Jean Druel révèle le Dieu qui se laisse dépasser : la puissance du « Va en paix »

Jean Druel révèle un Jésus qui ne contrôle pas ses miracles : la femme hémorragique touche son manteau et la grâce circule — sans permission.

Équipe Via Bible
20 Lecture minimale

Une méditation sur Mc 5, 25-34 — la femme hémorragique — à la lumière des Échecs de Jésus de Jean Druel, o.p.

Quand Jésus n’est qu’un portemanteau de la grâce, il devient infiniment plus grand. Jean Druel, dominicain et théologien, nous offre une lecture aussi dérangeante que libératrice d’un miracle qui échappe à son propre acteur.

Cette méditation s’articule en quatre mouvements : d’abord le portrait d’un théologien qui ose l’inattendu ; puis le texte de Marc dans son épaisseur historique et littéraire ; ensuite le déploiement de la pensée de Druel sur le pouvoir, la foi et la grâce qui déborde ; enfin ce que tout cela change pour nous, aujourd’hui, dans notre façon de croire et d’agir.

Jean Druel, dominicain de l’audace tranquille

Il y a des théologiens qui rassurent et des théologiens qui dérangent. Jean Druel appartient à la seconde catégorie — mais avec une douceur qui rend le dérangement supportable, presque souhaitable.

Dominicain, ancien directeur de l’Institut dominicain d’études orientales (IDEO) du Caire, arabisant et théologien de formation, Druel n’est pas un provocateur de profession. Il est quelque chose de plus rare : un homme qui a passé des années à lire les textes dans leurs langues originales, à croiser la pensée islamique et la pensée chrétienne, et qui en revient avec une conviction tranquille que l’Évangile est plus radical que ce qu’on en dit en chaire.

Les Échecs de Jésus — le titre lui-même est un programme. Non pas un titre racoleur, mais une thèse : Jésus a échoué, régulièrement, et ces échecs sont révélateurs de quelque chose d’essentiel sur Dieu. Druel s’inscrit ici dans une longue lignée dominicaine — celle d’Eckhart, de Thomas, de Chenu — qui n’a jamais eu peur de regarder le texte en face, sans le déguiser.

Ce qui rend sa voix précieuse sur Mc 5, 25-34, c’est précisément cela : il voit dans cet épisode non pas un miracle de plus à cataloguer, mais un retournement. Jésus n’est pas au centre. La femme l’est. La foi l’est. Et la grâce, elle, n’attend pas la permission de personne.

Druel hérite ici d’une intuition paulinienne : « Ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi » (Ga 2, 20). Mais il la retourne : si c’est le Christ qui vit en Paul, alors c’est aussi la femme qui agit en Christ — ou plutôt, à travers lui, sans lui demander son avis. La grâce circule. Elle ne se laisse pas monopoliser.

Dans la tradition dominicaine, cette idée a un nom : la communicatio idiomatum élargie à l’éthique. Ce qui appartient à Dieu — la puissance de guérir — peut transiter par n’importe quel corps qui se laisse traverser. Le manteau de Jésus suffit. C’est suffocant, et c’est libérateur.

Une femme qui prend ce dont elle a besoin

Marc écrit vite. Son grec est rugueux, populaire, quasi oral — le euthys (εὐθύς, « aussitôt ») revient comme un tic stylistique qui donne au récit un souffle haletant. Mais dans cette urgence narrative, l’épisode de la femme hémorragique est étrange : il ralentit tout.

Jésus est en route vers la maison de Jaïre. Une foule le presse de toutes parts. Et soudain — interruption. Une femme, anonyme, malade depuis douze ans, a « dépensé tout son avoir en médecins » (Mc 5, 26) sans guérir. Elle s’approche par derrière et touche le kraspedon (κράσπεδον) — le bord du manteau, peut-être les franges rituelles (tsitsit en hébreu), ce rappel visible de la Torah que tout Juif portait.

Le verbe grec pour ce qu’elle fait est haptō (ἅπτομαι) — toucher, mais avec une nuance d’attachement, de prise en main délibérée. Elle ne frôle pas : elle saisit. C’est un geste actif, volontaire, presque violent dans sa détermination.

Et là, quelque chose se passe du côté de Jésus que Marc décrit avec un mot sidérant : dynamis (δύναμις) — « une puissance est sortie de lui » (Mc 5, 30). Pas « il a guéri ». Pas « il a voulu guérir ». La puissance est sortie, comme malgré lui. Jésus se retourne et demande : « Qui a touché mes vêtements ? »

Jean Druel commente avec une précision chirurgicale : Jésus n’est pas à l’initiative du miracle. Il n’en contrôle rien. Son manteau a suffi. La dynamis divine circule à travers lui comme l’eau à travers un tuyau — le tuyau n’est pas l’eau.

Liturgiquement, ce texte appartient au 13e dimanche ordinaire de l’année B (cycle romain). Il est encadré par la résurrection de la fille de Jaïre — deux histoires de femmes, deux histoires de frontières franchies : la mort et l’impureté rituelle. La femme hémorragique est légalement impure (Lv 15, 25-27) — tout ce qu’elle touche, toute personne qu’elle effleure devient impure. Elle viole donc la Loi en s’approchant de la foule, en touchant le rabbi. Et pourtant, c’est elle qui est guérie. C’est elle qui a raison.

La pensée déployée

Jésus n’est qu’un portemanteau — et c’est une bonne nouvelle

La formule de Druel est délibérément provocatrice : « Jésus n’est qu’un portemanteau qui, s’il se laisse conduire par l’Esprit du Père, peut porter la grâce à tous ceux qui s’approchent de lui. »

Un portemanteau. Pas un thaumaturge. Pas un magicien. Un support.

Cette image n’est pas une diminution. C’est une révélation. Elle dit quelque chose d’essentiel sur la kénose — le kenosis (κένωσις) de Ph 2, 7 : Jésus s’est vidé de lui-même, « prenant la condition de serviteur ». Un portemanteau vide peut tout porter. Un portemanteau qui s’accroche à sa propre importance ne porte rien.

Thomas d’Aquin, dans la Somme théologique (III, q. 7, a. 1), parle de la gratia capitis — la grâce de tête, celle qui découle du Christ vers les membres. Mais Druel inverse le regard : et si la femme hémorragique nous montrait que la grâce peut aussi remonter, que la foi des membres peut activer ce qui est dans la tête sans que la tête s’en aperçoive ? Ce n’est pas de l’hérésie. C’est du mystère.

Paul l’a écrit autrement : « La charité ne cherche pas son intérêt » (1 Co 13, 5). Un Jésus qui contrôle ses miracles, qui les distribue selon ses critères, qui gère sa réputation thaumaturgique — ce Jésus-là cherche son intérêt. Le Jésus de Marc, surpris par la dynamis qui sort de lui, ne cherche rien. Il reçoit.

La foi plus forte que les mises en scène

Druel lit dans la bouche de Jésus ce triple « Va en paix » comme un aveu. Un aveu que la foi de cette femme a outrepassé les catégories dans lesquelles Jésus opérait.

Le mot grec pour « ta foi t’a sauvée » est pepisteukas (πεπίστευκας, parfait de pisteuō) — non, pardon : c’est pistis (πίστις) au nominatif, sujet de la phrase. « Ta pistis t’a sauvée. » La foi n’est pas l’instrument. Elle est l’agent. C’est la foi qui fait le miracle, pas Jésus.

Pistis en grec a un champ sémantique riche : confiance, fidélité, assurance, mais aussi — dans le contexte de l’Antiquité — une forme de risque assumé. Cette femme a risqué. Elle a risqué l’impureté rituelle, la réprobation sociale, l’échec encore. Et c’est ce risque-là qui est nommé.

Druel fait alors une observation qui mérite d’être méditée longtemps : « Ta foi a été plus forte que mes mises en scène et mes succès faciles. » Les « mises en scène » — voilà un mot qui fait mal. Combien de fois l’Église a-t-elle organisé des mises en scène religieuses là où des femmes et des hommes venaient chercher simplement la guérison ? La liturgie peut devenir mise en scène. La théologie peut devenir mise en scène. L’institution peut devenir mise en scène. Et la foi brute, désespérée, sans protocole, passe à travers tout ça et touche le manteau.

Isaïe avait vu quelque chose de semblable : « Le droit coulera comme de l’eau, la justice comme un torrent qui ne tarit pas » (Am 5, 24 — cité par Isaïe dans sa réception prophétique). La grâce est un torrent. Elle ne se laisse pas canaliser par les institutions.

Ne pas devenir un fonctionnaire de Dieu

La troisième lecture de Druel est peut-être la plus sombre, et la plus actuelle.

« Je ne veux pas devenir un autre de ses fonctionnaires qui prennent le pouvoir sur les gens. »

Cette phrase est une critique ecclésiologique. Douce dans la forme, radicale dans le fond. Elle pointe vers quelque chose que Foucault appellerait le pouvoir pastoral — cette forme de domination qui s’exerce au nom du soin, de la guidance, du salut. Le prêtre qui décide qui peut communier. L’évêque qui décide qui peut enseigner. Le confesseur qui décide si la conversion est suffisante. Les fonctionnaires de Dieu.

Jésus, dans cet épisode, refuse ce rôle. Il ne dit pas à la femme : « Tu aurais dû me demander d’abord. » Il ne lui reproche pas son impureté. Il ne lui demande pas de se confesser avant de recevoir la grâce. Il enregistre ce qui s’est passé et il valide : « Va en paix, tu es guérie de ton mal. »

Hygiès (ὑγιής) en grec — le mot traduit par « guérie » — signifie à la fois la santé physique et l’intégrité, la wholeness. Elle n’est pas seulement guérie de son hémorragie. Elle est rendue entière. Et Jésus n’a fait que constater.

Paul VI, dans Evangelii Nuntiandi (§ 41), mettait en garde contre une Église qui s’arrogerait le monopole du salut. Jean-Paul II, dans Redemptor Hominis (§ 13), rappelait que l’Esprit souffle où il veut. Druel s’inscrit dans cette ligne : la grâce ne demande pas de visa. Et ceux qui délivrent des visas de grâce ont peut-être raté quelque chose d’essentiel dans l’Évangile.

Ce que cela change pour nous

La méditation de Druel n’est pas abstraite. Elle a des conséquences concrètes, et elles sont exigeantes.

Dans la vie intime : combien de fois as-tu attendu de te sentir « en règle » pour t’approcher de Dieu ? La femme hémorragique ne l’était pas — en règle. Elle était impure, pauvre, désespérée. Et c’est précisément dans cet état qu’elle a touché le manteau. La foi n’est pas une condition préalable à la grâce : elle est la grâce en mouvement. Tu peux t’approcher maintenant, tel que tu es.

Dans les relations : si Jésus refuse d’être un contrôleur de grâce, peut-être que toi aussi tu peux arrêter de contrôler qui mérite ton pardon, ton écoute, ta présence. La grâce circule mieux quand les mains sont ouvertes que quand elles sont fermées sur leurs certitudes.

Dans la vie ecclésiale : la question que pose Druel à l’Église est directe. Sommes-nous des portemanteaux — des supports transparents à travers lesquels la grâce peut circuler librement — ou sommes-nous devenus des gestionnaires de la grâce, décidant qui peut en bénéficier et dans quelles conditions ? La réponse honnête est souvent inconfortable.

Dans la sphère sociale : la femme hémorragique est un archétype des exclus qui prennent ce dont ils ont besoin sans demander la permission aux institutions. L’Église des pauvres — celle que Bergoglio appelle de ses vœux depuis 2013 — ressemble à cette femme. Elle n’attend pas que les portes s’ouvrent. Elle touche le manteau.

Jean Druel révèle le Dieu qui se laisse dépasser : la puissance du « Va en paix »

Résonances dans la tradition

La lecture de Druel n’est pas sans précédents, même si sa formulation est inédite.

Origène, dans son Commentaire sur Matthieu (livre X), avait déjà noté que la dynamis qui sort de Jésus n’est pas contrôlée par sa volonté explicite — il parlait d’une « effusion naturelle » de la divinité. Mais il restait dans un cadre métaphysique serein.

Jean Chrysostome, dans ses Homélies sur Matthieu (homélie 31), insistait sur la foi de la femme comme modèle d’audace — tolma (τόλμα) — qui contraste avec l’hésitation des disciples. Il y voyait déjà une critique implicite de ceux qui s’approchent de Dieu avec trop de prudence.

Plus près de nous, Karl Rahner (dans Écrits théologiques, vol. IV) a développé l’idée d’une grâce « anonyme » qui peut opérer en dehors des canaux institutionnels visibles. Druel va plus loin : non seulement la grâce peut circuler en dehors des canaux, mais elle peut circuler à travers le Christ sans que le Christ en soit l’agent conscient.

C’est là que certains théologiens s’arrêtent. Hans Urs von Balthasar, par exemple, maintenait une christologie plus centralisée, où toute grâce passe par la volonté libre du Christ. Le dialogue entre ces deux positions reste ouvert — et c’est peut-être cela, au fond, la santé théologique : que la question reste vivante.

Lectio divina

📜
Lectio — Lire

« Ta foi t'a sauvée ; va en paix et sois guérie de ton mal. » (Mc 5, 34)

🧠
Meditatio — Méditer

Est-ce que tu t'approches de Dieu en attendant d'en être digne — ou est-ce que tu tends simplement la main vers le manteau, dans le désordre de ta vie ? Cette femme n'a rien demandé à voix haute. Elle a juste touché. Qu'est-ce que tu touches, toi, quand tu n'as plus les mots ?

🙏
Oratio — Prier

Seigneur, tu es surpris par ma foi — ou par son absence. Je m'approche sans protocole, sans mérite, sans même savoir si je crois vraiment. Laisse la grâce passer à travers ce que tu es, même si je ne comprends pas comment. Mon manteau à moi, c'est cette prière bancale. Fais qu'elle suffise.

Contemplatio — Contempler

Une main tremblante qui effleure le bord d'un tissu, dans la foule, et quelque chose de chaud qui remonte le long du bras.

Conclusion

Jean Druel nous offre un cadeau théologique rare : il nous rend Jésus plus grand en le rendant plus petit. Un Jésus qui ne contrôle pas ses miracles est un Jésus qui n’a pas besoin de les contrôler — parce que la grâce est plus grande que lui, parce que le Père est plus grand que lui (Jn 14, 28), parce que l’Esprit souffle où il veut (Jn 3, 8).

Et ce « Va en paix » final n’est pas un congé. C’est une libération. Libération de la femme, bien sûr — mais aussi libération de Jésus lui-même, qui découvre qu’il n’a pas à tout porter, tout contrôler, tout mériter. Il suffit de se laisser traverser.

« Va en paix : ta foi a été plus forte que mes mises en scène. »

Pratiques

Toucher le manteau sans permission. Choisis un moment cette semaine où tu t’approcheras de Dieu — en prière, en lecture biblique, en silence — sans te demander d’abord si tu en es digne. Fais le geste. Laisse la dynamis faire le reste, comme elle l’a fait pour la femme dans la foule.

Lire Mc 5, 25-34 à voix haute, lentement. Le texte de Marc est oral à l’origine. Lis-le comme si tu racontais une histoire à quelqu’un que tu aimes. Remarque où ta voix hésite, où elle s’accélère. Ces endroits-là sont souvent les endroits où le texte te touche le plus profondément.

Identifier tes propres « mises en scène ». Druel parle des mises en scène de Jésus — mais nous en avons tous. Quelles sont les scènes que tu joues pour paraître croyant, généreux, spirituel ? Note-en une, concrètement. Pas pour te flageller, mais pour regarder en face.

Pratiquer la grâce sans gestion. Cette semaine, fais une action de générosité — temps, argent, présence — sans évaluer si la personne le mérite, si elle en fera bon usage, si ce sera efficace. Sois un portemanteau. Laisse la grâce circuler.

Relire une page des Échecs de Jésus de Druel. Le livre entier est écrit dans cet esprit : court, dense, dérangeant avec douceur. Chaque chapitre est une méditation en soi. Commence par celui sur la femme hémorragique, puis laisse-toi conduire là où le livre t’emmène.

Prier pour l’Église comme institution. La critique de Druel sur les « fonctionnaires de Dieu » peut générer de la colère — c’est normal. Transforme cette colère en prière : pour les évêques, les prêtres, les responsables ecclésiaux qui portent le poids de l’institution. Qu’ils redeviennent des portemanteaux. Toi le premier.

Références

Jean Druel, o.p., Les Échecs de Jésus, Éditions du Cerf, 2024.

Évangile selon Marc 5, 25-34 ; Lévitique 15, 25-27 ; Philippiens 2, 6-11 ; 1 Corinthiens 13, 4-7 ; Jean 3, 8 ; Jean 14, 28 ; Amos 5, 24.

Origène, Commentaire sur l’Évangile de Matthieu, livre X, trad. SC 162, Éditions du Cerf.

Jean Chrysostome, Homélies sur Matthieu, homélies 31-32, trad. Bareille, Paris.

Thomas d’Aquin, Somme théologique, III, question 7, article 1 (la grâce du Christ comme tête).

Karl Rahner, Écrits théologiques, tome IV, « Le christianisme anonyme », Desclée de Brouwer.

Paul VI, Evangelii Nuntiandi, § 41, 1975 ; Jean-Paul II, Redemptor Hominis, § 13, 1979.

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