Le 26 août, Mgr Jorge Ignacio García Cuerva a levé un coin du voile sur l’un des voyages les plus attendus du pontificat naissant de Léon XIV : le pape dormira, priera et se reposera à la nonciature apostolique de Buenos Aires pendant les quatre jours de son séjour argentin, du 8 au 11 novembre prochain. Ce détail, en apparence purement logistique, dit pourtant quelque chose d’essentiel sur la manière dont l’Église conçoit la visite d’un successeur de Pierre dans le pays natal de son prédécesseur : ni palais, ni faste inutile, mais la sobriété d’une résidence diplomatique transformée, le temps de quelques jours, en cellule de prière au cœur d’une capitale en pleine effervescence. L’archevêque a précisé que le lundi 9 novembre serait entièrement consacré à Buenos Aires, avant un déplacement à Córdoba le mardi 10, puis une messe de clôture à la basilique de Luján le mercredi 11. Pendant ce temps, la ministre de la Sécurité argentine, Alejandra Monteoliva, a déjà validé les trois sites destinés à accueillir les célébrations de masse : le Monument des Espagnols à Palerme, le site de l’usine aéronautique FAdeA à Córdoba, et le sanctuaire marial de Luján lui-même. Cette précision du calendrier, qui affine l’annonce du 5 août dernier, mérite qu’on s’y arrête non pas comme un fait divers ecclésiastique, mais comme une occasion théologique rare : celle de méditer sur ce que signifie, pour l’Église universelle, qu’un pape américain — le premier de l’histoire — vienne se loger, non chez les puissants, mais dans la maison discrète du représentant du Saint-Siège, avant de se prosterner devant une statue de terre cuite vieille de presque quatre siècles.
L’hospitalité comme grammaire de la visite pontificale
La nonciature, lieu de la discrétion choisie
Le choix de la nonciature apostolique comme résidence n’a rien d’anodin dans la tradition des voyages pontificaux. Contrairement à certains déplacements où le pape est logé dans des résidences présidentielles ou des palais épiscopaux somptueux, la nonciature demeure un espace intermédiaire : elle appartient au Saint-Siège, elle est terre pontificale au sens diplomatique, mais elle reste d’une sobriété fonctionnelle, loin des ors du pouvoir civil. Que Léon XIV y séjourne pendant l’intégralité de son passage argentin, alors même que le pays vit une passion tumultueuse pour ce voyage — le premier d’un pape en Argentine depuis trente-neuf ans, selon les autorités locales — dit une volonté de continuité avec l’esprit de simplicité qui a marqué le pontificat de François, l’enfant de Buenos Aires devenu évêque de Rome. Cette continuité n’est pas un hasard de communication : elle s’inscrit dans une longue tradition biblique où l’envoyé de Dieu ne cherche jamais le luxe du puissant, mais la table de l’hôte fidèle. L’Épître aux Hébreux le rappelle avec une force singulière : « N’oubliez pas l’hospitalité ; car, grâce à elle, certains, sans le savoir, ont accueilli des anges » (He 13, 2). Ce verset, trop souvent réduit à une exhortation morale générale, prend ici une resonance concrète : la nonciature devient le lieu où l’Église locale, par la médiation de son représentant diplomatique, accueille non un chef d’État étranger, mais le successeur de Pierre lui-même, dans un geste d’hospitalité qui précède et fonde toute la liturgie publique à venir.
Il faut mesurer l’importance de ce choix dans le contexte argentin précis. Le pays a connu, sous la présidence de Javier Milei, des tensions retentissantes avec le pape François, celui-ci ayant été qualifié à plusieurs reprises par le futur président d’expressions peu amènes avant leur rencontre apaisée au Vatican en février 2024. Léon XIV arrive donc dans un climat où la relation entre l’Église et le pouvoir exécutif argentin reste marquée par une histoire récente de défiance réciproque, même si les postures se sont depuis adoucies. Loger à la nonciature, plutôt que d’accepter une hospitalité présidentielle qui aurait pu être lue comme un geste de rapprochement politique appuyé, permet au pape de conserver une liberté de parole et de mouvement propre à sa mission pastorale, sans que son séjour soit instrumentalisé par tel ou tel camp. C’est une manière très concrète d’incarner ce que saint Paul écrivait aux Romains, dans un passage rarement convoqué pour ce genre de circonstance : « Que votre charité soit sans hypocrisie. Ayez le mal en horreur, attachez-vous fortement au bien » (Rm 12, 9). L’hospitalité choisie ici n’est pas un calcul diplomatique déguisé, elle est le signe visible d’une attache au bien commun de l’Église qui refuse de se laisser récupérer par les logiques de pouvoir temporel.
Trois jours, trois visages d’un même peuple
Le déroulé annoncé par Mgr García Cuerva dessine une géographie spirituelle précise : Buenos Aires le 9 novembre, Córdoba le 10, Luján le 11. Chacune de ces étapes correspond à un visage différent de l’Argentine catholique. Buenos Aires, la capitale tentaculaire où Jorge Mario Bergoglio a grandi, étudié, exercé son sacerdoce puis son épiscopat pendant des décennies avant de devenir le pape François ; Córdoba, ville universitaire et industrielle du centre du pays, choisie pour accueillir une célébration massive sur le site même de l’usine aéronautique FAdeA, symbole d’un tissu productif que l’Argentine cherche à revitaliser dans un contexte économique difficile ; et Luján enfin, le sanctuaire marial le plus important du pays, où la basilique accueille chaque année plusieurs millions de pèlerins venus vénérer la petite statue de Notre-Dame de Luján, patronne de l’Argentine depuis sa proclamation par le pape Léon XIII en 1887.
Ce parcours en trois temps n’est pas seulement un itinéraire logistique validé par les autorités de sécurité : il correspond à une théologie implicite du voyage apostolique, où le pape va successivement à la rencontre du pouvoir politique et institutionnel, du monde du travail et de l’industrie, puis enfin du peuple fidèle rassemblé devant son image mariale la plus vénérée. On retrouve ici une structure que l’on pourrait rapprocher, sans forcer l’analogie, de la visite de Marie à sa cousine Élisabeth : « En ces jours-là, Marie se mit en route rapidement vers une ville de la montagne de Judée » (Lc 1, 39). Le mouvement pontifical, lui aussi, se déploie dans la hâte joyeuse d’une visite qui ne s’attarde nulle part mais qui, en trois jours à peine, cherche à toucher l’essentiel du corps ecclésial argentin — sa capitale, ses forces vives, et le lieu où bat le cœur de sa piété populaire.
Luján, ou la clôture mariale d’un retour longtemps espéré
Une basilique choisie pour dire l’essentiel
Que la messe de clôture du séjour argentin de Léon XIV se tienne à la basilique de Luján n’a rien de fortuit. Depuis 1887, année où le pape Léon XIII proclama officiellement Notre-Dame de Luján patronne de l’Argentine, ce sanctuaire situé à une soixantaine de kilomètres de Buenos Aires est devenu le point de convergence spirituel de la nation tout entière. La légende fondatrice, remontant au dix-septième siècle, raconte comment une petite statue de terre cuite, destinée à être transportée plus loin dans le pays, immobilisa les bœufs qui tiraient la charrette lorsqu’elle passa près de la rivière Luján — un signe que les colons de l’époque interprétèrent comme la volonté de la Vierge d’être vénérée précisément en ce lieu. Cette histoire, tissée de simplicité rurale et de foi populaire, a traversé les siècles pour faire de Luján non seulement un centre de pèlerinage national, mais un lieu où convergent, chaque année, entre deux et neuf millions de fidèles selon les estimations, en particulier lors du grand pèlerinage étudiant d’octobre.
Que Léon XIV choisisse d’y clore son passage argentin par une célébration eucharistique, plutôt que dans la capitale elle-même, révèle une intuition pastorale profonde. Le pape ne termine pas son voyage là où siège le pouvoir, mais là où prie le peuple. Cette option rejoint un verset du prophète Sophonie trop rarement médité dans ce contexte, mais dont la portée est saisissante pour qui pense à cette foule immense rassemblée autour d’une statue mariale : « Je laisserai au milieu de toi un peuple humble et pauvre, qui cherchera refuge dans le nom du Seigneur » (So 3, 12). Luján est précisément ce lieu de refuge où l’Argentine populaire, celle des travailleurs, des familles, des jeunes marcheurs qui parcourent à pied la distance depuis Buenos Aires, vient déposer ses fardeaux aux pieds de la Vierge. En clôturant son voyage à cet endroit, Léon XIV signe une continuité manifeste avec la piété mariale qui a toujours caractérisé le catholicisme sud-américain, et que le pape François, lui-même dévot fervent de la Vierge, avait constamment mise en avant tout au long de son pontificat.
Le poids symbolique d’un pape qui n’était jamais venu
Il faut ici s’arrêter sur une donnée biographique essentielle, presque vertigineuse quand on la met en perspective avec ce voyage : Léon XIV, né Robert Francis Prevost à Chicago, a passé plus de vingt ans de sa vie missionnaire au Pérou, dont il a acquis la nationalité, et il fut évêque de Chiclayo de 2015 à 2023 avant d’être appelé à Rome par François lui-même. Or, malgré cette longue implantation sud-américaine, malgré les liens profonds tissés avec le continent qui a porté son prédécesseur immédiat jusqu’au trône de Pierre, Léon XIV n’avait, jusqu’à cette annonce, jamais mis les pieds en Argentine. Ce voyage constitue donc, à tous égards, une découverte : celle du pays natal de François, celle de la capitale où il a été archevêque pendant quinze ans, celle du sanctuaire dont il parlait avec une tendresse particulière dans ses homélies.
Cette dimension du premier contact confère au séjour à la nonciature, puis au parcours vers Córdoba et enfin vers Luján, une intensité toute particulière. Le successeur ne vient pas visiter un territoire qui lui est familier ; il vient, en quelque sorte, honorer la mémoire vive d’un homme dont il a hérité la charge, sur une terre que celui-ci portait dans son cœur jusqu’à son dernier souffle. On songe alors à ce passage du livre de Ruth, rarement convoqué dans les commentaires ecclésiaux contemporains, où l’étrangère déclare à sa belle-mère : « Ton peuple sera mon peuple, et ton Dieu sera mon Dieu » (Rt 1, 16). Léon XIV, américain de naissance, péruvien d’adoption, vient désormais faire sien, ne serait-ce que le temps de trois jours, le peuple argentin que François portait comme une part de lui-même. Ce geste transcende la simple diplomatie ecclésiastique : il incarne la manière dont la succession apostolique n’efface jamais l’héritage spirituel d’un pontificat, mais le prolonge et l’honore par des actes concrets, inscrits dans la géographie et le calendrier.
Le contexte politique argentin, marqué par la présidence de Javier Milei, ajoute une couche supplémentaire de signification à ce voyage. Alors que les relations entre le président argentin et le pape François avaient connu des débuts particulièrement orageux — insultes publiques suivies d’une réconciliation progressive scellée par une rencontre au Vatican en février 2024 — l’arrivée de Léon XIV s’inscrit dans un moment où le gouvernement argentin a manifestement choisi de faire de cette visite un événement national de première importance, mobilisant un comité interministériel et validant personnellement, par la voix de sa ministre de la Sécurité, les trois grands sites de célébration. Cette mobilisation institutionnelle, loin d’être un simple exercice protocolaire, traduit la reconnaissance implicite du poids que représente encore la figure papale dans la vie publique argentine, quelle que soit la sensibilité idéologique du pouvoir en place. Elle rappelle aussi que l’Église, en choisissant la sobriété de la nonciature plutôt que l’apparat du pouvoir civil, conserve toujours cette liberté prophétique qui lui permet de parler à tous sans se soumettre à aucun.
Córdoba, l’usine et le travail sanctifié
Le choix du site de l’usine aéronautique FAdeA à Córdoba pour l’une des trois grandes célébrations mérite également qu’on s’y attarde. Loin d’être un simple espace disponible pour accueillir des foules, ce lieu industriel porte en lui une signification qui touche directement à la doctrine sociale de l’Église. En choisissant de célébrer au cœur d’un site de production, plutôt que dans un stade ou une place publique neutre, l’organisation du voyage semble vouloir rappeler que le travail humain, dans sa dimension la plus concrète et la plus technique, demeure un lieu théologique à part entière. Cette intuition trouve un écho profond dans l’enseignement de saint Paul aux Colossiens, lorsqu’il exhorte les croyants à travailler « comme pour le Seigneur et non pour des hommes » (Col 3, 23). En posant les pieds sur un site industriel argentin, Léon XIV reprend un fil que François avait lui-même constamment tissé tout au long de son pontificat : celui d’une Église qui ne se contente pas de bénir de loin le monde du travail, mais qui vient s’y tenir physiquement, au milieu des ouvriers, des ingénieurs, des techniciens dont la dignité se joue précisément dans l’exercice quotidien de leur labeur.
Cette dimension est d’autant plus significative que l’Argentine traverse, depuis plusieurs années, une période de profondes turbulences économiques, marquée par des politiques de dérégulation et d’ajustement structurel qui ont suscité des tensions sociales importantes. Célébrer la messe sur un site productif, dans une ville universitaire et industrielle comme Córdoba, permet au pape d’adresser un message qui dépasse la seule sphère liturgique : celui d’une proximité concrète avec les préoccupations économiques et sociales d’un peuple en quête de stabilité. Le choix des trois sites — Palerme dans la capitale, l’usine cordouane, et le sanctuaire de Luján — dessine ainsi une trajectoire qui va du cœur politique de la nation vers son tissu productif, pour se clore enfin dans le lieu de sa prière la plus intime et la plus populaire.
Lectio divina
« N'oubliez pas l'hospitalité ; car, grâce à elle, certains, sans le savoir, ont accueilli des anges » He 13, 2
Tu accueilles chaque jour des visages que tu crois connaître, des habitudes, des lieux familiers. Mais sais-tu reconnaître, dans la discrétion d'une porte qui s'ouvre, la visite de Celui qui vient sans se faire annoncer ? Le pape choisit une résidence simple pour se préparer à parler au peuple : et toi, dans quel silence prépares-tu tes propres rencontres ? Que ferais-tu si l'ange attendait derrière ta porte la plus ordinaire ?
Seigneur, tu te loges dans les maisons simples, tu préfères la nonciature discrète aux palais éclatants. Apprends-moi l'hospitalité qui ne calcule rien. Fais de mon cœur une pièce accueillante, prête pour ton passage imprévu. Comme les bœufs immobilisés près de la rivière de Luján, arrête-moi là où tu veux être honoré. Que je reconnaisse ta présence dans l'étranger, dans le pèlerin, dans celui qui frappe.
Une lampe discrète brûle dans une chambre de nonciature, tandis qu'au loin, sur la route de Luján, des milliers de pas résonnent dans la poussière argentine.
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Primauté cosmique du Christ contre les fausses doctrines et vie cachée en Lui.
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