Être nommé, puis envoyé : la révolution silencieuse de l’appel apostolique

Méditation sur l'appel des douze apôtres (Mt 10) : comment Chrysostome révèle que la vertu intérieure compte plus que le miracle.

Équipe Via Bible
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Méditation sur Mt 10, 1-7 — Comment douze hommes ordinaires ont reçu le pouvoir de transformer le monde, non par la force, mais par la liberté consentie


Il y a des moments dans une vie où quelqu’un prononce votre nom — et rien n’est plus pareil. Pas le nom qu’on crie dans la rue ou qu’on inscrit sur un formulaire. Ce nom-là, prononcé d’une certaine façon, avec ce regard, dans cette circonstance précise. Vous le savez aussitôt : on vous a vu. On vous a vraiment vu.

C’est exactement ce qui se passe dans l’un des passages les plus discrets et les plus explosifs du premier Évangile. En Mt 10, 1-7, Matthieu rapporte comment Jésus fait venir ses douze disciples, leur donne autorité sur les esprits impurs et le pouvoir de guérir, puis les nomme — un par un — avant de les envoyer annoncer que le Royaume est tout proche. Ce texte tient en quelques lignes. Mais il contient une révolution anthropologique que peu de lecteurs perçoivent au premier regard.

La figure que nous avons choisie pour nous guider dans cette méditation est Jean Chrysostome, l’évêque d’Antioche puis de Constantinople, mort en exil en 407. Dans son Commentaire sur l’Évangile selon saint Matthieu, à l’Homélie XXXII (couvrant Mt 9, 27 jusqu’à Mt 10, 16), il fait une observation qui tranche avec toute la tradition de son temps : les apôtres, dit-il, ont été bien plus remarquables par leurs vertus morales que par leur puissance de faire des miracles. Cette phrase, prononcée en public devant les fidèles d’Antioche vers 390, n’est pas un détail. C’est une clef. Elle nous dit que la vraie nouveauté apostolique n’est pas spectaculaire — elle est intérieure. Et c’est précisément ce que ce passage de Matthieu cherche à nous faire comprendre.

L’homme de la Bouche d’or lit la liste des douze

L’orateur qui savait ce que coûte un appel

Jean Chrysostome ne commente pas la Bible depuis un fauteuil. Il la commente depuis une vie bousculée, arrachée à elle-même, conduite dans des directions qu’il n’avait pas choisies. Né à Antioche vers 344 dans une famille aisée, il se forme à la rhétorique auprès de Libanius — l’un des grands maîtres du monde gréco-romain — puis se tourne vers l’ascèse monastique en montagne. Deux ans dans une grotte, seul. Une maladie l’oblige à redescendre. Il aurait préféré rester là-haut, dans le silence. Mais il est ordonné diacre, puis prêtre, puis évêque — malgré lui, ou presque.

Ce détail n’est pas anecdotique. Chrysostome connaît de l’intérieur ce que signifie être appelé à quelque chose qu’on ne demandait pas. Dans son traité Sur le sacerdoce (livre VI, chapitre 7), il avouera qu’il aurait mille fois préféré la vie monastique au service pastoral. Mais c’est précisément parce qu’il a vécu cet arrachement qu’il lit autrement la liste des douze noms dans Matthieu 10. Il ne voit pas des héros en rang d’oignons. Il voit des hommes saisis, transformés, envoyés — des hommes qui ont consenti à une métamorphose qu’ils ne maîtrisaient pas entièrement.

C’est d’ailleurs à propos de ces 90 homélies sur Matthieu que Thomas d’Aquin dira plus tard qu’il préférait l’ouvrage de Chrysostome sur Matthieu à la possession de la ville entière de Paris. Ce n’est pas rien. La raison en est simple : Chrysostome ne commente pas, il voit. Et ce qu’il voit dans Mt 10, c’est quelque chose que nos yeux modernes ont du mal à percevoir.

Ce que Chrysostome voit dans la liste

Dans l’Homélie XXXII, Chrysostome articule sa lecture autour d’un point central : les apôtres ont été bien plus remarquables par leurs vertus morales que par leur puissance de faire des miracles. Cette affirmation peut paraître banale. Elle ne l’est pas du tout. Elle renverse une attente profondément ancrée dans la mentalité de l’époque — et dans la nôtre.

Nous attendons des « envoyés de Dieu » quelque chose d’extraordinaire, de visible, de puissant. Nous attendons des signes. Des guérisons spectaculaires, des foules renversées, des prodiges. Chrysostome dit : non. Ce n’est pas là l’essentiel. Ce qui fait la grandeur apostolique, c’est la qualité du cœur transformé par le contact avec le Christ. La puissance de faire des miracles est donnée, délégée, temporaire. La vertu intérieure, elle, est acquise — arrachée, vécue, conquise dans la durée du chemin parcouru avec Jésus.

Et Matthieu le dit clairement dès le début du passage : ces douze « ont entendu son appel à le suivre » — ils ont d’abord marché. Ils sont douze comme les douze tribus d’Israël, institués symboliquement comme les nouveaux patriarches d’un nouveau peuple porté par une nouvelle Alliance. Apôtre veut dire « envoyé ». Mais on n’est envoyé qu’après avoir été formé. Et on n’est formé qu’après avoir consenti à être transformé.

C’est ce mouvement en deux temps — disciple d’abord, apôtre ensuite — que Chrysostome voit dans cette scène. Et c’est ce même mouvement que chacun de nous connaît, à sa mesure, dès lors qu’il accepte de prendre au sérieux l’appel qui lui est adressé.

La traversée intérieure : de l’appel à l’envoi

Ce que signifie « être avec lui »

Avant de donner quoi que ce soit, Jésus fait quelque chose d’étrange : il convoque les douze pour les avoir auprès de lui. Le texte grec dit proskalésamenos — il les appelle à soi, il les tire vers lui. Ce n’est pas un briefing opérationnel. C’est une proximité. Une école de présence.

Un enfant n’ira pas toute sa vie à l’école — bien que dans un sens le croyant soit toujours à celle de Dieu. Mais, tôt ou tard, nous devrions avoir appris l’essentiel de nos leçons, en particulier celle de notre complète incapacité naturelle. C’est alors seulement que le Seigneur pourra nous utiliser. Cette phrase des commentateurs dit mieux qu’un long développement ce que signifie la période de formation des disciples. Ils ont marché avec Jésus, ils l’ont regardé agir, ils l’ont entendu parler aux foules, aux scribes, aux malades, aux exclus. Ils ont vu comment il regarde les gens — avec cette compassion qui, selon le verset qui précède notre passage (Mt 9, 36), « le saisit aux entrailles » devant les brebis sans berger.

C’est cette façon de regarder qu’ils ont apprise. Avant de guérir, ils ont appris à voir. Avant d’expulser, ils ont appris à ne pas mépriser. Avant d’annoncer, ils ont appris à écouter. Le chemin intérieur n’est pas un supplément d’âme — il est la condition de tout le reste.

Chrysostome insiste sur ce point avec une franchise qui peut déranger : recevoir un pouvoir sans être intérieurement transformé, c’est dangereux. Pour soi et pour les autres. Le miracle, sans la vertu, n’est qu’un spectacle. Il peut impressionner — il ne convertit pas. Et la preuve en est donnée par Jésus lui-même qui, dans d’autres passages, avertit que beaucoup lui diront « n’avons-nous pas fait des miracles en ton nom ? » et qu’il ne les connaîtra pas.

Le pouvoir qui ne s’impose pas

Il y a dans ce passage de Matthieu une formulation que l’on glisse souvent trop vite : Jésus leur donna le pouvoir de chasser les esprits impurs, et de guérir toute maladie et toute infirmité. Ce pouvoir, en grec exousia, c’est l’autorité avec le droit de l’exercer. Mais regardez comment ce pouvoir s’exerce concrètement dans la suite des récits évangéliques. Il suppose toujours une rencontre. Toujours une demande. Toujours un consentement de celui qui reçoit.

Le paralytique veut être guéri. La femme au flux de sang tend la main. L’aveugle crie. Il n’y a pas d’imposition de guérison à un être qui ne la désire pas. La révolution que les disciples ont intégrée en marchant avec Jésus, c’est celle-là : la liberté de l’autre est sacrée. On ne soigne pas quelqu’un malgré lui. On ne convertit pas par contrainte. On témoigne, on propose, on offre — et l’autre décide.

C’est une conception de la mission qui est aux antipodes du prosélytisme agressif ou de la manipulation spirituelle. Les apôtres ont compris, au contact de Jésus, que la guérison n’est pas un acte de puissance imposé, mais une co-naissance : elle naît dans l’espace entre deux libertés qui se reconnaissent. Chrysostome dirait que c’est précisément pourquoi la vertu morale des apôtres compte plus que leurs miracles — parce que la vertu seule garantit que le pouvoir donné sera exercé dans le respect de l’autre.

La diversité des douze comme image de l’humanité

Jésus, en choisissant ses apôtres, n’est pas allé les chercher dans la crème de la société. Cette liste est en soi un programme. Pierre et André, pêcheurs galiléens sans instruction particulière. Jacques et Jean, les « fils du tonnerre » — fougueux, impulsifs, capables de demander que le feu du ciel tombe sur un village samaritain. Thomas, le sceptique. Matthieu, le publicain — collaborateur fiscal de l’occupant romain, détesté de tous. Simon le Zélote — probablement membre d’un mouvement de résistance armée contre ce même occupant. Et Judas, qui livrera Jésus.

Chrysostome, commentant les apôtres avant leur transformation, dit sans détour : « Vois-tu combien ils étaient tous imparfaits ? » Mais il ajoute aussitôt : « Montre-moi ce qu’ils sont devenus ensuite et tu verras qu’ils ont été délivrés de tous ces mauvais sentiments. » C’est là le cœur de la pédagogie apostolique. Jésus ne recrute pas des gens déjà parfaits. Il recrute des gens capables de mouvement intérieur — capables d’être travaillés, convertis, retournés comme un gant.

Ce choix n’est pas un hasard stratégique. Il est théologique. La diversité des douze — leur inégalité sociale, leurs tempéraments contradictoires, leurs origines professionnelles et politiques incompatibles — dit quelque chose d’essentiel : le Royaume n’est pas réservé à une caste. Il est offert à l’humanité entière, représentée ici en miniature dans ce groupe bigarré de Galiléens.

Être nommé, puis envoyé : la révolution silencieuse de l'appel apostolique

Vivre l’appel aujourd’hui — et la façon dont il traverse les siècles

Ce que cela change concrètement

Tout cela ne reste pas dans les nuages. Chrysostome, à la fin de chacune de ses homélies, descend résolument dans le concret de la vie quotidienne. L’Homélie XXXII ne fait pas exception : il s’adresse à ses fidèles d’Antioche pour leur dire que l’ère des miracles spectaculaires n’est peut-être plus la leur, mais que la vocation apostolique, elle, demeure entière — et qu’elle s’exerce par la qualité de vie, par la façon dont on traite son prochain, par la cohérence entre ce qu’on croit et ce qu’on fait.

Cette intuition est d’une actualité brûlante. Dans un monde saturé d’images et de paroles, où chaque jour apporte son lot de prophètes autoproclamés et de prodiges numériques, ce que Chrysostome nous dit est libérateur : vous n’avez pas besoin de guérir des aveugles pour être apostoliques. Vous avez besoin d’être vrais. D’être transformés. D’être des gens que la présence du Christ a réellement changés — dans votre façon de parler à votre conjoint quand vous êtes fatigué, dans votre façon de regarder le collègue qui vous énerve, dans votre façon de ne pas fuir quand quelqu’un souffre à côté de vous.

Le chemin disciple-apôtre ne se fait pas en une semaine de retraite. Il se fait dans la durée, dans la fidélité ordinaire, dans les mille petits consentements quotidiens à laisser Dieu travailler là où on résiste encore. C’est un chemin extérieur — on bouge, on rencontre, on est envoyé — mais il est inséparable d’un chemin intérieur, souvent plus difficile, souvent moins visible.

Un père de famille qui apprend à écouter vraiment ses enfants — sans déjà formuler la réponse — accomplit quelque chose d’apostolique. Une infirmière qui garde la présence au chevet d’un mourant, alors qu’elle est épuisée, accomplit quelque chose d’apostolique. Un responsable associatif qui reconnaît qu’il avait tort et change de cap accomplit quelque chose d’apostolique. Ce sont là les guérisons du quotidien. Elles ne font pas la une des journaux. Elles changent le monde.

La réception de cette pensée dans la tradition

La lecture de Chrysostome sur l’appel apostolique a irrigué toute la tradition orientale. Son Commentaire sur Matthieu a profondément marqué la spiritualité orientale, et il a été l’un des ouvrages les plus lus à l’époque byzantine, comme en témoigne le grand nombre de manuscrits conservés.

En Occident, c’est Bernard de Clairvaux qui reprendra cette intuition centrale — la formation intérieure avant l’envoi — dans ses homélies sur la mission. François d’Assise, lui, la vivra à sa façon radicale : avant d’envoyer ses frères prêcher, il les forme dans le silence et la pauvreté. On ne peut pas donner ce qu’on n’a pas reçu. Et on ne reçoit qu’en s’arrêtant assez longtemps auprès de Celui qui donne.

Plus près de nous, la théologie du laïcat au XXe siècle — de Newman à Vatican II — a redécouvert ce que Chrysostome disait déjà : l’appel apostolique n’est pas réservé aux clercs. L’Évangile du Royaume encadre tout le ministère de Jésus, et la mission confiée aux apôtres se poursuit jusqu’à la fin des temps. Chaque baptisé est un envoyé. Chaque baptisé a reçu quelque chose à transmettre. La question n’est pas « suis-je qualifié ? » mais « ai-je assez marché avec lui pour que ma vie devienne lisible ? »

La conclusion de Chrysostome dans l’Homélie XXXII est d’une netteté saisissante : les miracles peuvent impressionner, mais ce sont les vertus des apôtres qui ont converti le monde. Ce sont leurs vies — leur façon de traiter les pauvres, d’affronter la mort sans haine, de pardonner à leurs bourreaux — qui ont rendu l’Évangile crédible. Rien n’a changé. Rien ne changera.

Lectio divina

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Lectio — Lire

« Alors, Jésus appela ses douze disciples et leur donna autorité sur les esprits impurs pour les chasser, et pour guérir toute maladie et toute infirmité. » (Mt 10, 1)

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Meditatio — Méditer

Lui aussi t'appelle à soi, avant de t'envoyer. Il y a en toi quelque chose qu'il veut transformer avant que tu ailles vers les autres — quelque chose que tu n'as peut-être pas encore consenti à laisser toucher. Quelle est cette résistance, cette zone fermée où tu n'as pas encore laissé entrer sa présence ? Est-ce que tu acceptes d'être disciple — vraiment, dans la durée — avant de vouloir être apôtre ?

🙏
Oratio — Prier

Seigneur, tu as choisi des pêcheurs, un publicain, des fils du tonnerre — et tu les as aimés tels qu'ils étaient, jusqu'à les rendre méconnaissables. Prends aussi mes mains calleuses de certitudes, mes yeux habitués à ne pas voir, mes oreilles sélectives. Apprends-moi d'abord à rester auprès de toi, sans rien faire, sans rien produire — juste à marcher. Et si tu m'envoies un jour vers quelqu'un qui souffre, fais que ce soit ta liberté en moi qui s'approche de sa liberté à lui, doucement, sans forcer.

Contemplatio — Contempler

Douze noms prononcés, un par un, dans le silence de la Galilée, et chacun qui lève les yeux en entendant le sien.

✝ Références bibliques

1 passage · 1 livre
Matthieu
📖 Codex — Livre biblique

Matthieu (tradition) · 80–90 ap. J.-C. · 1071 versets

Voici que je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin du monde. (Mt 28,20)

L'Évangile du Roi : Jésus, nouveau Moïse, accomplit les Écritures pour Israël et les nations.

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Lieux mentionnés dans cet article : Jérusalem Ps 122,6 Nazareth Lc 4,16
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