- La moisson, plus large que nous ne pensons
- Un homme entre deux mondes
- Le verset de Matthieu, lu autrement
- Planter, arroser, faire croître : les rôles du serviteur
- Deux types d’ouvriers pour un seul champ
- La culture non écrite et la culture écrite
- L’unité du service malgré la diversité des méthodes
- Ce que nous en faisons aujourd’hui
- Une conversion du regard
- La gratitude comme posture spirituelle
- Ce que l’ouvrier emporte avec lui
- Lectio divina
- ✝ Références bibliques
Quand un Père de l’Église du IIe siècle nous apprend que la philosophie grecque, les lettres humaines et la science font partie du plan de Dieu — et pourquoi cela change tout à notre façon de lire, d’apprendre et d’évangéliser.
Il est des textes qu’on lit sans les voir. « La moisson est abondante et les ouvriers peu nombreux » — nous l’avons entendu tant de fois qu’on finit par ne plus entendre que l’appel aux vocations sacerdotales. Et si ce verset parlait aussi de la culture humaine ? Et si les ouvriers de Dieu étaient aussi des philosophes, des poètes, des enseignants, des traducteurs ? Clément d’Alexandrie, au tournant des IIe et IIIe siècles, a osé poser cette question — et la réponse qu’il donne est d’une audace qui n’a pas vieillie.La figure retenue ici est Clément d’Alexandrie, dont l’œuvre majeure, les Stromates — littéralement « Tapisseries » ou « Mélanges » — est un monument de la pensée chrétienne des origines. C’est dans cet ouvrage, et notamment dans son livre I, que Clément développe une théologie de la culture humaine comme préparation évangélique. Il a été choisi non pas parce qu’il est le plus célèbre des Pères (Augustin ou Jérôme seraient plus attendus), mais parce qu’il est peut-être le seul à avoir pris au sérieux, dès le début, que la moisson dont parle Jésus en Matthieu comprend aussi les âmes formées par Platon, par Homère, par la géométrie d’Euclide. Pour lui, défricher ce terrain-là, c’est aussi servir Dieu.
La moisson, plus large que nous ne pensons
Un homme entre deux mondes
Alexandrie, à la fin du IIe siècle, est la capitale intellectuelle du monde méditerranéen. La bibliothèque, les écoles néoplatoniciennes, les communautés juives hellénisées, les sectes gnostiques — tout cela fermente dans une ville où les idées circulent comme les marchandises dans le port. C’est là que vit Clément, et c’est là qu’il dirige une école de catéchèse, le Didascalée, qui accueille des hommes et des femmes venus de tous les horizons intellectuels.
Clément n’est pas un moine retiré du monde. Il a lui-même reçu une formation philosophique étendue avant de se convertir au christianisme. Il connaît Platon comme d’autres connaissent les Psaumes. Et précisément parce qu’il a traversé cet espace, il sait quelque chose que beaucoup ignoraient alors — et que beaucoup ignorent encore : la philosophie grecque ne contredit pas l’Évangile. Elle le prépare. Elle laboure un terrain que la semence du Christ peut ensuite féconder.
Ce n’est pas de la naïveté. C’est une conviction théologique forte, enracinée dans sa lecture du prologue de Jean : le Logos, le Verbe, est à l’œuvre dans toute la création avant même l’Incarnation. Tout ce qui, dans l’histoire humaine, a cherché la vérité avec droiture, a été touché — même à son insu — par ce Logos. La culture humaine n’est pas un territoire neutre que l’Évangile viendrait coloniser. Elle est déjà, en partie, un champ que Dieu a commencé à cultiver.
Le verset de Matthieu, lu autrement
Le passage de Matthieu 9, 37-38 est bien connu : « La moisson est abondante, mais les ouvriers sont peu nombreux. Priez donc le maître de la moisson d’envoyer des ouvriers pour sa moisson. » Dans son contexte immédiat, Jésus parcourt les villes et les villages, il voit les foules « harassées et abattues comme des brebis sans berger », et il envoie ses disciples en mission. Le sens pastoral est évident.
Mais Clément, dans les Stromates, élargit ce cadre de manière saisissante. La moisson dont parle le Christ, dit-il en substance, est une moisson d’âmes — et ces âmes ont été formées de manières très diverses. Certaines se sont nourries de la Loi et des Prophètes. D’autres ont grandi dans la philosophie grecque. D’autres encore ont été façonnées par la poésie, par la rhétorique, par les mathématiques. Toutes ces âmes sont dans le champ. Toutes attendent des ouvriers capables de les rejoindre là où elles sont.
Ce qui frappe, c’est la phrase des Stromates que nous avons reçue en entrée : « Les âmes elles aussi ont leur nourriture propre : les unes se développent par la pleine connaissance et la science, les autres se nourrissent de la philosophie grecque. » Clément ne hiérarchise pas brutalement ces nourritures. Il note avec sagesse que la philosophie est « à l’instar des noix, pas totalement comestible » — il y a une enveloppe dure, parfois amère, qui doit être ôtée. Mais il y a un fruit à l’intérieur. Et l’ouvrier de Dieu est celui qui sait casser la noix.
Cette image est d’une précision redoutable. Elle dit exactement ce que c’est que d’accompagner une âme formée par la pensée séculière : ce n’est pas la convaincre que tout ce qu’elle a appris est faux. C’est l’aider à trouver le fruit dans ce qu’elle a déjà reçu — et à voir que ce fruit, au fond, pointe vers quelque chose de plus grand qu’elle-même.

Planter, arroser, faire croître : les rôles du serviteur
Deux types d’ouvriers pour un seul champ
Clément cite explicitement Paul en 1 Corinthiens 3, 8-9 : « Celui qui plante et celui qui arrose ne font qu’un dans le service ; chacun recevra son propre salaire selon sa propre peine, car nous sommes les auxiliaires de Dieu. » Ce verset paulinien est pour lui la clef de lecture de toute sa pédagogie.
Il y a ceux qui plantent. Ce sont les premiers évangélisateurs, ceux qui annoncent le kérygme, qui posent la première graine. Leur travail est indispensable — mais il n’est pas complet. Il y a ceux qui arrosent. Ce sont ceux qui accompagnent la croissance, qui répondent aux questions, qui nourrissent la foi déjà reçue avec les ressources de la raison, de la culture, de la philosophie. Clément se place délibérément dans ce second groupe — et il revendique ce rôle comme un service apostolique à part entière.
Ce que cela change pour nous : l’évangélisation n’est pas uniquement l’affaire des prédicateurs qui plantent la graine. Elle est aussi l’affaire des professeurs qui forment des esprits libres, des auteurs qui écrivent des livres honnêtes, des parents qui apprennent à leurs enfants à poser des questions difficiles. « Arroser », au sens de Clément, c’est créer les conditions intellectuelles et humaines dans lesquelles la foi peut respirer. C’est un apostolat — et un apostolat que nos Églises sous-estiment souvent.
Il n’y a pas de hiérarchie entre celui qui plante et celui qui arrose. C’est le même champ, c’est le même Maître qui fait croître. Mais les dons sont différents, et il faut les deux.
La culture non écrite et la culture écrite
Une distinction que Clément trace dans les Stromates mérite qu’on s’y arrête. Il parle de deux types de culture : l’une écrite — les livres, les textes, la philosophie formelle — et l’autre non écrite — ce que nous appellerions aujourd’hui les traditions orales, les coutumes, les sagesses populaires, les pratiques transmises de génération en génération.
Les deux sont des champs. Les deux peuvent accueillir la graine de l’Évangile.
Cette intuition a quelque chose de prophétique pour notre époque. Nous vivons dans une culture majoritairement non écrite au sens numérique — les podcasts, les vidéos, les conversations, les stories disparaissent en vingt-quatre heures. Est-ce moins légitime comme terrain de mission que les grandes œuvres de la littérature chrétienne ? Non, dit implicitement Clément. L’ouvrier de Dieu est celui qui sait reconnaître le champ là où il se trouve — pas seulement là où il aimerait le trouver.
C’est un défi concret pour quiconque s’occupe de transmettre la foi. On peut être très à l’aise pour commenter Thomas d’Aquin en latin et totalement incapable de tenir une conversation avec un jeune qui n’a jamais ouvert la Bible. Clément nous dit : les deux sont nécessaires, et le second n’est pas une version dégradée du premier. Ce sont deux champs différents, et chacun demande un ouvrier adapté.L’unité du service malgré la diversité des méthodes
Ce qui est peut-être le plus beau dans la pensée de Clément, c’est son insistance sur l’unité profonde du service malgré la diversité des approches. « Si celui qui plante et celui qui arrose ne font qu’un dans le service » — cette unité n’est pas une uniformité. Ce n’est pas tout le monde qui fait la même chose de la même façon. C’est une unité d’intention, d’orientation, d’appartenance.
Pensons à une communauté paroissiale concrète. Il y a celui qui prêche le dimanche, direct et kérygmatique. Il y a celle qui anime un groupe de lecture biblique pour des femmes en reconversion professionnelle. Il y a l’aumônier d’hôpital qui écoute sans jamais mentionner Dieu explicitement, mais qui crée un espace dans lequel la foi peut surgir. Il y a le père de famille qui emmène ses enfants en randonnée et leur parle de la beauté de la création. Ce sont tous des ouvriers de la moisson. Ils ne font pas la même chose. Mais ils cultivent le même champ.
Ce que Clément nous restitue, c’est une vision large, non sectaire, de l’apostolat intellectuel et culturel. Ce n’est pas une concession à la modernité. C’est une lecture fidèle du Logos, qui précède et dépasse toutes nos catégories.
Ce que nous en faisons aujourd’hui
Une conversion du regard
Tout ce que Clément développe dans les Stromates commence par un acte intérieur très simple : changer de regard sur le monde. Cesser de voir la culture humaine comme un adversaire de la foi, et commencer à la voir comme un terrain — imparfait, parfois difficile, parfois magnifique — que Dieu travaille depuis le commencement.
Concrètement, cela ressemble à quoi ? Cela ressemble à un prêtre qui lit des romans contemporains non pas pour les critiquer mais pour comprendre les âmes qui s’y reconnaissent. Cela ressemble à un parent qui ne censure pas systématiquement les questions de ses enfants sur la science ou l’histoire, mais qui les accueille comme autant d’invitations à chercher ensemble. Cela ressemble à une catéchiste qui prend au sérieux les doutes d’un adolescent au lieu de les esquiver.
Ce changement de regard est exigeant. Il suppose de faire confiance à Dieu — de croire vraiment que le Logos est déjà à l’œuvre avant que nous n’arrivions, que le terrain a déjà été, au moins partiellement, labouré. Ce n’est pas de la naïveté : Clément lui-même est clair sur le fait que la noix n’est pas entièrement comestible. Il y a de la philosophie qui conduit à l’orgueil intellectuel, il y a de la culture qui éloigne de Dieu. Mais le discernement n’est pas le refus. C’est une compétence que l’ouvrier doit développer.
La gratitude comme posture spirituelle
Il y a quelque chose de foncièrement eucharistique — au sens littéral du mot, « action de grâce » — dans la vision de Clément. Si toute la culture humaine peut être un fragment de la moisson de Dieu, alors chaque beau livre, chaque pensée juste, chaque tentative humaine de trouver la vérité est un motif de gratitude. Même imparfaite. Même inachevée.
Cette posture transforme la façon dont nous habitons la culture. Nous ne sommes plus des conquérants qui envahissent un territoire ennemi. Nous sommes des moissonneurs qui reconnaissent ce que Dieu a déjà planté. Et cette reconnaissance change la tonalité de tout dialogue, de tout enseignement, de toute transmission.
Dans la tradition chrétienne, cette intuition de Clément a été reprise et amplifiée par de nombreux auteurs. Justin Martyr, un peu plus tôt, parlait déjà des « semences du Logos » présentes chez les philosophes grecs. Le concile Vatican II, dans la constitution Gaudium et Spes, a consacré une vision similaire de l’autonomie des réalités terrestres et de leur capacité à rejoindre le mystère de Dieu. Jean-Paul II, dans Fides et Ratio, a renouvelé cet appel à prendre la raison humaine au sérieux comme chemin vers la vérité. Clément d’Alexandrie est, en quelque sorte, le premier grand architecte de cette tradition — celle d’une Église qui ne craint pas la pensée humaine parce qu’elle croit que Dieu l’a précédée là aussi.Ce que l’ouvrier emporte avec lui
Ce que cette méditation nous laisse, c’est moins une liste de choses à faire qu’une manière d’être. La manière de l’ouvrier de la moisson selon Clément : entrer dans le champ avec humilité, reconnaître ce que Dieu a déjà planté, savoir casser la noix sans jeter le fruit, et travailler en unité avec tous ceux qui cultivent le même terrain — même s’ils le font différemment.
Il y a quelque chose de libérateur dans cette vision. Elle nous délivre du complexe de l’évangélisateur qui doit tout apporter parce qu’il vient dans un désert. Elle nous rappelle que nous n’arrivons jamais les premiers. Elle nous invite à la joie — la joie du moissonneur qui voit l’épi déjà mûr et comprend qu’il n’a pas tout fait pousser seul.
Et puis, il y a cette phrase des Stromates que l’on ne peut pas lire sans qu’elle résonne longtemps après : « Nous sommes les auxiliaires de Dieu ; et vous êtes le champ de Dieu, la demeure de Dieu. »
L’autre — celui que nous cherchons à rejoindre, à enseigner, à évangéliser — est le champ de Dieu. Pas notre projet. Pas notre réussite. Le champ de Dieu. C’est lui qui fait croître. Nous, nous labourons, nous semons, nous arrosons. Et nous nous reposons dans cette certitude.
Lectio divina
"La moisson est abondante, mais les ouvriers sont peu nombreux ; priez donc le maître de la moisson d'envoyer des ouvriers pour sa moisson." (Mt 9, 37-38)
Où est-ce que tu reconnais, dans ta propre vie, la présence de quelqu'un qui a "arrosé" ce que d'autres avaient planté en toi — un professeur, un livre, une rencontre ? Et toi, es-tu davantage semeur ou arroseur ? Est-ce que tu fais confiance à ce que Dieu a déjà déposé dans les âmes que tu rencontres, ou cherches-tu à tout recommencer de zéro ? Dans quel champ es-tu envoyé — et est-ce que tu reconnais les épis qui sont déjà là ?
Seigneur, tu as semé avant que nous n'arrivions. Dans les livres que nous avons aimés sans encore te connaître, dans les questions qui nous ont tenus éveillés la nuit, dans les beautés qui nous ont dépassés — tu étais déjà là, labourant. Apprends-nous à entrer dans le champ des autres avec douceur, à reconnaître ta trace avant même de porter la nôtre. Fais de nous des ouvriers patients, joyeux, qui savent que la moisson t'appartient.
Un épi lourd de soleil, courbé sous son propre poids, attend en silence la main qui le cueillera.
✝ Références bibliques
2 passages · 2 livres
Si je n'ai pas la charité, je ne suis rien. (1Co 13,2)
Unité de l'Église, problèmes éthiques et hymne à la charité pour la communauté de Corinthe.
→ Explorer le Codex 1 Corinthiens- Avec toi, Marie — Apprendre à chercher Jésus là où il se trouve vraiment
- La clé de voûte : quand Dieu confie sa vigne à des mains libres
- Le ciel n’est pas là-haut : une méditation sur la porosité du monde
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- Temples vivants : quand Dieu habite en nous
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Voici que je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin du monde. (Mt 28,20)
L'Évangile du Roi : Jésus, nouveau Moïse, accomplit les Écritures pour Israël et les nations.
→ Explorer le Codex Matthieu- Pourquoi faites-vous ce qui n’est pas permis le jour du sabbat ? (Lc 6, 1-5)
- Voilà ce qu’il fallait pratiquer sans négliger le reste (Mt 23, 23-26)
- S’il t’écoute, tu as gagné ton frère (Mt 18, 15-20)
- N’est-il pas le fils du charpentier ? Alors, d’où lui vient tout cela ? (Mt 13, 54-58)
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