- Le corps de l’église sur la terre confisquée
- Une expropriation qui touche à la chair du sacré
- La réponse de l’évêque et la voix de l’épiscopat local
- La riposte du gouvernement fédéral et le poids du droit
- L’hospitalité comme loi de Dieu, le mur comme loi des hommes
- Ce que dit l’Écriture de l’accueil de l’étranger
- La théologie du corps ecclésial face au pouvoir civil
- Le mont Cristo Rey comme icône vivante d’un peuple frontalier
- L’enjeu universel derrière un contentieux local
- Une jurisprudence qui dépassera le Nouveau-Mexique
- Ce que l’Église catholique enseigne sur la frontière et la dignité
- La montagne comme lieu de résistance spirituelle
- Lectio divina
- ✝ Références bibliques
Une statue du Christ Roi de neuf mètres domine depuis 1940 un sommet calcaire à la frontière du Texas, du Nouveau-Mexique et du Mexique. Chaque année, près de quarante mille pèlerins gravissent pieds nus les cinq kilomètres de sentier escarpé du mont Cristo Rey pour venir déposer, au pied de cette croix, leurs douleurs et leurs espérances. Depuis le mois de mai, ce chemin de pénitence est devenu un champ juridique où l’administration américaine cherche à exproprier, par la force du droit d’expropriation fédéral, plus de quatorze acres de terrain appartenant au diocèse catholique de Las Cruces. Le gouvernement offre 183 071 dollars pour ce sol que les fidèles considèrent comme un lieu où le ciel touche la terre. L’Église répond que rien n’est moins catholique que de dresser un mur là où des générations de croyants sont venus, précisément, abattre les murs de leur cœur.
Ce contentieux n’est pas un simple différend cadastral. Il touche à la nature même de la liberté religieuse face à la puissance de l’État, à la théologie de l’hospitalité envers l’étranger, et à la question, vieille comme l’Écriture, de savoir ce qui appartient véritablement à César et ce qui échappe, par nature, à toute juridiction civile. Le mont Cristo Rey, avec sa statue érigée en 1940 comme symbole d’unité entre les communautés frontalières du Texas, du Nouveau-Mexique et du Mexique, devient aujourd’hui le lieu où se rejoue, sous une forme nouvelle, l’affrontement entre le pouvoir temporel et la liberté de l’Église.
Le corps de l’église sur la terre confisquée
Une expropriation qui touche à la chair du sacré
Le gouvernement fédéral a déposé le 7 mai une plainte civile devant le tribunal fédéral du district du Nouveau-Mexique, invoquant le Declaration of Taking Act, une loi centenaire qui permet à l’État d’acquérir un terrain privé pour un usage public à condition de verser une « juste compensation ». La zone visée, 14,259 acres exactement, se trouve au pied du mont Cristo Rey, sur un terrain appartenant au diocèse de Las Cruces depuis des décennies. Le ministère de la Sécurité intérieure y prévoit la construction de routes, de clôtures, de barrières pour véhicules, d’éclairages de sécurité, de caméras et de capteurs destinés à sécuriser la frontière entre les États-Unis et le Mexique. Le projet précis consiste en un mur dit « intelligent » de neuf mètres de hauteur, s’étendant sur environ 2,2 kilomètres autour de la montagne, accompagné d’infrastructures de drainage et d’accès.
Le 15 juin, un juge fédéral, Kenneth J. Gonzales, a ordonné que la compensation légalement requise, calculée selon la valeur marchande du terrain, soit déposée sur le compte du greffe du tribunal, ouvrant ainsi la voie technique à la prise de possession. Mais le diocèse ne s’est pas contenté d’attendre. Représenté par les avocats de l’Institute for Constitutional Advocacy and Protection de la faculté de droit de Georgetown, il a déposé, dès le 8 mai, une réponse invoquant deux fondements juridiques majeurs : le premier amendement de la Constitution américaine, qui garantit le libre exercice de la religion, et le Religious Freedom Restoration Act, une loi fédérale qui interdit à l’État d’imposer une charge substantielle à l’exercice religieux sans intérêt gouvernemental impératif, et qui, même dans ce cas, exige que l’État agisse par les moyens les moins restrictifs possibles.
Le diocèse a formulé cette conviction avec une netteté rare dans le langage juridique : « L’érection d’un mur frontalier à travers ou le long de ce site sacré pourrait endommager irréparablement sa sainteté religieuse et culturelle, obstruer les chemins de pèlerinage, et transformer un espace sacré en symbole de division ». Cette phrase, tirée directement des actes de procédure, résume à elle seule l’enjeu théologique : ce qui est en cause n’est pas seulement un terrain, mais la possibilité même pour des fidèles de continuer à faire ce que des générations avant eux ont fait, monter vers le sommet pour rencontrer le Christ.
La réponse de l’évêque et la voix de l’épiscopat local
L’évêque de Las Cruces, Mgr Peter Baldacchino, a qualifié ce mur de « contre-signe des enseignements de l’Église catholique ». Dans une réponse déposée le 19 juin, le diocèse est allé plus loin encore, décrivant le mur comme « offensant pour les valeurs et les enseignements catholiques » et comme « un symbole physique du traitement déshumanisant des migrants par le gouvernement en général ». Cette dernière expression mérite d’être pesée avec attention, car elle inscrit le contentieux foncier dans une théologie beaucoup plus vaste, celle de la dignité humaine universelle, qui, selon le diocèse, exige que soient garantis à tous les êtres humains les biens fondamentaux de la vie, nourriture, eau, abri, et liberté de culte.
Le 28 juillet, dans une nouvelle réponse au tribunal, l’Église a précisé sa position sur le plan strictement doctrinal en affirmant que « la présence d’un édifice si incompatible avec les valeurs catholiques sur le mont Cristo Rey désacralisera ce site saint et diluera l’expérience religieuse que recherchent les pèlerins en atteignant le sommet de la montagne ». Cette formule n’est pas une simple stratégie de contentieux : elle traduit une conviction théologique profonde selon laquelle certains lieux, par l’histoire de la prière qui s’y est déposée, deviennent des sacrements de rencontre, et qu’un mur érigé à leur pied constitue une blessure faite non seulement à un droit, mais à une expérience spirituelle collective, façonnée depuis 1940.
Le 15 juillet, le diocèse a exigé un procès devant un jury populaire, refusant que la question de la juste compensation, et plus largement celle de la légitimité de la saisie, soit tranchée sans le regard de citoyens ordinaires. C’est une décision qui traduit une volonté de rendre visible, devant la société civile tout entière, ce que les responsables diocésains considèrent comme une atteinte à la liberté religieuse elle-même.
La riposte du gouvernement fédéral et le poids du droit
Le ministère de la Justice n’a pas reculé. Il a répondu que les revendications de liberté religieuse ne constituent pas une défense juridique recevable contre une action d’expropriation, estimant qu’aucune argumentation théologique ne peut faire obstacle à ce que l’administration considère comme un intérêt de sécurité nationale. En juillet, le gouvernement a déposé une motion pour un jugement sur les actes de procédure, cherchant à finaliser la confiscation des 14,259 acres sans attendre l’issue d’un débat de fond sur la liberté religieuse. Le gouvernement s’appuie sur des dispositions du code fédéral, les articles 3113 et 3114 du titre 40, qui organisent depuis longtemps le mécanisme d’expropriation pour cause d’utilité publique.
Selon le diocèse, cette position du gouvernement fédéral revient à affirmer que « le pouvoir d’expropriation prévaut sur le droit au libre exercice de la religion » consacré par le premier amendement. C’est là que le contentieux quitte le strict champ juridique pour devenir, pour tout croyant, une question de fond : un État peut-il, au nom de la sécurité, s’arroger le pouvoir de désacraliser un lieu de prière sans même reconnaître qu’il touche à quelque chose qui échappe à sa compétence ? La congressiste texane Veronica Escobar a jugé la réponse suffisamment grave pour introduire, le 20 juillet, une proposition de loi, le Mount Cristo Rey Protection Act, destinée précisément à interdire au gouvernement fédéral de recourir à l’expropriation sur ce site précis.
Ce geste législatif, encore incertain quant à son issue, révèle que le contentieux a dépassé le cadre d’une simple affaire locale pour devenir un test national de la portée réelle du Religious Freedom Restoration Act face à la politique migratoire. Si la loi protège l’exercice religieux contre une charge substantielle imposée sans nécessité impérieuse et sans moyen le moins restrictif possible, alors la construction d’un mur au pied d’une montagne sacrée, alors même que d’autres tracés existeraient, pose une question que nul juge ne pourra éluder longtemps.
L’hospitalité comme loi de Dieu, le mur comme loi des hommes
Ce que dit l’Écriture de l’accueil de l’étranger
Le Deutéronome rappelle au peuple d’Israël une exigence qui traverse toute l’histoire du salut : « Vous aimerez donc l’immigré, car vous-mêmes avez été immigrés au pays d’Égypte » (Dt 10, 19). Ce commandement n’est pas une simple recommandation morale parmi d’autres ; il est fondé sur la mémoire même du peuple élu, sur l’expérience concrète de ce que signifie être étranger, sans terre, sans protection, dépendant entièrement de l’hospitalité d’autrui. Il est frappant que ce précepte biblique trouve un écho presque littéral dans le contentieux du mont Cristo Rey, où une communauté frontalière, façonnée par des décennies de traversées, de familles séparées puis réunies, de pèlerins mexicains et américains gravissant ensemble le même sentier, voit s’élever un mur au nom d’une sécurité qui ignore cette mémoire commune.
La lettre aux Hébreux enseigne, de son côté, une hospitalité qui touche au mystère même de la présence divine : « Ne négligez pas l’hospitalité : elle a permis à certains, sans le savoir, de recevoir des anges » (He 13, 2). Ce verset, moins cité que d’autres exhortations néotestamentaires, éclaire d’une lumière particulière ce qui se joue à la frontière sud des États-Unis. Le pèlerin qui gravit le mont Cristo Rey ne sait jamais avec certitude qui il croisera sur le chemin, un compatriote, un migrant, un inconnu venu de l’autre côté de la ligne frontalière ; et c’est précisément dans cette incertitude, dans cette ouverture à l’autre non maîtrisée, que se loge la possibilité d’une rencontre avec le sacré. Un mur, en imposant une frontière physique définitive à l’endroit même où cette rencontre se produit depuis des générations, ne se contente pas de gêner la circulation : il referme l’espace où l’hospitalité pouvait encore s’exercer sans calcul.
La théologie du corps ecclésial face au pouvoir civil
Le contentieux entre le diocèse de Las Cruces et l’administration fédérale ravive une question ancienne, celle des rapports entre le pouvoir temporel et la liberté propre de l’Église. Saint Paul, écrivant aux chrétiens de Rome, enseigne pourtant la soumission aux autorités instituées : « Que tout homme soit soumis aux autorités en charge, car il n’y a point d’autorité qui ne vienne de Dieu » (Rm 13, 1). Ce texte, souvent invoqué pour justifier l’obéissance civile, ne peut cependant être détaché de son contexte : Paul écrit à une Église naissante, minoritaire, qui cherche sa place dans un empire hostile, et son propos ne dispense jamais les chrétiens de discerner les limites de cette soumission lorsque l’autorité civile empiète sur ce qui appartient à Dieu seul.
C’est précisément ce discernement qu’opère le diocèse de Las Cruces lorsqu’il invoque le premier amendement et le Religious Freedom Restoration Act. Il ne s’agit pas d’un refus de coopérer avec l’État sur la question migratoire en général, mais d’une résistance précise à une mesure qui, selon les responsables diocésains, dépasse la compétence légitime du pouvoir civil en s’attaquant à un lieu consacré par la prière. Le cardinal Timothy Michael Dolan, archevêque de New York et voix influente de la Conférence des évêques catholiques des États-Unis sur les questions de liberté religieuse, a rappelé à plusieurs reprises que « la liberté de l’Église signifie que l’Église ne peut être empêchée par les autorités civiles d’exercer sa mission ». Ce principe, énoncé dans un document doctrinal de l’épiscopat américain consacré à la liberté religieuse, à la migration et à la frontière, prend un relief particulier dans le cas présent, où la mission de l’Église, accueillir les pèlerins et sanctifier un lieu de prière, entre en collision frontale avec une politique de fermeture territoriale.
L’évêque Kevin Rhoades, alors président du comité de la Conférence des évêques catholiques des États-Unis pour la liberté religieuse, avait exprimé sa solidarité avec les ministères auprès des migrants en ces termes : « Alors que la situation tragique le long de notre frontière avec le Mexique pose de plus en plus de défis aux communautés américaines comme aux personnes vulnérables, nous devons préserver particulièrement la liberté des catholiques et des autres personnes de foi d’assister leurs communautés et de répondre aux besoins humains fondamentaux des migrants ». Cette déclaration, antérieure au contentieux actuel, éclaire pourtant sa portée : la liberté religieuse ne se limite pas, pour l’épiscopat américain, à la liberté de célébrer un culte à l’abri des regards ; elle s’étend au droit d’agir concrètement, sur le terrain, au service des plus vulnérables, y compris lorsque cette action prend la forme d’une résistance juridique face à l’État.
Le mont Cristo Rey comme icône vivante d’un peuple frontalier
Ce qui rend le mont Cristo Rey si singulier n’est pas seulement la statue qui le couronne, mais l’histoire humaine qu’il incarne. Érigée en 1940 précisément comme symbole d’unité et d’héritage partagé entre les communautés de la frontière, la statue surplombe simultanément Ciudad Juárez, El Paso et Sunland Park, trois villes séparées par une frontière politique mais unies par un même sentier de pèlerinage. Le diocèse a insisté, dans ses dernières écritures judiciaires, sur le fait que ce dommage serait « particulièrement aigu au regard de la signification historique, culturelle et religieuse de la montagne comme symbole d’unité et d’héritage partagé entre les communautés frontalières ». Cette formulation dépasse la simple défense d’un patrimoine : elle affirme que la montagne elle-même, par sa position géographique à cheval sur trois territoires, incarne visuellement ce que l’Église catholique enseigne depuis toujours sur l’unité fondamentale de la famille humaine, par-delà les frontières politiques.
Le prophète Isaïe, évoquant la restauration future de Jérusalem, annonce une vision où les nations elles-mêmes convergent vers la montagne sainte : « Il arrivera dans la suite des temps que la montagne de la maison du Seigneur sera fondée au sommet des montagnes » (Is 2, 2). Ce texte, moins souvent médité que d’autres passages messianiques d’Isaïe, trouve une résonance troublante dans le cas du mont Cristo Rey, où une montagne devient effectivement le lieu où des peuples de deux nations, séparés par une ligne politique, viennent ensemble adorer. Érigé un mur à cet endroit précis revient à contredire visuellement la promesse prophétique elle-même, en substituant à la convergence des peuples vers la hauteur sacrée une séparation physique et durable.
Les diocèses de Las Cruces et d’El Paso ont d’ailleurs choisi de répondre à cette menace non par un simple communiqué, mais par un acte liturgique : le 25 juin, les évêques des deux diocèses ont appelé les fidèles à se rassembler pour célébrer une messe sur la montagne même que l’administration cherche à saisir. Ce geste, loin d’être anodin, constitue une réponse théologique concrète à une menace juridique : là où le droit civil parle de mètres carrés et de compensation financière, l’Église répond par la liturgie, réaffirmant par le sacrifice eucharistique lui-même que ce lieu demeure, quoi qu’il advienne des procédures judiciaires, un espace consacré à Dieu.

L’enjeu universel derrière un contentieux local
Une jurisprudence qui dépassera le Nouveau-Mexique
L’issue de ce procès ne concernera pas seulement 14,259 acres de terrain désertique à la frontière du Nouveau-Mexique. Elle établira, de fait, la portée réelle du Religious Freedom Restoration Act face aux pouvoirs d’expropriation de l’État fédéral, dans un contexte où la politique migratoire américaine continue de s’intensifier. Si les tribunaux valident la position du ministère de la Justice, selon laquelle les revendications de liberté religieuse ne constituent jamais une défense recevable contre une action de condamnation foncière, alors aucune propriété ecclésiale située le long de la frontière ne pourra plus se prévaloir de sa dimension sacrée pour résister à une saisie future. Si, au contraire, le diocèse de Las Cruces obtient gain de cause, ce jugement deviendra un précédent invoqué par toute institution religieuse confrontée à une expropriation motivée par des impératifs de sécurité.
Cette affaire touche également, plus largement, à la question de la coopération entre l’Église et l’État sur le terrain migratoire. Depuis plusieurs années, l’épiscopat américain a multiplié les interventions auprès du Congrès pour garantir un accès pastoral constant aux personnes détenues dans le cadre de l’application des lois d’immigration, quel que soit l’opérateur du centre de détention concerné. Le contentieux du mont Cristo Rey s’inscrit dans cette même tension structurelle entre une administration déterminée à renforcer le contrôle territorial et une Église qui refuse de voir sa mission pastorale, y compris sa mission la plus ancienne de sanctification des lieux, subordonnée à des considérations purement sécuritaires.
Ce que l’Église catholique enseigne sur la frontière et la dignité
La position du diocèse de Las Cruces ne relève pas d’une improvisation circonstancielle. Elle s’enracine dans un corpus doctrinal cohérent que l’épiscopat américain a développé depuis longtemps sur la question migratoire, insistant sur le fait que la dignité humaine universelle exige la garantie des biens fondamentaux de l’existence à toute personne, indépendamment de son statut juridique. Le pape François n’a cessé, tout au long de son pontificat, d’intensifier cet appel à des politiques migratoires empreintes de compassion, condamnant les barrières frontalières comme une question morale grave et critiquant ce qu’il nommait la « militarisation des frontières » comme méthode inefficace pour réduire les flux migratoires mondiaux, appelant à la place à des « voies d’accès sûres et légales » pour les migrants et à une gouvernance mondiale de la migration fondée sur la justice, la fraternité et la solidarité.
Cette orientation doctrinale trouve un écho précis dans le langage même employé par le diocèse de Las Cruces devant le tribunal, lorsqu’il affirme qu’« un mur frontalier qui barre physiquement l’accès des réfugiés à cette terre d’abondance ne peut se réconcilier avec ces enseignements ». Cette phrase, extraite directement d’un mémoire déposé devant la cour fédérale, illustre combien la théologie catholique de l’accueil s’est traduite, dans ce cas précis, en argumentation juridique concrète. Le diocèse ne se contente pas d’invoquer un droit constitutionnel abstrait ; il articule ce droit à une conception théologique précise de ce que doit être une frontière chrétienne, un lieu de passage encadré par la justice, non une ligne de refus absolu.
La montagne comme lieu de résistance spirituelle
Ce qui frappe, au terme de ce parcours à travers les pièces du dossier judiciaire, c’est la constance avec laquelle le diocèse de Las Cruces a refusé de traiter cette affaire comme une simple question de compensation financière. Les 183 071 dollars offerts par le gouvernement fédéral pour ce terrain ne représentent, aux yeux de l’Église, qu’une tentative de réduire à une valeur marchande ce qui échappe par nature à toute évaluation comptable : la sainteté d’un lieu façonné par des décennies de prière collective, de pénitence, de larmes versées par des pèlerins venus pieds nus chercher une consolation que nulle frontière ne devrait pouvoir leur retirer. En exigeant un procès devant un jury populaire, en organisant une messe sur la montagne elle-même, en publiant des mémoires juridiques d’une densité théologique rare, le diocèse a transformé un contentieux foncier ordinaire en occasion de rappeler, à toute l’Église universelle, que certains lieux ne se négocient pas.
Le livre des Nombres rapporte que le prophète Balaam, contemplant le camp d’Israël depuis le sommet d’une montagne, se voit contraint malgré lui de prononcer une bénédiction et non la malédiction qu’on attendait de lui, reconnaissant que nulle puissance humaine ne peut annuler ce que Dieu a béni (Nb 23, 8). Ce récit, rarement convoqué dans les débats contemporains, offre pourtant une clé de lecture précieuse pour comprendre ce qui se joue au sommet du mont Cristo Rey : quelle que soit l’issue du procès, quel que soit le tracé final du mur, aucune décision administrative ne pourra effacer ce que des décennies de pèlerinage ont consacré. Le pouvoir civil peut déplacer une clôture, redessiner une frontière, verser une compensation ; il ne peut retirer à un lieu la bénédiction que la foi d’un peuple entier y a déposée.
Lectio divina
« Ne négligez pas l'hospitalité : elle a permis à certains, sans le savoir, de recevoir des anges » He 13, 2
Tu marches parfois sans le savoir à côté d'un envoyé de Dieu, déguisé en étranger, en migrant, en inconnu sur un sentier de montagne. Que ferais-tu si le prochain visage croisé à ta frontière intérieure portait, sans que tu le voies encore, la trace d'un ange ? Combien de murs élèves-tu, toi aussi, par prudence, par peur, par habitude, sans jamais te demander qui tu empêches d'entrer. Le pèlerin qui gravit une montagne sacrée espère toujours une rencontre qu'il ne maîtrise pas.
Tu es celui qui habite les sommets et les vallées sans distinction, Seigneur. Tu accueilles le pèlerin aux pieds nus et le migrant sans papiers avec la même tendresse. Apprends-moi à ne pas confondre sécurité et fermeture du cœur. Fais de mes frontières intérieures des seuils d'hospitalité, non des murs de pierre. Que je reconnaisse ton visage sous les traits de l'étranger qui frappe.
Le vent du désert glisse sur la statue de pierre, et le sentier reste ouvert sous le ciel immense.
✝ Références bibliques
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Dernier discours de Moïse : rappel de la Loi et exhortation à la fidélité avant l'entrée en Canaan.
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Jésus Christ est le même hier, aujourd'hui et à jamais. (He 13,8)
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Que le Seigneur te bénisse et te garde. (Nb 6,24)
Le périple d'Israël dans le désert pendant quarante ans entre l'Égypte et Canaan.
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Le juste vivra par la foi. (Rm 1,17)
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