- L’érosion d’un héritage : anatomie d’une marginalisation
- L’épiscopat italien face au défi de la subsidiarité
- Matteo Zuppi : la voix d’une Italie catholique en recherche d’elle-même
- La subsidiarité comme défi et comme grâce
- Romanité et catholicité : réconcilier deux vocations
- Ce que la tradition romaine apporte à l’Église universelle
- L’Église italienne, mémoire vivante d’une tradition
- ✝ Références bibliques
Il y a quelques jours, Rome a appris qu’une journaliste mexicaine, Maria Montserrat Alvarado, prenait la tête du Dicastère pour la Communication du Saint-Siège — devenant ainsi la première femme laïque à diriger un dicastère pontifical. La nouvelle, annoncée le 2 juin 2026, a été saluée dans les milieux progressistes comme une victoire pour l’égalité et la synodalité. Mais derrière l’enthousiasme officiel, dans les salons feutrés du Palais apostolique et dans les couloirs du siège de la Conférence épiscopale italienne (CEI) à Rome, une autre lecture s’imposait, plus silencieuse et plus amère : l’Italie perdait encore un poste. Une charge de plus. Une présence de moins dans le premier cercle du pouvoir ecclésial universel.
Pour comprendre ce que représente réellement cette nomination, il faut remonter au 8 mai 2025, lorsque la fumée blanche s’élevait sur la Chapelle Sixtine pour annoncer l’élection d’un Américain au trône de Pierre — le cardinal Robert Francis Prevost, devenu Léon XIV. Premier pape nord-américain de l’histoire, né à Chicago, ancien archevêque augustinien au Pérou : son profil résumait à lui seul ce que l’Église catholique est devenue au XXIᵉ siècle — planétaire, décentrée, résolument tournée vers les périphéries. La Péninsule, qui avait fourni 264 papes sur 266 avant Jean-Paul II, assistait à une révolution géographique du sacré qu’elle avait elle-même longtemps rendue impensable.
Ce mouvement tectoral n’est pas nouveau, mais il s’accélère. Et l’élection d’Alvarado en est le dernier et visible symbole. La question qui traverse aujourd’hui les milieux catholiques italiens n’est plus seulement diplomatique. Elle est proprement ecclésiologique : une Curie déterritorialisée peut-elle encore gouverner l’Église universelle avec la même efficacité ? Et que reste-t-il de la romanità — ce génie particulier de l’Église de Rome — lorsque Rome n’est plus vraiment romaine ?
L’érosion d’un héritage : anatomie d’une marginalisation
Le basculement géographique du pouvoir curialiste
Pendant des siècles, l’italianité de la Curie romaine n’était pas simplement un accident historique — c’était une théologie implicite du service. La langue italienne, la culture canonique transalpine, le réseau des diocèses et des séminaires de la Péninsule formaient un tissu nourricier pour le gouvernement de l’Église universelle. Sous Léon XIV, ce tissu se défait à un rythme que les observateurs romains n’avaient pas anticipé avec une telle rapidité.
L’état des lieux est précis. Le cardinal Pietro Parolin demeure Secrétaire d’État, et son rôle a même été revalorisé sous le nouveau pontificat : là où François avait parfois marginalisé la Secrétairerie d’État, Léon XIV lui a redonné sa stature traditionnelle de pivot diplomatique. Parolin a pris la parole à la chambre des députés italienne en mars 2026, signe d’une présence renforcée. Mais autour de lui, le paysage s’est profondément transformé. La nomination en mars 2026 de Mgr Paolo Rudelli — un Italien — au poste de substitut pour les Affaires générales est l’une des rares concessions à la tradition. Elle ne masque pas l’essentiel : les nominations les plus emblématiques et les plus visibles médiatiquement sont allées à des non-Italiens.
Le cardinal Víctor Manuel Fernández, Argentin, reste préfet du Dicastère pour la Doctrine de la Foi — poste historiquement le plus stratégique de la Curie après la Secrétairerie d’État. Et désormais, une Mexicaine dirige la communication du Saint-Siège. Le premier cercle de Léon XIV est américanisé, latinisé, mexicanisé. L’Italie y tient encore une place, mais elle n’en est plus le centre de gravité naturel.
La logique théologique d’une Église-monde
Il serait injuste de réduire cette transformation à un simple jeu de pouvoir. Il y a derrière elle une vision ecclésiologique cohérente, que Jean-Paul II, Benoît XVI puis François ont progressivement déployée et que Léon XIV semble vouloir parachever. C’est la vision d’une Église véritablement catholique — au sens étymologique du terme, kath’holon, selon le tout — où le centre romain ne peut plus prétendre incarner à lui seul la plénitude de la vie ecclésiale.
L’apôtre Paul, écrivant aux Galates, avait exprimé avec une force saisissante cette universalité fondamentale : « Il n’y a plus ni Juif ni Grec, il n’y a plus ni esclave ni libre, il n’y a plus ni homme ni femme ; car vous êtes tous un dans le Christ Jésus » (Galates 3:28). Ce verset n’est pas un manifeste sociologique — il est une ontologie du Corps mystique : dans l’Église du Christ, les distinctions ethniques et culturelles ne disparaissent pas, mais elles ne constituent plus des hiérarchies d’accès au gouvernement du peuple de Dieu. C’est précisément cet horizon que Léon XIV semble vouloir incarner structurellement, en faisant de la Curie le miroir d’une catholicité réelle et non plus d’une catholicité seulement proclamée.
La réforme Praedicate Evangelium, promulguée par François en 2022 et que Léon XIV a reconduite dans ses grandes lignes, posait d’ailleurs explicitement ce principe : des laïcs, des femmes, des fidèles issus de toutes les nations peuvent désormais accéder à la tête de dicastères pontificaux. La nomination d’Alvarado en est l’application la plus visible et la plus symboliquement chargée.
L’épiscopat italien face au défi de la subsidiarité
Matteo Zuppi : la voix d’une Italie catholique en recherche d’elle-même
Dans ce contexte, le rôle du cardinal Matteo Zuppi, président de la Conférence épiscopale italienne (CEI) et archevêque de Bologne, est à la fois crucial et ambigu. Homme de dialogue, figure du christianisme de base formée à Sant’Egidio, Zuppi est l’un des rares évêques italiens à avoir une stature vraiment internationale — ce qui lui avait valu d’être régulièrement cité parmi les papabili lors du conclave de 2025. Son nom circulait jusque dans les couloirs de la Sixtine comme celui d’un possible successeur de François, capable de réconcilier les courants progressistes et les sensibilités plus traditionnelles de l’épiscopat.
Mais Zuppi n’est pas pape. Et sa situation à la tête de la CEI le place dans une position délicate : défendre les intérêts légitimes d’une Église nationale dont le lien avec Rome est constitutif de son identité, sans pour autant apparaître comme le représentant d’un nationalisme ecclésiastique que le mouvement synodal a précisément entrepris de dépasser. C’est un équilibre difficile, que l’homme de Bologne tient avec une habileté reconnue, mais qui souffre de la pression croissante exercée par les réformes curialistes de Léon XIV.
Car la CEI n’est pas une institution quelconque. Elle est l’héritière d’une Église qui a vécu pendant des siècles dans une symbiose unique avec le Saint-Siège — géographique, culturelle, linguistique. Lorsque le pape régnait depuis le Latran ou depuis le Quirinal, les évêques italiens étaient, qu’ils le veuillent ou non, les suffragants d’un évêque de Rome dont l’autorité universelle s’exerçait dans leur propre langue, dans leur propre espace, avec leur propre mémoire collective. Cette symbiose créait des avantages pratiques considérables : la formation des prêtres dans les séminaires pontificaux romains, l’accès aux ressources intellectuelles et financières du Vatican, la visibilité internationale accordée aux intellectuels catholiques italiens. Aujourd’hui, ce tissu se distend.
La subsidiarité comme défi et comme grâce
Il serait pourtant erroné de lire cette déitalianisation uniquement comme une perte. Le théologien dominicain Yves Congar, dans ses travaux sur l’ecclésiologie de communion, avait insisté sur un principe que Vatican II a consacré : la subsidiarité dans l’Église n’est pas une concession aux pressions centrifuges, mais une exigence de la nature même du Corps ecclésial. Ce que l’Église italienne perd en influence romaine, elle peut le regagner en vitalité locale — à condition d’accepter de redevenir une Église particulière parmi d’autres, et non plus l’Église-mère implicite de toute l’Occident chrétien.
Le défi est réel. Les catholiques italiens, dont la pratique religieuse continue de s’éroder dans un pays marqué par une sécularisation rapide, ont besoin d’une Église italienne qui parle leur langue — et pas seulement l’italien, mais le langage des familles fragmentées, des jeunes désorientés, des communautés rurales abandonnées. Si la Curie romaine devient de moins en moins italienne, cela peut libérer la CEI d’un rapport de dépendance psychologique au Vatican pour investir pleinement le terrain pastoral qui est le sien.
Le livre de l’Apocalypse, dans son adresse aux sept Églises d’Asie Mineure, pose précisément cette question : « Voici ce que dit Celui qui tient les sept étoiles dans sa main droite, celui qui marche au milieu des sept chandeliers d’or : je connais tes œuvres, ton labeur et ta persévérance » (Apocalypse 2:1-2). Chaque Église particulière est appelée à rendre compte devant le Christ de ses propres œuvres — non de l’influence géopolitique qu’elle a su maintenir, mais du soin qu’elle a pris de son troupeau. C’est à cet aune que l’Église italienne sera jugée dans les années à venir : non par la présence de cardinaux italiens à la tête de dicastères, mais par sa capacité à demeurer une Église vivante dans une Italie qui change.
Romanité et catholicité : réconcilier deux vocations
Ce que la tradition romaine apporte à l’Église universelle
Il serait aussi inexact de céder à la facilité de l’enthousiasme progressiste et de célébrer sans nuances la fin de l’hégémonie italienne sur la Curie. La romanità n’est pas qu’un habitus culturel ou un résidu d’impérialisme ecclésial. Elle représente une tradition de gouvernance ecclésiale qui a prouvé, sur plus de deux millénaires, sa capacité à maintenir l’unité d’une Église extraordinairement diverse. Le droit canonique romain, la théologie scolastique latine, la liturgie — autant de contributions spécifiques de la culture italienne et méditerranéenne à la vie de l’Église universelle.
Le cardinal Walter Kasper, théologien allemand dont les réflexions sur la relation entre Église universelle et Églises particulières ont marqué le débat postconciliaire, a souvent insisté sur ce paradoxe : une Église trop centralisée étouffe la vie locale, mais une Église trop décentralisée risque la fragmentation doctrinale et disciplinaire. Le centre romain, même s’il doit être débarrassé de ses accents nationalistes, remplit une fonction d’arbitre et de gardien de l’unité que nul autre instance ne peut exercer à sa place.
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Léon XIV934 articles
Léon XIV, premier pape américain, face à l’IA et au numérique : profil, héritage social de Léon XIII et enjeux…
Accéder au dossier →C’est pourquoi la question n’est pas de savoir si la Curie doit être italienne ou mexicaine, américaine ou africaine — mais si elle peut demeurer romaine dans le sens fort du terme : au service de la catholica, capable de transcender les intérêts de toute nation particulière, y compris l’Italie. En ce sens, la nomination d’une femme mexicaine à la tête de la Communication est moins un signe de déitalianisation qu’une invitation à réfléchir à ce que romain signifie quand la catholicité est enfin prise au sérieux.
L’Église italienne, mémoire vivante d’une tradition
Reste une question qui mérite d’être posée sans détour : dans une Curie de moins en moins italienne, qui gardera la mémoire institutionnelle du Saint-Siège ? Les archives, les pratiques de gouvernance, les équilibres canoniques délicats qui permettent à une institution bi-millénaire de fonctionner sans se disloquer — tout cela s’est transmis, génération après génération, par une continuité humaine que les réformes rapides peuvent fragiliser.
La sagesse du livre des Proverbes pose à cet égard un avertissement salutaire : « Sans vision prophétique, le peuple se dissipe ; heureux celui qui garde la loi » (Proverbes 29:18). Ce verset, souvent lu dans une perspective individuelle, s’applique avec une force particulière aux institutions : sans mémoire transmise, sans continuité gardée, une institution se désagrège même si ses responsables sont brillants et bien intentionnés. L’Italie catholique, à travers ses séminaires, ses congrégations religieuses, ses universités pontificales romaines, détient une part considérable de cette mémoire. La question est de savoir si elle saura la mettre au service d’une Église-monde, sans la confondre avec un droit de propriété sur le gouvernement de Rome.
L’épiscopat italien, sous la conduite réfléchie de Matteo Zuppi, est peut-être en train de vivre l’une des conversions les plus difficiles et les plus fécondes de son histoire récente : apprendre à distinguer la romanité — cette vocation à l’unité et à l’universalité — de l’italianité — cet héritage géographique et culturel précieux mais contingent. La première appartient à toute l’Église. La seconde est le don particulier d’un peuple, qui peut toujours être offert librement, mais qui ne saurait plus être revendiqué comme un droit.
Dans la grande transformation en cours, l’Italie catholique n’est pas en train de perdre Rome. Elle est peut-être en train, pour la première fois depuis des siècles, d’apprendre à aimer une Église plus grande qu’elle-même.
✝ Références bibliques
3 passages · 3 livres
Je suis l'Alpha et l'Oméga, le Premier et le Dernier, le Commencement et la Fin. (Ap 22,13)
Vision de la victoire finale du Christ sur le mal : espérance pour les chrétiens persécutés.
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