- Un voyage qui commence par la fin d’une attente
- Dix villes, une géographie de l’Évangile
- Les sanctuaires mariaux : Florida, Luján, Chiclayo
- Les périphéries : Casavalle, la prison, l’Amazonie
- Turibe de Mogrovejo et l’Église des Andes
- Un point de départ : pour qui, vers quoi ?
- Lectio divina
- ✝ Références bibliques
9Pendant la nuit, Paul eut une vision : un Macédonien se présenta devant lui et lui fit cette prière : « Passe en Macédoine et viens à notre secours. »
39En ces jours-là, Marie se levant, s’en alla en hâte au pays des montagnes, en une ville de Juda.
6Heureux les hommes qui ont en toi leur force, ils ne pensent qu’aux saintes montées.
Le 21 septembre, Mgr Marcelo Colombo, archevêque de Mendoza et président des évêques argentins, a appelé ce voyage « un point de départ ». Dans la bouche d’un évêque, ces mots surprennent. On attendrait « aboutissement », « couronnement », « grande visite ». Or une visite pontificale s’achève au bout de douze jours, et Mgr Colombo parle d’un commencement. Il vous invite à voir dans l’avion papal une semence, plus qu’un événement.
Le fait est massif. Du 6 au 17 novembre, Léon XIV accomplira son sixième voyage apostolique et son premier en Amérique du Sud. Il traversera dix villes de trois pays : trois en Uruguay, trois en Argentine, quatre au Pérou. Le programme compte une cinquantaine de rendez-vous. Les autorités argentines attendent sept millions de personnes pour les seuls quatre jours de leur pays. Aucun pape n’y était venu depuis 1987.
Le plus frappant est ailleurs. Le pape qui s’envole vers ce continent n’y arrive pas en visiteur. Il a passé vingt ans de ministère au Pérou et il en détient la nationalité. L’Église parle ici de retour et d’envoi à la fois. Cette parole voudrait vous montrer ce que signifie, pour un chrétien, partir d’un lieu qu’on aime afin de le rendre à Dieu.
Un voyage qui commence par la fin d’une attente
Quarante ans de silence pontifical en Argentine
Depuis 1987, l’Argentine n’a pas vu de successeur de Pierre sur son sol. Jean-Paul II y était venu deux fois, en 1982 puis en 1987. Il avait trouvé un pays blessé, d’abord par la guerre des Malouines, puis par les années de dictature. En 2013, l’Église universelle reçut un pape argentin, François. Beaucoup crurent qu’il rentrerait un jour dans sa patrie. Il n’y est jamais retourné comme pape.Cette absence a pesé sur les catholiques argentins, comme un deuil que personne ne nommait vraiment. Le peuple de Buenos Aires avait donné à l’Église son évêque de Rome, mais il ne l’avait pas revu chez lui. Sept millions de personnes attendues disent aussi cela. Elles ne viennent pas seulement voir un pape, elles viennent combler un manque.
Il faut regarder l’ironie avec tendresse. Cette promesse laissée en suspens par François, c’est un pape américano-péruvien qui la tient. Léon XIV ne remplace pas son prédécesseur : il hérite de ses attentes sans les confisquer. L’Évangile connaît ces relais. Le semeur et le moissonneur ne sont pas toujours la même personne, et Dieu s’en réjouit.
Un pape sans patrie au sens strict
Robert Francis Prevost est né aux États-Unis. Il est devenu missionnaire au Pérou, puis évêque de Chiclayo, puis citoyen péruvien. Il est enfin monté sur le siège de Pierre sous le nom de Léon XIV. Peu de papes ont porté aussi nettement une identité de frontière. Il appartient à plusieurs pays sans être capturé par aucun.Cette situation éclaire le sens profond du voyage. Un pape né en Europe et rendant visite à l’Amérique latine fait figure d’envoyé. Un pape qui a vécu vingt ans parmi les Péruviens fait autre chose : il revient comme un frère. Il connaît le prix des routes de montagne, la lenteur des pistes amazoniennes et la fidélité des petites communautés. Quand il parlera à l’épiscopat, il ne parlera pas de l’extérieur.
Les Actes des Apôtres racontent l’une des plus belles scènes de départ missionnaire. Paul, à Troas, voit en songe un Macédonien qui l’implore : « Passe en Macédoine, viens à notre secours » (Ac 16, 9). L’appel ne vient pas du centre mais d’un autre rivage, et il vient d’un homme qui demande. Notez que Paul ne répond pas en conquérant : il part immédiatement, comme quelqu’un qui a été attendu. Voilà la mémoire biblique qui accompagne ce voyage. L’Église ne va pas là-bas pour apporter ce qui manquerait. Elle y va parce qu’on l’appelle et parce qu’elle a besoin d’eux, autant qu’eux d’elle.
Dix villes, une géographie de l’Évangile
Les sanctuaires mariaux : Florida, Luján, Chiclayo
Le programme s’ordonne autour de trois lieux mariaux. En Uruguay, le pape célébrera la messe à Florida, au sanctuaire national de la Vierge des Trente-Trois. En Argentine, il présidera une grande eucharistie à Luján, le plus grand sanctuaire marial du pays, à soixante-dix kilomètres de Buenos Aires. Au Pérou, il couronnera la Vierge Immaculée à Chiclayo, dans la cathédrale Sainte-Marie. Ces trois étapes tracent une ligne de tendresse à travers le continent.
Ce choix n’a rien de décoratif. En Amérique latine, la foi populaire passe d’abord par Marie. Les pèlerins marchent des jours entiers vers Luján, par familles, avec des enfants sur les épaules. À Chiclayo, Robert Prevost a jadis été leur évêque : il a vu ces visages pendant des années. En couronnant l’image de l’Immaculée, il bénit autant ses fidèles que sa propre mémoire.
L’Évangile de Luc offre ici une clé. Après l’Annonciation, Marie « partit en hâte vers la région montagneuse » (Lc 1, 39). Elle se lève, elle marche, elle rejoint Élisabeth. Les sanctuaires que le pape visitera sont des lieux de visitation, où l’on vient porter sa vie à une autre et recevoir sa joie en retour. Marie est la première pèlerine, avant d’être la dame qu’on couronne. Les foules qui marcheront vers Luján prolongent son pas.
Les périphéries : Casavalle, la prison, l’Amazonie
Il serait naïf de lire ce voyage comme une simple suite de grandes messes. Le programme insère des gestes plus discrets et plus parlants. À Montevideo, le pape ira à la rencontre de la réalité sociale de Casavalle, un quartier populaire éprouvé par la pauvreté. À Buenos Aires, il visitera un complexe pénitentiaire fédéral le matin même de la messe de Luján. Au Pérou, il se rendra à Pucallpa, en pleine forêt amazonienne, auprès des communautés locales.
Ces choix forment une homélie en actes. Un pape qui entre dans une prison dit, sans un mot, que l’Évangile n’est pas réservé aux justes. Un pape qui descend dans un quartier de relégation dit que la ville ne se limite pas à ses avenues. Un pape qui s’enfonce dans l’Amazonie dit que le monde ne se limite pas aux foyers de pouvoir. Léon XIV applique ici, concrètement, la logique de ceux qu’on appelle « les derniers ».
Cette logique ne vient pas d’une mode. Elle est enracinée dans la prédication de Jésus, qui commence sa mission à Nazareth en annonçant « la libération aux captifs » (Lc 4, 18). Il est frappant que le voyage touche à la fois la prison et la forêt, c’est-à-dire l’enfermement et l’immensité. Dans les deux cas, ce sont des lieux où l’on se sent oublié. Le pape vient dire que Dieu n’oublie personne, et que l’Église n’a pas le droit d’oublier non plus.
Turibe de Mogrovejo et l’Église des Andes
La dernière étape, au Pérou, comporte un événement ecclésial de grande portée. Léon XIV présidera la clôture de l’année jubilaire de saint Turibe de Mogrovejo. Cet archevêque de Lima, au XVIe siècle, a parcouru son immense diocèse à pied et à dos de mule, apprenant les langues locales et visitant jusqu’aux villages les plus reculés. Il a réuni des conciles, fondé des séminaires et défendu les populations indigènes. C’est un évêque dont le diocèse tenait dans ses sandales.
Choisir de clore ce jubilé sur place est un choix éloquent. Léon XIV, ancien évêque de Chiclayo, se reconnaît dans cette figure de pasteur marcheur. Turibe montre qu’on ne gouverne pas l’Église depuis un bureau, mais en allant voir. Le pape reprend cet héritage à son compte, en passant de Lima à Cusco puis à Pucallpa : de la côte aux Andes puis à la forêt. Le parcours dessine toute la géographie de l’évangélisation péruvienne.
Le psaume 84 chante ces pèlerins qui trouvent en Dieu leur force : « Heureux les hommes dont tu es la force, qui ont dans le cœur des chemins tout tracés » (Ps 84, 6). Les chemins ne sont pas seulement sous les pieds, ils sont dans le cœur. Turibe en est le témoin, avec ses milliers de kilomètres. Quand on lit ce verset avec lui, on comprend que la vraie route est intérieure avant d’être géographique. Les routes de novembre ne servent qu’à rendre visible celle-là.

Un point de départ : pour qui, vers quoi ?
Pour l’Église argentine
Revenons aux mots de Mgr Colombo. Dire d’un voyage qu’il est un point de départ, c’est refuser de le vivre comme un spectacle. L’Église argentine a connu bien des grandes foules qui se dispersent ensuite. Les évêques ont conscience que la ferveur d’un jour ne remplace pas la patience d’une année. Ils invitent donc à préparer cette visite comme on prépare un semis.
Le programme porte cette intention. Il prévoit de rencontrer les plus fragiles, le monde du travail, les communautés chrétiennes, les traditions religieuses, les jeunes et l’épiscopat. À Buenos Aires, il inclut des vêpres avec les évêques et les équipes synodales : c’est la première fois que le cheminement synodal s’invite aussi nettement dans un programme pontifical. Le pape ne vient pas seulement parler à l’Église, il vient marcher avec elle. Son passage est conçu pour relancer une dynamique, pas pour la clore.
Il rencontrera aussi les autorités civiles, dont le président Javier Milei. Ce rendez-vous rappelle que la foi ne se replie pas sur la sacristie, même dans un pays où les tensions sociales sont vives. L’Église n’a pas à choisir un camp politique, elle doit rappeler la dignité de chaque personne. Dans une société fatiguée par les crises économiques, une parole de paix et de justice peut devenir un repère. C’est là que le « point de départ » prend un sens concret.
Pour chaque baptisé : revenir pour mieux envoyer
Qu’a-t-on à voir, vous qui lisez ceci depuis la France, le Liban ou le Canada, avec un voyage aux antipodes ? Beaucoup, car ce voyage parle de ce que vit chaque baptisé. Nous avons tous un lieu d’origine dans la foi : une paroisse, une grand-mère, un prêtre, un pèlerinage. Retourner à ce lieu, ce n’est pas faire de la nostalgie, c’est se remettre devant la source. Léon XIV fait ce geste publiquement.
Imaginez une religieuse qui retourne dans le village où elle a découvert Dieu enfant. Elle ne vient pas y chercher une époque révolue. Elle vient voir ce que Dieu a fait croître depuis, et reprendre souffle avant de repartir. Le pape fait pareil à l’échelle d’un continent. Il ne revient pas pour s’arrêter, il revient pour être renvoyé.
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Léon XIV, premier pape américain, face à l’IA et au numérique : profil, héritage social de Léon XIII et enjeux…
Accéder au dossier →Cette dynamique est profondément augustinienne, et Léon XIV est fils de saint Augustin. Le docteur d’Hippone savait que le cœur est inquiet tant qu’il ne repose pas en Dieu, et que le repos véritable met en marche. On ne retrouve jamais Dieu sans devenir pèlerin pour les autres. C’est ce que dit, à sa manière, le mot de Mgr Colombo : ce que l’on reçoit dans la rencontre doit repartir en service. Le point de départ est un envoi.
Une humilité qui fait partir
Reste une dernière leçon, plus discrète. Le pape a choisi de commencer son voyage latino-américain par le plus petit des trois pays, l’Uruguay, souvent oublié des grandes cartes. Il y célèbre une messe à Paysandú, loin de la capitale, puis rencontre le monde universitaire catholique. Ce détail a valeur de programme : l’Église ne hiérarchise pas les peuples selon leur taille. Elle sait que Dieu aime les petits pays autant que les grands.
Ce geste rejoint la pédagogie de l’Évangile. Jésus avait choisi Nazareth, village de peu, et la Galilée des nations, région méprisée. Le pape suit cette discrétion : il ne vient pas seulement là où les foules sont les plus denses, il va là où les cœurs ont soif. Et il y emmène une Église qui accepte d’être pauvre pour être crédible.
Quand l’avion se posera à Montevideo le 6 novembre au soir, il portera donc bien davantage qu’un pape en visite. Il portera les attentes d’une Église, la mémoire d’un missionnaire et l’appel d’un continent qui demande qu’on vienne à son secours. Chacun peut, depuis son église ou sa chambre, entrer dans ce mouvement par la prière. Un voyage commence toujours là où quelqu’un décide de le porter.
Lectio divina
« Passe en Macédoine, viens à notre secours. » Ac 16, 9
Qui t'appelle aujourd'hui, de l'autre rive de ta vie, et que fais-tu de sa voix ? As-tu déjà reconnu que ta mission commence là où quelqu'un a besoin de toi ? Qu'est-ce qui t'empêche de te lever, comme Paul, sans attendre un autre signe ? Et si le lieu que tu crois quitter était en réalité celui où Dieu te renvoie ?
Seigneur, tu me parles dans un songe et dans un visage. Tu m'envoies sur des routes que je ne connais pas. Donne-moi les pieds de Paul, légers et décidés. Fais-moi entendre l'homme qui crie sur l'autre rive. Apprends-moi à partir sans rien emporter que ta paix. Garde-moi quand le chemin monte, et ramène-moi toujours à ta source.
Un matin clair sur un quai de pierre, le vent salé, une barque qui part et une main tendue vers l'autre rive.
✝ Références bibliques
4 passages · 3 livres
Vous recevrez une force, celle du Saint-Esprit… vous serez mes témoins. (Ac 1,8)
La naissance et l'expansion de l'Église de Jérusalem jusqu'à Rome sous l'action de l'Esprit.
→ Explorer le Codex Actes des Apôtres- Un archevêque, une voiture, une nuit de prison : quand l’Église d’Afrique réclame le droit
- Ce que la vague des baptêmes d’adultes révèle du cœur de l’Occident
- Léon XIV et le retour du berger : quand un pape rentre chez lui
- Léon XIV et le Pérou : quand un pape choisit sa terre avant de choisir sa mission

Le Fils de l'homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu. (Lc 19,10)
L'Évangile de la miséricorde : Jésus proche des pauvres, des femmes et des pécheurs.
→ Explorer le Codex Luc- Réjouissez-vous parce que vos noms se trouvent inscrits dans les cieux (Lc 10, 17-24)
- Heureux, vous les pauvres. Mais quel malheur pour vous, les riches (Lc 6, 20-26)
- Le Puissant fit pour moi des merveilles : il élève les humbles (Lc 1, 39-56)
- Heureuse la mère qui t’a porté en elle ! (Lc 11, 27-28)
- Ils amenèrent l’arche de Dieu et l’installèrent au milieu de la tente que David avait dressée pour elle (1 Ch 15, 3-4.15-16 ; 16, 1-2)
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- Je sais qui tu es : tu es le Saint de Dieu (Lc 4, 31-37)
- Il m’a envoyé porter la Bonne Nouvelle aux pauvres. Aucun prophète ne trouve un accueil favorable dans son pays (Lc 4, 16-30)
- L’Esprit du Seigneur est sur moi ; il m’a consacré par l’onction (Lc 4, 16-21)
- Jésus, comme Élie et Élisée, n’est pas envoyé qu’aux seuls Juifs (Lc 4, 24-30)
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