- Cinq pains, deux poissons, et la question qui dérange encore aujourd’hui
- Un homme en deuil, une foule affamée
- Le paradoxe qui fait tout basculer : donner ce qu’on n’a pas
- Compassion qui regarde avant de nourrir
- L’ordre déroutant : « Donnez-leur vous-mêmes à manger »
- Ce qui reste : le mystère des douze paniers
- Ce que cela change dans une vie réelle, sphère par sphère
- Trois voix de la tradition qui éclairent ce texte
- Lectio divina
- Une piste de méditation
- Ce que ce texte dit à notre époque saturée et pourtant affamée
- Prière
- Conclusion
- Pratiques
- ✝ Références bibliques
Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu
13Jésus l’ayant appris, partit de là dans une barque et se retira à l’écart, dans un lieu solitaire, mais le peuple le sut, et le suivit à pied des villes voisines. 14Quand il débarqua, il vit une grande foule, et il en eut compassion, et il guérit leurs malades. 15Sur le soir, ses disciples s’approchèrent de lui en disant : « Ce lieu est désert, et déjà l’heure est avancée, renvoyez cette foule, afin qu’ils aillent dans les villages s’acheter des vivres. » 16Mais Jésus leur dit : « Ils n’ont pas besoin de s’en aller, donnez-leur vous-mêmes à manger. » 17Ils lui répondirent : « Nous n’avons ici que cinq pains et deux poissons. » 18« Apportez-les-moi ici, » leur dit-il. 19Après avoir fait asseoir cette multitude sur l’herbe, il prit les cinq pains et les deux poissons, et levant les yeux au ciel, il prononça une bénédiction, puis, rompant les pains, il les donna à ses disciples, et les disciples les donnèrent au peuple. 20Tous mangèrent et furent rassasiés, et l’on emporta douze corbeilles pleines des morceaux qui restaient. 21Or, le nombre de ceux qui avaient mangé était environ de cinq mille hommes, sans les femmes et les enfants.
Imaginez une foule de plusieurs milliers de personnes, partie à pied sur les routes de Galilée, sans rien emporter — pas même de quoi manger. Elles ont entendu dire qu’un homme guérissait, qu’il parlait autrement, qu’il regardait les gens comme personne ne les regardait. Alors elles ont marché, oubliant l’heure, oubliant le calcul. Au bout de la journée, sur un coin d’herbe sèche, le soir tombe et le ventre crie famine. Les organisateurs — ici, les disciples — paniquent : il faut disperser tout le monde, chacun se débrouillera. Mais l’homme qu’ils suivent refuse cette logique de la dispersion. Il prend ce qu’il y a — presque rien, cinq pains, deux poissons — et au lieu de le garder pour lui ou de le déclarer insuffisant, il le tend vers le ciel, dit merci, et le partage. Ce presque-rien nourrit tout le monde. Et il en reste.
Cinq pains, deux poissons, et la question qui dérange encore aujourd’hui
Ce que ce texte change vraiment quand vous n’avez « pas assez » pour ce qu’on vous demande
Vous n’avez pas assez de temps pour vos enfants, pas assez d’argent pour ce projet, pas assez de force pour cette personne qui vous épuise, pas assez de foi pour cette épreuve qui dure. Cette parole ne vous dira pas que vous avez tort de le penser. Elle vous montrera ce qui se passe quand on tend ce peu-là vers le ciel au lieu de le garder serré dans son poing. Conçue pour le croyant engagé, le parent fatigué, le prêtre qui prépare une homélie sur un texte qu’il a déjà lu cent fois, cette parole rouvre Mt 14, 13-21 sous un angle qui dérange autant qu’il console.
Nous commencerons par situer ce texte dans son contexte précis — un Jésus en deuil, une foule en marche, un désert qui n’est pas qu’un décor. Nous creuserons ensuite le cœur du paradoxe : ce miracle ne commence pas par l’abondance, mais par l’aveu d’un manque. Trois axes thématiques nous y conduiront : la compassion qui regarde avant de nourrir, l’ordre déroutant de donner ce qu’on n’a pas, et le mystère de ce qui reste après le partage. Nous verrons ensuite ce que cela change concrètement dans une vie — intime, familiale, sociale, ecclésiale —, ce qu’en disent les Pères et les théologiens contemporains, et nous nous arrêterons longuement, en lectio divina, sur un seul verset pour le laisser travailler en nous.
Un homme en deuil, une foule affamée
Jésus vient d’apprendre la mort de Jean le Baptiste. Pas une mort naturelle : une décapitation, ordonnée sur un coup de tête par un roi ivre de son propre pouvoir, pour satisfaire le caprice d’une danseuse et la rancune d’une reine humiliée. Jean, le cousin, le précurseur, celui qui avait annoncé sa venue dans le désert, celui qui l’avait baptisé dans le Jourdain — Jean est mort, et sa tête a fini sur un plateau, lors d’un banquet. Matthieu place ce miracle des pains juste après ce récit macabre, et ce n’est pas un hasard de montage. Jésus se retire. Il cherche, dit le texte, un endroit désert, à l’écart — littéralement, un lieu où personne ne le suivra, où il pourra pleurer son cousin en paix.
Mais la foule, elle, ne lui laisse pas ce répit. Elle a entendu parler de lui — peut-être justement à cause de ce qui vient d’arriver à Jean, peut-être par peur que le même sort frappe ce nouveau prophète, peut-être simplement par faim de sens dans une Galilée occupée, taxée, surveillée. Elle quitte ses villages et marche à pied le long de la rive, contournant le lac pour le rejoindre. Ce n’est pas une foule qui vient pour un spectacle : c’est une foule qui marche des heures, sous le soleil, sans être certaine de le trouver.
Jésus débarque de sa barque et voit cette masse de gens. Le texte dit qu’il fut « saisi de compassion » — un mot qui, en grec, désigne littéralement un bouleversement des entrailles, quelque chose qui retourne le ventre. Ce n’est pas de la pitié distante : c’est une douleur physique devant la souffrance d’autrui. Et sa première réponse n’est pas le pain. C’est la guérison. Il soigne les malades. Le miracle de la multiplication arrive en second, presque comme une conséquence naturelle de cette compassion qui ne sait pas s’arrêter à mi-chemin.
Le lieu compte aussi. Un endroit désert, en hébreu midbar, n’est jamais neutre dans l’Écriture : c’est le lieu de la manne, le lieu où Israël, sorti d’Égypte, a appris à recevoir chaque jour sa nourriture des mains de Dieu, sans pouvoir la stocker, sans pouvoir la posséder. Matthieu, en plaçant ce miracle dans un désert, tisse délibérément ce fil avec l’Exode. Ce qui va se passer ici n’est pas un tour de magie : c’est la reprise d’une histoire ancienne entre Dieu et un peuple affamé.
Le paradoxe qui fait tout basculer : donner ce qu’on n’a pas
Le soir tombe, et les disciples proposent la solution la plus raisonnable du monde : renvoyez la foule, qu’elle se débrouille. C’est une logique de gestion, pas une logique mauvaise en soi — on ne peut pas nourrir cinq mille personnes avec rien. Mais Jésus répond par une phrase qui, à elle seule, renverse toute la scène : « Donnez-leur vous-mêmes à manger. » Il ne dit pas : « Je vais m’en occuper. » Il les implique. Il leur demande l’impossible, sciemment, et attend leur réponse.
Et leur réponse est honnête, presque désespérée : cinq pains, deux poissons. C’est dérisoire pour cinq mille bouches — un repas pour un homme seul, peut-être deux. Le paradoxe central de ce texte n’est pas l’abondance finale : c’est que Jésus commence par exiger qu’on lui apporte le manque lui-même. Il ne demande pas qu’on lui cache ce qu’on n’a pas. Il demande qu’on le lui apporte, précisément parce que c’est insuffisant.
C’est là que ce texte cesse d’être une belle histoire pour devenir une parole qui dérange. Parce que la tentation la plus naturelle, devant un manque, c’est de le cacher, de s’excuser de ne pas avoir assez, de se retirer en disant « je ne suis pas à la hauteur ». Jésus fait l’inverse : il demande qu’on lui tende ce rien, en pleine lumière, sans le maquiller. Le miracle ne naît pas malgré le manque avoué : il naît à partir de lui.
Compassion qui regarde avant de nourrir
La compassion de Jésus, dans ce texte, n’est pas une émotion qui reste en surface : elle agit avant même que le besoin soit formulé. La foule n’a rien demandé — ni guérison, ni pain. Elle a simplement marché, et Jésus a vu. C’est un détail qui change tout pour quiconque se sent invisible : il n’attend pas qu’on le supplie pour se laisser toucher.
Cette compassion qui regarde avant de nourrir trouve un écho frappant dans le livre de l’Exode, lorsque Dieu dit à Moïse, devant le buisson ardent : « J’ai vu la misère de mon peuple […], j’ai entendu son cri […], je connais ses souffrances » (Ex 3, 7). Avant toute intervention, il y a un regard et une écoute. Jésus, en Matthieu, reprend ce même mouvement : voir, être touché, agir. La théologie n’est jamais ici une abstraction ; elle commence toujours par un regard posé sur des visages concrets, fatigués, affamés.
Pour le lecteur d’aujourd’hui, cela signifie une chose très précise : avant de chercher des solutions, avant de calculer ce qu’on a ou n’a pas, il y a un regard à poser. Combien de fois passons-nous à côté de la souffrance d’un proche parce que nous sommes déjà en train de chercher la réponse, le bon conseil, la solution pratique ? Jésus, lui, s’arrête d’abord pour voir. La guérison des malades précède le pain. Le regard précède le geste.
Et cette compassion ne s’épuise pas devant l’ampleur du besoin. Cinq mille personnes, ce n’est pas une difficulté ponctuelle : c’est une masse qui dépasse toute capacité de réponse individuelle. Pourtant, Jésus ne recule pas devant la disproportion. Il commence simplement par ce qui est à sa portée immédiate — soigner ceux qui sont devant lui — avant de s’attaquer à la question du pain. La compassion n’a pas besoin de tout résoudre d’un coup ; elle a besoin de ne pas se détourner.
L’ordre déroutant : « Donnez-leur vous-mêmes à manger »
Cette phrase, à elle seule, mérite qu’on s’y arrête longuement, parce qu’elle inverse la logique humaine la plus instinctive. Devant un problème qui dépasse nos moyens, le réflexe naturel est de chercher quelqu’un d’autre pour le résoudre — une institution, un expert, ou Dieu lui-même, dans une prière qui demanderait : « Fais-le à ma place. » Jésus refuse cette délégation. Il renvoie la responsabilité aux disciples, alors même qu’ils n’ont objectivement pas les moyens d’y répondre.
Ce renvoi n’est pas une indifférence de sa part. Il connaît parfaitement leurs ressources — il va d’ailleurs leur demander de les énumérer : « Combien de pains avez-vous ? » C’est une pédagogie, pas un piège. Il veut qu’ils nomment eux-mêmes leur pauvreté, qu’ils la disent à voix haute, avant d’agir. Cette étape n’est pas accessoire : sans cet aveu, le miracle n’aurait pas eu de matière sur laquelle s’appuyer.
Il y a là une intuition spirituelle profonde, que la tradition mystique développera plus tard sous des formes variées : Dieu ne travaille jamais sur le vide absolu, mais sur ce que nous lui tendons, même dérisoire. Saint Paul, dans sa seconde lettre aux Corinthiens, recevra un jour cette parole : « Ma grâce te suffit, car ma puissance s’accomplit dans la faiblesse » (2 Co 12, 9). La logique est identique : ce n’est pas l’abondance des moyens qui conditionne l’action de Dieu, mais la disponibilité de ce qui est offert, si pauvre soit-il.
Pour qui se sent démuni face à une tâche — éduquer un enfant difficile, accompagner un mourant, tenir une paroisse exsangue, sauver un mariage qui s’effrite — cette parole ne propose pas une solution magique. Elle propose un déplacement : cesser de mesurer l’écart entre la tâche et ses propres ressources, et commencer par nommer honnêtement ce qu’on a, même si cela semble ridiculement insuffisant. « Apportez-les moi », dit Jésus. Il ne dit pas : « Trouvez-en plus. » Il dit : « Apportez ce que vous avez. »
Ce qui reste : le mystère des douze paniers
Le texte ne s’arrête pas à la satiété de la foule. Il ajoute un détail que l’on pourrait croire anecdotique : on ramassa les morceaux qui restaient, et cela faisait douze paniers pleins. Ce nombre n’est pas choisi au hasard — douze, comme les douze tribus d’Israël, comme les douze apôtres. Le surplus n’est pas un gaspillage évité : il est un signe.
Ce détail dit quelque chose d’essentiel sur la nature du don de Dieu : il ne se contente jamais de l’exacte suffisance. Il déborde. Le manque initial — cinq pains pour cinq mille personnes — était une disproportion vertigineuse. Le surplus final est une disproportion inverse, tout aussi vertigineuse. Entre les deux, il y a eu un geste : lever les yeux, bénir, rompre, donner. Ce geste a transformé une pénurie absolue en abondance qui déborde les capacités de consommation immédiate.
Il y a ici un avertissement discret contre toute spiritualité de l’accumulation anxieuse. Les douze paniers ne sont pas mis de côté pour le lendemain, par précaution contre une future pénurie — le texte ne le dit pas, et la tradition juive de la manne, dans l’Exode, insiste justement sur l’impossibilité de stocker ce don quotidien sans qu’il pourrisse. Ce surplus est davantage un signe de la générosité divine qu’une réserve à thésauriser. Il invite à faire confiance plutôt qu’à amasser.
Pour une vie spirituelle concrète, cela signifie une chose redoutable et libératrice à la fois : on ne sait jamais à l’avance ce qui sortira d’un don fait dans le manque. On pense donner une miette, et il en reste des paniers entiers. Ce n’est pas une promesse de prospérité magique ; c’est une invitation à ne pas calculer avant de donner, parce que le calcul, précisément, est ce qui empêche le don.

Ce que cela change dans une vie réelle, sphère par sphère
Dans l’intimité d’une vie de prière, ce texte invite à cesser de présenter à Dieu une version idéalisée de soi-même avant de prier. On vient souvent à la prière en s’excusant presque de ne pas être assez fervent, assez recueilli, assez méritant. Ce texte dit l’inverse : viens avec tes cinq pains, ta prière distraite, ta foi vacillante, ton temps compté — et tends-les. Ce n’est pas l’intensité du don qui compte, c’est sa réalité.
Dans la vie relationnelle, en couple ou en famille, le texte parle directement à qui se sent à bout de ressources pour aimer encore. Un parent épuisé par un adolescent en crise, un conjoint qui ne sait plus comment réparer une relation abîmée, n’ont souvent que des « cinq pains » : une parole maladroite, un geste timide, une présence silencieuse. Le texte ne promet pas que ce sera suffisant en soi. Il invite à le donner quand même, en confiant à plus grand que soi ce que l’on ne peut pas accomplir seul.
Dans la dimension sociale, ce passage interroge directement nos réflexes face à la pauvreté et à la précarité. Le réflexe des disciples — renvoyer la foule, qu’elle se débrouille — est exactement celui que nos sociétés reproduisent souvent face à la misère : déléguer, externaliser, regarder ailleurs. Jésus refuse cette logique de la dispersion et demande une implication directe, même minime, même insuffisante en apparence.
Dans la vie ecclésiale enfin, ce texte parle à toute communauté qui se sent trop petite, trop pauvre, trop fatiguée pour sa mission. Une paroisse vieillissante, un mouvement qui s’essouffle, une équipe pastorale à bout de souffle peuvent lire dans ce récit une invitation directe : ne pas attendre d’avoir plus de moyens pour commencer à servir, mais apporter ce qui est là, aussi dérisoire que cela paraisse.
Trois voix de la tradition qui éclairent ce texte
Saint Augustin, dans ses commentaires sur les évangiles, insiste sur le geste de Jésus qui lève les yeux au ciel avant de bénir : ce regard vertical, dit-il en substance, rappelle que toute nourriture, même multipliée par des mains humaines, vient en dernière instance d’En-Haut. Les disciples sont les intermédiaires, pas la source — un rappel salutaire pour quiconque exerce un ministère et risque de croire que c’est sa propre compétence qui nourrit les âmes.
Origène, dans son commentaire sur saint Matthieu, propose une lecture qui prolonge le sens du pain au-delà du simple aliment : pour lui, ce pain multiplié préfigure la Parole de Dieu elle-même, qui se donne sans s’épuiser, et que plus on la partage, plus elle se révèle abondante. Cette intuition résonne directement avec l’antienne d’ouverture de ce dimanche, tirée de Matthieu : l’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu.
Du côté contemporain, le bibliste Joseph A. Fitzmyer souligne, dans ses travaux sur les évangiles synoptiques, la dimension eucharistique du vocabulaire employé par Matthieu : prendre, bénir, rompre, donner — ce sont exactement les quatre verbes que l’on retrouvera lors de la dernière Cène. Ce miracle des pains n’est donc pas un épisode isolé : il annonce déjà, dans un contexte de compassion et de partage, ce que l’Eucharistie accomplira pleinement.
Lectio divina
« Donnez-leur vous-mêmes à manger. » Mt 14, 16
Cette phrase ne te laisse aucune échappatoire vers la délégation. Jésus ne dit pas à ses disciples qu'il va régler le problème à leur place ; il les somme d'agir avec ce qu'ils ont, et ils n'ont presque rien. Toi, devant qui te sens-tu démuni en ce moment — un enfant, un parent vieillissant, un collègue à la dérive ? Qu'est-ce qui t'empêche de nommer, sans honte, le peu que tu as réellement à offrir ?
Seigneur, tu me demandes ce que tu as demandé aux Douze : donne toi-même, ne renvoie personne. Je n'ai que mes cinq pains, mon temps compté, ma fatigue, mes mots maladroits. Apprends-moi à ne pas les cacher par peur qu'ils ne suffisent pas. Prends ce peu que je te tends ce soir, bénis-le, romps-le, et donne-le par mes mains à ceux qui attendent sur l'herbe de leur propre désert. Je ne te demande pas la multiplication ; je te demande le courage du premier geste.
Des mains qui rompent un pain encore tiède sous un ciel qui s'assombrit lentement sur la foule assise.
Une piste de méditation
Choisissez, dès aujourd’hui, une situation précise où vous vous sentez « insuffisant » : une relation tendue, une responsabilité qui vous dépasse, un manque de temps pour quelqu’un que vous aimez. Ne cherchez pas à résoudre ce manque avant d’agir.
Nommez-le clairement, par écrit si possible, comme les disciples ont nommé leurs cinq pains et deux poissons. Puis posez un geste concret, même minuscule, dans cette situation précise — un appel, une visite, une prière dite à voix haute pour cette personne.
Avant ce geste, prenez trente secondes de silence, les yeux fermés, en confiant intérieurement ce manque à Dieu — un équivalent simple du regard levé vers le ciel. Vous ne saurez peut-être jamais ce qu’il en sortira. Ce n’est pas votre rôle de le savoir à l’avance.
Ce que ce texte dit à notre époque saturée et pourtant affamée
Nous vivons dans une culture de l’abondance apparente, où l’on peut commander n’importe quoi en quelques clics, et pourtant la solitude, l’épuisement et le sentiment d’insuffisance n’ont jamais été aussi répandus. Ce paradoxe rejoint étrangement celui de la foule galiléenne : des gens entourés de ressources matérielles inédites, mais affamés d’un autre ordre — affamés de sens, de présence, de regard posé sur eux.
Les réseaux sociaux ont une manière particulière de réactiver le réflexe des disciples : « Renvoie la foule. » Il est tellement plus simple de défiler, de liker, de partager une cause à distance, plutôt que de s’impliquer concrètement, avec ses propres cinq pains, dans une situation réelle devant soi. Ce texte ne condamne pas la solidarité numérique, mais il rappelle que rien ne remplace le geste situé, incarné, qui implique un don réel de soi.
Il y a aussi, dans nos sociétés, une tentation de l’expertise déléguée : face à la souffrance d’un proche, on cherche vite le bon thérapeute, le bon livre, la bonne méthode — ce qui n’est pas mauvais en soi, mais qui peut devenir une façon de ne jamais avoir à tendre soi-même son propre pain, sa propre présence limitée et imparfaite. Jésus, en demandant aux disciples de servir eux-mêmes la foule, refuse cette délégation totale : il les implique personnellement, malgré leur manque de compétence apparente.
Enfin, ce texte parle avec une acuité particulière à une époque marquée par l’éco-anxiété et le sentiment d’impuissance collective face aux grandes crises. Devant l’ampleur de la faim dans le monde, du changement climatique, des guerres, le découragement guette : à quoi bon mes cinq pains face à un problème aussi immense ? Ce récit ne promet pas que nos gestes minuscules résoudront, à eux seuls, les crises planétaires. Mais il affirme qu’aucun don sincère, si dérisoire paraisse-t-il, n’est jamais perdu entre les mains de Dieu.
Prière
Seigneur, je viens vers toi les mains presque vides, comme ces disciples au soir tombant, devant une foule trop grande pour mes maigres provisions. Tu sais ce que j’ai vraiment : pas grand-chose, parfois rien d’autre qu’une fatigue et un manque de mots. Je ne te demande pas d’abord d’augmenter ce que j’ai. Je te demande de regarder ce peu avec la même compassion qui t’a saisi devant cette foule épuisée sur l’herbe.
Apprends-moi à dire la vérité sur mon manque, sans honte, comme les disciples ont nommé leurs cinq pains et leurs deux poissons sans les cacher. Apprends-moi à te les tendre vraiment, au lieu de les garder serrés dans mes mains par peur qu’ils ne suffisent pas.
Toi qui lèves les yeux vers le ciel avant de bénir, apprends-moi ce regard vertical, ce moment où l’on cesse de calculer pour simplement remettre. Bénis ce que je t’apporte aujourd’hui — mon temps compté, ma patience à bout, mon amour fatigué — et romps-le pour ceux qui en ont besoin à travers moi.
Je ne te demande pas de comprendre comment douze paniers peuvent rester d’un repas pour un seul homme. Je te demande seulement la foi de tendre mes cinq pains sans attendre d’en avoir cent. Que ton regard de compassion se pose sur ceux qui m’entourent aujourd’hui, par mes mains, par ma voix, par ma présence si imparfaite soit-elle.
Et quand le soir tombera sur mes propres déserts, ne me laisse pas renvoyer la foule. Apprends-moi à dire, moi aussi : apportez-les moi.
Conclusion
Il y a, ce soir, quelque part dans votre vie, un coin d’herbe sèche où une foule attend, et vous n’avez que cinq pains. Ne cherchez pas d’abord à les multiplier vous-même. Nommez-les. Apportez-les. Tendez-les vers le ciel, le temps d’un souffle, avant de les rompre. Ce que vous donnerez sera toujours plus petit que ce qui reviendra — pas nécessairement en quantité visible, mais en vie réelle déposée dans une autre vie. Commencez aujourd’hui, avec ce que vous avez, aussi dérisoire que cela vous semble.
Pratiques
Nommez à voix haute, devant Dieu, le manque précis que vous ressentez cette semaine, sans le minimiser ni l’exagérer.
Avant chaque geste de service, prenez quelques secondes de silence pour le confier intérieurement, comme un regard levé vers le ciel.
Choisissez une personne précise à servir avec ce que vous avez réellement, sans attendre d’avoir « plus » à offrir.
Relisez Ex 16, le récit de la manne, pour comprendre que ce don ne se thésaurise jamais, seulement se reçoit jour après jour.
Lors de votre prochaine Eucharistie, observez consciemment les quatre gestes : prendre, bénir, rompre, donner — et reliez-les à votre propre vie.
Résistez à la tentation de « renvoyer la foule » : ne déléguez pas systématiquement ce qui vous est demandé de faire personnellement.
Tenez un compte, même mental, des « paniers qui restent » dans votre vie — ces surplus inattendus nés d’un don fait dans le manque.
✝ Références bibliques
5 passages · 3 livres
C'est dans la faiblesse que ma puissance se manifeste pleinement. (2Co 12,9)
Défense de l'apostolat de Paul : force dans la faiblesse et ministère de réconciliation.
→ Explorer le Codex 2 Corinthiens- « J’ai besoin de votre soutien : fort, explicite et public » — L’humilité historique de Léon XIV face au schisme
- Par attraction et non par conquête : la faiblesse missionnaire comme force ecclésiale
- Quand Rome dit non : Léon XIV, Magnifica Humanitas et le dilemme des catholiques américains
- Quand le lithium devient servitude : les Andes interpellent Rome

Je suis le Seigneur ton Dieu, qui t'ai fait sortir du pays d'Égypte. (Ex 20,2)
La libération d'Israël de l'esclavage égyptien et le don de la Loi au Sinaï.
→ Explorer le Codex Exode
Voici que je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin du monde. (Mt 28,20)
L'Évangile du Roi : Jésus, nouveau Moïse, accomplit les Écritures pour Israël et les nations.
→ Explorer le Codex Matthieu- Ordonne-moi de venir vers toi sur les eaux (Mt 14, 22-33)
- Ils mangèrent tous et ils furent rassasiés (Mt 14, 13-21)
- Après avoir jeûné pendant quarante jours, Jésus est tenté (Mt 4, 1-11)
- Il vint habiter à Capharnaüm pour que soit accomplie la parole d’Isaïe (Mt 4, 12-23)
- Le royaume des Cieux est tout proche (Mt 4, 12-17.23-25)
- Quand rien ne suffit, tout commence : la leçon cachée du pain rompu
- Quand l’homme refuse d’être Dieu : la victoire du Christ sur les idoles du pouvoir
- Jésus, le combattant de Dieu : quand le Christ part en guerre contre les ténèbres
- Le Carême : un chemin de joie vers la lumière pascale
- Quand le désordre devient terre sainte : la leçon de Capharnaüm
- Ordonne-moi de venir vers toi sur les eaux (Mt 14, 22-33)
- Tiens-toi sur la montagne devant le Seigneur (1 R 19, 9a.11-13a)
- Seigneur, ordonne-moi de venir vers toi sur les eaux (Mt 14, 22-36)
- Toute plante que mon Père du ciel n’a pas plantée sera arrachée (Mt 15, 1-2.10-14)
- Seigneur, ordonne-moi de venir vers toi sur les eaux (Mt 14, 22-36)
- Il a foulé l’abîme : ce que Jean Chrysostome voit dans la marche de Pierre sur l’eau
- Marcher sur les eaux : ce que Pierre nous apprend sur la foi qui vacille
- Une parcelle de ce peu de foi : Pierre sur les eaux selon saint Jérôme
- Pierre sur l’eau : ce que voit Augustin dans notre hésitation
- C’est à nous de multiplier le pain


