- Un pontife qui agit avant de parler
- Lourdes, miroir du dossier Rupnik
- Ce que dit l’Écriture d’un chef qui protège son peuple des idoles blessées
- Le veau d’or et la tentation de l’image qui trompe
- La pierre rejetée qui devient pierre d’angle
- Le prophète qui dénonce le sanctuaire souillé
- Une théologie du regard qui protège
- Lectio divina
- ✝ Références bibliques
Un mois. C’est le temps qu’il a fallu à Léon XIV, à peine élu, pour donner un ordre que personne n’attendait aussi tôt : cesser d’illustrer les publications du Saint-Siège avec les mosaïques du père Marko Rupnik. Cette instruction, révélée cette semaine par Mgr Jean-Marc Micas, évêque de Tarbes et Lourdes, à Paris Match, éclaire enfin un mystère qui intriguait les observateurs du Vatican depuis juin 2025 : la disparition silencieuse de ces images sur Vatican News, sans communiqué, sans justification officielle. Le pape n’a rien annoncé, rien théâtralisé. Il a simplement agi, et c’est peut-être cela qui mérite d’être médité en profondeur : un pontife qui choisit le geste discret plutôt que la déclaration, la conscience plutôt que la communication.
Un pontife qui agit avant de parler
La confidence de l’audience du 26 juin 2025
Mgr Micas raconte une scène précise : reçu en audience privée par Léon XIV le 26 juin 2025, à peine six semaines après l’élection de ce dernier, l’évêque de Tarbes et Lourdes évoque avec lui le sort des mosaïques de la basilique du Rosaire. C’est alors, dit-il, que le pape lui confie avoir « donné la consigne à la communication du Saint-Siège de ne plus illustrer les publications avec les mosaïques de Rupnik ». Aucun communiqué de presse n’avait accompagné ce choix. Les vaticanistes avaient bien noté, dès la fin du mois de juin 2025, que les reproductions des œuvres du mosaïste slovène s’étaient volatilisées des pages de Vatican News, remplacées par d’autres illustrations, sans qu’aucune explication officielle ne soit donnée. Cette révélation tardive, un an plus tard, referme enfin cette énigme et révèle une donnée capitale : Léon XIV s’est saisi personnellement, et très tôt dans son pontificat, d’un dossier que son prédécesseur avait laissé dans une forme d’ambiguïté institutionnelle prolongée.
Ce choix de la discrétion n’est pas anodin. Il ne s’agit pas d’une communication de crise pensée pour restaurer une image, mais d’une décision de gouvernement prise loin des caméras, révélée seulement parce qu’un évêque, dans une interview, a choisi de la rendre publique quatorze mois plus tard. Mgr Micas résume d’un mot l’état d’esprit du pape sur ce dossier : « il est très déterminé ». Cette détermination silencieuse tranche avec des années où le Saint-Siège avait laissé perdurer, jusque dans ses propres canaux de communication officiels, la présence visuelle d’un homme accusé par une vingtaine de femmes, pour la plupart d’anciennes religieuses, d’abus sexuels, spirituels et psychologiques.
Pourquoi Vatican News comptait tant dans cette affaire
Il faut comprendre ce que représentait la présence des mosaïques de Rupnik sur le portail officiel d’information du Saint-Siège. Ce n’était pas un détail esthétique parmi d’autres : c’était l’image même que l’institution donnait d’elle-même au monde, jour après jour, article après article. Que ces œuvres continuent d’illustrer des textes spirituels, des catéchèses, des annonces liturgiques, alors même qu’une procédure canonique était engagée contre leur auteur, envoyait un signal implicite mais puissant. Cela suggérait une forme de dissociation entre l’homme et l’œuvre que beaucoup de victimes, et de nombreux fidèles avec elles, jugeaient insoutenable.
Le nom de Paolo Ruffini, préfet sortant du dicastère pour la communication, est régulièrement associé à cette période où l’usage des mosaïques s’est perpétué malgré la gravité croissante des accusations. Le geste de Léon XIV s’inscrit donc en rupture avec une inertie institutionnelle qui avait duré plusieurs années après l’ouverture des premières plaintes. En cela, l’affaire dépasse la simple question esthétique : elle interroge la cohérence entre ce que l’Église proclame et ce qu’elle montre, entre sa doctrine sur la dignité de la personne et les images qu’elle choisit de diffuser.
Lourdes, miroir du dossier Rupnik
Le recouvrement total avant la venue du pape
Le geste romain trouve son prolongement le plus visible à Lourdes. Mgr Micas a annoncé que l’intégralité des mosaïques ornant la façade de la basilique Notre-Dame-du-Rosaire serait recouverte avant l’arrivée de Léon XIV, prévue les 26 et 27 septembre 2026. Le processus avait commencé de façon partielle en mars 2025, lorsque les portes latérales, puis les grandes portes centrales, avaient été masquées par des panneaux, dans le contexte du jubilé. Cette fois, ce sont les six immenses mosaïques encadrant les portes qui seront elles aussi occultées, puis décorées en lien avec le voyage apostolique du pape.
L’évêque a été catégorique sur un point : il ne s’agit pas d’une mesure temporaire liée à la seule visite pontificale. « Les mosaïques resteront couvertes après le pèlerinage du Saint-Père », a-t-il précisé, ajoutant qu’une nouvelle réflexion serait ensuite engagée sur leur avenir définitif — retrait complet, préservation derrière un nouveau décor, ou autre solution. Les émissaires du Saint-Siège venus en reconnaissance sur place ont eux-mêmes partagé cette évidence avec le sanctuaire, et la nonciature a même contacté Mgr Micas début août pour s’assurer que Léon XIV ne verrait, à aucun moment de sa visite, la moindre trace de ces œuvres.
Une chapelle fermée, un procès qui traîne
À quelques mètres de la façade recouverte se trouve la chapelle Sainte-Bernadette, décorée elle aussi par Rupnik et fermée au public depuis l’ouverture du procès canonique. Le sort de cet espace reste suspendu à l’issue de la procédure engagée par le dicastère pour la doctrine de la foi, sous l’autorité du cardinal Víctor Manuel Fernández. Ce procès, ouvert en octobre 2025 et confié à cinq juges indépendants, a connu cet été un épisode révélateur des tensions qui l’entourent : des rumeurs d’acquittement, circulant dans certains médias et forums, ont contraint le Saint-Siège à publier un démenti officiel le 22 juillet 2026. Le directeur du Bureau de presse a alors rappelé que l’examen du dossier était « toujours en cours » et que le collège des juges étudiait la documentation transmise par les diocèses concernés, par la Compagnie de Jésus, par les parties intéressées et par la presse elle-même.
Cette confusion, aussi brève qu’intense, a ravivé les critiques d’opacité formulées par l’avocate des victimes, Laura Sgrò, qui réclame depuis des mois davantage de transparence sur le déroulement de la procédure et sur la possibilité, pour les femmes qu’elle représente, de participer au procès en tant que parties lésées. Début août, la révélation de vingt-deux lettres rédigées dès l’année 2000 par des femmes de la Communauté Loyola, dénonçant déjà des abus spirituels, psychologiques et sexuels attribués à Rupnik, a ajouté une pièce supplémentaire à un dossier dont l’ancienneté même interroge le fonctionnement des mécanismes de signalement dans l’Église. C’est dans ce climat de tension et d’attente que le geste de Léon XIV, révélé par Mgr Micas, prend tout son relief : il n’a pas attendu l’issue du procès pour agir sur ce qui relevait de sa responsabilité directe, la communication du Saint-Siège.

Ce que dit l’Écriture d’un chef qui protège son peuple des idoles blessées
Le veau d’or et la tentation de l’image qui trompe
Il existe, au cœur du livre de l’Exode, un récit qui éclaire étrangement cette affaire contemporaine. Lorsque Moïse redescend de la montagne et découvre le peuple prosterné devant une image fabriquée de ses mains, l’Écriture rapporte avec une sobriété saisissante : « Il vit le veau et les danses, et la colère de Moïse s’enflamma ; il jeta de ses mains les tables et les brisa au bas de la montagne » (Ex 32, 19). Ce texte, souvent lu sous l’angle de l’idolâtrie religieuse, dit aussi quelque chose de plus subtil : une image, même façonnée avec art, même chargée d’intentions sacrées à l’origine, peut devenir un obstacle entre le peuple et la vérité de Dieu lorsque celui qui l’a produite a trahi la confiance qui lui était faite. Moïse ne discute pas de la valeur artistique du veau. Il brise ce qui empêche son peuple de voir juste.
La pierre rejetée qui devient pierre d’angle
L’apôtre Pierre, dans sa première lettre, offre une image plus inattendue encore pour penser cette crise. Il écrit aux communautés dispersées : « Approchez-vous de lui, pierre vivante que les hommes ont rejetée, mais que Dieu a choisie et jugée précieuse, et, vous-mêmes, comme des pierres vivantes, entrez dans la construction de l’édifice spirituel » (1 P 2, 4-5). Ce passage, rarement mobilisé dans ce contexte, renverse la logique de la mosaïque : ce ne sont pas les tesselles façonnées par un artiste célébré qui bâtissent l’Église, mais les personnes elles-mêmes, y compris — et peut-être surtout — celles que l’on a rejetées, humiliées, réduites au silence. Les femmes qui ont porté plainte contre Rupnik, longtemps considérées comme secondaires face à la notoriété de son art, sont précisément ces pierres vivantes que Pierre invite à ne pas mépriser. Recouvrir une mosaïque, ce n’est pas seulement effacer une image : c’est reconnaître que l’édifice spirituel se construit avec des personnes blessées, non avec des œuvres qui les blessent encore.
Le prophète qui dénonce le sanctuaire souillé
Le prophète Ézéchiel, enfin, offre un troisième éclairage, plus rude. Décrivant la profanation du Temple par des pratiques indignes commises par ceux-là même qui devaient le garder saint, il rapporte la parole du Seigneur : « Ils ont profané mon nom saint par leurs abominations qu’ils ont commises ; et moi, je les ai chassés de devant moi » (Ez 39, 24). Ce texte, loin des lectures convenues, rappelle qu’un lieu consacré à la prière, une basilique mariale comme celle du Rosaire à Lourdes, ne peut porter indéfiniment les marques visuelles d’une souffrance non reconnue sans que cela n’affecte la sainteté même du lieu. Le sanctuaire n’est pas un musée neutre : ce qu’il expose façonne ce qu’il enseigne. En choisissant de recouvrir ces mosaïques avant l’arrivée du Saint-Père, Mgr Micas ne fait pas un geste de communication, il restaure la cohérence d’un espace consacré.
Une théologie du regard qui protège
Ce que Léon XIV n’aura pas vu
Il y a quelque chose de profondément signifiant dans cette phrase de Mgr Micas : « Il ne les verra pas ». Non pas par pudeur diplomatique, non pas pour épargner au pape une gêne protocolaire, mais parce que le regard du souverain pontife, lorsqu’il se pose sur un lieu, l’authentifie en quelque sorte devant le monde entier. Léon XIV, en ne posant jamais les yeux sur ces mosaïques pendant son pèlerinage, refuse implicitement de cautionner, même par un simple regard photographié, ce que ces œuvres représentent désormais : la mémoire d’abus non résolus. Ce choix rejoint une intuition théologique ancienne, celle selon laquelle voir n’est jamais un acte neutre dans la tradition biblique — le regard engage, il consacre ou il condamne, il bénit ou il blesse.
Cette attention au regard rejoint la sensibilité de Jorge Mario Bergoglio, devenu le pape François, qui avait lui-même levé la prescription du dossier Rupnik en 2023 pour permettre la reprise de l’instruction, après qu’elle eut été close sans enquête approfondie en 2022. Léon XIV, en poursuivant et en intensifiant cette ligne, montre une continuité de fond entre les deux pontificats sur la question des abus, tout en y ajoutant sa méthode propre : moins de mots, plus de gestes vérifiables dans la durée.
La cohérence entre doctrine et image
Ce dossier interroge aussi la place de l’art sacré dans l’Église contemporaine. Marko Rupnik a réalisé plus de deux cent trente œuvres disséminées dans le monde entier, de Lourdes à Fatima, dans des sanctuaires, des chapelles, jusqu’au sein même du Vatican. Cette diffusion massive pose une question de fond : comment une institution qui affirme la dignité inviolable de la personne humaine peut-elle continuer, pendant des années, à promouvoir visuellement l’œuvre d’un homme accusé par un nombre aussi élevé de victimes ? La réponse de Léon XIV, aussi tardive puisse-t-elle sembler aux yeux de certains, marque un point de bascule : la cohérence entre ce que l’Église professe sur la dignité humaine et ce qu’elle expose publiquement devient enfin un critère de gouvernement, et non plus seulement un sujet de débat théologique abstrait.
📁 Dossier spécial
Léon XIV1307 articles
Léon XIV, premier pape américain, face à l’IA et au numérique : profil, héritage social de Léon XIII et enjeux…
Accéder au dossier →Les propos rapportés par Mgr Micas laissent entendre que cette cohérence n’est pas pour Léon XIV une question de gestion d’image, mais une conviction personnelle assumée dès les premières semaines de son pontificat. C’est cette précocité, plus que le contenu même de la décision, qui constitue la véritable nouvelle : le pape n’a pas attendu une pression médiatique, une enquête journalistique ou une mobilisation de victimes pour agir sur son propre terrain de responsabilité directe, la communication vaticane. Il l’a fait dans le silence, avant même que quiconque ne le lui demande publiquement.
Lectio divina
« Approchez-vous de lui, pierre vivante que les hommes ont rejetée, mais que Dieu a choisie et jugée précieuse » (1 P 2, 4)
Tu regardes parfois une image sacrée sans savoir ce qu'elle a coûté à quelqu'un d'autre. Que fais-tu, toi, des pierres que l'on a rejetées autour de toi, dans ta famille, dans ta paroisse, dans ton propre cœur ? Reconnais-tu la voix de celle ou celui qu'on a fait taire pour préserver une belle façade ? Combien de fois as-tu préféré l'éclat d'une œuvre au cri discret d'une victime ? Où se trouve, aujourd'hui, la pierre vivante que tu n'as pas encore accueillie ?
Seigneur, tu es la pierre d'angle que les bâtisseurs ont rejetée. Apprends-moi à regarder au-delà des mosaïques et des façades. Donne-moi des yeux qui voient les blessures avant les beautés trompeuses. Que je ne consacre jamais par mon silence ce que ma conscience refuse. Fais de moi une pierre vivante, posée sur la vérité, jamais sur l'image qui ment. Garde mon regard pur devant les sanctuaires blessés.
Une façade de basilique, à l'aube, dont on retire lentement le voile qui cachait une pierre encore vive.
✝ Références bibliques
3 passages · 3 livres
Remettez-lui tous vos soucis, car vous avez du prix à ses yeux. (1P 5,7)
Encouragement aux chrétiens persécutés : espérance, baptême et conduite en société.
→ Explorer le Codex 1 Pierre- Aux confins glacés du monde, l’Église frappe encore à la porte
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Je suis le Seigneur ton Dieu, qui t'ai fait sortir du pays d'Égypte. (Ex 20,2)
La libération d'Israël de l'esclavage égyptien et le don de la Loi au Sinaï.
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Je vous donnerai un cœur nouveau, je mettrai en vous un esprit nouveau. (Ez 36,26)
Visions apocalyptiques, oracles de jugement et promesse de restauration d'Israël.
→ Explorer le Codex Ézéchiel🌍 1 pays catholique
Au Vatican, la population est presque entièrement catholique, puisque ce micro-État existe au service direct de l’Église universelle. La présence chrétienne y remonte au Ier siècle avec le martyre et la sépulture de saint Pierre, p…
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