- Le regard qui nous précède : une théologie du commencement
- Avant que nous ayons fait quoi que ce soit
- Ce que signifie « vouloir seulement notre bien »
- L’amitié comme catégorie théologique
- « Le disciple que Jésus aimait » : une identité comme relation
- L’anonymat qui révèle
- Se définir comme aimé : un acte de foi radical
- L’identité chrétienne, héritière du Disciple Bien-aimé
- Le témoignage comme débordement : quand l’amour reçu cherche à se donner
- L’émerveillement comme moteur du témoignage
- Témoignage et dignité : voir l’autre avec les yeux de l’Aimant
- La mort vaincue : l’amitié éternelle comme horizon eschatologique
- Quand l’amitié devient mission : la nouveauté joyeuse comme force d’attraction
- Se laisser appeler par notre vrai nom
- ✝ Références bibliques
Robert Francis Prevost, devenu Léon XIV le 8 mai 2025 — 267e successeur de Pierre — n’est pas un homme qui parle pour ne rien dire. Sa formation augustinienne, son ancrage dans la tradition missionnaire, sa longue fréquentation des périphéries ecclésiales et humaines : tout cela se lit entre les lignes de ce texte d’une densité remarquable. Il ne propose pas une théologie abstraite de l’amour de Dieu. Il pointe vers quelque chose de beaucoup plus concret, de beaucoup plus personnel : la possibilité, pour chaque croyant, de se sentir aimé. Pas seulement de savoir qu’il est aimé — le catéchisme suffit pour ça — mais d’entrer dans l’expérience vivante et transformante de cet amour.
C’est cette invitation que nous voulons explorer dans cette méditation. Pas à pas, en suivant le fil de la réflexion de Léon XIV, en remontant aux sources johanniques qu’il convoque, en laissant la Parole nous travailler. Parce que la question n’est pas théorique. Elle est existentielle. Elle concerne chacun d’entre nous, là où nous en sommes, avec notre histoire, nos blessures, nos doutes et notre soif.
Le regard qui nous précède : une théologie du commencement
Avant que nous ayons fait quoi que ce soit
La première chose que Léon XIV dit de Jésus dans ce texte est d’une précision chirurgicale : « Le regard de Jésus, qui veut toujours et seulement notre bien, nous précède (cf. Mc 10, 21). » Ce renvoi à Marc n’est pas anodin. C’est l’épisode du jeune homme riche — ou plutôt, pour être plus exact, de l’homme qui s’agenouille devant Jésus et lui demande ce qu’il doit faire pour hériter la vie éternelle. Jésus lui énumère les commandements. L’homme répond qu’il les observe depuis sa jeunesse. Et là, Marc glisse une notation que seul lui a conservée, que Matthieu et Luc ont tous deux omise : « Jésus posa son regard sur lui et l’aima. » (Mc 10, 21)
Ce regard arrive avant tout le reste. Avant le diagnostic difficile qui va suivre — « il te manque une chose » — avant le départ attristé de l’homme, avant même que celui-ci ait dit ou fait quoi que ce soit d’extraordinaire. L’amour de Jésus ne récompense pas une performance. Il ne sanctionne pas un mérite. Il précède. Il est là, déjà là, comme une lumière qui attend que l’on lève les yeux.
Léon XIV a choisi ce verset comme point d’appui de toute sa réflexion, et ce choix est théologiquement décisif. Il ancre la relation avec le Christ non pas dans notre effort, notre fidélité ou notre progression spirituelle, mais dans l’initiative gratuite et inconditionnelle de Jésus lui-même. C’est lui qui regarde en premier. C’est lui qui aime en premier. La question n’est pas : ai-je fait suffisamment pour mériter son regard ? La question est : est-ce que je consens à être regardé ?
Cette antériorité du regard divin n’est pas une nouveauté dans la tradition chrétienne. Elle traverse de part en part la théologie johannique — « Ce n’est pas vous qui m’avez choisi, c’est moi qui vous ai choisis » (Jn 15, 16) — et elle structure la grande intuition paulinienne de la grâce. Mais Léon XIV la réénonce avec une fraîcheur et une immédiateté qui la rendent à nouveau opérante. Il ne cite pas Paul. Il ne fait pas de théologie systématique. Il dit simplement : ce regard vous précède. Il était là avant que vous arriviez. Il sera là après que vous serez partis. Entre les deux, il ne cesse jamais de vous chercher.
Ce que signifie « vouloir seulement notre bien »
La formulation de Léon XIV mérite qu’on s’y arrête : « qui veut toujours et seulement notre bien. » Le mot toujours est déjà beau. Mais c’est le mot seulement qui est proprement renversant. Jésus ne veut pas notre bien parce que nous lui sommes utiles. Il ne veut pas notre bien parce que nous le méritons. Il ne veut pas notre bien et notre obéissance, et notre fidélité, et nos services. Il veut seulement notre bien — c’est-à-dire que notre bien est sa fin en lui-même, non un moyen pour autre chose.
Cette précision a des conséquences pratiques considérables. Elle signifie que la relation avec le Christ n’est pas une relation de subordination utilitaire. Elle n’est pas le contrat par lequel je m’engage à servir une cause en échange d’une récompense future. Et le pape le dit explicitement, avec une liberté de ton qui surprend : « Il ne nous veut pas comme serviteurs, ni comme « militants » d’un parti. » Le mot militants est délibérément anachronique et volontairement provocateur. Il dit quelque chose de l’écueil permanent dans lequel peut tomber la vie chrétienne : se réduire à une appartenance idéologique, à un engagement militant, à une cause à défendre — au prix de l’oubli de la relation personnelle qui seule donne sens à tout le reste.
Cette critique n’est pas une dévalorisation de l’engagement. Léon XIV sait très bien que la charité chrétienne a des bras, des jambes, des initiatives concrètes, des projets sociaux et des combats politiques légitimes. Mais il pointe vers la source : avant d’être un militant, le chrétien est un ami. Avant d’être un serviteur, il est un aimé. Et si cette source se tarit — si l’on perd le contact avec le regard qui précède — alors l’engagement se dessèche, se durcit, finit par ressembler à n’importe quelle autre idéologie humaine.
L’amitié comme catégorie théologique
Le pape emploie un mot qui, dans la tradition ecclésiale, a parfois été tenu à distance parce qu’il semblait trop humain, trop familier : le mot amitié. « Il nous appelle à être avec lui comme des amis, afin que notre vie soit renouvelée. » Cette phrase est une interprétation explicite de Jn 15, 15, où Jésus dit à ses disciples : « Je ne vous appelle plus serviteurs, car le serviteur ne sait pas ce que fait son maître. Je vous appelle amis, car tout ce que j’ai entendu de mon Père, je vous l’ai fait connaître. »
Ce passage johannique est l’un des plus audacieux de tout le Nouveau Testament. Il redéfinit la relation entre le disciple et le Maître en termes d’amitié — philia en grec, le terme aristotélicien de la plus haute forme de relation humaine. Aristote distinguait trois formes d’amitié : celle fondée sur l’utilité, celle fondée sur le plaisir, et celle fondée sur la vertu et la bonté partagée — la seule qui soit vraiment durable. Jésus prend ce vocabulaire philosophique et le retourne : il n’y a pas d’égalité de mérite entre lui et nous, et pourtant il choisit le mot amis. Parce que l’amitié qu’il offre ne repose pas sur notre réciprocité, mais sur son don.
Léon XIV déploie cette amitié en trois attributs d’une grande densité théologique. D’abord, une amitié unique, « qui nous donne la communion avec Dieu » — c’est-à-dire une amitié qui ne reste pas dans le registre horizontal du lien entre deux êtres humains, mais qui ouvre verticalement sur la vie trinitaire elle-même. Ensuite, une amitié fidèle, « qui nous fait découvrir notre dignité et celle des autres » — c’est-à-dire une amitié qui a une vertu révélatrice : elle nous apprend qui nous sommes vraiment, et par ricochet, elle nous apprend à voir les autres avec les mêmes yeux. Enfin, une amitié éternelle, « que même la mort ne peut détruire, car elle a son origine dans le Crucifié ressuscité. » Cette dernière formulation est proprement pascale : l’amitié de Jésus a traversé la mort. Elle est ressuscitée avec lui. Elle est donc, par définition, plus forte que tout ce qui pourrait l’interrompre.

« Le disciple que Jésus aimait » : une identité comme relation
L’anonymat qui révèle
Léon XIV consacre la partie centrale de sa réflexion à un personnage fascinant de l’Évangile de Jean : le Disciple Bien-aimé. « C’est ce disciple qui témoigne de ces choses et qui les a écrites, et nous savons que son témoignage est vrai » (Jn 21, 24). Ce disciple n’est jamais nommé dans le quatrième Évangile. Il est présent dans des moments cruciaux — la Cène, le pied de la croix, le matin de Pâques — mais il refuse systématiquement de se désigner par un nom propre. Il ne dit pas : je suis Jean, fils de Zébédée. Il dit : je suis celui que Jésus aimait.
Cette discrétion n’est pas accidentelle. Elle est théologiquement construite. Comme le note Léon XIV avec une précision exégétique remarquable : « Cette dénomination reflète une relation : ce n’est pas le nom d’un individu, mais le témoignage d’un lien personnel avec le Christ. » Autrement dit, l’identité du Disciple Bien-aimé ne se fonde pas sur ce qu’il est par lui-même — son nom, son origine, sa fonction, ses qualités — mais sur ce qu’il est pour Jésus et en rapport avec Jésus. Sa définition de lui-même est entièrement relationnelle.
Voilà qui est extraordinairement moderne, dans le meilleur sens du terme. Nous vivons dans une culture obsédée par la construction de l’identité — qui suis-je ? qu’est-ce que je veux ? quelles sont mes valeurs, mes projets, mes orientations ? Le Disciple Bien-aimé offre une réponse à rebours de tout cela : je suis celui que quelqu’un d’autre a aimé. Mon identité n’est pas le produit de ma propre construction. Elle m’est donnée de l’extérieur, comme un nom que l’on reçoit, comme un regard qui nous constitue.
Il y a là une profonde consonance avec la tradition personnaliste, de Buber à Levinas, qui souligne que le moi ne se constitue pas dans la solitude mais dans la relation. Je est un autre, disait Rimbaud avec une intuition poétique qui rejoint, par un chemin différent, la même vérité. Le Disciple Bien-aimé l’a compris avant tout le monde : son je le plus profond, c’est le tu que Jésus lui adresse.
Se définir comme aimé : un acte de foi radical
Il faut mesurer ce que cela implique concrètement. Nous avons tous tendance à nous définir par nos rôles, nos fonctions, nos réussites ou nos échecs. Je suis ingénieur, père de famille, chrétien pratiquant, bénévole dans une association. Ou, à l’inverse : je suis quelqu’un qui a raté son mariage, quelqu’un qui a perdu la foi pendant vingt ans, quelqu’un qui n’est jamais à la hauteur. Nos identités autoproclamées oscillent entre la performance et l’auto-dépréciation, entre l’image que nous voulons donner et le sentiment obscur de ne pas mériter l’amour que l’on nous porte.
Le Disciple Bien-aimé coupe court à tout cela. Sa définition de lui-même est d’une désarmante simplicité : celui que Jésus aime. Pas celui qui a bien servi Jésus. Pas celui qui a tout compris de l’Évangile. Pas même celui qui a tout quitté pour suivre Jésus. Simplement : celui qui est aimé. C’est le noyau dur, le sol rocheux sur lequel tout le reste peut s’édifier.
Léon XIV le dit avec une belle économie de mots : « Voici ce qui importe vraiment pour Jean : être disciple du Seigneur et se sentir aimé de Lui. » Notez l’ordre. Pas se sentir aimé et donc être disciple. Pas être disciple de manière à mériter d’être aimé. Les deux réalités sont coordonnées, mais la seconde — se sentir aimé — est présentée comme la clé de voûte, le centre de gravité, la vérité fondamentale dont découle tout le reste.
Et ce se sentir n’est pas une invitation à la sentimentalité. Il ne s’agit pas de cultiver une douceur pieuse ou une émotion religieuse de surface. Il s’agit de quelque chose de beaucoup plus profond : une certitude habitée, une confiance ancrée, une expérience intérieure qui résiste aux tempêtes parce qu’elle ne repose pas sur les humeurs du moment mais sur la permanence d’un regard. Le Disciple Bien-aimé a dû traverser lui aussi la nuit du Vendredi Saint. Il était là, au pied de la croix. Il a vu mourir celui qu’il aimait. Et pourtant, le matin de Pâques, quand Marie de Magdala annonce que le tombeau est vide, c’est lui qui voit et croit (Jn 20, 8) avant même de comprendre. Parce que celui qui se sait aimé reconnaît les signes de l’amour même là où la raison ne voit encore rien.
L’identité chrétienne, héritière du Disciple Bien-aimé
Il y a une dimension universelle dans le personnage du Disciple Bien-aimé que les exégètes ont souvent soulignée. Son anonymat n’est pas seulement une pudeur littéraire. C’est une invitation. En ne donnant pas son nom, il laisse la place libre pour que chaque lecteur puisse s’y glisser, s’y reconnaître, se dire : et moi, est-ce que je me laisse appeler ainsi ?
Léon XIV fait implicitement ce pas quand il écrit : « Nous comprenons alors que le témoignage chrétien est le fruit de la relation de foi et d’amour avec Jésus, en qui nous trouvons le salut de notre vie. » Le nous
est décisif. Ce n’est pas seulement Jean, l’apôtre, le théologien, le mystique d’Éphèse. C’est nous. L’Église entière est héritière de cette identité : elle est la communauté de ceux que Jésus aime, la communauté des disciples bien-aimés.Cette réalité ecclésiologique a des conséquences pratiques. Si l’identité chrétienne est fondamentalement relationnelle — si elle se définit par le lien avec le Christ et non par la conformité à une norme ou l’appartenance à une institution — alors la vie de l’Église doit être organisée autour de cette relation. Pas autour de la performance religieuse. Pas autour de la gestion d’un patrimoine culturel. Pas autour de la défense d’une position sociale. Autour d’une amitié vivante, personnelle, transformante.
Cela ne veut pas dire que les structures, les sacrements, la doctrine et la morale n’ont pas leur place. Bien au contraire : ils sont au service de cette relation, ils en sont les médiations nécessaires, les chemins tracés par la tradition pour que la rencontre avec le Christ soit possible, répétée, approfondie. Mais ils ne sont pas la fin. La fin, c’est la relation elle-même. C’est se sentir aimé.

Le témoignage comme débordement : quand l’amour reçu cherche à se donner
L’émerveillement comme moteur du témoignage
La troisième grande intuition de Léon XIV dans ce texte concerne le lien entre l’expérience d’être aimé et le témoignage chrétien. Il l’énonce de manière très précise : « Le témoignage découle spontanément de la nouveauté joyeuse de cette amitié. » Le mot spontanément est crucial. Il dit que le témoignage authentique n’est pas le produit d’une décision stratégique ou d’un effort de volonté. Il est le débordement naturel d’une expérience intérieure trop grande pour rester contenue.
C’est la même intuition que l’on trouve au début du quatrième Évangile, dans le récit des premières vocations. André rencontre Jésus et passe la journée avec lui. Et immédiatement, il va trouver son frère Simon pour lui dire : « Nous avons trouvé le Messie » (Jn 1, 41). Il ne l’a pas décidé. Il n’a pas réfléchi à la meilleure stratégie d’évangélisation. Il a simplement dit ce qu’il venait de vivre, parce que la joie ne se retient pas.
Léon XIV décrit le témoignage de Jean dans des termes qui reprennent exactement cette dynamique : « tout le récit précédent est résumé comme un « témoignage », plein de gratitude et d’émerveillement. » La gratitude et l’émerveillement — voilà les deux ressorts affectifs du témoignage chrétien authentique. Pas la culpabilité (il faudrait que je dise aux autres). Pas le prosélytisme stratégique (si je les convaincs, ils rejoindront notre communauté). Pas même le sens du devoir (l’Église m’a demandé d’évangéliser). Mais la gratitude pour ce qui a été reçu, et l’émerveillement devant la beauté de celui qui l’a donné.
Cette distinction est d’une portée pratique considérable pour quiconque s’interroge sur son propre rapport à l’annonce de la foi. Il est légitime de se demander : est-ce que je témoigne par obéissance à une consigne institutionnelle, ou est-ce que je témoigne parce que j’ai quelque chose à dire, quelque chose qui me déborde ? La réponse n’est pas toujours confortable. Elle suppose qu’il y ait effectivement quelque chose à dire — c’est-à-dire une expérience vivante à l’intérieur, pas seulement un héritage culturel à transmettre.
Témoignage et dignité : voir l’autre avec les yeux de l’Aimant
Il y a un aspect du texte de Léon XIV qui mérite d’être développé davantage, parce qu’il ouvre sur une dimension éthique et sociale de grande importance. Il dit que l’amitié fidèle du Christ « nous fait découvrir notre dignité et celle des autres. » La formulation est extrêmement intéressante : ce n’est pas elle confirme notre dignité ou elle nous rappelle que nous avons de la dignité. C’est elle nous fait découvrir — c’est-à-dire qu’elle révèle quelque chose qui était là mais que nous ne voyions pas.
Se sentir aimé de Jésus, c’est donc apprendre à se voir soi-même autrement. Pas à travers le regard de nos succès ou de nos échecs, pas à travers le regard de nos proches qui nous aiment ou ne nous aiment pas assez, pas à travers le regard d’une société qui nous évalue en permanence — mais à travers le regard de celui qui a posé les yeux sur l’homme riche de Marc 10 avant même de lui parler. Ce regard ne juge pas, ne mesure pas, ne calcule pas. Il voit la dignité fondamentale, celle qui est antérieure à toute performance.
Et ce même regard, une fois reçu, transforme la façon dont nous voyons les autres. C’est là l’intuition la plus profonde de l’éthique johannique, que Léon XIV résume sans la développer explicitement, mais qui est présente en filigrane de tout son texte. Quand nous nous savons aimés, nous devenons capables d’aimer — non pas par effort moral, mais par contagion, par débordement de ce que nous avons reçu. « Nous aimons parce qu’il nous a aimés le premier » (1 Jn 4, 19) : c’est la logique de l’amour chrétien, qui n’est jamais une production autonome de la volonté mais toujours une transmission de ce qui a été reçu gratuitement.
La mort vaincue : l’amitié éternelle comme horizon eschatologique
La dernière affirmation de Léon XIV sur cette amitié est peut-être la plus vertigineuse, et c’est aussi celle qui ancre toute la réflexion dans la foi pascale : cette amitié est éternelle, « que même la mort ne peut détruire, car elle a son origine dans le Crucifié ressuscité. »
Cette formule n’est pas une consolation pieuse à usage funèbre. C’est une affirmation théologique centrale. Elle dit que l’amour de Jésus pour nous n’est pas contingent — il ne dépend pas des circonstances, de notre vie ou de notre mort. Il a traversé la mort de Jésus lui-même. Il a traversé le silence du Samedi Saint. Il a resurgi le matin de Pâques, et depuis lors, il est structurellement plus fort que tout ce qui pourrait l’interrompre.
Pour le Disciple Bien-aimé, cette vérité a une résonance biographique. Il a vu Jésus mourir. Il était là, au pied de la croix, avec Marie et quelques femmes. Et pourtant, lui seul parmi les disciples n’a pas fui. Pourquoi ? Les exégètes ont proposé diverses explications. Mais la plus simple est peut-être la plus juste : celui qui se sait aimé ne peut pas s’éloigner, même dans la nuit la plus profonde. L’amour qui vous a constitué ne s’efface pas au premier coup de vent.
Et le matin de Pâques, quand il court avec Pierre vers le tombeau vide, le texte dit qu’il vit et crut (Jn 20, 8) sans que rien d’autre ne lui soit nécessaire. Pas d’apparition. Pas de message angélique. Juste un tombeau vide, des linges posés là, et la certitude intérieure que celui qui l’aimait était plus fort que la mort. Voilà ce que produit une longue fréquentation du regard qui précède : une foi capable de lire les signes là où d’autres ne voient encore rien.
Quand l’amitié devient mission : la nouveauté joyeuse comme force d’attraction
Le pape parle de « nouveauté joyeuse » de l’amitié avec le Christ. C’est une belle expression, qui dit deux choses à la fois. La nouveauté : parce que cette amitié ne vieillit pas, ne se répète pas mécaniquement, elle est toujours capable de surprendre. Elle rencontrera un dimanche matin où elle vous touchera différemment qu’elle ne vous avait jamais touché. Une phrase de l’Évangile que vous avez lue cent fois s’ouvrira soudain sur un espace insoupçonné. Un moment d’oraison, une messe célébrée dans la routine, deviendra une rencontre inattendue. La nouveauté est le propre de ce qui est vivant.
Et la joie : parce que cette amitié n’est pas triste. Elle n’est pas l’amour d’une loi, ni l’affection mélancolique pour un idéal inaccessible. Elle est la joie d’une présence réelle, habituelle, fidèle. Léon XIV ne développe pas longuement ce thème de la joie dans le texte cité, mais il est clairement présent comme soubassement de toute la réflexion. Et cette joie — contrairement à l’enthousiasme bruyant qui s’épuise vite — est durable, enracinée, capable de traverser les saisons difficiles sans se laisser déraciner.
C’est cette joie qui rend le témoignage crédible. Pas les arguments, pas les apologétiques, pas les démonstrations. Le monde d’aujourd’hui est saturé d’arguments. Ce qui lui manque, c’est des visages sur lesquels se lit la trace d’une rencontre. Ce sont des personnes dont on peut dire, sans savoir toujours pourquoi : quelque chose leur est arrivé. Quelque chose leur a été donné. Ils ne sont pas pareils aux autres, pas dans le sens où ils seraient moralement supérieurs, mais dans le sens où ils portent en eux une ressource que je n’arrive pas à identifier.
C’est cela, le témoignage selon Léon XIV. Non pas la propagande d’une cause. Non pas la défense d’une institution. Mais la visibilité involontaire d’une amitié intérieure qui déborde.
Se laisser appeler par notre vrai nom
Cette méditation a commencé avec une phrase simple et décisive : se sentir aimé. Elle se termine avec la même invitation, mais désormais plus chargée de sens, plus ancrée dans la chair de l’Évangile.
Le Disciple Bien-aimé nous a montré le chemin. Il n’a pas cherché à se définir par ses qualités, ses fonctions ou ses mérites. Il a simplement accepté de recevoir un nom — un nom qui lui venait d’un autre, un nom qui était en réalité une relation. Et c’est à partir de ce nom reçu, de cette identité donnée, qu’il a pu témoigner, vivre, traverser la mort et la résurrection de son Seigneur sans être détruit.
Léon XIV nous invite à faire de même. À laisser le regard de Jésus nous précéder. À nous laisser constituer par lui plutôt que de nous construire nous-mêmes. À passer de la posture du militant — utile, efficace, mais épuisable — à la posture de l’ami — reçu, comblé, envoyé.
Ce n’est pas un chemin facile. Il suppose une certaine humilité — celle de reconnaître que nous n’avons pas à nous inventer, que nous sommes déjà regardés avant d’avoir rien fait. Il suppose aussi une certaine patience — celle d’apprendre à habiter ce regard, à s’y installer progressivement, à ne pas en repartir trop vite pour courir après les urgences du monde.
Mais c’est le chemin le plus profond, le plus durable, le plus fécond. Parce que c’est le chemin de Jean — de ce disciple sans nom qui a préféré se définir par l’amour qu’il avait reçu plutôt que par tout ce qu’il aurait pu revendiquer. Et ce chemin est ouvert pour chacun d’entre nous, aujourd’hui, maintenant.
Le regard vous précède. Il est déjà là. Il attend simplement que vous leviez les yeux.
Sources principales : Pape Léon XIV, texte programmatique sur l’identité chrétienne et le témoignage (2025) ; Évangile de Jean ; Évangile de Marc (Mc 10, 21).
✝ Références bibliques
4 passages · 2 livres
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L'Évangile du Verbe : profonde théologie de l'Incarnation et des signes de Jésus.
→ Explorer le Codex Jean- Ma coupe, vous la boirez (Mt 20, 20-28)
- L’Esprit de vérité rendra témoignage en ma faveur (Jn 15, 26 – 16, 4a)
- Vous n’appartenez pas au monde, puisque je vous ai choisis en vous prenant dans le monde (Jn 15, 18-21)
- Voici ce que je vous commande : c’est de vous aimer les uns les autres (Jn 15, 12-17)
- Demeurez dans mon amour pour que votre joie soit parfaite (Jn 15, 9-11)
- Ce que l’amour précède, la loi ne l’atteint jamais
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L'Évangile de l'action : Jésus serviteur puissant, révélé comme Fils de Dieu sur la croix.
→ Explorer le Codex Marc- Il est plus facile à un chameau de passer par un trou d’aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume des Cieux (Mt 19, 23-30)
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