L’enfant qui grandit jusqu’au Père : la progression secrète de la foi

De l'enfant tenu dans la main au Père sans visage : Adrienne von Speyr dévoile la lente progression de toute foi vivante.

Équipe Via Bible
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Un homme se tient devant nous, et il porte trois noms à la fois. On l’appelle Seigneur — il commande à la tempête, il guérit d’un mot, il chasse les démons. On l’appelle aussi Fils, tourné tout entier vers Quelqu’un qu’il nomme Père, à qui il parle la nuit, seul, sur la montagne. Et pourtant, quand on le regarde de plus près, il y a en lui quelque chose de désarmé, de petit, presque enfantin : la faim, la fatigue, les larmes devant un tombeau, l’abandon final sur la croix. Trois visages, un seul visage. Et notre foi, elle aussi, commence toujours petite — un souvenir d’enfance, une prière apprise par cœur, une image pieuse — avant de découvrir, longtemps après, qu’elle touchait sans le savoir à l’infini.

De l’enfant au Seigneur au Père : la longue marche silencieuse de la foi

Ce qu’Adrienne von Speyr découvre derrière un simple enfant tenu dans les bras

Précisons d’un mot qui parle ici. Adrienne von Speyr (1902-1967), médecin suisse convertie du protestantisme au catholicisme en 1940, fut l’une des grandes mystiques du siècle dernier. Compagne spirituelle et amie très proche du théologien Hans Urs von Balthasar, elle fonda avec lui un institut séculier, la Johannesgemeinschaft — la Communauté Saint-Jean. Entre 1945 et 1948, elle donna à ce cercle de jeunes engagés dans une vie de conseils évangéliques une série de points de méditation sur l’évangile de saint Marc. Ce n’est pas un traité savant : c’est une parole donnée à voix haute, dans l’intimité d’une communauté naissante, puis recueillie sous le titre « Saint Marc, Points de méditation pour une communauté ». On y entend une femme qui ne cherche pas à démontrer, mais à faire voir — avec la liberté de qui a longuement contemplé avant de parler.

Pourquoi elle, et pourquoi ce texte précis ? Parce qu’Adrienne von Speyr a ce don rare de ne jamais séparer le concret du mystère. Beaucoup de spirituels partent du dogme pour descendre vers la vie ; elle fait l’inverse. Elle part d’un geste minuscule — un enfant qu’on prend dans les bras, une main tendue, un regard échangé — et elle montre que ce geste, s’il est vu avec les yeux de la foi, ne s’arrête jamais à lui-même. Il continue. Il nous mène plus loin que nous ne l’avions prévu.

« De l’enfant au Seigneur et au Père se réalise une progression qui part de quelque chose de petit, un enfant, en passant par le Seigneur, qui est Dieu et homme à la fois, pour finir dans le Père infini duquel nous n’avons pas de représentation » (Saint Marc, Points de méditation pour une communauté, Socéval, 2006, p. 433). Cette phrase, en apparence simple, dessine toute une architecture. Trois étages. Trois degrés d’un même escalier. En bas, l’enfant : quelque chose qu’on peut voir, toucher, porter — rien d’extraordinaire, disait-elle, rien qui impose le respect ou l’admiration au premier regard. Au milieu, le Seigneur : celui qui est à la fois Dieu et homme, celui en qui l’invisible a pris un corps, un nom, une voix qu’on peut entendre. Et tout en haut, le Père : l’infini pur, celui dont, dit-elle, nous n’avons aucune représentation — pas d’image, pas de visage, pas de forme à quoi nous raccrocher.

Ce qui frappe, dans cette manière de voir, c’est le refus de tout raccourci. Adrienne von Speyr n’invite pas à sauter directement vers le Père, comme si l’on pouvait accéder à l’infini par un effort de pensée pure. Elle insiste au contraire sur le point de départ : « C’est la progression de la foi. Elle commence en un point, peut-être quelque chose de tout petit, de quotidien, que nous pouvons tenir dans la main, qui n’a rien d’extraordinaire en soi » (Saint Marc, Points de méditation pour une communauté, Socéval, 2006, p. 433). Rien d’extraordinaire en soi. C’est presque une provocation, dans un monde spirituel qui aime les signes spectaculaires, les expériences fortes, les certitudes immédiates. Elle nous dit : commencez petit. Commencez par ce que vous pouvez tenir dans la main.

Le grain de sénevé de la foi : quand une phrase apprise par cœur devient une porte vers l’infini

Reprenons cette image de l’enfant tenu dans la main. Elle n’est pas choisie au hasard par Adrienne von Speyr — elle est au cœur de l’évangile qu’elle commente, celui de Marc, où Jésus lui-même place un enfant au milieu des disciples et dit que quiconque accueille un enfant comme celui-ci l’accueille lui, et qu’en l’accueillant, il accueille Celui qui l’a envoyé. L’enfant devient ainsi, dans ce geste, le premier degré d’une chaîne qui remonte jusqu’au Père. On touche quelque chose de petit, et sans le savoir, on touche déjà l’infini.

C’est exactement la structure que von Speyr applique à notre vie de foi. Pensons à un enfant qui apprend le Notre Père. Il répète des mots qu’il ne comprend pas encore : « que ton nom soit sanctifié », « que ta volonté soit faite ». Ce sont des syllabes, une comptine sacrée, rien de plus pour l’instant. Mais ces mots ne restent pas des syllabes. Des années plus tard, dans une nuit de deuil ou de doute, ces mêmes syllabes reviennent — et cette fois elles portent tout le poids d’une vie qui cherche à s’abandonner. L’enfant tenait un mot dans sa main comme on tient un caillou. L’adulte découvre que ce caillou était en réalité une porte.

Adrienne von Speyr va plus loin encore dans cette logique de la petitesse habitée par l’infini. Elle écrit : « Nous acceptons un article de foi et commençons à comprendre quelque chose du dogme, et finalement c’est comme si derrière chaque mot se tenait tout le mystère de l’Église et de la Révélation divine : derrière chaque enfant, le Père » (Saint Marc, Points de méditation pour une communauté, Socéval, 2006, p. 433). Voilà le sommet de la phrase, et sa formule la plus dense : derrière chaque enfant, le Père. Ce n’est pas une métaphore décorative. C’est une affirmation théologique entière, tenue en cinq mots. Chaque petitesse accueillie avec foi porte, cachée en elle, la présence du Père infini.

On pourrait objecter que c’est là un vertige un peu abstrait. Mais pensons à ce que cela signifie concrètement, dans une vie ordinaire. Un catéchisme récité sans conviction un dimanche matin. Une phrase de credo qu’on prononce presque mécaniquement à la messe. Un signe de croix fait par habitude, en entrant dans une église vide. Rien d’extraordinaire en soi, disait-elle. Et pourtant — si ce geste est fait avec la foi, même minuscule, même hésitante — il n’est jamais un geste isolé. Il touche, par en dessous, à quelque chose d’immense qui ne demande qu’à se révéler avec le temps.

Ce que ce chemin change dans notre manière de croire et d’aimer

La foi qui ne méprise jamais les commencements

Ici, une figure secondaire vient confirmer et prolonger la pensée de von Speyr : les Pères du désert. Dans les Apophtègmes, Abba Moïse dit à un frère venu le questionner : « Va, assieds-toi dans ta cellule, et ta cellule t’enseignera toute chose » (Abba Moïse, Apophtègmes des Pères du désert). La cellule, elle aussi, est une chose petite — quatre murs, une natte, le silence. Rien d’extraordinaire en soi. Et pourtant, disent les Pères, c’est précisément là, dans cette petitesse acceptée et habitée, que l’immensité de Dieu se révèle peu à peu à celui qui persévère.

Ce que von Speyr et les Pères du désert nous disent ensemble, c’est ceci : la foi n’a pas besoin de commencer grand pour finir grand. Elle a le droit — elle a presque le devoir — de commencer petite. Combien d’entre nous portent en eux une sorte de honte discrète devant leur propre foi, la trouvant trop simple, trop enfantine, pas assez à la hauteur des grandes vérités qu’elle prétend toucher ? Cette honte est une erreur de perspective. Ce n’est pas la taille du commencement qui compte, c’est ce vers quoi il ouvre. Un enfant tenu dans la main n’est pas méprisable parce qu’il est petit ; il est le premier degré d’un escalier qui monte jusqu’au Père.

Il y a là une consolation très concrète pour quiconque se sent spirituellement débutant, même après des décennies de pratique. La foi qui bafouille encore un peu, qui n’a pas de grandes certitudes à exhiber, qui se contente de tenir dans sa main quelque chose de tout petit — cette foi-là n’est pas inférieure. Elle est simplement au premier degré de l’escalier. Et l’escalier, par nature, se monte une marche après l’autre.

Le Seigneur comme charnière : ni pur homme, ni pur mystère, mais les deux tenus ensemble

Le deuxième degré de la progression décrite par von Speyr mérite qu’on s’y arrête longuement, car c’est le plus délicat à tenir. Le Seigneur, dit-elle, est Dieu et homme à la fois. Cette double appartenance n’est pas un simple énoncé de catéchisme qu’on récite sans y penser — c’est le point d’équilibre le plus difficile de toute la foi chrétienne, et von Speyr le place précisément au milieu de sa progression, comme une charnière.

Pensons à ce que cela signifie concrètement pour notre prière. Quand nous prions un simple homme — un ami, un sage, un modèle — nous restons entre humains, dans le registre de l’admiration ou de l’imitation. Quand nous prions un pur mystère inaccessible, nous risquons de nous perdre dans l’abstraction, incapables de rien saisir de concret à quoi nous accrocher. Le Seigneur, tel que von Speyr le comprend, nous évite ces deux impasses. Il est assez homme pour que nous puissions le regarder, l’entendre, marcher à ses côtés dans l’évangile ; il est assez Dieu pour que ce regard, cette écoute, cette marche, nous conduisent au-delà de lui-même, jusqu’au Père.

C’est exactement ce que suggère la scène de la femme syro-phénicienne, que von Speyr commente ailleurs dans ce même ouvrage, à propos d’un autre passage de Marc (Mc 7, 24-30). Cette femme païenne s’approche de Jésus pour sa fille possédée, et Jésus lui oppose d’abord une réponse rude, presque un refus. Von Speyr écrit : « La femme a touché le Seigneur par sa modestie, son humilité et sa foi naissante. Cette foi, aussi mince soit-elle, lui a donné le courage de se montrer au Seigneur telle qu’elle est » (Saint Marc, Points de méditation pour une communauté, Socéval, 2006). Foi naissante, foi mince — les mêmes mots reviennent, la même petitesse. Et von Speyr ajoute cette phrase qui éclaire tout notre propos : « Il y a des conversions qui peuvent commencer comme cela, parce que le Seigneur se laisse toucher par nous et se montre prêt à accueillir notre petitesse » (Saint Marc, Points de méditation pour une communauté, Socéval, 2006).

Voilà le rôle exact du Seigneur dans la progression : il est celui qui se laisse toucher par notre petitesse, précisément parce qu’il est homme ; et il est celui qui, en se laissant toucher, nous ouvre au Père, précisément parce qu’il est Dieu. Sans cette charnière, notre foi resterait bloquée soit dans une religiosité purement humaine, soit dans un vertige métaphysique sans prise. Le Seigneur est le passage obligé — jamais le terme.

Le Père sans visage : accepter de croire ce que nous ne pouvons pas nous représenter

Vient enfin le troisième degré, le plus exigeant : le Père infini, dont nous n’avons, dit von Speyr, aucune représentation. Cette absence d’image n’est pas un défaut de notre foi — c’est sa nature même, à ce niveau-là. On peut se représenter un enfant. On peut, avec plus de difficulté mais encore avec des mots humains, se représenter le Seigneur — un visage, une voix, une manière de marcher en Galilée. Mais le Père échappe à toute image. Et c’est précisément pour cela que la progression décrite par von Speyr est nécessaire : nul ne peut sauter directement à ce troisième degré sans être passé par les deux premiers.

Songeons à ce que vivent tant de croyants au fil des années : une foi qui commence par des images très concrètes — un chapelet dans les mains d’une grand-mère, une statue devant laquelle on allume un cierge, un Notre Père murmuré avant de dormir — puis qui, avec le temps, se dépouille peu à peu de ces images sans pour autant s’affaiblir. Beaucoup s’inquiètent de cette perte d’images, croyant que leur foi recule. Von Speyr suggère l’inverse : c’est le signe que la foi progresse, qu’elle quitte l’enfant pour monter vers le Seigneur, puis du Seigneur vers le Père — et qu’à mesure qu’elle s’approche du sommet, les images nécessairement s’effacent, parce que l’infini ne se laisse enfermer dans aucune d’elles.

Saint Augustin, dans ses Confessions, connaît ce même vertige devant l’absence de représentation possible de Dieu. Il écrit, en s’adressant à lui : « Tu étais au-dedans de moi, et j’étais, moi, au-dehors, et c’est au-dehors que je te cherchais » (Augustin, Confessions, X, 27). Cette parole vient confirmer, par un autre chemin, ce que von Speyr décrit avec sa progression en trois degrés : nous cherchons souvent le Père là où il n’y a que des images, alors qu’il nous attend derrière elles, au-delà, dans cette intériorité sans forme que ni l’enfant ni même le Seigneur, en tant qu’image, ne peuvent totalement contenir — mais que tous deux, patiemment, nous préparent à recevoir.

L'enfant qui grandit jusqu'au Père : la progression secrète de la foi

Ce que cette progression laisse en nous, une fois la méditation refermée

Ce que von Speyr nous propose, en définitive, n’est pas seulement une belle image théologique. C’est une manière de regarder notre propre vie de croyants avec plus de patience envers nous-mêmes. Combien de fois avons-nous cru que notre foi devait, dès le départ, atteindre l’infini du Père, sans passer par les commencements modestes, sans accepter la lenteur de l’escalier ? Combien de fois avons-nous méprisé, en nous-mêmes, ce qui nous semblait trop petit, trop enfantin, trop ordinaire pour être digne d’intérêt spirituel — un simple geste de charité, une prière balbutiée, une fidélité minuscule répétée chaque jour ?

La méditation d’Adrienne von Speyr nous invite à changer de regard sur ces petitesses. Elles ne sont pas des degrés inférieurs à dépasser au plus vite. Elles sont le lieu même où l’infini choisit de se cacher pour se laisser trouver. Regarder un enfant avec les yeux de la foi, c’est déjà toucher, sans le savoir encore pleinement, au mystère du Seigneur qui s’est fait homme ; et à travers le Seigneur, c’est déjà s’avancer, pas à pas, vers ce Père dont nous ne pouvons rien nous représenter, mais que chaque petitesse accueillie nous prépare secrètement à rencontrer.

Cette manière de voir a trouvé, dans la tradition spirituelle qui suit von Speyr, un écho durable — notamment chez Hans Urs von Balthasar lui-même, qui reprendra dans sa théologie cette idée que le concret le plus humble de la Révélation, loin d’être un obstacle à la contemplation de l’infini, en est au contraire la porte nécessaire, voulue par Dieu lui-même dans son choix de se faire enfant à Bethléem avant d’être reconnu Seigneur, puis manifesté comme visage du Père.

Il ne nous reste, au terme de cette méditation, qu’à reprendre les mots mêmes d’Adrienne von Speyr, sans rien y ajouter : « C’est comme si derrière chaque mot se tenait tout le mystère de l’Église et de la Révélation divine : derrière chaque enfant, le Père. »

Lectio divina

📜
Lectio — Lire

« Quiconque accueillera en mon nom un enfant tel que celui-ci, c'est moi qu'il accueille » (Mc 9, 37).

🧠
Meditatio — Méditer

Quelle petitesse portes-tu aujourd'hui dans ta main, sans savoir encore ce qu'elle contient vraiment ? Quel geste minuscule de ta foi méprises-tu, croyant qu'il n'est pas assez grand pour toucher Dieu ? Et si c'était justement par lui que le Père voulait venir jusqu'à toi ?

🙏
Oratio — Prier

Seigneur, tu t'es fait enfant avant d'être reconnu comme mon Dieu. Apprends-moi à ne pas mépriser mes commencements. Prends dans ta main ce que je te tends, si petit soit-il. Conduis-moi, à travers ton visage d'homme, jusqu'au Père que je ne peux me représenter. Que chaque geste minuscule de ma foi devienne, sans que je le voie encore, une porte vers son mystère. Que je croie, aujourd'hui, sans avoir besoin de tout comprendre.

✨
Contemplatio — Contempler

Une main d'enfant refermée sur un caillou, et derrière elle, sans un bruit, l'infini qui attend.

✝ Références bibliques

2 passages · 1 livre
Marc
📖 Codex — Livre biblique

Marc (compagnon de Pierre) · 65–70 ap. J.-C. · 678 versets

Le Fils de l'homme est venu pour servir et donner sa vie en rançon. (Mc 10,45)

L'Évangile de l'action : Jésus serviteur puissant, révélé comme Fils de Dieu sur la croix.

→ Explorer le Codex Marc

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