- Une vigne chargée d’histoire
- Anatomie d’une parabole qui accuse
- La logique de l’envoi prophétique, ou Dieu qui insiste
- Le scandale de l’Incarnation, ou l’héritier méconnu
- Le renversement pascal, ou la pierre rejetée devient fondation
- Ce que cette parole change concrètement
- Résonances dans la tradition : deux mille ans de lecture croyante
- Entrer dans la parabole de l’intérieur
- Lire cette parabole sans naïveté ni esquive
- Prière
- Et maintenant, que faisons-nous ?
- Pratiques
- Références
- ✝ Références bibliques
Évangile de Jésus Christ selon saint Marc
1Jésus se mit donc à leur parler en paraboles. « Un homme planta une vigne, il l’entoura d’une haie, y creusa un pressoir et y bâtit une tour, puis il la loua à des vignerons et partit pour un autre pays. 2Le moment venu, il envoya un serviteur aux vignerons pour recevoir d’eux une part de la récolte. 3Mais s’étant saisis de lui, ils le battirent et le renvoyèrent les mains vides. 4Il leur envoya encore un autre serviteur et ils le blessèrent à la tête et le chargèrent d’outrages. 5Il en envoya un troisième, qu’ils tuèrent, beaucoup d’autres furent encore, les uns battus, les autres tués par eux. 6Il restait au maître un fils unique qui lui était très cher, il l’envoya aussi vers eux le dernier, se disant : Ils respecteront mon fils. 7Mais ces vignerons dirent entre eux : Celui-ci est l’héritier, venez, tuons-le et l’héritage sera à nous. 8Et ils se saisirent de lui, le tuèrent et le jetèrent hors de la vigne. 9Maintenant que fera le maître de la vigne ? Il viendra, il exterminera les vignerons et donnera sa vigne à d’autres. 10N’avez-vous pas lu cette parole de l’Écriture : La pierre qu’ont rejetée ceux qui bâtissaient, est devenue la pierre d’angle : 11c’est le Seigneur qui a fait cela et c’est une merveille à nos yeux ? » 12Et ils cherchaient à se saisir de lui, sachant qu’il les avait en vue dans cette parabole, mais ils craignaient le peuple et le laissant, ils s’en allèrent.
Reconnaître l’héritier avant qu’il soit trop tard
La parabole des vignerons homicides : violence, rejet et résurrection au cœur de l’évangile de Marc
Il y a des paraboles qui consolent, et il y a celles qui accusent. Celle des vignerons homicides appartient décidément à la seconde catégorie — et c’est précisément pour cela qu’elle nous est indispensable. Jésus s’adresse ici à des hommes de pouvoir, cultivés, pieux même, et leur tend un miroir. Ce qu’ils y voient les révolte. Ce que nous y voyons, deux mille ans plus tard, devrait nous interroger tout autant. Cette parole est pour quiconque se trouve un jour en position de gérant d’un bien qui ne lui appartient pas, c’est-à-dire pour chacun d’entre nous.
Cette parole se déploie en plusieurs mouvements. Nous situerons d’abord le texte dans son contexte marcien et dans l’histoire d’Israël, pour comprendre pourquoi Jésus choisit précisément cette image. Nous analyserons ensuite la structure narrative de la parabole, qui n’est pas un simple récit mais une argumentation théologique serrée. Nous déploierons alors trois axes majeurs : la logique de l’envoi prophétique, le scandale de l’Incarnation, et le renversement pascal. Nous tirerons des applications concrètes, écouterons la grande tradition chrétienne, proposerons une piste de méditation, et affronterons sans esquiver les défis que ce texte pose aujourd’hui. Enfin, nous prierons avec cette parabole, parce qu’elle mérite mieux qu’une simple lecture.
Une vigne chargée d’histoire
Pour comprendre ce que Jésus dit, il faut d’abord entendre ce que ses auditeurs entendent. Et eux, dès le premier mot — vigne — ils savent exactement où ils sont.
La vigne est l’une des métaphores les plus constantes de la Bible hébraïque pour désigner Israël. Le grand texte de référence est Is 5, 1-7, le « chant de la vigne » d’Isaïe, que tout Juif cultivé connaît par cœur. Le prophète y décrit un vigneron amoureux qui plante une vigne superbe, la soigne avec passion, attend des raisins savoureux — et ne récolte que des fruits âcres. La conclusion d’Isaïe est sans ambiguïté : « La vigne du Seigneur Sabaot, c’est la maison d’Israël. » Marc, lui, reprend presque mot pour mot la mise en scène : clôture, pressoir, tour de garde (Mc 12, 1). Ce n’est pas une coïncidence stylistique, c’est une citation implicite, un code que les chefs des prêtres, les scribes et les anciens déchiffrent immédiatement.
Nous sommes à Jérusalem, dans les derniers jours du ministère de Jésus. Marc situe cet épisode au chapitre 12, juste après l’entrée triomphale (Mc 11, 1-10), l’expulsion des marchands du Temple (Mc 11, 15-19), et la question sur l’autorité de Jésus (Mc 11, 27-33). Le contexte est celui d’une confrontation ouverte, tendue, qui va crescendo. Les autorités religieuses ont déjà décidé dans leur cœur, comme Marc l’a noté au chapitre 11 : « Les chefs des prêtres et les scribes cherchaient comment se saisir de lui pour le faire mourir. » La parabole s’inscrit donc dans un dialogue de sourds entre deux légitimités qui se regardent en chiens de faïence.
La structure du récit est savamment construite. On y trouve trois niveaux d’acteurs : le propriétaire de la vigne, les vignerons locataires, et les envoyés successifs. À ces trois niveaux correspondent trois réalités théologiques que le lecteur de Marc est invité à identifier : Dieu le Père, les dirigeants d’Israël, les prophètes. Cette lecture allégorique ne s’impose pas d’elle-même dans toutes les paraboles, mais ici, la densité des références scripturaires la rend inévitable. Jésus lui-même la valide en citant le Psaume 118 à la fin (Mc 12, 10-11), ce qui donne une clé de lecture christologique explicite.
Il est important de noter que la parabole est adressée à un groupe précis : « les chefs des prêtres, les scribes et les anciens » (Mc 12, 1). Ce ne sont pas des gens du peuple ignorants. Ce sont les gardiens officiels de la tradition, les gestionnaires du Temple, les interprètes autorisés de la Torah. Leur culpabilité, dans la parabole, est d’autant plus lourde qu’ils savent parfaitement ce qu’ils font. Marc le confirme d’une formule cinglante à la fin du passage : « Ils avaient bien compris en effet qu’il avait dit la parabole à leur intention » (Mc 12, 12). Il n’y a aucune ambiguïté, aucune méprise possible. La parabole est un acte judiciaire autant qu’un enseignement.
Anatomie d’une parabole qui accuse
La force de ce texte tient à sa progression narrative implacable. Marc ne nous laisse pas le loisir de trouver une échappatoire.
Le propriétaire plante sa vigne avec un soin minutieux : clôture pour protéger, pressoir pour produire, tour de garde pour surveiller. C’est un projet complet, réfléchi, coûteux. Puis il confie sa vigne à des vignerons et part. Ce départ est capital : il ne s’agit pas d’abandon, mais de confiance. Le maître fait crédit à ses gérants. Il leur donne le temps, l’espace, les moyens. Il attend simplement, au moment voulu, la part qui lui revient des fruits (Mc 12, 2). Ce n’est pas une exigence tyrannique — c’est le contrat normal du fermage dans la Palestine du Ier siècle.
Mais les vignerons refusent ce contrat. Ils frappent le premier envoyé, assomment et humilient le second, tuent le troisième. Marc accumule les verbes de violence avec une insistance rhétorique délibérée. Cette escalade n’est pas réaliste au sens strict — aucun propriétaire sensé ne continuerait à envoyer des serviteurs dans pareilles conditions. Mais dans une parabole, le réalisme psychologique est subordonné à la vérité théologique. Ce que Jésus décrit, c’est la longanimité incompréhensible de Dieu face au refus répété d’Israël d’accueillir ses prophètes. L’histoire sainte est ici concentrée en quelques versets. Derrière ces « serviteurs » frappés et tués, on reconnaît Élie persécuté par Jézabel (1 R 19, 1-3), Jérémie jeté en prison (Jr 38, 6), Amos chassé de Béthel (Am 7, 12-13), et tant d’autres.
Le tournant de la parabole arrive avec une phrase d’une densité théologique extraordinaire : « Il lui restait encore quelqu’un : son fils bien-aimé. Il l’envoya vers eux en dernier, en se disant : « Ils respecteront mon fils » » (Mc 12, 6). Le mot grec utilisé ici, agapètos, « bien-aimé », est exactement le même que celui employé par la voix du ciel au baptême de Jésus : « Tu es mon Fils bien-aimé ; en toi j’ai mis toute ma faveur » (Mc 1, 11). L’oreille chrétienne, dès lors, ne peut pas se tromper. Le « fils bien-aimé » de la parabole, c’est Jésus lui-même, qui se désigne ainsi à la troisième personne, avec une distance qui est peut-être la forme la plus poignante de la pudeur.
La réaction des vignerons est à la fois criminelle et absurde. Ils savent que c’est l’héritier. Ils le reconnaissent explicitement : « Voici l’héritier : allons-y ! tuons-le, et l’héritage va être à nous ! » (Mc 12, 7). Cette reconnaissance rend leur crime inexcusable. Ils ne tuent pas dans l’ignorance — ils tuent en pleine connaissance. C’est là que la parabole devient un diagnostic spirituel : le péché le plus grave n’est pas le péché d’ignorance, mais le péché de connaissance. Savoir que Jésus est l’héritier, et le rejeter quand même par désir d’accaparement.

La logique de l’envoi prophétique, ou Dieu qui insiste
La parabole des vignerons est, dans sa première moitié, une théologie condensée du prophétisme biblique.
Dieu n’abandonne jamais sans avertissement. C’est une constante de toute l’Écriture, de la Genèse à l’Apocalypse. Avant chaque jugement, avant chaque catastrophe, Dieu envoie quelqu’un pour dire : retourne-toi, reviens, écoute. Le livre d’Amos commence par cette affirmation : « Le Seigneur Dieu ne fait rien sans avoir révélé son secret à ses serviteurs les prophètes » (Am 3, 7). Cette logique de l’envoi est au cœur de la relation entre Dieu et son peuple.
Dans la parabole, le maître envoie ses serviteurs « au moment venu » (Mc 12, 2). Cette précision temporelle est importante. Dieu n’agit pas dans l’arbitraire ou l’impatience. Il attend la saison des fruits, c’est-à-dire le moment où la demande est légitime et raisonnée. Les prophètes, dans l’Ancien Testament, parlent toujours à propos : au moment de l’exil, au moment de la reconstruction, au moment de l’apostasie. Ils ne sont pas des donneurs de leçons en chambre — ils sont des messagers envoyés dans l’urgence d’un moment précis.
Ce qui est bouleversant dans la logique marcienne, c’est la persévérance du maître. Après le premier échec, il envoie un second serviteur. Après le second, un troisième. « Puis beaucoup d’autres serviteurs » (Mc 12, 5). Cette accumulation n’est pas de l’obstination aveugle — c’est de la miséricorde patiente. La théologie juive avait développé le concept de middat ha-rahamim, « l’attribut de miséricorde », pour désigner cette tendance divine à différer le jugement, à donner une chance supplémentaire, toujours une autre. Paul reprendra cette intuition en Rm 2, 4 : « Ne méprises-tu pas les richesses de sa bonté, de sa patience, de sa longanimité, ne sachant pas que la bonté de Dieu te pousse à te convertir ? »
Ce premier axe nous dit quelque chose d’essentiel pour nos vies : Dieu ne se lasse pas d’envoyer. Il envoie des personnes, des événements, des paroles, des lectures, des rencontres. La question n’est pas : Dieu parle-t-il ? mais : est-ce que j’écoute ? Les vignerons, eux, avaient fait le choix de ne plus écouter. Ils avaient fermé le circuit. Ils avaient décidé que la vigne était à eux, que le contrat ne les liait plus. Et cette fermeture progressive, serviteur après serviteur, est le portrait d’un endurcissement du cœur qui se construit progressivement, décision après décision.
Pour nous, cette section de la parabole est une invitation à l’examen de conscience. Combien de « serviteurs » avons-nous renvoyés les mains vides ? Combien de paroles prophétiques avons-nous esquivées, rationalisées, minimisées, parce qu’elles nous demandaient de lâcher notre héritage imaginaire ?
Le scandale de l’Incarnation, ou l’héritier méconnu
La venue du fils est le cœur battant de la parabole, et son interprétation christologique est incontournable.
Quand le maître dit : « Il l’envoya vers eux en dernier » (Mc 12, 6), ce mot en dernier porte tout le poids de l’eschatologie biblique. Dans la pensée juive, le temps présent est le temps des serviteurs, des médiateurs, des envoyés. Le temps à venir — le temps messianique — sera le temps de la présence directe, du face-à-face, de l’envoyé définitif. La lettre aux Hébreux traduira cette intuition avec une précision admirable : « Après avoir, à bien des reprises et de bien des manières, parlé autrefois à nos pères par les prophètes, Dieu, en ces jours qui sont les derniers, nous a parlé par un Fils » (He 1, 1-2). L’Incarnation n’est pas un envoi parmi d’autres. C’est l’envoi ultime, celui qui met fin à la série et qui joue l’avenir de la relation.
Mais cet envoi ultime prend une forme étrange, scandaleuse même. Le fils ne vient pas en conquérant. Il vient sans armée, sans appareil de pouvoir, sans lettre de créance officielle. Dans la parabole, rien ne distingue extérieurement son arrivée de celle des serviteurs précédents. C’est là l’une des leçons les plus profondes de l’Incarnation : Dieu se fait reconnaître, mais il ne s’impose pas. Il vient dans la faiblesse, dans la discrétion du quotidien, et c’est précisément cette discrétion qui est le test. Ceux qui l’accueillent sont ceux qui ont le cœur assez ouvert, assez humble, pour reconnaître la royauté sous les habits ordinaires.
Les vignerons, eux, reconnaissent l’héritier — mais ils refusent les implications de cette reconnaissance. C’est le paradoxe tragique que Jean développera dans son prologue : « Il est venu chez les siens, et les siens ne l’ont pas accueilli » (Jn 1, 11). Le problème n’est pas l’ignorance. Le problème est que la reconnaissance de l’héritier implique de lui rendre ce qui lui appartient, c’est-à-dire de renoncer à l’illusion de propriété. Et cela, les vignerons ne le veulent pas.
Ce deuxième axe nous parle directement. Combien de fois reconnaissons-nous le Christ — dans la liturgie, dans l’Écriture, dans les pauvres qu’il a identifiés à lui-même (Mt 25, 31-46) — et refusons-nous malgré tout les implications de cette reconnaissance ? Reconnaître Jésus comme Seigneur, c’est accepter de ne plus être le maître de sa propre vigne. C’est le renoncement qu’annonce le baptême, que confirme la profession de foi, et que la vie entière doit progressivement traduire en actes.
Le renversement pascal, ou la pierre rejetée devient fondation
La parabole ne s’arrête pas à la mort du fils. Elle va plus loin, et c’est là que le génie théologique de Jésus éclate pleinement.
Après la mort du fils, Jésus pose une question rhétorique : « Que fera le maître de la vigne ? » (Mc 12, 9). La réponse qu’il donne lui-même est double : le châtiment des vignerons infidèles, et la remise de la vigne à d’autres. Ce second volet est essentiel et souvent sous-estimé. La vigne ne disparaît pas. Elle ne périt pas avec ceux qui l’ont mal gérée. Elle est transmise. L’histoire de Dieu avec l’humanité ne s’arrête pas au rejet et au meurtre. Elle continue, sous une autre forme, avec d’autres gérants.
Mais c’est la citation du Psaume 118 qui donne à toute la parabole sa tonalité pascale : « La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle : c’est là l’œuvre du Seigneur, la merveille devant nos yeux » (Mc 12, 10-11, citant Ps 118, 22-23). Ce psaume était chanté lors de la fête de Souccot, la fête des Tentes, l’une des trois grandes pèlerinages à Jérusalem. Il exprimait la gratitude d’Israël pour les retournements de l’histoire divine. La pierre rejetée était à l’origine une métaphore pour Israël lui-même, la nation humiliée que Dieu avait relevée. Jésus la reprend et la retourne : c’est lui, désormais, la pierre rejetée par les bâtisseurs officiels — et que Dieu élève au rang de fondement.
Ce renversement est la structure de la Résurrection. On tue le fils, on le jette hors de la vigne — hors de la ville, hors du camp (He 13, 12-13 fera de cette « extériorité » une théologie) — et c’est précisément lui qui devient le centre organisateur de tout l’édifice. La mort n’a pas le dernier mot. Le rejet n’a pas le dernier mot. Dieu fait de la pierre d’achoppement la pierre d’angle.
Pour nous, ce troisième axe est une promesse et un défi. La promesse : les défaites de l’histoire ne sont jamais définitives entre les mains de Dieu. Le défi : accepter que Dieu bâtisse autrement que nous ne l’avions prévu, avec des pierres que nous aurions rejetées, selon un plan que nous n’aurions pas dessiné.
Ce que cette parole change concrètement
Cette parabole n’est pas une leçon d’histoire. Elle parle du présent, du quotidien, des décisions ordinaires.
Dans la vie personnelle
La question centrale que pose cette parabole est : de quoi suis-je le gérant ? Ma vie, mes talents, mes relations, mon argent, mon temps — rien de tout cela ne m’appartient en propre. Je suis vigneron, pas propriétaire. Cette conscience de la gérance est l’une des transformations intérieures les plus profondes que le christianisme propose. Elle libère de l’angoisse de la possession et de la peur de perdre. Elle réoriente l’énergie : au lieu de s’épuiser à défendre un territoire, on peut se consacrer à en prendre soin pour celui à qui il appartient vraiment.
Concrètement, cela signifie vivre ses dons comme un service plutôt que comme un privilege. Un talent musical, une intelligence analytique, une sensibilité relationnelle — ces dons ne sont pas là pour nourrir mon ego, mais pour produire des fruits qui reviendront au maître. Cette orientation radicale change le rapport au succès et à l’échec. Si je ne suis que gérant, mon « succès » se mesure à la qualité de ma gestion, pas à l’accumulation de ce que je contrôle.
Dans la vie ecclésiale
La parabole est adressée à des responsables religieux. Son interpellation ecclésiale est donc directe et ne doit pas être édulcorée. L’Église, ses prêtres, ses diacres, ses responsables laïcs, sont tous des vignerons — des gérants d’un bien qui ne leur appartient pas. Le danger qu’elle décrit — s’approprier la vigne, écarter les prophètes gênants, refuser de rendre des comptes — est un danger permanent pour toute institution religieuse.
L’histoire de l’Église est traversée de ce péché-là : des époques où les responsables ont confondu leur autorité avec une propriété, ont refusé d’entendre les voix prophétiques qui les dérangeaient, ont préféré la sécurité de leur pouvoir à la fidélité au Seigneur de la vigne. Et chaque fois, le maître a donné la vigne à d’autres. L’histoire du christianisme est aussi l’histoire de ces transmissions — vers de nouveaux mouvements, de nouveaux contextes géographiques, de nouvelles expressions culturelles.
Dans la vie sociale et professionnelle
Le principe de gérance s’applique aussi à nos responsabilités sociétales. Un chef d’entreprise est vigneron de ses collaborateurs, de ses ressources, de son impact sur le monde. Un élu est vigneron de la confiance de ses concitoyens. Un enseignant est vigneron de l’intelligence de ses élèves. Partout où l’on exerce une autorité sur un bien qui dépasse notre personne, la parabole des vignerons pose la même question : rendez-vous des fruits, ou gardez-vous tout pour vous ?

Résonances dans la tradition : deux mille ans de lecture croyante
La parabole des vignerons homicides a nourri la réflexion théologique depuis les premières générations chrétiennes.
Justin Martyr, au IIe siècle, est l’un des premiers à en faire un usage apologétique dans son Dialogue avec Tryphon. Il y voit la preuve que les prophètes avaient annoncé le rejet du Christ par les autorités juives, et que la transmission de la vigne aux nations (les « autres » de Mc 12, 9) est l’accomplissement du dessein divin. Cette lecture, il faut le dire honnêtement, a parfois alimenté une théologie du verus Israel problématique, qui opposait une Église « nouvelle Israël » à un judaïsme « abandonné par Dieu ». Nous reviendrons sur ce défi dans la section suivante.
Origène, au IIIe siècle, propose une lecture plus allégorique et spirituelle dans son commentaire de l’Évangile de Matthieu (la parabole apparaît aussi en Mt 21, 33-46 et Lc 20, 9-19). Pour lui, la vigne est l’âme humaine, confiée à chacun par Dieu. Les vignerons sont les passions et les instincts qui cherchent à s’en emparer. Les envoyés du maître sont les bonnes inspirations, les pensées vertueuses, que nous maltraitons souvent. Cette lecture spiritualisante est séduisante, mais risque de diluer la dimension prophétique et ecclésiale du texte.
Thomas d’Aquin, dans sa Catena Aurea, compile les commentaires des Pères avec un soin magistral. Il insiste sur la patientia Dei, la patience divine qui multiplie les envois malgré les refus répétés, et y voit le modèle de toute patience humaine. Pour Thomas, la vertu de patience n’est pas une résignation passive mais une persistance active dans la bonté, à l’image de ce maître qui continue d’envoyer des messagers là où tout espoir semble perdu.
Dans la tradition médiévale, la citation du Psaume 118 — « la pierre rejetée est devenue pierre d’angle » — a inspiré une iconographie puissante, notamment dans les représentations de la Résurrection et du Christ glorieux. La pierre d’angle (lapis angularis) est devenue un symbole architectural et théologique fondateur : le Christ est la jonction entre l’Ancien et le Nouveau Testament, entre les nations et Israël, entre le ciel et la terre.
À l’époque contemporaine, le théologien protestant Joachim Jeremias, dans ses Paraboles de Jésus, a proposé une analyse rigoureuse qui distingue le niveau du Jésus historique — une parabole peut-être plus simple à l’origine — du niveau de la rédaction des évangélistes, qui l’ont enrichie d’une christologie explicite. Cette approche historico-critique ne contredit pas la lecture théologique, mais la nuance et l’enrichit : Jésus parlait dans un contexte précis, avec des codes culturels précis, et l’Église a ensuite médité ce récit à la lumière de la Résurrection.
Entrer dans la parabole de l’intérieur
La méthode ignatienne d’oraison nous invite à entrer dans un texte évangélique par l’imagination, en nous y situant personnellement. Voici une façon de pratiquer cette lectio divina avec Mc 12, 1-12.
Première étape — Lire lentement. Lire le texte une première fois à voix haute, si possible. Laisser les images s’imposer : la clôture, le pressoir, la tour, la vigne bien entretenue. Ne pas analyser encore. Juste voir.
Deuxième étape — Se situer. Se demander : Qui suis-je dans ce texte aujourd’hui ? Suis-je le vigneron qui résiste ? Le serviteur envoyé et maltraité ? Quelqu’un dans la foule qui regarde ? Ou peut-être, dans certains aspects de ma vie, suis-je le fils envoyé — celui qu’on n’écoute pas, qu’on rejette ? La parabole est assez riche pour accueillir plusieurs identifications simultanées.
Troisième étape — Écouter la question. Jésus pose une question au cœur du texte : « Que fera le maître de la vigne ? » Laisser cette question résonner dans son contexte personnel. Dans quelle situation de ma vie suis-je en train de retenir ce qui revient à Dieu ? Quel « serviteur » ai-je renvoyé les mains vides cette semaine ?
Quatrième étape — Contempler la pierre d’angle. Terminer par la contemplation du Psaume 118, que Jésus cite. La pierre rejetée, devenue fondation. Nommer une « pierre rejetée » de sa propre vie — un échec, une humiliation, un projet qui n’a pas abouti — et demander à Dieu si cette pierre pourrait devenir, dans ses mains, quelque chose d’utile, de fondateur.
Cinquième étape — Conclure par une résolution simple. Pas une liste de bonnes résolutions, mais une seule : cette semaine, comment vais-je rendre au maître ce qui lui revient ? La réponse sera différente pour chacun, mais elle doit être concrète et vérifiable.
Lire cette parabole sans naïveté ni esquive
Aucune honnêteté intellectuelle ne peut ignorer que cette parabole a posé et continue de poser des problèmes sérieux.
Le défi de l’antijudaïsme
Le premier et le plus urgent est celui de la réception antijuive du texte. Pendant des siècles, la lecture dominante a été la suivante : les vignerons infidèles = le judaïsme ; les « autres » à qui la vigne est donnée = l’Église chrétienne. Cette équation a alimenté une théologie du remplacement (supersessionnisme) qui a eu des conséquences historiques dramatiques, jusqu’au mépris actif des Juifs dans la chrétienté médiévale et moderne.
Il est impératif de corriger cette lecture, et les outils théologiques pour le faire existent. D’abord, Jésus s’adresse à un groupe précis — les chefs des prêtres, les scribes et les anciens — et non au peuple juif dans son ensemble. La foule qui l’écoute est juive et lui est favorable (Mc 12, 12). Ensuite, les « autres » à qui la vigne est donnée ne sont pas nécessairement « les nations » ou « les Gentils » : ils pourraient désigner de nouveaux responsables dans le cadre même de la communauté d’Israël renouvelée. Enfin, et surtout, Paul affirme avec vigueur en Rm 11, 1-2 : « Dieu a-t-il rejeté son peuple ? Certes non. » La vigne n’a pas été retirée à Israël — elle a été élargie, dans la perspective paulinienne, pour accueillir les nations.
Le défi de la violence divine
Un second défi, moins souvent nommé mais tout aussi réel, concerne l’image de Dieu que la parabole semble projeter. Le maître qui « fera périr les vignerons » (Mc 12, 9) — est-ce là le Dieu de Jésus, le Père miséricordieux des paraboles de Luc 15 ?
Il faut ici distinguer deux niveaux. La parabole décrit une logique de responsabilité, pas une théologie de la vengeance divine. Le châtiment n’est pas arbitraire — il est la conséquence naturelle d’un refus persistant et violent du contrat. Par ailleurs, Jésus emploie des images à valeur rhétorique et didactique. Les paraboles ne sont pas des traités dogmatiques — elles piquent, elles dérangent, elles créent un choc qui oblige à penser. La violence de la conclusion sert à dire : les enjeux sont sérieux. Ce n’est pas sans conséquence de rejeter les envoyés de Dieu.
Le défi de la pertinence contemporaine
Enfin, certains lecteurs modernes se demandent ce que cette parabole dit à des sociétés sécularisées où le référent religieux n’est plus partagé. La réponse est qu’elle parle un langage universel : celui de la responsabilité de gérant, du refus d’accountability, de la violence institutionnelle contre ceux qui portent un message dérangeant. Ces réalités traversent toutes les cultures et toutes les époques. La parabole n’a pas besoin d’un public croyant pour être comprise — elle a besoin d’un public honnête.
Prière
Seigneur de la vigne,
Nous venons devant toi avec une certaine gêne, parce que nous avons reconnu, quelque part dans cette parabole, notre propre visage. Non pas peut-être avec la violence brutale des vignerons du récit, mais avec cette même tendance subtile à oublier que ce que nous tenons n’est pas à nous.
Tu nous as confié une vigne. Tu l’as clôturée avec soin, tu y as creusé un pressoir, tu y as bâti une tour de garde. Tu as pensé à tout. Tu nous as donné les outils, les ressources, les relations. Et tu nous as fait confiance. Cela seul devrait nous faire fléchir le genou.
Mais nous avons parfois renvoyé tes serviteurs. Nous avons renvoyé les personnes qui nous disaient une vérité difficile. Nous avons renvoyé le temps de prière qui t’appartenait. Nous avons renvoyé l’appel intérieur à donner davantage, à pardonner plus largement, à vivre plus simplement. Nous les avons envoyés avec les mains vides, ou nous leur avons fait violence par notre indifférence.
Nous avons parfois, aussi, reconnu ton Fils dans nos vies — dans une parole d’évangile qui nous touchait, dans un visage de pauvre qui nous regardait, dans une interpellation qui venait de toi — et nous avons préféré ignorer les implications de cette reconnaissance, parce qu’elles nous coûtaient quelque chose.
Pardonne-nous cette fermeture. Pardonne-nous cette logique d’accaparement qui ressemble si peu à l’amour.
Mais nous venons aussi, Seigneur, avec une gratitude immense. Parce que la parabole ne s’arrête pas au meurtre du fils. Elle continue. La pierre rejetée est devenue pierre d’angle. Tu as transformé ce qui semblait être la victoire de la mort en fondation de la vie. Tu as fait du vendredi saint la condition du dimanche pascal. Et cette logique-là — cette alchimie divine qui prend nos refus et nos échecs et en fait quelque chose de neuf — c’est la logique qui nous garde en vie, spirituellement.
Apprends-nous à être de bons vignerons. Non pas des gérants crispés qui comptent et contrôlent, mais des serviteurs joyeux qui cultivent et qui donnent. Apprends-nous à rendre des comptes sans angoisse, parce que nous savons que le maître est juste et bon.
Apprends-nous surtout à reconnaître ton Fils quand il se présente — dans l’Écriture, dans l’Eucharistie, dans le visage du prochain, dans les croisements imprévus de nos vies — et à accueillir cette reconnaissance avec toutes ses conséquences. Même celles qui nous dérangent. Même celles qui nous demandent de lâcher quelque chose que nous tenions très fort.
Car ta vigne est belle, Seigneur. Et nous voulons en être dignes.
Amen.
Et maintenant, que faisons-nous ?
Cette parole de Jésus a la particularité de ne pas laisser d’espace neutre. Elle place chacun de ses lecteurs devant une alternative concrète : est-ce que je rends, ou est-ce que je retiens ? Est-ce que j’accueille les envoyés du maître, ou est-ce que je les renvoie ?
La bonne nouvelle — et il y en a une — c’est que nous ne sommes pas condamnés à reproduire les erreurs des vignerons du récit. Le fait même que nous lisions cette parabole, que nous nous laissions interpeller par elle, que nous soyons prêts à nous y reconnaître, indique que quelque chose en nous reste ouvert. La grâce travaille dans cette ouverture.
La question finale n’est pas : « Étais-je un mauvais vigneron hier ? » mais : « Que vais-je faire aujourd’hui de la vigne qui m’est confiée ? » Cette orientation vers l’avenir est caractéristique de la pédagogie de Jésus. Il ne ressasse pas les fautes. Il ouvre un horizon.
La pierre rejetée est devenue pierre d’angle. C’est une promesse pour nos défaites personnelles, pour les espérances déçues de l’Église, pour les histoires humaines qui semblent s’achever dans la violence et l’absurde. Dieu a le dernier mot — et ce mot est constructif. Il bâtit avec ce que nous avons rejeté.
Il ne tient qu’à nous de devenir des bâtisseurs dignes de ce chantier-là.
Pratiques
- Identifier cette semaine une « vigne confiée » — un don, une responsabilité, une relation — et se demander concrètement comment en rendre les fruits à celui qui vous l’a donnée.
- Relire Is 5, 1-7 en parallèle avec Mc 12, 1-12 et noter les échos : qu’est-ce que Marc ajoute à Isaïe, et qu’est-ce que cela dit sur le projet de Jésus ?
- Pratiquer la lectio divina sur Mc 12, 10-11 (la citation du Psaume 118), en nommant une « pierre rejetée » de sa propre histoire et en la confiant à Dieu en prière.
- Dans la prochaine semaine, noter les « serviteurs » que Dieu vous envoie — personnes, événements, paroles — et choisir d’en accueillir au moins un avec une attention particulière.
- Lire ou relire Rm 11, 1-29 pour comprendre comment Paul intègre la parabole des vignerons dans sa théologie de l’histoire du salut, sans tomber dans le supersessionnisme.
- Méditer sur une responsabilité professionnelle ou communautaire que vous exercez et vous demander : est-ce que je gère ce bien pour moi, ou pour celui qui me l’a confié ?
- Partager cette parabole avec quelqu’un de votre entourage non-croyant, non pas pour évangéliser, mais pour écouter comment elle résonne dans une perspective non-religieuse : les fruits de cet échange peuvent être surprenants.
Références
- Marc 12, 1-12, Bible de Jérusalem, Cerf, 2000 — texte source principal.
- Isaïe 5, 1-7, La Sainte Bible, traduction œcuménique (TOB) — le « chant de la vigne » en parallèle.
- Joachim Jeremias, Les Paraboles de Jésus, Le Puy / Éditions Xavier Mappus, 1962 — référence exégétique incontournable sur la méthode d’interprétation des paraboles.
- Thomas d’Aquin, Catena Aurea in Marcum — commentaire patristique compilé, disponible en latin sur Corpus Thomisticum.
- Justin Martyr, Dialogue avec Tryphon, Sources Chrétiennes n°146 et 147, Cerf — premier usage apologétique de la parabole dans la tradition chrétienne.
- Romano Guardini, Le Seigneur, Alsatia, 1945 — méditation christologique de grande qualité sur les paraboles du conflit.
- Pontifical Biblical Commission, Le peuple juif et ses Saintes Écritures dans la Bible chrétienne, Cerf, 2002 — document de référence pour une lecture non-supersessionniste des textes de tension judéo-chrétienne.
✝ Références bibliques
1 passage · 1 livre
Le Fils de l'homme est venu pour servir et donner sa vie en rançon. (Mc 10,45)
L'Évangile de l'action : Jésus serviteur puissant, révélé comme Fils de Dieu sur la croix.
→ Explorer le Codex Marc- Comment les scribes peuvent-ils dire que le Messie est le fils de David ? (Mc 12, 35-37)
- Il n’y a pas de commandement plus grand que ceux-là (Mc 12, 28b-34)
- Il n’est pas le Dieu des morts, mais des vivants (Mc 12, 18-27)
- Ce qui est à César, rendez-le à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. (Mc 12, 13-17)
- Le Seigneur notre Dieu est l’unique Seigneur : tu l’aimeras (Mc 12, 28b-34)
- « Comment est-il à la fois son fils et son Seigneur ? » — Le vertige christologique de Marc 12,35-37
- Aimer de tout son être : quand Jésus récapitule l’Évangile en deux commandements
- Dieu des vivants : ce que Jésus dit à ceux qui ne croient pas à la résurrection
- Ce qui appartient à Dieu ne se négocie pas
- La vigne et le Fils : quand Dieu mise tout sur l’amour
