- Une école fermée, une Église empêchée
- Le corps ecclésial atteint dans sa chair éducative
- Le précédent de janvier et la logique de l’épuisement
- Taybeh, éphraïm retrouvée, et le poids du silence international
- Le lieu où Jésus s’est retiré avant sa Passion
- Les chiffres d’une érosion silencieuse
- L’appel au pape Léon XIV et la responsabilité de l’Église universelle
- Vivre la fidélité sans céder à la peur
- Lectio divina
- ✝ Références bibliques
Le 1er septembre 2026, dans la Ville sainte, plus de 8 500 enfants n’ont pas franchi le portail de leur école. Non par grève d’enseignants revendiquant un salaire, non par une pandémie, mais parce que plus de soixante-dix maîtres, professeurs et membres du personnel administratif venus de Cisjordanie se sont vu refuser, du jour au lendemain et sans préavis, le renouvellement de leur permis d’entrée à Jérusalem. Le Secrétariat général des institutions éducatives chrétiennes de Jérusalem a dû se résoudre à suspendre l’ensemble des cours dans les douze établissements chrétiens de la ville, certains fondés dès le XIXe siècle, jusqu’à ce que les autorités israéliennes consentent à rétablir ces autorisations. Ce n’est pas la première fois : en janvier dernier déjà, une crise identique avait paralysé ces mêmes écoles, et en septembre 2025, une grève d’une semaine avait été nécessaire pour débloquer la situation de cent soixante et onze enseignants. La répétition du geste n’est plus un accident administratif. Elle est devenue une méthode.
Ce blocage scolaire ne surgit pas dans le vide. Il s’inscrit dans un mouvement plus vaste de pression sur les communautés chrétiennes de Terre sainte, dont Taybeh, dernier village entièrement chrétien de Cisjordanie, offre l’illustration la plus douloureuse. Là-bas, le curé de la paroisse latine, le père Bashar Fawadleh, décrit des intrusions de colons quasi quotidiennes, des clôtures sectionnées, des inscriptions haineuses, quinze familles parties en trois ans dans une communauté minuscule où chaque départ pèse comme une amputation. Le cardinal Pierbattista Pizzaballa, patriarche latin de Jérusalem, vient lui-même de qualifier la Cisjordanie de « terre sans loi ». Entre les bancs vides des écoles de Jérusalem et les oliviers menacés de Taybeh, une même question théologique se pose avec une acuité inédite : que signifie, pour l’Église, être une pierre vivante quand la pierre elle-même est empêchée de tenir debout ?
Une école fermée, une Église empêchée
Le corps ecclésial atteint dans sa chair éducative
L’école chrétienne en Terre sainte n’est pas un service annexe de la paroisse : elle est un organe vital du corps ecclésial local, au même titre que la liturgie ou la charité. Depuis le XIXe siècle, congrégations latines, grecques-catholiques et orthodoxes ont bâti, pierre après pierre, un réseau scolaire qui a permis à des générations d’enfants chrétiens palestiniens de grandir dans leur foi tout en restant enracinés sur leur terre. Priver soixante-dix enseignants de leur droit de franchir un checkpoint, c’est frapper ce corps au point précis où il transmet la vie : la formation des enfants. L’apôtre Paul écrit aux Corinthiens : « Vous êtes le corps du Christ, et membres chacun pour sa part » (1 Co 12, 27). Ce verset, souvent médité dans un cadre spirituel individuel, prend ici une résonance institutionnelle bouleversante. Quand un membre du corps ecclésial — l’enseignant chrétien de Ramallah ou de Bethléem qui se rend chaque matin à son école de Jérusalem — se voit arraché de son poste par une décision administrative extérieure, c’est bien tout le corps qui souffre, jusqu’à l’enfant assis dans une salle de classe vide.
Le communiqué du Secrétariat général des institutions éducatives chrétiennes de Jérusalem insiste sur le caractère brutal et non annoncé de la mesure : les écoles se préparaient à l’ouverture de l’année scolaire 2026-2027 lorsque le refus de renouvellement leur est tombé dessus « soudainement et sans préavis ». Ce choix des mots n’est pas anodin. Il désigne une vulnérabilité structurelle : ces institutions, pourtant séculaires, ne maîtrisent ni le calendrier ni les critères qui déterminent la présence physique de leur propre personnel. La réponse côté israélien, rapportée par les autorités de coordination des activités gouvernementales dans les territoires, affirme que les personnes ayant droit à un permis ont reçu leur autorisation de sécurité — un désaccord de fond qui, en l’absence de résolution rapide, laisse les familles chrétiennes de Jérusalem prises en otage d’un bras de fer administratif dont elles ne sont que les victimes collatérales.
Le précédent de janvier et la logique de l’épuisement
Ce qui frappe le plus dans cette crise n’est peut-être pas son ampleur immédiate, mais sa récurrence. La suspension de septembre 2026 est la seconde de l’année, après un épisode similaire en janvier, et fait suite à la grève d’une semaine de septembre 2025 qui avait déjà mobilisé cent soixante et onze enseignants empêchés d’exercer. Une crise isolée relève de l’aléa bureaucratique. Trois crises en douze mois relèvent d’un schéma. Le théologien attentif aux signes des temps ne peut ignorer cette répétition : elle façonne, chez les familles chrétiennes de Jérusalem, un sentiment d’instabilité permanente qui use les énergies et décourage, à terme, la persévérance sur place. C’est très exactement le mécanisme que décrit le père Bashar Fawadleh à propos de Taybeh, lorsqu’il évoque des colons dont les incursions, prises une à une, sembleraient presque anecdotiques, mais dont la répétition quasi quotidienne fait « entrer la peur dans la vie ordinaire des familles ». La logique est la même : non pas un coup unique et spectaculaire, mais une érosion continue, un harcèlement administratif ou physique qui, sans jamais atteindre le seuil d’un événement médiatiquement irréversible, produit sur le long terme un effet d’épuisement bien plus efficace.
Le livre des Lamentations, texte de la désolation de Jérusalem après sa destruction, contient une plainte qui résonne étrangement avec cette situation contemporaine : « Ses adversaires sont devenus les maîtres, ses ennemis prospèrent, car le Seigneur l’a affligée à cause de la multitude de ses transgressions ; ses petits enfants s’en sont allés captifs devant l’oppresseur » (Lm 1, 5). Loin de toute lecture simpliste qui plaquerait ce texte sur l’actualité géopolitique, il faut entendre ici la structure spirituelle profonde du texte : la douleur de Jérusalem se lit toujours, dans l’Écriture, à travers le sort de ses enfants. Une ville dont les petits sont empêchés d’apprendre, empêchés de grandir dans la continuité de leur communauté, porte en elle une blessure que le prophète biblique aurait immédiatement reconnue comme le signe d’une affliction plus large.
Taybeh, éphraïm retrouvée, et le poids du silence international
Le lieu où Jésus s’est retiré avant sa Passion
Il existe, entre la crise scolaire de Jérusalem et la situation de Taybeh, une continuité que la géographie biblique elle-même dessine. Taybeh, aujourd’hui seul village entièrement chrétien de Cisjordanie, correspond à l’antique Éphraïm mentionnée dans l’évangile selon saint Jean : « Jésus donc ne circulait plus ouvertement parmi les Juifs, mais il se retira de là dans la région voisine du désert, dans une ville appelée Éphraïm, et il y séjournait avec ses disciples » (Jn 11, 54). Ce verset, rarement cité dans les commentaires courants sur la Passion, décrit pourtant un moment charnière : c’est depuis Éphraïm que Jésus va reprendre la route vers Jérusalem pour y vivre sa dernière Pâque. Le village où il cherche refuge avant d’affronter sa Passion est précisément celui qui, deux mille ans plus tard, subit à son tour les intrusions, les pillages et la peur.
Le père Bashar Fawadleh rappelle avec force cette charge symbolique : « Taybeh est l’ancienne Éphraïm mentionnée dans l’Évangile selon saint Jean, le lieu où Jésus se retira avec ses disciples avant de monter vers Jérusalem et d’entrer dans le mystère de sa Passion ». Cette continuité géographique n’est pas un détail pittoresque destiné à émouvoir le pèlerin de passage. Elle engage une théologie de la présence : le christianisme n’est pas seulement une mémoire de pierres, il est une communauté charnelle qui continue, de génération en génération, à habiter les lieux mêmes où le Verbe s’est fait chair. Quand cette communauté vacille, ce n’est pas seulement un patrimoine qui s’effrite, c’est la mémoire vivante de l’Incarnation elle-même qui se trouve menacée dans sa continuité historique.
Les chiffres d’une érosion silencieuse
Les données recueillies par le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies dressent un tableau implacable : plus de 1 380 incidents impliquant des colons ont été documentés en Cisjordanie depuis le 1er janvier 2026, soit une moyenne de plus de 6,6 incidents par jour, et dix-huit Palestiniens ont été tués en lien avec ces attaques à la même date, dépassant déjà le total de l’année 2025 entière. Plus de la moitié de ces incidents se concentrent dans les gouvernorats de Ramallah et Naplouse, précisément la région dont dépend Taybeh. Fin juillet 2026, l’armée israélienne a déclaré une zone militaire fermée autour du village, officiellement pour le protéger — mais le père Bashar Fawadleh, refusant de juger les intentions, insiste sur la nécessité de juger les résultats : « Des colons continuent d’entrer dans les terres autour du village, parfois à proximité immédiate des maisons ».
Cette approche pastorale, qui refuse à la fois le cynisme et la naïveté, mérite d’être méditée. Le curé de Taybeh ne condamne pas a priori une mesure de sécurité ; il en demande la vérification par les fruits qu’elle porte réellement dans la vie quotidienne des familles. C’est une attitude évangélique au sens le plus strict : « C’est à leurs fruits que vous les reconnaîtrez » (Mt 7, 16). Loin d’être un simple aphorisme moral, ce critère de discernement s’applique ici à une politique publique elle-même : une décision, aussi bien intentionnée soit-elle sur le papier, ne vaut que par la paix concrète qu’elle instaure dans le cœur des habitants. Or, quinze familles ont quitté Taybeh en trois ans, un chiffre vertigineux pour une communauté aussi restreinte, et le prêtre confie recevoir des paroissiens qui l’interrogent : combien de temps pourront-ils encore tenir ?
L’appel au pape Léon XIV et la responsabilité de l’Église universelle
Le 15 août 2026, le cardinal Pierbattista Pizzaballa s’est rendu personnellement à Taybeh, a célébré l’Eucharistie avec la communauté et a réaffirmé l’engagement de l’Église à préserver la présence chrétienne en Terre sainte. Ce geste patriarcal, loin d’être protocolaire, s’inscrit dans une longue tradition de présence physique des pasteurs auprès des communautés éprouvées — une théologie de l’incarnation appliquée jusque dans le choix de se déplacer, de prier sur place, de partager le pain rompu avec ceux qui ont peur. Mais le père Bashar Fawadleh va plus loin : il a lancé un appel direct au pape Léon XIV, lui demandant d’aider à préserver cette présence chrétienne et de faire comprendre au monde que les habitants de Taybeh « ne demandent pas de privilèges, mais le droit de rester chez eux, de vivre en sécurité et de transmettre cette terre et cette foi à leurs enfants ».
Cette demande retentit avec une gravité particulière à l’approche de 2033, année où l’Église universelle commémorera les deux mille ans de la Passion, de la mort et de la Résurrection du Christ. Le curé de Taybeh formule cette interrogation qui devrait habiter la conscience de chaque catholique : que signifierait célébrer deux millénaires de christianisme si, précisément à ce moment-là, certaines des plus anciennes communautés chrétiennes de cette terre étaient en train de disparaître ? Il ajoute une image d’une force saisissante : la Terre sainte ne doit pas devenir un musée du christianisme, où les pèlerins viendraient photographier des pierres anciennes sans plus jamais rencontrer les pierres vivantes qui continuent d’y prier. Cette expression rejoint directement la première épître de Pierre, qui applique aux chrétiens eux-mêmes l’image de la pierre vivante bâtissant un édifice spirituel : « vous-mêmes, comme des pierres vivantes, entrez dans la construction de l’édifice spirituel » (1 P 2, 5). Le texte pétrinien, adressé aux premières communautés dispersées et éprouvées, décrit précisément ce que Taybeh et les écoles chrétiennes de Jérusalem incarnent aujourd’hui : non des vestiges figés, mais une construction spirituelle vivante, faite de personnes réelles, d’enfants, d’enseignants, de familles qui continuent, malgré tout, à tenir leur place dans l’édifice.

Vivre la fidélité sans céder à la peur
Une résistance pacifique enracinée dans la prière
Face à cette double crise — celle des écoles de Jérusalem et celle de Taybeh —, la réponse pastorale qui se dessine sur le terrain mérite d’être scrutée avec attention, car elle offre un modèle spirituel dépassant largement le cadre géopolitique local. Le père Bashar Fawadleh refuse catégoriquement deux postures également stériles : dire aux familles « restez » sans leur donner les moyens concrets de vivre serait, selon ses propres mots, « un discours vide » ; mais leur dire « partez » reviendrait à trahir une terre qui est leur maison, leur histoire et leur héritage. Entre ces deux écueils, il choisit une troisième voie, typiquement évangélique : accompagner sans juger, soutenir concrètement — logement, emploi, éducation, santé — tout en rappelant que la fidélité chrétienne n’est pas l’absence de peur, mais le refus de laisser la peur avoir le dernier mot.
Cette théologie pratique trouve un écho frappant dans l’épître aux Hébreux, où l’auteur exhorte une communauté elle-même éprouvée par la persécution et tentée par le découragement : « Ne perdez donc pas votre assurance, à laquelle est attachée une grande récompense » (He 10, 35). Ce verset, moins fréquemment médité que d’autres passages de la même épître, s’adresse à des chrétiens précisément dans la situation de ceux de Jérusalem et de Taybeh aujourd’hui : une communauté tentée d’abandonner, non par manque de foi, mais par épuisement face à une pression continue. La réponse scripturaire n’est pas un appel héroïque à l’endurance aveugle, mais une invitation à tenir ferme une espérance dont la récompense — ici, la persistance d’une présence chrétienne vivante en Terre sainte — dépasse largement l’inconfort du moment présent.
L’éducation comme acte de résistance spirituelle
Il faut mesurer ce que représente, dans ce contexte, la simple continuité d’une salle de classe. Éduquer un enfant chrétien à Jérusalem, dans une école fondée au XIXe siècle par des congrégations missionnaires, n’est pas un acte neutre : c’est transmettre une mémoire, une liturgie, une langue, un rapport à la terre sainte qui, sans cette transmission scolaire organisée, se dissoudrait en une génération. Voilà pourquoi la suspension des cours, aussi brève soit-elle dans l’espoir des responsables scolaires, touche un nerf particulièrement sensible : elle interrompt, même temporairement, le geste même par lequel une communauté se perpétue. Le Secrétariat général des institutions éducatives chrétiennes de Jérusalem a précisé que la suspension resterait en vigueur « jusqu’à ce que les permis nécessaires soient de nouveau délivrés et renouvelés, afin de permettre la reprise de l’enseignement dans des conditions sûres et appropriées » — formulation prudente qui traduit à la fois la détermination des écoles à ne pas céder sur le principe et leur conscience aiguë de l’urgence pour les enfants.
Cette situation invite chaque catholique, où qu’il se trouve dans le monde, à reconsidérer la place de la Terre sainte dans sa propre vie de foi. Il ne s’agit pas seulement d’un lieu de pèlerinage à visiter une fois dans une existence, mais d’une Église locale bien réelle, avec ses écoles, ses enseignants, ses enfants, qui continue à porter, au prix d’efforts renouvelés chaque année, la présence chrétienne sur la terre même de l’Incarnation. Le cardinal Pierbattista Pizzaballa, en qualifiant publiquement la Cisjordanie de « terre sans loi », ne cède pas à un discours de désespoir : il pose un diagnostic, condition préalable à toute action de solidarité véritable. Ce diagnostic engage la responsabilité de l’Église universelle, comme le rappelle le père Bashar Fawadleh, non par culpabilisation stérile, mais par un appel concret à la prière, à la mobilisation et à la présence effective auprès de ces communautés qui, en tenant bon, portent un témoignage dont la valeur dépasse largement leur poids démographique.
Lectio divina
« vous-mêmes, comme des pierres vivantes, entrez dans la construction de l'édifice spirituel » 1 P 2, 5
Tu lis ces lignes depuis un lieu où l'école ouvre sans obstacle, où l'enfant chrétien grandit sans checkpoint entre lui et sa classe. Et si la pierre vivante dont parle Pierre, c'était justement celle qu'on empêche de tenir debout ? Que ferais-tu, toi, si chaque matin devenait une négociation pour simplement exister là où tu es né ? Portes-tu encore, dans ta prière, le poids réel de ceux qui tiennent bon à Taybeh et à Jérusalem ? Ou leur nom glisse-t-il, comme tant d'autres, hors de ta mémoire dès la page suivante ?
Seigneur, toi qui te retiras à Éphraïm avant de monter vers ta Passion, regarde Taybeh aujourd'hui. Regarde les classes vides de Jérusalem, les cartables posés sans écolier. Tu connais la peur des colonnes de pierre qui vacillent. Affermis les mains de ceux qui enseignent encore, malgré tout. Donne au patriarche et aux prêtres la force de rester présents, comme toi tu restas parmi tes disciples. Fais de nous, loin d'eux, une pierre qui porte leur poids dans la prière.
Une salle de classe silencieuse, un rayon de lumière traversant un pupitre vide, et au loin, le tintement d'une cloche d'église qui refuse de se taire.
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