- Ce que Grégoire le Grand a vu dans l’envoi des soixante-douze
- Ce que cette lecture change dans notre manière de vivre l’envoi
- La pauvreté du bagage comme condition de la confiance
- La paix qui frappe à la porte avant nous
- La poussière secouée, un geste sans haine
- Ce qui nous reste, après avoir lu Grégoire
- Lectio divina
- ✝ Références bibliques
1Après cela, le Seigneur en désigna encore soixante-douze autres et les envoya devant lui, deux à deux, dans toutes les villes et tous les lieux où lui-même devait aller. 2Il leur dit : « La moisson est grande, mais les ouvriers sont peu nombreux. Priez donc le maître de la moisson d’envoyer des ouvriers à sa moisson. 3Partez : voici que je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups. 4Ne portez ni bourse, ni sac, ni sandales et ne saluez personne en chemin. 5Dans quelque maison que vous entriez, dites d’abord : « Paix à cette maison. » 6Et s’il s’y trouve un enfant de paix, votre paix reposera sur lui, sinon, elle reviendra à vous. 7Demeurez dans la même maison, mangeant et buvant de ce qu’il y aura chez eux, car l’ouvrier mérite son salaire. Ne passez pas d’une maison dans une autre. 8Dans quelque ville que vous entriez, si l’on vous reçoit, mangez ce qu’on vous présentera, 9guérissez les malades qui s’y trouveront et dites-leur : Le royaume de Dieu est proche de vous. 10Mais dans toute ville où vous entrerez, si l’on ne vous reçoit pas, allez sur les places publiques et dites : 11La poussière même de votre ville, qui s’est attachée à nous, nous l’essuyons contre vous, sachez cependant ceci, c’est que le royaume de Dieu est proche. 12Je vous le dis, il y aura, en ce jour-là, moins de rigueur pour Sodome que pour cette ville.
Imaginez une équipe de soignants bénévoles, sans budget, sans véhicule, sans réserve de nourriture, envoyée deux par deux dans des villages qu’ils ne connaissent pas, pour soigner gratuitement et annoncer une bonne nouvelle. Aucune garantie d’accueil. Certains leur ouvriront la porte, d’autres la leur claqueront au nez. Jésus les prévient : vous serez comme des agneaux jetés au milieu des loups. Ne vous encombrez de rien — ni argent, ni bagage, ni chaussures de rechange — et ne perdez pas de temps en politesses de couloir. En entrant quelque part, dites d’abord : que la paix habite ici. Si quelqu’un est prêt à la recevoir, elle restera ; sinon, elle vous reviendra, intacte. Restez là où l’on vous accueille, mangez ce qu’on vous sert, guérissez qui vous pouvez, et dites : le règne de Dieu est tout proche. Et si une ville vous ferme sa porte, ne vous vengez pas — secouez simplement la poussière de ses rues de vos sandales, et partez en avertissant quand même : le règne de Dieu s’est approché de vous, que vous l’ayez voulu ou non.
Ce que Grégoire le Grand a vu dans l’envoi des soixante-douze
Comment un pape épuisé, envoyant lui-même des missionnaires vers l’inconnu, a lu Luc 10 comme le miroir exact de sa propre angoisse pastorale
Il existe une différence entre commenter un texte et le vivre. Grégoire le Grand, devenu pape malgré lui, a envoyé des moines vers une terre qu’il ne verrait jamais — l’Angleterre des Angles et des Saxons — avec la même absence de garanties que les soixante-douze de Luc. Quand il commente ce passage dans son Homélie XVII sur les Évangiles, il ne théorise pas : il parle en homme qui a lui-même signé les lettres de mission, qui a lui-même redouté que ses envoyés reviennent brisés ou ne reviennent pas. Cette proximité change tout. Elle transforme un texte de stratégie missionnaire en confession d’un pasteur qui sait ce qu’il en coûte d’envoyer quelqu’un vers un accueil incertain.
Nous lisons souvent ce passage de Luc comme un manuel : consignes de voyage, protocole d’entrée dans une maison, réaction en cas de rejet. Mais un texte qui ressemble à un manuel devient tout autre chose lorsqu’il est relu par quelqu’un qui a signé, de sa propre main, l’ordre de mission. C’est le cas de Grégoire le Grand, pape de 590 à 604, Docteur de l’Église, l’un des quatre grands Docteurs latins avec Ambroise, Jérôme et Augustin. Ce que peu savent — ou oublient — c’est qu’il n’a pas seulement écrit sur l’envoi en mission : il l’a organisé, personnellement, avec une angoisse documentée dans sa correspondance.
En 596, Grégoire envoie un groupe de quarante moines, sous la conduite d’un certain Augustin — qui deviendra le premier archevêque de Cantorbéry —, évangéliser l’Angleterre des royaumes anglo-saxons, encore largement païenne. Ces moines partent sans savoir ce qui les attend : une terre étrangère, une langue inconnue, des peuples dont on leur a raconté qu’ils étaient farouches. En chemin, ils sont pris de terreur et rebroussent chemin jusqu’en Gaule. Grégoire doit leur écrire pour les convaincre de repartir. Cette scène — des envoyés qui reculent devant l’inconnu — est exactement celle que décrit Luc 10 : des agneaux envoyés au milieu des loups, sans bourse ni sac, sans garantie d’accueil.
C’est dans ce contexte que Grégoire prononce, devant le peuple romain rassemblé, ses Homélies sur les Évangiles, quarante sermons donnés entre 590 et 592, puis rassemblés en deux livres. L’Homélie XVII est tout entière consacrée à Luc 10, 1-9 : l’envoi des soixante-douze. Ce n’est pas un traité savant destiné à des clercs — c’est une homélie prêchée, orale, adressée à une assemblée de fidèles romains à qui Grégoire veut faire comprendre ce que signifie être envoyé. Le ton y est direct, parfois pressant, jamais distant.
Dès les premières lignes de cette homélie, Grégoire pose une question qui dérange : pourquoi soixante-douze, et non douze ? Il y voit un signe. Les douze apôtres figurent l’annonce faite au peuple d’Israël, structuré autour des douze tribus. Les soixante-douze, eux, préfigurent une mission plus large — vers toutes les nations, tous les peuples, toute l’humanité dispersée. Grégoire écrit : « Le Seigneur envoie ses disciples à prêcher deux par deux, parce que le précepte de la charité est double : l’amour de Dieu et l’amour du prochain » (Homélie XVII sur les Évangiles). Cette lecture change immédiatement le sens du texte : l’envoi n’est pas d’abord une question de méthode missionnaire, mais une question de charité vécue à deux, jamais seule. Pour nous, aujourd’hui, cela signifie que toute mission — qu’elle soit religieuse, professionnelle, familiale — qui s’exerce dans l’isolement total perd quelque chose d’essentiel : la confrontation constante avec un autre regard, un autre cœur, qui empêche de sombrer dans l’orgueil solitaire ou le découragement sans témoin.Grégoire va plus loin encore lorsqu’il aborde la phrase sur la moisson abondante et les ouvriers rares. Il ne s’arrête pas à l’image agricole ; il la retourne contre son auditoire. Il écrit : « Voici que nous voyons ce que nous déplorons ; nous éprouvons les maux dont nous nous plaignons » (Homélie XVII sur les Évangiles). Autrement dit : cessons de nous lamenter sur le manque d’ouvriers comme si c’était la faute d’un autre — nous sommes nous-mêmes concernés par cette pénurie, et notre plainte devrait se retourner en offrande. C’est une phrase qui frappe encore aujourd’hui quiconque a déjà soupiré devant une tâche qui manque de bras — dans une paroisse, une association, une famille — sans jamais se demander s’il ne devait pas, lui-même, retrousser ses manches.
Ce que cette lecture change dans notre manière de vivre l’envoi
La pauvreté du bagage comme condition de la confiance
Grégoire s’attarde longuement sur l’ordre de ne rien emporter — ni bourse, ni sac, ni sandales de rechange. Beaucoup de commentateurs y voient une simple règle disciplinaire pour les premiers prédicateurs itinérants. Grégoire, lui, y voit une pédagogie de la confiance. Il commente ainsi la consigne de ne rien porter en chemin : le prédicateur qui s’encombre de provisions matérielles montre, par ce geste même, qu’il doute de la providence qui l’envoie. Ne rien emporter, ce n’est pas de l’imprudence — c’est un acte de foi rendu visible aux yeux de ceux qu’on va rencontrer.
Nous connaissons tous cette tentation de sur-préparer une tâche difficile, au point d’en retarder indéfiniment l’accomplissement. Un bénévole qui attend d’avoir toutes les compétences avant de s’engager. Un parent qui repousse une conversation essentielle avec son enfant parce qu’il n’a pas encore les mots parfaits. Un chrétien qui n’ose jamais parler de sa foi parce qu’il craint de ne pas avoir de réponse à toutes les objections. Grégoire, en pasteur qui a vu ses propres moines reculer devant l’inconnu, sait que l’excès de préparation matérielle cache souvent une peur spirituelle : la peur de partir sans filet, la peur de dépendre d’un accueil qu’on ne maîtrise pas.
Cette leçon rejoint celle d’un autre grand pasteur, saint Jean Chrysostome, qui écrivait dans ses Homélies sur l’Évangile de Matthieu — à propos d’un envoi similaire en Matthieu 10 — que le dénuement des envoyés était la meilleure preuve de leur message : des hommes sans ressources qui convertissent des foules ne peuvent avoir réussi que par une force qui ne vient pas d’eux (Jean Chrysostome, Homélies sur Matthieu, homélie XXXII). Ce n’est pas la même figure, mais le même réflexe pastoral : dépouiller l’envoyé, c’est rendre visible que ce n’est pas lui qui agit seul.La paix qui frappe à la porte avant nous
Le cœur du texte — celui qui donne son titre à cette méditation — tient dans une phrase à la fois simple et vertigineuse : « Paix à cette maison. » Grégoire s’y arrête avec une insistance particulière, parce qu’il y voit un renversement complet de la logique missionnaire habituelle. On pourrait croire que l’envoyé arrive avec un message à convaincre, un argument à défendre, une position à emporter de haute lutte. Or Grégoire souligne que le premier geste n’est ni une démonstration ni une exhortation : c’est une offrande de paix, faite avant même de savoir si elle sera reçue.
Il précise que cette paix ne dépend pas, dans son efficacité, de la disposition du prédicateur, mais de la disposition de celui qui l’accueille : « S’il y a là un ami de la paix, votre paix ira reposer sur lui ; sinon, elle reviendra sur vous » (Lc 10, 6). Grégoire commente cette réversibilité comme une image de la liberté humaine face à Dieu lui-même : rien n’est jamais imposé, tout est offert. Nous connaissons cela dans nos propres vies : une main tendue vers un frère fâché, une réconciliation proposée sans garantie de réponse. Parfois elle est accueillie et transforme la relation ; parfois elle nous revient, intacte, sans que nous en ayons perdu quoi que ce soit. Grégoire nous rappelle que la paix offerte n’est jamais gaspillée, même quand elle est refusée — elle demeure disponible pour celui qui la porte, comme une lumière qu’on ne peut éteindre en la refusant, seulement en refusant de la voir.
La poussière secouée, un geste sans haine
Le passage se referme sur un geste troublant : secouer la poussière des villes qui n’ont pas accueilli les envoyés. On pourrait y lire une vengeance symbolique, presque une malédiction. Grégoire refuse cette lecture. Il insiste sur le fait que même ce geste de rupture s’accompagne d’une dernière annonce — « le règne de Dieu s’est approché » — prononcée non par dépit, mais par fidélité jusqu’au bout à la vérité du message. Le rejet ne dispense pas d’annoncer une dernière fois ; il n’autorise pas la rancune.
C’est une leçon d’une actualité brûlante pour quiconque a connu l’échec d’une démarche généreuse — un projet refusé, une aide repoussée, un amour non partagé. Grégoire montre que le renoncement à insister ne doit jamais se transformer en amertume. On secoue la poussière, on part, mais on ne referme pas la porte de son propre cœur. C’est peut-être la phrase la plus exigeante de toute l’homélie : rester libre intérieurement, même face au rejet, sans laisser l’échec durcir le cœur.

Ce qui nous reste, après avoir lu Grégoire
Ce que Grégoire le Grand nous laisse, au terme de cette lecture, n’est pas une méthode d’évangélisation à appliquer point par point. C’est une manière de regarder toute tâche qui nous dépasse — professionnelle, familiale, spirituelle — comme un envoi plutôt que comme une initiative personnelle. Il y a une différence radicale entre partir de son propre chef, armé de ses propres ressources, et se savoir envoyé, dépouillé, porteur d’une paix qui ne lui appartient pas mais qu’il a reçu mission de transmettre.
Cette pensée de Grégoire a nourri toute une tradition monastique et missionnaire ultérieure. On la retrouve, des siècles plus tard, dans la spiritualité de saint François d’Assise envoyant ses frères sans bourse ni bâton ; on la retrouve dans les récits des missionnaires modernes partis sans savoir s’ils reviendraient. L’Homélie XVII de Grégoire n’est pas restée un texte savant enfermé dans les bibliothèques monastiques — elle a irrigué, souvent sans que les héritiers le sachent, toute une manière chrétienne de comprendre l’envoi comme dépouillement et confiance plutôt que comme conquête.Reste une image, presque physique, à emporter de cette méditation : celle de la paix qui repose, comme un oiseau se pose sur une branche solide, prête à repartir si la branche cède, mais jamais brisée par ce départ. Nous pouvons, chacun, devenir cette maison où la paix trouve à se poser — ou continuer d’être cette porte fermée que la paix survole sans jamais y entrer, non par punition, mais simplement parce que rien, jamais, ne s’impose de force. Grégoire conclut son homélie par une phrase qui résume tout : « Que chacun considère ce qu’il fait au-dedans de lui, et il découvrira ce qu’il peut apporter au-dehors » (Homélie XVII sur les Évangiles).
Lectio divina
« Mais dans toute maison où vous entrerez, dites d'abord : “Paix à cette maison.” » (Lc 10, 5)
Quand as-tu, la dernière fois, franchi un seuil sans savoir si tu serais accueilli ? Tu portes peut-être encore, sans le savoir, une paix que tu n'as jamais osé offrir en premier. Qu'est-ce qui te retient de la déposer, même sans garantie de retour ? Et si elle t'était rendue, la recevrais-tu comme un don encore intact, ou comme un échec ?
Seigneur, tu nous envoies sans bourse ni certitude. Apprends-moi à frapper aux portes sans calculer l'accueil qui m'attend. Que ma paix soit une offrande, jamais une exigence. Garde mon cœur libre, même quand la porte reste close. Que je reparte sans amertume, la poussière aux pieds, et la confiance intacte.
Une porte entrouverte, et sur le seuil, une paix qui hésite avant de se poser.
✝ Références bibliques
1 passage · 1 livre
Le Fils de l'homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu. (Lc 19,10)
L'Évangile de la miséricorde : Jésus proche des pauvres, des femmes et des pécheurs.
→ Explorer le Codex Luc- Une femme nommée Marthe le reçut. Marie a choisi la meilleure part (Lc 10, 38-42)
- Qui est mon prochain ? (Lc 10, 25-37)
- Réjouissez-vous parce que vos noms se trouvent inscrits dans les cieux (Lc 10, 17-24)
- Votre paix ira reposer sur lui (Lc 10, 1-12)
- Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, et ton prochain comme toi-même (Mt 22, 34-40)
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