Jésus appela ses douze disciples et les envoya en mission (Mt 9, 36 – 10, 8)

Jésus voit, prie, envoie : Mt 9,36–10,8 révèle la mission chrétienne — compassion, gratuité, apostolicité — et interpelle chaque baptisé aujourd'hui.

Équipe Via Bible
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Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

Matthieu 9, 36

36Or, en voyant cette multitude d’hommes, il fut ému de compassion pour eux, parce qu’ils étaient harassés et abattus, comme des brebis sans pasteur.

Matthieu 10, 8

8Guérissez les malades, ressuscitez les morts, purifiez les lépreux, chassez les démons, vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement.

En ce temps-là, voyant les foules, Jésus fut saisi de compassion pour elles parce qu’elles étaient désemparées et abattues comme des brebis sans berger. Il dit alors à ses disciples : « La moisson est abondante, mais les ouvriers sont peu nombreux. Priez donc le maître de la moisson d’envoyer des ouvriers pour sa moisson. » Alors Jésus appela ses douze disciples et leur donna le pouvoir de chasser les esprits impurs et de guérir toute maladie et toute infirmité. Voici les noms des douze Apôtres : le premier, Simon appelé Pierre ; André son frère ; Jacques fils de Zébédée et Jean son frère ; Philippe et Barthélemy ; Thomas et Matthieu le collecteur d’impôts ; Jacques fils d’Alphée et Thaddée ; Simon le Zélote et Judas l’Iscariote, celui-là même qui le livra. Ces douze, Jésus les envoya en mission avec les instructions suivantes : « Ne prenez pas le chemin qui mène vers les païens et n’entrez dans aucune ville des Samaritains. Allez plutôt vers les brebis perdues de la maison d’Israël. Sur votre route, proclamez que le Royaume des cieux est tout proche. Guérissez les malades, ressuscitez les morts, purifiez les lépreux, chassez les démons. Vous avez reçu gratuitement : donnez gratuitement. »

Envoyer, guérir, donner : l’école de mission de Jésus

Quand la compassion divine devient mandat apostolique pour chaque baptisé

Il y a dans cet épisode de Matthieu une logique qui dérange : Jésus voit d’abord, prie ensuite, puis envoie. Pas l’inverse. La mission ne naît pas d’un programme institutionnel ni d’un plan stratégique — elle jaillit des entrailles d’un homme qui regarde la foule et ne supporte pas de la voir abandonnée. Ce texte fondateur (Mt 9,36 – 10,8) est le berceau de toute ecclésiologie missionnaire. Il s’adresse à quiconque se demande encore pourquoi l’Église existe, ce qu’elle est censée faire dans le monde, et ce que cela change à sa propre vie de baptisé.

Cette parole sera déployé en cinq mouvements : d’abord le contexte littéraire et liturgique du passage, qui révèle une architecture matthéenne très calculée. Puis une analyse serrée des mots-clés grecs qui changent tout à la lecture. Ensuite trois axes thématiques — la compassion comme moteur, la gratuité comme loi, et l’envoi comme structure de l’identité chrétienne. Viendront ensuite les applications concrètes pour la vie ordinaire, les résonances patristiques et spirituelles, une piste de méditation pratique, et enfin les défis contemporains que ce texte soulève avec une franchise qui peut surprendre.

Une charnière dans l’évangile de Matthieu

Le cœur du grand discours missionnaire

Pour comprendre Mt 9,36 – 10,8, il faut prendre du recul et regarder la structure globale de l’évangile de Matthieu. L’évangéliste a disposé son texte en cinq grands discours, comme un nouveau Pentateuque chrétien. Le chapitre 10 est le deuxième de ces discours — le discours missionnaire — et les versets qui nous occupent en constituent l’introduction narrative. Ce n’est pas un détail : Matthieu construit avec soin. Il n’arrive pas à cet envoi par hasard.

Les chapitres 8 et 9 qui précèdent immédiatement notre passage sont une galerie de dix miracles soigneusement ordonnés : guérison du lépreux (Mt 8,1-4), du serviteur du centurion (Mt 8,5-13), de la belle-mère de Pierre (Mt 8,14-15), des possédés de Gadara (Mt 8,28-34), du paralytique (Mt 9,1-8), de la fille de Jaïre et de la femme hémorroïsse (Mt 9,18-26), de deux aveugles (Mt 9,27-31), d’un muet possédé (Mt 9,32-34). C’est une démonstration en actes de ce qu’est le Royaume des Cieux : il guérit, il libère, il relève. Et immédiatement après cette démonstration, Jésus transfère ce pouvoir aux Douze. La logique est implacable : ce que tu m’as vu faire, va le faire.

La scène de Mt 9,35-38 constitue une double charnière. D’un côté, elle résume le ministère itinérant de Jésus — « il parcourait toutes les villes et les villages, enseignant dans leurs synagogues, proclamant la Bonne Nouvelle du Royaume et guérissant toute maladie et toute infirmité » (Mt 9,35) — et cette phrase est presque identique à celle de Mt 4,23, créant ainsi une inclusion qui encadre toute la section centrale. De l’autre, elle ouvre le discours d’envoi du chapitre 10.

Du point de vue liturgique, ce texte est proclamé en France au 11e dimanche du Temps ordinaire (année A), ce qui lui confère une place de choix dans le calendrier de l’Église. Il n’est pas là pour décorer une messe dominicale ordinaire : il est là pour rappeler à chaque assemblée chrétienne que l’Église n’est pas une fin en soi, qu’elle est structurellement missionnaire, envoyée, dépassée vers l’autre.

La composition de la liste des Douze en Mt 10,2-4 mérite aussi un regard. Matthieu est le seul à préciser « Matthieu le publicain » — une autocritique étonnante, une humilité narrative qui rappelle que la grâce choisit où elle veut, y compris dans les castes méprisées. Et la liste se clôt sur « Judas l’Iscariote, celui-là même qui le livra » — une ombre dans la lumière, qui dit que la mission n’est jamais garantie par la seule appartenance au groupe des appelés.

Les mots qui font tout

Splanchnizomai, moisson, pouvoir : trois clés pour tout ouvrir

Le premier mot décisif est le verbe grec splanchnizomai (σπλαγχνίζομαι), traduit ici par « fut saisi de compassion ». Cette traduction est honnête mais reste timide. Le mot vient de splanchna, qui désigne les entrailles, les viscères, les organes internes — ce que les Hébreux appelaient le siège de l’émotion profonde. Jésus n’est pas « touché » par la foule, il est littéralement retourné de l’intérieur. Ce verbe est réservé dans les Synoptiques à Jésus lui-même ou, dans les paraboles, au père du fils prodigue et au bon Samaritain — toujours pour désigner l’émotion divine qui précède l’action salvatrice. La mission ne commence pas par un plan, elle commence par une blessure intérieure devant la misère humaine.

La description de la foule est également très travaillée. Le texte dit qu’elle était esklumenoi (ἐσκυλμένοι) — épuisée, harcelée, maltraitée — et errimmenoi (ἐρριμμένοι) — jetée à terre, abandonnée. Ces deux participes parfaits passifs décrivent un état durable, pas un accident passager. Ce sont des gens systématiquement laissés pour compte. Jésus les compare à « des brebis sans berger » — image qui renvoie directement à Ez 34, le grand texte prophétique contre les mauvais pasteurs d’Israël, et à Nb 27,17 où Moïse demande à Dieu de nommer un chef à sa place pour que le peuple ne soit pas comme « des brebis sans berger ». La référence est fondatrice.

Deuxième mot-clé : therismós (θερισμός), la moisson. Dans la tradition biblique, la moisson est une métaphore eschatologique bien établie — elle renvoie au jugement de Dieu, à la récolte finale des nations (voir Jl 4,13 ; Jr 51,33 ; Ap 14,15). Quand Jésus dit « la moisson est abondante », il dit en réalité : le moment est venu, l’heure est urgente, Dieu est prêt à recueillir. Ce n’est pas un tableau champêtre idyllique, c’est une déclaration d’urgence eschatologique.

Troisième mot : exousian (ἐξουσίαν), le pouvoir, l’autorité. Jésus « leur donna le pouvoir ». Ce mot revient comme un leitmotiv dans Matthieu — il décrit l’autorité avec laquelle Jésus enseigne (Mt 7,29), l’autorité qu’il a sur les démons, sur la nature, sur les péchés. Et ici, il transfère cette autorité. Ce n’est pas une délégation prudente et conditionnelle, c’est un don réel. Les Douze reçoivent le pouvoir d’agir comme Jésus, non simplement au nom de Jésus.

La formule finale — « Vous avez reçu gratuitement : donnez gratuitement » (dôrean elabete, dôrean dote, Mt 10,8) — est une loi structurante de la mission. La gratuité n’est pas une option généreuse, c’est la logique même du Royaume : ce qui ne se mérite pas ne peut pas se monnayer.

Jésus appela ses douze disciples et les envoya en mission (Mt 9, 36 – 10, 8)

La compassion comme commencement absolu

Il est tentant de commencer par l’envoi, par la mission, par la liste des Douze. Mais Matthieu est formel : tout commence par le regard. « Voyant les foules, Jésus fut saisi de compassion. » La logique matthéenne est une logique du regard d’abord. Avant d’envoyer quiconque quelque part, Jésus voit. Et ce qu’il voit ne le laisse pas indifférent.

Ce détail change tout pour comprendre la nature de la mission chrétienne. Elle n’est pas d’abord un devoir moral, une obligation ecclésiale ou un impératif institutionnel. Elle est la réponse à quelque chose de vu. La mission naît d’un regard qui refuse le détournement. Elle est structurellement liée à la capacité de laisser entrer en soi la réalité de l’autre — sa misère, sa solitude, son désarroi.

Il faut noter que Jésus ne commence pas par critiquer les chefs religieux qui ont abandonné le peuple, même si la métaphore des « brebis sans berger » est un réquisitoire indirect. Il ne commence pas non plus par un discours sur la structure de la future Église. Il commence par prier. « Priez donc le maître de la moisson d’envoyer des ouvriers. » La réponse à la misère du monde est d’abord la prière, avant d’être l’action. Ce séquençage — voir, être remué, prier, puis agir — est le rythme sain de toute mission authentique. Une action missionnaire qui saute les premières étapes devient vite activisme, voire instrumentalisation des pauvres.

Cela a des conséquences pratiques immédiates. Une paroisse, une communauté, un baptisé qui ne regarde plus les gens autour de lui avec les yeux de Jésus — qui ne se laisse plus « retourner de l’intérieur » par la détresse visible — a perdu le moteur de sa mission. La compassion n’est pas un sentiment romantique réservé aux âmes sensibles : c’est une vertu apostolique, une disposition intérieure que Jésus exhibe ici comme condition première de l’envoi.

Les Pères de l’Église ont beaucoup commenté cette ouverture. Origène note que la compassion de Jésus est celle du Logos divin qui se penche sur la créature pour la relever — un mouvement de synkatabasis (condescendance divine) qui traverse tout l’évangile. Jean Chrysostome, dans ses Homélies sur Matthieu, insiste sur le fait que Jésus ne regarde pas les foules avec mépris ni avec découragement, mais avec l’amour d’un berger qui cherche ses brebis perdues. La compassion est une forme de reconnaissance de la dignité de l’autre malgré sa détresse — voire à travers elle.

La gratuité comme loi du Royaume

« Vous avez reçu gratuitement : donnez gratuitement. » Cette phrase de Mt 10,8 est l’une des plus denses de tout l’évangile. Elle dit en dix mots ce que Paul dira en dix chapitres dans l’épître aux Romains : la grâce précède tout mérite, et cette antériorité de la grâce doit structurer toute la vie chrétienne.

La gratuité dont parle Jésus n’est pas d’abord financière (même si la suite du chapitre 10 développera des instructions sur ne pas accepter d’argent pour la mission). Elle est ontologique : les Douze n’ont pas mérité d’être appelés, ils n’ont pas mérité de recevoir le pouvoir de guérir, ils n’ont pas mérité d’être envoyés. Tout cela leur a été donné. Et ce qui est donné ne peut être transformé en marchandise.

Cette logique s’oppose frontalement à une dérive très humaine : celle de faire de la religion un capital. Accumuler du mérite, tenir des comptes spirituels, conditionner son aide à la reconnaissance de l’autre, ériger la générosité en investissement — toutes ces attitudes sont incompatibles avec la loi du Royaume. Jésus n’ignore pas ces tentations : c’est précisément pourquoi il formule cette règle avec une telle netteté.

Il y a aussi dans cette formule une théologie implicite de la transmission. Chaque génération chrétienne reçoit la foi gratuitement de la génération précédente — catéchèse, sacrements, Écriture, tradition vivante — et doit la transmettre de même. L’Église ne vend pas l’Évangile. Elle ne le conditionne pas à des performances morales ou à des appartenances sociales. Elle le donne parce qu’elle l’a reçu.

On peut aller encore plus loin. La gratuité évangélique est une forme de déstabilisation du système économique ordinaire. Dans une société où tout s’achète et tout se négocie, où la valeur d’une personne tend à se réduire à sa productivité, la logique de Mt 10,8 est proprement révolutionnaire. Elle dit : la guérison, la libération, la vie nouvelle ne s’achètent pas. Elles se reçoivent et se transmettent dans le registre du don. C’est une alternative anthropologique à la marchandisation généralisée.

L’application pastorale est directe : un service d’Église qui génère de la dette morale — « je t’ai aidé, donc tu me dois » — trahit l’Évangile. Une catéchèse qui exige conformité sociale avant d’accueillir n’est pas évangélique. Une communauté qui filtre son accueil selon la réputation ou le passé des gens a oublié que le publicain Matthieu figure dans la liste des Douze.

L’envoi comme structure de l’identité chrétienne

La liste des Douze Apôtres en Mt 10,2-4 est une liste de noms propres — et c’est déjà une théologie. La mission ne s’adresse pas à des types idéaux, à des profils de personnalité pré-sélectionnés selon leurs compétences. Elle s’adresse à des individus, nommés, connus, avec leur histoire, leurs contradictions, leurs limites. Pierre qui va renier, Thomas qui va douter, Judas qui va trahir. Le groupe des Douze est loin d’être un casting parfait.

Ce que Matthieu nous dit avec cette liste, c’est que l’identité chrétienne est fondamentalement relationnelle et missionnaire. Être disciple de Jésus, c’est être envoyé. La vocation n’est pas une intériorité repliée sur elle-même, une religion privée confinée aux affaires spirituelles personnelles. Elle a une direction : vers les autres, vers les perdus, vers les malades, vers les possédés.

La phrase « ces douze, Jésus les envoya » (Mt 10,5) est en grec apesteilen (ἀπέστειλεν), du verbe apostellô — le verbe dont dérive le mot « apôtre ». Un apôtre est quelqu’un qui a été envoyé. L’apostolicité de l’Église, l’une de ses quatre marques fondamentales (une, sainte, catholique, apostolique), renvoie directement à ce verbe et à cet envoi. L’Église est apostolique non seulement parce qu’elle remonte historiquement aux Apôtres, mais parce qu’elle est, structurellement et constitutionnellement, envoyée.

Il est important de noter la délimitation géographique initiale de la mission : « N’allez pas vers les nations païennes, n’entrez pas dans les villes des Samaritains, allez plutôt vers les brebis perdues de la maison d’Israël » (Mt 10,5-6). Cette restriction, qui étonne souvent les lecteurs contemporains, est théologiquement cohérente dans la perspective matthéenne de l’accomplissement des promesses faites à Israël. Elle sera levée à la fin de l’évangile, dans le grand mandat missionnaire de Mt 28,19 : « Allez, faites de toutes les nations des disciples. » La mission commence par le prochain immédiat, le concitoyen, la communauté d’appartenance — et s’ouvre progressivement au monde entier. Ce n’est pas un repli communautaire : c’est un ordre pédagogique.

Vivre l’envoi au quotidien

Dans la vie personnelle, ce texte interpelle d’abord notre capacité à voir. Pas à regarder — à voir. Jésus est saisi parce qu’il voit réellement la foule. Combien de fois traversons-nous des espaces humains — transports en commun, couloirs d’hôpital, quartiers pauvres, salles d’attente — sans vraiment voir les gens ? La première conversion que ce texte demande est une conversion du regard. Entraîner son attention à percevoir la détresse ordinaire autour de soi — le collègue qui s’isole, le voisin qui ne répond plus, l’ami qui banalise sa souffrance — c’est déjà entrer dans la logique missionnaire.

Dans la vie familiale et communautaire, la logique de la gratuité est subversive et libératrice à la fois. Combien de relations familiales sont parasitées par des comptes non dits — « je t’ai donné, tu me dois » — qui empoisonnent l’amour ? La formule de Mt 10,8 propose une autre culture relationnelle : donner parce que l’on a reçu, sans attendre de retour comptable. Ce n’est pas naïf, c’est évangélique.

Dans la vie ecclésiale et paroissiale, ce texte invite à revisiter la question de la mission. Une paroisse qui existe surtout pour ses membres pratiquants, qui tourne sur elle-même, qui ne se laisse pas « retourner de l’intérieur » par les gens qui ne viennent pas, a perdu quelque chose d’essentiel. La prière de Mt 9,38 — « priez le maître de la moisson d’envoyer des ouvriers » — est une prière que toute communauté devrait faire régulièrement, sans savoir à l’avance où elle sera envoyée.

Dans la vie professionnelle, la logique du don gratuit déstabilise la logique du retour sur investissement. Cela ne signifie pas que les chrétiens doivent travailler gratuitement ou ignorer la juste rémunération. Cela signifie que ce qui vient de Dieu — les dons, les talents, les compétences reçues en surcroît — ne s’accumule pas, se transmet. Un médecin, un enseignant, un travailleur social qui reconnaît dans son exercice professionnel une dimension de don reçu et transmis vit quelque chose de l’ordre de Mt 10,8 sans nécessairement l’identifier comme tel.

Jésus appela ses douze disciples et les envoya en mission (Mt 9, 36 – 10, 8)

Résonances tradition, portée théologique et spirituelle

Ce que les Pères, les mystiques et les théologiens ont vu

La tradition chrétienne a lu ce texte à de multiples niveaux, et ses résonances sont d’une richesse extraordinaire.

Origène (IIIe siècle), dans son Commentaire sur Matthieu, voit dans les Douze Apôtres une figure cosmique : douze comme les douze tribus d’Israël, douze comme les douze mois de l’année, douze comme les douze portes de la Jérusalem céleste de l’Apocalypse. La mission des Douze est pour lui une mission universelle déguisée en mission particulière — elle commence par Israël pour atteindre l’univers entier.

Jean Chrysostome insiste sur l’ordre séquentiel du texte : d’abord la compassion, puis la prière, puis l’envoi. Pour lui, cet ordre montre que la mission n’est jamais une initiative humaine mais toujours une réponse à un appel divin précédé d’une contemplation. Celui qui s’envoie lui-même sans avoir d’abord été envoyé risque de se retrouver seul dans son activisme.

Thomas d’Aquin, dans sa Lectura super Matthaeum, développe une théologie du pouvoir apostolique à partir de Mt 10,1. Il distingue la potestas ordinis (le pouvoir sacramentel lié à l’ordination) de la potestas missionis (le pouvoir de mission lié à l’envoi). Les deux sont nécessaires : on ne peut pas séparer le charisme de la mission de la structure ecclésiale qui l’ordonne.

Thérèse de Lisieux a fondé toute sa vocation de missionnaire contemplative sur un texte proche de celui-ci. Désireuse d’être envoyée dans le monde entier, elle découvre en 1 Co 13 — mais aussi dans les textes missionnaires des évangiles — que la mission de l’amour est la plus large de toutes. Sa théologie de la « voie d’enfance » est une relecture de la gratuité évangélique : recevoir comme un enfant, donner comme un enfant.

Au plan de la théologie contemporaine, le Concile Vatican II a fait de ce texte un pilier de sa vision de l’Église missionnaire. La constitution Lumen Gentium (n. 17) cite la dynamique de Mt 28 mais s’appuie sur toute la logique de Mt 10 pour rappeler que « l’Église est, par nature, missionnaire ». Le décret Ad Gentes développe cette idée : la mission n’est pas une activité parmi d’autres de l’Église, elle est la forme même de son existence dans le monde.

Plus récemment, l’exhortation apostolique Evangelii Gaudium du pape François (2013) est une relecture magistrale de ce texte. Le n. 46 reprend presque mot pour mot la logique de Mt 9,36 : François demande à l’Église de se laisser « saisir de compassion » par les périphéries existentielles du monde contemporain. Et le n. 24 cite explicitement la logique de Mt 10,8 : « Je préfère une Église accidentée, blessée et sale pour être sortie par les chemins, plutôt qu’une Église malade de la fermeture et du confort. »

Lectio divina

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Lectio — Lire

« Vous avez reçu gratuitement : donnez gratuitement. » (Mt 10, 8)

🧠
Meditatio — Méditer

La foule désemparée que Jésus regarde, c'est peut-être celle que tu croises chaque jour sans vraiment la voir. Il ne convoque pas des héros — il appelle des hommes ordinaires, avec leurs noms, leurs défauts, leurs histoires. Qu'est-ce que tu as reçu gratuitement, toi, que tu gardes encore pour toi seul ?

🙏
Oratio — Prier

Seigneur, tu vois les foules là où je ne vois que des visages anonymes — ouvre mes yeux à cette compassion qui te saisit aux entrailles. Tu m'as donné sans compter : la lumière du matin, la parole qui console, la grâce qui relève. Fais de mes mains des mains d'ouvrier, envoyé non par mérite mais par amour. Que je ne calcule pas ce que je donne, comme tu n'as jamais calculé ce que tu offres.

Contemplatio — Contempler

Un homme se lève à l'aube, pose ses outils sur l'épaule, et marche vers le champ encore dans la brume.

Entrer dans le texte en cinq pas

Ce texte ne se lit pas seulement, il se pratique. Voici une piste concrète en cinq étapes, utilisable seul ou en groupe.

Première étape — Le regard (5 minutes). Commence par fermer les yeux et te souvenir d’un visage croisé récemment — dans la rue, au travail, en famille — qui portait quelque chose de lourd. Pas un grand drame, juste une lassitude, un isolement perceptible, un regard qui demandait sans oser demander. Reste avec ce visage.

Deuxième étape — La compassion (5 minutes). Relis Mt 9,36 lentement. Laisse le mot splanchnizomai résonner. Demande-toi honnêtement : est-ce que la détresse de cet homme, de cette femme, me remue quelque chose ? Si tu te sens froid, ne juge pas — prie simplement pour que Dieu te donne ses yeux.

Troisième étape — La prière (5 minutes). Fais de Mt 9,38 ta prière : « Seigneur de la moisson, envoie des ouvriers. » Puis ajoute : « Et si c’est moi que tu veux envoyer, donne-moi la grâce de ne pas reculer. »

Quatrième étape — Le don reçu (5 minutes). Fais une liste, même mentale, de ce que tu as reçu gratuitement : la foi, l’accueil d’une communauté, une rencontre qui a changé ta vie, une réconciliation imméritée. Laisse la gratitude monter.

Cinquième étape — L’acte concret (décision). Décide d’un geste précis, pas héroïque, mais réel. Un message envoyé à quelqu’un que tu as vu porter un fardeau. Une présence offerte sans agenda. Un service rendu sans attendre la reconnaissance. Un seul geste, mais réel.

Les résistances modernes à l’envoi missionnaire

Ce texte est beau. Il est aussi dérangeant. Et il faut regarder honnêtement les résistances qu’il rencontre aujourd’hui, sans les esquiver sous des réponses trop rapides.

Le défi de la pertinence missionnaire. Dans un contexte de sécularisation avancée, l’idée même de « proclamer que le Royaume des Cieux est tout proche » peut sembler arrogante ou hors sol. Comment proclamer quelque chose dans une culture qui valorise avant tout l’autonomie individuelle et la méfiance envers tout discours de vérité universelle ? La réponse évangélique n’est pas de baisser la voix jusqu’à l’inaudible, mais de retrouver la crédibilité par les actes. Jésus ne dissocie jamais la proclamation du Royaume et les actes de guérison, de libération, de présence aux exclus. Une mission qui proclame sans guérir, qui parle sans voir, n’est pas évangélique au sens de Mt 10.

Le défi du témoignage crédible. La liste des Douze se clôt sur Judas — et ce n’est pas anodin. L’histoire de l’Église est traversée de trahisons, de scandales, d’abus de pouvoir, d’instrumentalisation du sacré. Comment annoncer la gratuité du don quand des institutions ecclésiales ont manifestement violé cette gratuité ? La réponse ne consiste pas à nier ces trahisons mais à revenir, justement, au critère évangélique de Mt 10,8. La crédibilité missionnaire se reconstruit par la cohérence, la transparence, et la capacité à nommer les fautes sans les minimiser.

Le défi de l’épuisement des ouvriers. « Les ouvriers sont peu nombreux. » La phrase de Mt 9,37 résonne douloureusement dans une Église marquée par la crise des vocations et par l’épuisement pastoral des prêtres et des laïcs engagés. La réponse de Jésus à cette pénurie n’est pas d’abord organisationnelle — il ne convoque pas un séminaire de réflexion stratégique. Il dit : priez. Et puis il élargit le cercle de l’envoi : les Douze d’abord, mais tout le chapitre 10 suggère que cette logique d’envoi est destinée à s’étendre bien au-delà du groupe initial.

Le défi de la gratuité dans une Église qui a des budgets. Il serait naïf de lire Mt 10,8 comme une injonction à supprimer toute structure financière ecclésiale. Mais ce texte pose une question réelle : les ressources de l’Église servent-elles la mission ou la perpétuation institutionnelle ? La gratuité évangélique exige un discernement constant sur l’usage des moyens — toujours au service de l’envoi vers les brebis perdues, jamais comme fin en soi.

Prière de l’envoi

En entrant dans les mots de Jésus

Seigneur Jésus,

tu voyais les foules et tu ne pouvais pas ne pas les voir. Tu regardais les visages épuisés, les épaules courbées, les yeux qui cherchaient un sens sans le trouver, et quelque chose en toi se brisait — non pas de pitié distante, mais de cet amour qui descend au fond, qui s’approche, qui ne se détourne pas.

Apprends-nous à voir comme tu voyais. À ne pas traverser le monde en touristes de la misère, à ne pas fermer les yeux sur ce qui dérange, à ne pas habiller notre indifférence du nom de prudence.

Tu as dit : la moisson est abondante. Nous vivons dans un monde qui cherche — qui cherche du sens dans la consommation et ne le trouve pas, qui cherche de l’amour dans la performance et s’épuise, qui cherche du sacré et ne sait plus où regarder. La moisson est abondante, Seigneur. Tu avais raison.

Tu as dit : priez le maître de la moisson. Alors nous prions. Nous prions pour ceux que tu es en train d’appeler — les jeunes qui hésitent, les moins jeunes qui se croyaient trop vieux, ceux qui ne se reconnaissent pas dans les images habituelles de l’apôtre, ceux qui ont peur de leur propre pauvreté. Envoie-les. Envoie-nous.

Tu leur as donné le pouvoir de guérir, de libérer, de relever. À nous aussi tu as donné quelque chose — des talents, des années, des relations, une foi même imparfaite. Apprends-nous à ne pas accumuler ce que tu nous as donné pour le distribuer. Apprends-nous la logique du don : tu as reçu gratuitement, donne gratuitement.

Guéris en nous la tentation de compter, de calculer la reconnaissance avant de tendre la main, de conditionner l’amour à la bonne réponse de l’autre. Libère-nous de nos propres démons — l’orgueil, la peur du jugement, le besoin de contrôler ce que nous semons.

Envoie-nous vers les brebis perdues de notre entourage, les proches que nous avons cessé de vraiment voir, les lointains que nous n’avons jamais appris à regarder. Envoie-nous sans bagage inutile — sans le poids de nos certitudes, sans l’armure de nos confortables appartenances.

Et si nous tombons — comme Pierre tomba, comme Thomas douta, comme tous les Douze s’enfuirent un soir dans un jardin — rappelle-nous que l’appel n’a jamais dépendu de notre perfection, mais de ta compassion.

Amen.

Partir sans attendre d’être prêt

La mission commence maintenant

Ce texte est, d’une certaine façon, un texte dangereux. Il ne laisse pas tranquille. Il ne propose pas une spiritualité de l’intériorité apaisée, une relation à Dieu confinée aux espaces sacrés et aux temps liturgiques. Il envoie. Il sort. Il bouscule.

La première chose qu’il dit, c’est que tout commence par la compassion — et que la compassion est un choix de regard, accessible à chacun, maintenant, dans la vie ordinaire. La deuxième chose qu’il dit, c’est que ce don reçu ne s’accumule pas — que la foi, la grâce, la guérison intérieure que nous avons reçues sont faites pour circuler. La troisième chose qu’il dit, c’est que l’envoi est la forme normale du disciple — non l’exception héroïque, mais la structure quotidienne.

Tu n’as pas besoin d’être parfait pour être envoyé. Matthieu était publicain. Simon était zélote. Thomas doutait. Judas était dans la liste et il a trahi. Dieu ne recrute pas sur CV.

Il voit les foules. Il est remué. Il dit : qui peut y aller ?

La question n’est pas : suis-je prêt ? La question est : est-ce que je vois ce qu’il voit ?

Pratiques

  • Chaque matin, prendre 60 secondes pour nommer un visage précis à qui tu peux offrir quelque chose d’évangélique dans la journée.
  • Repérer dans ta semaine un espace où tu donnes en espérant un retour, et pratiquer délibérément un geste de pure gratuité à sa place.
  • Faire de Mt 9,38 une prière hebdomadaire personnelle ou communautaire : « Seigneur, envoie des ouvriers » — et rester ouvert à ce que tu sois toi-même la réponse.
  • Relire la liste des Douze Apôtres en Mt 10,2-4 en remplaçant chaque nom par quelqu’un de ton entourage : comment Jésus les enverrait-il, eux, avec leurs limites et leurs histoires ?
  • Dans ton engagement paroissial ou communautaire, identifier une action orientée vers « les brebis perdues » — les non-pratiquants, les blessés de l’Église, les chercheurs non affiliés — et lui consacrer du temps concret.
  • Proposer ce texte à un groupe de partage en posant une seule question : « Vers qui est-ce que Jésus m’envoie, concrètement, cette semaine ? »
  • Tenir un petit journal de mission : noter les moments où tu as vu, été remué, ou agi en réponse à Mt 9,36 – 10,8 — pour les relire dans un mois.

Références

  1. Matthieu 9,35 – 10,42 — Le grand discours missionnaire, texte source primaire. Traduction liturgique française (AELF).
  2. Jean Chrysostome, Homélies sur l’Évangile de Matthieu, homélies 31-33 (PG 57) — commentaire classique sur la compassion de Jésus et l’envoi des Douze.
  3. Origène, Commentaire sur l’Évangile de Matthieu, livre XIII (SC 162) — lecture cosmique et spirituelle de la liste apostolique.
  4. Thomas d’Aquin, Lectura super Matthaeum, cap. 10 — analyse scolastique du pouvoir apostolique et de la gratuité du don.
  5. Concile Vatican II, Constitution dogmatique Lumen Gentium, n. 17, et Décret Ad Gentes, n. 2 — théologie conciliaire de l’Église missionnaire.
  6. François, exhortation apostolique Evangelii Gaudium (2013), n. 24-49 — relecture contemporaine de la mission à partir du regard de compassion.
  7. Ulrich Luz, Matthew 8–20 (Hermeneia Commentary, Fortress Press, 2001) — commentaire exégétique de référence sur Mt 10 en contexte matthéen.
  8. Daniel Marguerat, Introduction au Nouveau Testament (Labor et Fides, 4e éd., 2008) — pour le contexte littéraire et historique des discours matthéens.

✝ Références bibliques

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Matthieu
📖 Codex — Livre biblique

Matthieu (tradition) · 80–90 ap. J.-C. · 1071 versets

Voici que je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin du monde. (Mt 28,20)

L'Évangile du Roi : Jésus, nouveau Moïse, accomplit les Écritures pour Israël et les nations.

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Lieux mentionnés dans cet article : Jérusalem Ps 122,6 Nazareth Lc 4,16
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