pas faire partager ses richesses avec les pauvres, c’est les voler. Cette phrase vaut aussi pour les États. Il ne suffit pas de se dire préoccupé, de voter des motions et d’exhorter à la désescalade, comme l’ont fait l’Union africaine et l’Union européenne. Il faut ouvrir les routes, financer les convois et protéger ceux qui les conduisent. Paul VI avait donné à cette conviction une formule restée célèbre : le développement est le nouveau nom de la paix. On peut la prolonger : l’aide d’urgence est la première forme de la réconciliation. Un enfant nourri aujourd’hui ne grandira pas avec la rancune de celui qu’on a laissé mourir. La charité, ici, est aussi une politique de paix, et la plus rentable qui soit.Ce que vous pouvez faire
Vous vous demandez peut-être ce que peut un lecteur à des milliers de kilomètres du front. D’abord, prier pour l’Éthiopie, et pas seulement en général : nommez le Tigré, l’Afar et l’Amhara, nommez les familles déplacées, nommez les combattants eux-mêmes. Le Christ n’a pas demandé que l’on prie seulement pour les amis. Prier pour celui qui tient un fusil, c’est déjà contester son pouvoir sur le cœur de l’homme.
Ensuite, informez-vous avec patience et sans parti pris. Dans les premiers jours d’une guerre, chaque camp avance ses chiffres, ses victoires et ses accusations. Résistez à la tentation de choisir un camp comme on choisit une équipe. Le pape lui-même refuse de le faire. Cette réserve est une école de justice : elle apprend à écouter les deux récits avant d’en tirer une conclusion.
Enfin, donnez, par les canaux de l’Église ou les œuvres de secours qui œuvrent sur place, et donnez de façon régulière plutôt qu’au gré de l’émotion. Une guerre s’inscrit dans la durée, et les déplacés ont besoin d’une aide qui tienne dans le temps. Imaginez une famille de l’Afar qui a marché trois jours avec ses enfants : elle n’a pas besoin de votre compassion d’un soir, mais de votre fidélité sur plusieurs mois.
Lectio divina
« Des grands viendront d'Égypte, l'Éthiopie tendra les mains vers Dieu. » Ps 68, 32
Quelles mains tends-tu, ce matin ? Celles qui demandent, ou celles qui se ferment sur ce que tu crois être ton droit ? Et si l'ennemi, là-bas, tendait aussi les siennes dans le noir, vers le même Dieu que toi ?
Seigneur, regarde ces mains qui se tendent vers toi au Tigré. Mains de mères, mains d'enfants, mains usées par la route et la poussière. Ouvre les poings qui serrent les armes. Fais tomber le mur que la haine a bâti pierre après pierre. Donne à ceux qui dirigent le courage de s'asseoir côte à côte, comme Philippe dans le char. Et que ton peuple éthiopien chante encore, sous la pierre rouge de Lalibela.
Des mains ouvertes, brunes de poussière, sont levées sous la pierre rouge où la prière du matin monte avec la fumée de l'encens.
✝ Références bibliques
3 passages · 3 livres
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Revêtez l'armure de Dieu pour tenir ferme. (Ep 6,11)
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