- L’Afrique cesse d’être une périphérie qui reçoit
- Une synodalité qui cherche son visage africain
- L’éducation catholique comme terreau de la synodalité de demain
- Une Église-Famille confrontée aux défis concrets du continent
- Vers 2028 : l’Afrique comme laboratoire d’une Église mondiale
- Lectio divina
- ✝ Références bibliques
L’Afrique cesse d’être une périphérie qui reçoit
Addis-Abeba accueille du 3 au 8 août 2026 deux rencontres qui, mises côte à côte, disent quelque chose de neuf sur la place de l’Église africaine dans l’Église universelle. D’abord, du 3 au 5 août, le premier séminaire préparatoire à l’Assemblée ecclésiale de 2028, autour du thème « L’Église synodale en Afrique : cheminement vers l’Assemblée ecclésiale de 2028 ». Puis, du 6 au 8 août, la première Conférence continentale sur l’éducation catholique en Afrique, sous le thème « Renforcer l’éducation catholique pour un développement humain intégral en Afrique ». Ce n’est pas un simple agenda administratif : c’est la première fois que le continent africain organise, de façon aussi structurée et consécutive, sa propre réflexion sur la synodalité et sur l’école catholique, avant même que Rome ne fixe les termes du débat mondial.
Le Symposium des Conférences épiscopales d’Afrique et de Madagascar, né en 1969 à Kampala lors de la première visite d’un pape en Afrique, celle de Paul VI, porte depuis un demi-siècle l’idée que l’Église catholique du continent n’est pas une simple antenne de décisions prises ailleurs. Il regroupe l’ensemble des conférences épiscopales de cinquante-quatre pays, siège à Accra, et est présidé depuis peu par le cardinal Fridolin Ambongo, archevêque de Kinshasa. Ce que l’on observe à Addis-Abeba prolonge directement les travaux de la vingtième Assemblée plénière tenue à Kigali en juillet 2025, sous le thème « Le Christ, source d’espérance, de réconciliation et de paix : la vision de l’Église-Famille de Dieu en Afrique pour les vingt-cinq prochaines années, 2025-2050 ». Autrement dit, ce que le SCEAM prépare cette semaine n’est pas un événement isolé, mais l’étape suivante d’une trajectoire pensée sur une génération entière.
L’angle nouveau qui doit occuper la majeure partie de cette parole est précisément celui-ci : pourquoi l’Église africaine choisit-elle de faire converger, dans le même mouvement, la réflexion sur la synodalité et celle sur l’éducation catholique ? Ce choix n’est pas accidentel. Il révèle une conviction théologique profonde, enracinée dans l’ecclésiologie de l’Église-Famille de Dieu proclamée par Jean-Paul II en 1995 : une famille se construit d’abord en éduquant ses enfants à marcher ensemble, et l’on ne peut pas prétendre être une Église synodale sans former des générations capables de vivre la synodalité au quotidien.

Une synodalité qui cherche son visage africain
Le séminaire du 3 au 5 août mobilise des responsables ecclésiaux, des théologiens, des agents pastoraux et des représentants des conférences épiscopales de tout le continent et de ses îles, pour évaluer les fruits du processus synodal mondial mené entre 2021 et 2024. Cinq objectifs structurent les échanges : évaluer le processus synodal à travers l’Afrique, réfléchir aux dons que l’Église africaine offre à l’Église universelle, identifier les formes émergentes de synodalité missionnaire, partager les expériences régionales et les bonnes pratiques, et contribuer à un document de travail continental qui orientera le cheminement de l’Afrique vers l’Assemblée ecclésiale de 2028.
Ce dernier point mérite qu’on s’y arrête, car il renverse une habitude ancienne. Pendant longtemps, les continents recevaient les orientations issues de Rome et les adaptaient localement. Ici, c’est l’inverse qui se dessine : l’Afrique élabore d’abord son propre document, nourri de son expérience concrète de la vie en Église-Famille, avant de le porter vers l’Assemblée universelle de 2028. Le père Rafael Simbine Junior, secrétaire général du SCEAM, insiste sur cette dimension d’écoute mutuelle : le séminaire doit permettre de « discerner ensemble comment Dieu appelle l’Église en Afrique à servir à la fois le continent et l’Église universelle ».
Cette démarche s’inscrit dans un climat ecclésial marqué par une continuité forte avec le pontificat précédent. Le cardinal Fridolin Ambongo a lui-même rappelé, à propos de l’héritage du pape François, que les réformes engagées avaient « atteint un point de non-retour » et qu’avec lui, « les choses ne seront plus jamais pareilles pour l’Église ». Sous le pontificat de Léon XIV, l’Église d’Afrique a d’ailleurs vécu une audience fondatrice avec le nouveau pape en janvier 2026, moment que les responsables du SCEAM ont qualifié de jalon important pour la relation entre Rome et le continent. C’est dans ce contexte de reconnaissance mutuelle croissante que s’inscrit la préparation de 2028 : l’Afrique ne demande pas seulement à être écoutée, elle prépare méthodiquement ce qu’elle a à transmettre.
Le corps ecclésial et la pédagogie de la marche commune
La tradition biblique offre un éclairage précieux sur cette articulation entre marche commune et formation des générations. Dans la Première Épître de Pierre, l’apôtre écrit aux communautés dispersées : « Vous-mêmes aussi, comme des pierres vivantes, entrez dans la construction de l’édifice spirituel, pour former un sacerdoce saint » (1 P 2, 5). Ce texte, souvent lu dans une perspective liturgique, dit aussi quelque chose de l’Église comme chantier permanent : chaque pierre vivante doit être façonnée, ajustée, formée pour tenir sa place. On ne bâtit pas un édifice avec des pierres qui n’ont jamais été taillées. De la même manière, une Église synodale ne peut émerger sans un travail patient d’éducation des consciences à l’écoute mutuelle, à la délibération commune, au discernement partagé.
Le mot même de « Symposium », choisi pour nommer cette institution continentale, évoque la table du banquet eucharistique, le lieu où l’on mange et parle ensemble. Or, dans l’Évangile selon saint Luc, Jésus prend soin de préciser la logique de ces tables partagées lorsqu’il enseigne : « Quand tu donnes un festin, invite des pauvres, des estropiés, des boiteux, des aveugles ; et tu seras heureux de ce qu’ils n’ont pas de quoi te le rendre » (Lc 14, 13-14). Cette parole, moins citée que d’autres paraboles du même chapitre, éclaire la logique synodale que le SCEAM tente d’incarner : la table ecclésiale africaine ne se referme pas sur ses élites théologiques, elle cherche à intégrer les périphéries, les diocèses les plus pauvres, les communautés les moins visibles, dans l’élaboration du document continental. La synodalité, comprise ainsi, n’est pas une méthode de gouvernance parmi d’autres, mais une manière d’imiter ce festin ouvert que le Christ décrit.
L’éducation catholique comme terreau de la synodalité de demain
La deuxième rencontre, du 6 au 8 août, rassemble plus de cent participants : évêques chargés de l’éducation, responsables d’universités catholiques, représentants des commissions nationales pour l’éducation, congrégations religieuses, chercheurs et partenaires institutionnels. Les travaux couvrent un spectre large : l’identité des établissements catholiques, le leadership et la gouvernance, la formation des enseignants, la viabilité financière, la transformation numérique, l’intelligence artificielle, le développement des universités catholiques, la recherche scientifique, la protection de l’enfance et les enjeux environnementaux. Cette liste, loin d’être un simple catalogue technique, dessine le portrait d’une Église qui refuse de traiter l’école catholique comme une simple structure administrative héritée de l’époque missionnaire.
L’objectif central de cette conférence est l’adoption d’une feuille de route continentale 2026-2031 pour l’éducation catholique, destinée à fixer les priorités stratégiques et les recommandations opérationnelles pour les établissements d’enseignement du continent. Les participants examineront aussi la création d’une commission continentale du SCEAM pour l’éducation, chargée d’assurer une coordination permanente des initiatives éducatives à travers l’Afrique. Cette architecture institutionnelle nouvelle traduit une prise de conscience : l’éducation catholique africaine, dispersée en milliers d’écoles, de collèges et d’universités portés par des diocèses et des congrégations, a besoin d’une vision stratégique commune pour devenir, selon les mots mêmes des organisateurs, un « levier d’évangélisation, de développement humain intégral et de transformation sociale durable ».
Former des disciples capables de faire Église ensemble
Il y a une cohérence théologique profonde entre le séminaire synodal des 3-5 août et la conférence éducative des 6-8 août, et c’est précisément là que se situe l’angle le plus fécond de cette double initiative. Une Église qui veut marcher ensemble pendant les vingt-cinq prochaines années, comme le proclame le thème de Kigali, ne peut pas se contenter de réformer ses structures de gouvernance : elle doit aussi transformer la manière dont elle éduque ses enfants, ses catéchistes, ses futurs prêtres et ses laïcs engagés. La synodalité n’est pas un supplément d’âme institutionnel ; elle exige une pédagogie qui commence dès l’école primaire catholique du village le plus reculé.
Le livre du Deutéronome, dans un passage souvent négligé au profit du Shema plus célèbre qui le précède immédiatement, insiste sur la transmission continue : « Tu les enseigneras à tes enfants, tu leur en parleras quand tu seras dans ta maison, quand tu iras en voyage, quand tu te coucheras et quand tu te lèveras » (Dt 6, 7). Ce verset, qui prolonge le commandement de l’amour de Dieu, ne parle pas d’un enseignement scolaire ponctuel mais d’une transmission continue, tissée dans le tissu même de la vie quotidienne. C’est exactement ce que vise la feuille de route 2026-2031 : ne pas cantonner l’éducation catholique à des heures de classe, mais en faire un accompagnement permanent de l’enfant africain, du foyer à l’université, dans une cohérence entre foi vécue et savoir transmis.
Cette conception rejoint aussi les intuitions exprimées lors des travaux préparatoires sur le trentième anniversaire de l’exhortation apostolique Ecclesia in Africa, où plusieurs évêques d’Afrique centrale ont souligné, lors d’une assemblée tenue à N’Djamena en janvier 2026, que la vision d’une Église-Famille de Dieu formulée par Jean-Paul II demeure « plus actuelle que jamais » et n’était « pas simplement un idéal théologique » mais un programme d’action concret pour les décennies à venir. L’éducation catholique devient ainsi le lieu privilégié où cette famille ecclésiale se construit dans la durée, génération après génération, bien au-delà des grandes assemblées et des documents officiels.
Une Église-Famille confrontée aux défis concrets du continent
Il serait naïf de présenter cette double rencontre comme purement institutionnelle, coupée des tensions réelles que traverse le continent. Le SCEAM lui-même s’est récemment exprimé sur des sujets sensibles, comme les actes de violence xénophobe touchant certaines communautés africaines, appelant à des mesures de prévention concrètes. Il a également publié, en mars dernier, un rapport pastoral difficile sur la question du baptême des personnes polygames, refusant le sacrement tout en cherchant à tendre la main aux familles concernées, preuve d’une Église qui cherche l’équilibre entre fidélité doctrinale et miséricorde pastorale. Ces débats montrent que la synodalité africaine ne se construit pas dans un climat serein et homogène, mais au cœur de tensions culturelles, sociales et théologiques bien réelles.
C’est précisément pour cette raison que l’éducation catholique occupe une place si stratégique dans la feuille de route continentale. Former des enseignants et des responsables d’établissements capables d’articuler fidélité à l’Évangile et sensibilité aux réalités culturelles africaines, c’est préparer le terrain d’une Église qui saura, dans vingt ou trente ans, aborder ces questions difficiles avec davantage de discernement collectif. Le renouvellement du partenariat entre le SCEAM et l’Union africaine, signé en février 2026, va dans le même sens : il vise à renforcer la coopération sur la protection et la promotion des droits humains et des peuples, en complément des efforts strictement ecclésiaux. L’Église africaine ne cherche donc pas à se replier sur une pastorale interne, mais à peser sur les grands enjeux continentaux à travers l’éducation, la diplomatie et la synodalité conjuguées.
Vers 2028 : l’Afrique comme laboratoire d’une Église mondiale
L’ensemble de ce dispositif préparatoire s’inscrit dans une feuille de route continentale et universelle plus large. Le Plan stratégique triennal du SCEAM, couvrant la période 2025-2028, a été dévoilé lors de l’Assemblée plénière de Kigali, en même temps que s’est engagé le renouvellement du leadership de l’institution conformément à sa constitution. Le rythme choisi n’est pas anodin : les documents continentaux issus d’Addis-Abeba viendront alimenter le calendrier global des Assemblées ecclésiales prévues pour 2027 et 2028, dans un mouvement de va-et-vient entre les réalités locales africaines et la réflexion universelle de l’Église.
Ce que révèle finalement cette double rencontre d’Addis-Abeba, c’est la maturité institutionnelle d’une Église continentale qui a compris qu’elle ne pouvait plus se contenter d’appliquer des orientations conçues ailleurs. Le prophète Isaïe, dans un oracle moins célèbre que les grands textes messianiques du même livre, annonce : « Voici que je vais faire une chose nouvelle : la voici qui arrive, ne la reconnaissez-vous pas ? Je vais mettre un chemin dans le désert, des fleuves dans la steppe » (Is 43, 19). Ce verset, qui parle d’un renouveau surgissant dans un lieu aride, peut se lire comme une image de ce que tente le SCEAM : ouvrir un chemin nouveau dans le désert institutionnel que constituait, pendant longtemps, l’absence d’une voix africaine structurée sur les questions synodales et éducatives. Le fleuve que l’on voit naître à Addis-Abeba n’est pas encore visible dans son ampleur définitive, mais ses sources sont désormais clairement établies : une évaluation lucide du chemin synodal parcouru, un document continental à construire collectivement, et une feuille de route éducative pensée pour cinq années entières.
Ce que cette semaine d’Addis-Abeba prépare, ce n’est donc pas seulement deux textes stratégiques parmi d’autres dans l’agenda ecclésial africain. C’est la démonstration, concrète et méthodique, qu’une Église peut être à la fois profondément enracinée dans sa culture continentale et pleinement engagée dans la construction d’une catholicité universelle où chaque continent apporte sa pierre vivante à l’édifice commun.
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« Vous-mêmes aussi, comme des pierres vivantes, entrez dans la construction de l'édifice spirituel, pour former un sacerdoce saint » 1 P 2, 5
Es-tu, toi, une pierre vivante ou une pierre qui attend d'être posée sans jamais se laisser tailler ? Que signifie, pour toi, entrer dans une construction qui dépasse ta propre paroisse, ton propre pays, ta propre génération ? Quelle part de toi résiste encore à être façonnée par les autres, dans une Église qui se veut famille ? Et si la synodalité commençait par accepter d'être une pierre parmi d'autres pierres, sans chercher à être la fondation à elle seule ?
Seigneur, tu bâtis ton Église avec des pierres vivantes venues de tous les continents. Façonne-moi, taille en moi ce qui résiste encore à l'unité. Apprends-moi la patience du maçon qui ajuste chaque pierre à sa juste place. Donne à ton Église en Afrique la force de porter sa parole jusqu'aux extrémités du monde. Fais de nos écoles et de nos assemblées des chantiers où tu construis ta famille. Que je devienne, moi aussi, une pierre qui tient les autres debout.
Une main de bâtisseur pose, dans la lumière rouge du soir africain, une pierre encore chaude sur un mur qui monte vers le ciel.
✝ Références bibliques
4 passages · 4 livres
Remettez-lui tous vos soucis, car vous avez du prix à ses yeux. (1P 5,7)
Encouragement aux chrétiens persécutés : espérance, baptême et conduite en société.
→ Explorer le Codex 1 Pierre
Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur. (Dt 6,5)
Dernier discours de Moïse : rappel de la Loi et exhortation à la fidélité avant l'entrée en Canaan.
→ Explorer le Codex Deutéronome- Kigali : quand une parole qui a tué apprend désormais aux familles à garder leurs enfants
- Timor-Leste : la tendresse pédagogique de sainte Mary MacKillop entre dans l’ère numérique
- D’Addis-Abeba à Rome : la traversée synodale de l’Afrique catholique
- « Une loi n’atteint sa grandeur que lorsqu’elle peut regarder la dignité humaine sans honte » — Le discours historique de Léon XIV aux Cortes Generales

Il nous a donné un enfant, un fils nous a été donné. (Is 9,5)
Le grand prophète du salut : jugement, consolation et annonce du Serviteur souffrant.
→ Explorer le Codex Isaïe- D’Addis-Abeba à Rome : la traversée synodale de l’Afrique catholique
- Léon XIV et le huit-centième soupir de saint François : la papauté au rythme du Poverello
- Trois prêtres pour Hong Kong : l’Esprit souffle encore là où l’on dit qu’il n’a plus de place
- « Vous ne serez jamais abandonnés » — la visite prophétique de Gaza, ou l’œcuménisme du sang

Le Fils de l'homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu. (Lc 19,10)
L'Évangile de la miséricorde : Jésus proche des pauvres, des femmes et des pécheurs.
→ Explorer le Codex Luc- Celui qui ne renonce pas à tout ce qui lui appartient ne peut pas être mon disciple (Lc 14, 25-33)
- Va sur les routes et dans les sentiers, et fais entrer les gens de force, afin que ma maison soit remplie (Lc 14, 15-24)
- N’invite pas tes amis ; invite des pauvres, des estropiés (Lc 14, 12-14)
- Si l’un de vous a un fils ou un bœuf qui tombe dans un puits, ne va-t-il pas aussitôt l’en retirer, même le jour du sabbat ? (Lc 14, 1-6)
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