La Bible au service du trône : Donald Trump, Washington et la tentation du sacré politique

Donald Trump lit la Bible depuis le Bureau ovale : instrumentalisaton politique, conflit avec le pape Léon XIV et le risque du nationalisme chrétien analysés.

Équipe Via Bible
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Ce mardi 21 avril 2026, depuis le Bureau ovale de la Maison-Blanche, Donald Trump lisait à voix haute un passage des Chroniques. La scène était soigneusement orchestrée : diffusée en direct sur les écrans du Musée de la Bible de Washington, retransmise sur la plateforme Great American Pure Flix à des millions de téléspectateurs évangéliques, elle s’inscrivait dans l’événement « America Reads the Bible » — une lecture intégrale des Écritures, de la Genèse à l’Apocalypse, étalée sur sept jours pour commémorer le 250e anniversaire des États-Unis. Ce même président, pourtant, qui quelques jours auparavant avait publié une image générée par intelligence artificielle le représentant en figure christique, et qui venait de lancer contre le pape Léon XIV une attaque d’une violence inédite, prenait ainsi la posture du chrétien, Bible ouverte, depuis le cœur du sanctuaire démocratique américain. La question qui s’impose alors, avec la force tranquille de l’évidence, n’est pas de savoir si Donald Trump croit en Dieu. Elle est plus profonde et plus urgente : que fait-on à l’Écriture quand on l’emploie pour légitimer un pouvoir ?

Un geste spectaculaire dans un contexte fracturé

La mise en scène du pouvoir

L’événement « America Reads the Bible » a été conçu par Bunni Pounds, présidente de l’association Christians Engaged, après une visite au Musée de la Bible en 2024 qu’elle décrit comme une inspiration spirituelle. L’idée initiale était belle dans sa simplicité : réunir des chrétiens de tous horizons pour lire publiquement la Parole de Dieu de bout en bout. La concrétisation, entre le 18 et le 25 avril 2026, a pris une tout autre coloration. Parmi les quelque 475 participants — pasteurs, sénateurs, célébrités hollywoodiennes évangéliques — figuraient Franklin Graham, fils du célèbre révérend Billy Graham et soutien indéfectible de la Maison-Blanche, Jonathan Cahn, auteur de best-sellers prophétiques très populaires dans les milieux conservateurs, Michele Bachmann, ancienne candidate républicaine à la présidence, et l’ancien secrétaire au Logement Ben Carson, fidèle figure de l’entourage trumpiste. Cent vingt ministères étaient représentés ; l’ouverture avait eu lieu sur tapis rouge, avec la solennité d’une cérémonie nationale.

La participation de Donald Trump n’avait rien d’anodin ni de fortuit. Les organisateurs ont eux-mêmes reconnu que la plage horaire du mardi soir — prime time évangélique, pourrait-on dire — lui avait été réservée, ainsi qu’aux invités spéciaux, et que le passage qui lui était attribué n’avait pas été tiré au sort. Trump lisait 2 Chroniques 7, 11-22, et en particulier le verset 14, célèbre dans les milieux évangéliques conservateurs : « Si mon peuple, sur qui mon nom est invoqué, s’humilie, prie, cherche ma face et se détourne de ses mauvaises voies, je l’exaucerai des cieux, je lui pardonnerai son péché et je guérirai son pays. » Ce verset, prononcé par un président en exercice depuis le Bureau ovale, transmis par vidéo sur les écrans d’un musée consacré aux Écritures, revêtait une dimension symbolique que ses auteurs n’avaient certainement pas mesurée dans toute son ambivalence. Car si la prière et l’humilité sont au cœur du texte de Salomon, l’image projetée à l’écran était tout sauf celle d’un dirigeant qui s’efface.

Un contexte de guerre, de blasphème et de tensions romaines

Pour comprendre la portée réelle de cette lecture biblique, il faut la replacer dans son contexte immédiat — un contexte que l’on pourrait qualifier, sans exagération, de fracture spirituelle ouverte. Quelques jours avant l’événement, Donald Trump avait publié sur les réseaux sociaux une image générée par intelligence artificielle le représentant dans une posture évoquant le Christ, couronné d’une lumière dorée. La réaction au sein des communautés chrétiennes fut vive : de nombreux pasteurs, théologiens et fidèles catholiques comme protestants dénoncèrent un acte blasphématoire. L’Église catholique, gardienne d’une longue tradition iconographique sur l’usage respectueux des images sacrées, ne pouvait demeurer indifférente à une confusion aussi délibérée entre la figure du Sauveur et celle d’un dirigeant politique.

Plus grave encore, et plus structurelle : le bras de fer engagé par Trump contre le pape Léon XIV. Le pape Robert Francis Prevost, élu en 2025 et premier pontife américain de l’histoire, avait osé pointer nommément le président américain pour ses menaces contre le peuple iranien et sa rhétorique belliciste au Proche-Orient. « Même le saint nom de Dieu, le Dieu de la vie, est entraîné dans les discours de mort », avait déclaré Léon XIV. Il avait ajouté, dans une formule d’une rigueur prophétique : « Dieu ne bénit aucun conflit. » La réponse de Trump ne s’était pas fait attendre : il avait qualifié le pape de « très progressiste », lui avait reproché d’être « au service de la gauche radicale », et avait lancé, dans une impudeur rare : « Si je n’étais pas à la Maison-Blanche, Léon ne serait pas au Vatican. » À quoi le pape avait répondu avec le calme d’un père de l’Église : « Je n’ai peur ni de l’administration Trump ni de dire le message de l’Évangile. » C’est dans ce contexte de confrontation ouverte entre le locataire de la Maison-Blanche et le vicaire du Christ que Donald Trump prenait la Bible en mains — un geste qui, qu’on le veuille ou non, ressemblait moins à un acte de foi qu’à une opération de reconquête symbolique auprès d’un électorat chrétien déstabilisé par ses propres excès.

Le passage choisi : 2 Chroniques 7, un verset ambigu

Le choix du passage n’est pas innocent sur le plan théologique. 2 Chroniques 7, 14 est l’un des versets les plus utilisés — et les plus détournés — de l’Ancien Testament dans la politique américaine contemporaine. À l’origine, il s’inscrit dans un contexte très précis : la dédicace du Temple de Jérusalem par Salomon, et la réponse de Dieu à la prière royale. Dieu promet d’entendre son peuple si celui-ci s’humilie et se détourne du mal. Ce verset s’adresse à Israël — un peuple particulier, lié à Dieu par une alliance historique et théologique — et non à une nation moderne quelconque. Lui faire dire ce qu’il ne dit pas, c’est trahir l’intention de l’auteur sacré autant que la logique de la révélation.

Le cardinal Walter Kasper, l’un des plus grands théologiens catholiques contemporains, a rappelé à maintes reprises qu’une herméneutique sérieuse exige de respecter le contexte historique, littéraire et canonique des textes. Appliquer à l’Amérique du XXIe siècle une promesse faite à Israël sous la monarchie davidique, c’est non seulement commettre un anachronisme théologique, mais aussi — et c’est là où la politique entre dans la salle — construire une mythologie nationale sur des fondements scripturaires mal posés. Ce que le théologien Friedrich Schleiermacher appelait au XIXe siècle une « hérésie » dans son sens le plus précis : une pensée qui a l’apparence du christianisme mais en contredit l’essence. Car si le verset de 2 Chroniques invite à l’humilité, à la prière et à la conversion, l’usage qu’en font les chrétiens nationalistes américains est diamétralement opposé à cette invitation : on ne l’emploie pas pour appeler à la repentance collective, mais pour conforter la conviction que l’Amérique est une nation élue, protégée par Dieu à condition de maintenir ses « valeurs chrétiennes » — entendez, les valeurs du mouvement MAGA.

La tentation récurrente d’instrumentaliser l’Écriture

Une histoire américaine

Ce n’est pas la première fois que la Bible est convoquée au service d’un projet politique américain. L’histoire des États-Unis est, de ce point de vue, d’une cohérence presque troublante. Dès les origines coloniales, les Pères Pèlerins se rêvaient en nouveau peuple d’Israël traversant le désert vers une Terre Promise. John Winthrop, gouverneur de la colonie de la Baie du Massachusetts en 1630, prononçait son célèbre sermon « A Model of Christian Charity », dans lequel il décrivait la nouvelle colonie comme « une cité sur une colline » — empruntant l’image du Sermon sur la montagne pour légitimer un projet de domination coloniale. Ce motif de la « nation élue » n’a jamais vraiment quitté la scène politique américaine, circulant d’administration en administration, changeant de couleur politique sans changer de structure rhétorique.

Abraham Lincoln lui-même, dans son Second discours inaugural de 1865, convoquait les Écritures pour donner sens à la guerre civile. Mais Lincoln le faisait avec une humilité notable : il refusait de présupposer que Dieu était du côté de l’Union, et reconnaissait que les deux camps pouvaient lire la même Bible différemment. Ce scrupule théologique, cette prudence herméneutique, est précisément ce qui manque à l’usage trumpiste des textes sacrés. Là où Lincoln s’interrogeait, Trump affirme. Là où Lincoln s’inclinait, Trump trône. Le sociologue de la religion Robert Bellah avait théorisé dès 1967 ce phénomène sous le nom de « religion civile américaine » : un système de croyances, de rites et de symboles à travers lequel la nation américaine se perçoit elle-même comme sous la protection divine. Cette religion civile est distincte du christianisme institutionnel tout en lui empruntant son vocabulaire, ses images et ses textes. Elle devient dangereuse lorsqu’elle se radicalise en nationalisme chrétien : lorsque la nation cesse d’être sous le jugement de Dieu pour devenir l’instrument de sa volonté.

Le nationalisme chrétien, une hérésie masquée ?

Ce glissement — de la religion civile au nationalisme chrétien — est précisément ce que dénoncent, avec des accents différents mais une même inquiétude, les plus grandes voix théologiques de notre époque. Le théologien protestant américain Walter Brueggemann, spécialiste de l’Ancien Testament, a mis en garde depuis des années contre ce qu’il appelle le « chauvinisme sacral » : la tendance à transformer l’élection biblique en privilège national. Cette dérive, souligne-t-il, trahit le message prophétique de la Bible, qui est fondamentalement critique envers tout pouvoir qui s’autolégitimise par le sacré. L’historienne évangélique Kristin Kobes Du Mez, dont l’ouvrage Jesus and John Wayne a fait l’effet d’une bombe intellectuelle dans les milieux académiques chrétiens, a documenté avec une rigueur implacable comment une certaine masculinité guerrière et nationaliste a progressivement envahi les imaginaires évangéliques américains au détriment de la figure du Christ des Évangiles.

Du côté catholique, le Catéchisme de l’Église catholique met en garde contre toute forme d’idolâtrie — y compris l’idolâtrie de la nation. Le pape Jean-Paul II, dans son encyclique Centesimus Annus de 1991, avait rappelé que « l’État n’est pas la source première et suprême de la dignité humaine » et que toute tentative de faire de l’État ou de la nation l’objet d’une dévotion quasi-religieuse constitue une déformation de la foi. Benoît XVI, dans son discours magistral au Bundestag en 2011, avait exposé les conditions d’un rapport sain entre politique et vérité éthique, insistant sur la distinction fondamentale entre l’autorité de la loi naturelle et le volontarisme du pouvoir. Le cardinal Timothy Dolan, archevêque de New York et figure respectée du catholicisme américain, avait rappelé lors de la campagne présidentielle de 2024 que « la foi n’est pas une décoration électorale ». Ces voix — diverses, parfois en tension entre elles — convergent sur un point essentiel : l’Évangile ne se laisse pas domestiquer par la politique sans se corrompre.

La tentation est d’autant plus insidieuse qu’elle est séduisante. Pour les millions d’Américains évangéliques qui soutiennent Trump, sa lecture de la Bible n’est pas un calcul cynique : c’est une confirmation. La preuve que leur président partage leur foi, que Dieu est avec eux, que l’Amérique marche dans le chemin de la bénédiction divine. Cette sincérité populaire, cette foi réelle mais mal orientée, est précisément ce que les instrumentalisateurs politiques savent exploiter avec le plus de maestria. C’est pourquoi l’historien Mark Noll, dans son célèbre essai The Scandal of the Evangelical Mind, déplorait déjà en 1994 l’absence d’une culture théologique suffisamment robuste dans le monde évangélique américain pour résister aux séductions du sacré politique. Cette faiblesse structurelle, entretenue parfois volontairement, crée un espace dans lequel le populisme religieux s’engouffre avec une facilité déconcertante.

Quand la parole de Dieu devient argument d’autorité

Il existe une différence fondamentale entre citer la Bible et habiter la Bible. Citer la Bible, c’est extraire un verset de son contexte pour l’apposer sur une cause préexistante, comme on colle une étiquette sur un flacon déjà rempli. Habiter la Bible, c’est se laisser transformer par elle, accepter d’être jugé par elle avant de la brandir. L’apôtre Paul, dans sa Seconde lettre à Timothée, écrivait : « Toute Écriture est inspirée de Dieu et utile pour enseigner, pour convaincre, pour corriger, pour éduquer dans la justice » (2 Timothée 3, 16). L’usage de l’Écriture que décrit Paul est exigeant : il commence par la correction et l’éducation, non par la confirmation et la célébration de soi-même.

C’est précisément ce que le pape Léon XIV pointait lorsqu’il déclarait : « Le message de l’Évangile n’est pas fait pour être abusé. » Cette phrase, prononcée dans un contexte de confrontation directe avec l’administration américaine, est d’une densité théologique remarquable. Elle ne dit pas que Trump est de mauvaise foi — le pape ne juge pas les consciences. Elle dit que l’Évangile possède une logique propre, une cohérence interne, une orientation éthique qui résiste à toute tentative de réquisition politique. L’Évangile parle de pauvreté bienheureuse, de douceur, de miséricorde, de service, de pardon des ennemis. Il dit, par la bouche du Christ lui-même dans le Sermon sur la montagne : « Heureux les artisans de paix, car ils seront appelés fils de Dieu » (Matthieu 5, 9). Un président qui, dans le même mois, lit la Bible en public et menace de guerre un peuple étranger crée une contradiction que la foi chrétienne ne peut absorber sans protestation.

La réponse de l’Église : prophétisme et discernement

La voix de Léon XIV comme ligne de crête

Il serait inexact de réduire Léon XIV à une simple figure d’opposition à Donald Trump. Le pape Prevost est un homme de foi profonde, augustinien dans sa formation, missionnaire de cœur, fin connaisseur des Écritures et de la tradition patristique. Sa résistance à la rhétorique trumpiste n’est pas idéologique au sens partisan du terme : elle est proprement évangélique, au sens où elle s’enracine dans une lecture fidèle de l’Évangile. Lorsqu’il déclare « Assez avec la guerre ! » en réaction aux menaces américaines contre l’Iran, il ne fait pas de géopolitique. Il prolonge une ligne prophétique clairement tracée par ses prédécesseurs : Jean XXIII dans Pacem in Terris (1963), Paul VI à l’ONU (1965) avec son retentissant « Jamais la guerre, jamais plus la guerre ! », Jean-Paul II lors de la crise irakienne de 2003, Benoît XVI dans Caritas in Veritate (2009), et François dans Laudato Si’ et Fratelli Tutti, qui inscrivent la paix dans une vision intégrale de la création et de la fraternité humaine.

Ce pontificat naissant se trouve ainsi confronté, dès ses premiers mois, à une épreuve révélatrice : tenir la position prophétique de l’Église sans se laisser entraîner dans une polarisation politicienne, ni à gauche ni à droite. Léon XIV a choisi la ligne de crête. Il parle de la guerre, de l’exploitation des pauvres, de l’abus du nom divin — et il le fait en se réclamant de l’Évangile, pas d’un programme partisan. Ce faisant, il accomplit exactement ce que le grand théologien Karl Barth assignait à l’Église au milieu du XXe siècle : être le lieu où la Parole de Dieu résiste aux pouvoirs du siècle, non par puissance propre, mais par fidélité obstinée à son Seigneur.

La tradition catholique face au césaro-papisme numérique

Ce que nous vivons avec Trump et la Bible est, à bien des égards, une forme nouvelle d’un phénomène très ancien : le césaro-papisme. L’histoire de l’Église est traversée par cette tentation — celle des empereurs byzantins, de Charlemagne, de Philippe le Bel, de Henri VIII — qui consiste à s’emparer du sacré pour le mettre au service de la puissance temporelle. Les Pères de l’Église l’avaient compris très tôt. Saint Ambroise de Milan, au IVe siècle, n’avait pas hésité à faire pénitence publique à l’empereur Théodose Ier pour lui rappeler que même le souverain le plus puissant reste sous le jugement de Dieu. Gélase Ier, pape à la fin du Ve siècle, théorisait la distinction des deux pouvoirs — spirituel et temporel — dans une formulation qui allait structurer la pensée politique médiévale pour des siècles.

La nouveauté de notre époque est que ce césaro-papisme opère désormais non plus dans les cathédrales mais sur les écrans. La mise en scène de Trump lisant la Bible n’a pas besoin d’une onction épiscopale pour produire ses effets : elle dispose de la puissance des algorithmes, des plateformes de streaming chrétien, et d’un réseau de pasteurs-influenceurs qui transforment chaque image presidentielles en signe de l’élection divine. La théologienne catholique américaine Catherine Mowry LaCugna, spécialiste de la théologie trinitaire, rappelait dans ses travaux que la foi chrétienne est essentiellement relationnelle, fondée sur l’humilité kénotique du Fils — c’est-à-dire sur un Dieu qui se vide de lui-même, qui ne « s’empare pas » de sa divinité comme d’un butin (Philippiens 2, 6). L’antithèse parfaite, en un sens, de la posture de toute-puissance que cultivent les nationalismes religieux de notre temps.

Le discernement que l’Église catholique doit exercer dans ce contexte est d’autant plus délicat qu’une partie de son propre corps — y compris des évêques et des cardinaux — est sensible à l’attraction du conservatisme politique trumpiste. Le cardinal Raymond Burke, figure de proue de l’aile traditionnaliste, a par exemple affiché des sympathies pour une vision de l’Amérique chrétienne qui n’est pas sans résonances avec l’idéologie nationaliste. Le cardinal Blase Cupich, archevêque de Chicago, ou encore le cardinal Michael Czerny ont, eux, pris des positions beaucoup plus proches de la ligne pontificale sur les questions de guerre, de migrations et de justice sociale. Ces tensions internes au catholicisme américain ne sont pas une faiblesse : elles sont le signe d’une Église vivante qui lutte, comme tout corps, pour trouver sa juste posture dans un monde complexe.

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L’appel au discernement pour les fidèles

Face à ce tableau, que peut et doit faire le fidèle catholique ? La réponse n’est ni simple ni univoque, mais elle a une structure. Le premier acte est celui du discernement — cette vertu au cœur de la spiritualité ignatienne, qui consiste à distinguer ce qui vient de Dieu de ce qui vient des esprits contraires. Ignace de Loyola enseignait que les esprits mauvais se déguisent souvent en anges de lumière : ils empruntent le langage du bien, de la foi, de la patrie, pour conduire l’âme vers un attachement désordonné. La règle de discernement, appliquée au fait Trump-Bible, conduit à se demander : ce geste produit-il des fruits de justice, de paix, de miséricorde ? Renforce-t-il les plus pauvres ou les plus puissants ? Invite-t-il à la conversion ou à la confirmation des préjugés ?

Le deuxième acte est celui de la formation. L’Église — ses prêtres, ses catéchistes, ses intellectuels catholiques — a la responsabilité de former les fidèles à une lecture adulte et libre de la Bible. Le Concile Vatican II, dans sa constitution Dei Verbum, insistait sur la nécessité d’une herméneutique qui tienne ensemble la foi, la raison historique et la tradition vivante de l’Église. Cette formation est un rempart contre la manipulation : un fidèle qui sait lire 2 Chroniques 7 dans son contexte ne sera pas facilement impressionné par une lecture présidentielle en prime time.

Le troisième acte — peut-être le plus difficile — est celui de la parrhèsia, ce mot grec que l’apôtre Paul employait pour désigner le courage de dire la vérité en toutes circonstances, sans calcul et sans peur. Les Actes des Apôtres rapportent que Pierre et Jean, interrogés par les autorités du Sanhédrin qui leur ordonnaient de ne plus parler au nom de Jésus, répondirent : « Jugez vous-mêmes s’il est juste, devant Dieu, de vous obéir plutôt qu’à Dieu » (Actes 4, 19). Cette parrhèsia apostolique est le modèle de toute résistance prophétique. Elle n’est pas de l’insolence politique ; elle est la forme la plus pure de la fidélité évangélique. C’est elle que Léon XIV incarne aujourd’hui face à Washington, avec une sobriété qui force le respect, quelle que soit la sensibilité politique du lecteur.

L’événement « America Reads the Bible » aurait pu être un beau geste de foi nationale, une invitation sincère à redécouvrir les Écritures dans un pays qui s’en éloigne. La lecture de Donald Trump l’a transformé en quelque chose d’autre : un révélateur de l’état de la conscience religieuse américaine, et un appel indirect à tous les chrétiens du monde à se souvenir que la Bible n’appartient à aucun parti, à aucune nation, à aucun empire. Elle appartient à Celui qui en est l’auteur premier — et qui, avec une patience infinie, attend que ses serviteurs cessent de s’en emparer pour commencer à la vivre.

Sources
  • Walter Kasper, The God of Jesus Christ, Crossroad Publishing, New York, 2012
  • Karl Barth, Church Dogmatics, T&T Clark, Édimbourg, 1956-1975
  • Robert Bellah, « Civil Religion in America », Daedalus, vol. 96, nº 1, 1967
  • Kristin Kobes Du Mez, Jesus and John Wayne: How White Evangelicals Corrupted a Faith and Fractured a Nation, Liveright Publishing, New York, 2020
  • Mark Noll, The Scandal of the Evangelical Mind, Eerdmans, Grand Rapids, 1994
  • Walter Brueggemann, The Prophetic Imagination, Fortress Press, Minneapolis, 2001
  • Catherine Mowry LaCugna, God for Us: The Trinity and Christian Life, HarperCollins, San Francisco, 1991
  • Concile Vatican II, Constitution dogmatique Dei Verbum, 1965
  • Jean-Paul II, Encyclique Centesimus Annus, 1991
  • Benoît XVI, Discours au Bundestag, Berlin, 2011
  • Ignace de Loyola, Exercices spirituels, règles de discernement des esprits, XVIe siècle
  • Pape Léon XIV (Robert Francis Prevost), déclarations publiques, avril 2026

✝ Références bibliques

4 passages · 4 livres
2 Chroniques
📖 Codex — Livre biblique

Inconnu (le Chroniste) · IVe s. av. J.-C. · 822 versets

Si mon peuple se soumet, prie et cherche ma face… je pardonnerai. (2Ch 7,14)

De Salomon à l'édit de Cyrus : histoire du Temple et des rois de Juda.

→ Explorer le Codex 2 Chroniques
📖 Lire 2 Chroniques 7
Matthieu
📖 Codex — Livre biblique

Matthieu (tradition) · 80–90 ap. J.-C. · 1071 versets

Voici que je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin du monde. (Mt 28,20)

L'Évangile du Roi : Jésus, nouveau Moïse, accomplit les Écritures pour Israël et les nations.

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Avec plus de 70 millions de fidèles, les États-Unis abritent l'une des plus grandes communautés catholiques du monde en chiffres absolus, même si les catholiques ne représentent que 21 % de la population. L'évangélisation débuta dè…

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La Pierre au Centre du Monde

Au Vatican, la population est presque entièrement catholique, puisque ce micro-État existe au service direct de l’Église universelle. La présence chrétienne y remonte au Ier siècle avec le martyre et la sépulture de saint Pierre, p…

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