- L’encyclique comme événement de civilisation
- De Rerum Novarum à Magnifica Humanitas : une même urgence, un siècle d’écart
- Une légitimité traversant les frontières confessionnelles
- Une anthropologie au défi du transhumanisme
- L’homme n’est pas un prototype améliorable
- La tentation de Babel, ou le péché de l’autosuffisance technologique
- Magnifica Humanitas comme acte politique de l’Église universelle
- ✝ Références bibliques
Il y a quelque chose de saisissant dans ce qui vient de se produire à Paris. Un think tank européen — fondé sur les principes de l’intégration supranationale, laïc par vocation, héritier du positivisme juridique bruxellois — a publié une analyse formelle de la première encyclique de Léon XIV, Magnifica Humanitas, en la qualifiant d’intervention « aussi révolutionnaire que l’IA elle-même ». Pour ceux qui suivaient le débat depuis l’intérieur de l’Église, la surprise n’est pas dans le texte pontifical — attendu, espéré, travaillé de longue date — mais dans l’identité de son interprète inattendu. Qu’un centre de réflexion qui se réclame de l’héritage de Jacques Delors, architecte du marché unique, perçoive dans un document ecclésiastique une « intervention politique de premier ordre » comparable en portée au RGPD de 2018 : voilà un événement théologiquement et politiquement significatif, qui mérite d’être médité avec soin.
Car ce que l’Institut Jacques Delors a perçu — avec la précision froide du juriste et de l’économiste — est précisément ce que Léon XIV avait voulu inscrire dans les gènes de son texte : Magnifica Humanitas n’est pas un catéchisme sur les dangers d’internet. C’est une architecture anthropologique complète, construite pour résister à la pression d’une civilisation qui n’a pas encore appris à se gouverner elle-même à l’ère des algorithmes.
L’encyclique comme événement de civilisation
De Rerum Novarum à Magnifica Humanitas : une même urgence, un siècle d’écart
Léon XIV a signé son encyclique le 15 mai 2026, jour du 135e anniversaire de Rerum Novarum — geste délibéré, presque liturgique. En 1891, son prédécesseur Léon XIII prenait la parole dans un monde où les machines à vapeur broyhaient les corps des ouvriers dans les filatures de Manchester et de Lyon, où le capitalisme industriel naissant ne connaissait pas encore de limites légales ni morales. L’Église alors n’avait pas reculé : elle avait nommé, diagnostiqué, proposé. La doctrine sociale était née dans ce mouvement de courage intellectuel.
Aujourd’hui, les machines sont invisibles. Elles traitent des milliards de données par seconde, elles modèlent les opinions, elles trient les candidatures à l’emploi, elles guident les frappes militaires. Ce ne sont plus les corps qui sont en danger en premier lieu — c’est l’âme de la délibération humaine, la capacité de l’homme à exercer son jugement, à résister à la suggestion de l’algorithme, à rester sujet de son histoire plutôt qu’objet d’un calcul. C’est précisément ce que l’encyclique appelle la magnifica humanitas — cette humanité magnifique, habitée par Dieu, qui ne peut être réduite à un profil de données ni à une fonction d’utilité.
Magnifica Humanitas s’inscrit ainsi dans une tradition qui remonte bien au-delà du XXe siècle. Le philosophe Romano Guardini, explicitement cité dans l’encyclique, avait averti dès les années 1950 que la puissance technique sans sagesse engendrait non le progrès mais ce qu’il appelait une « désolation de l’être ». Léon XIV reprend cette intuition et l’actualise : l’IA n’est pas mauvaise en elle-même — comme l’énergie nucléaire n’est pas mauvaise en elle-même — mais elle doit être, selon la formule centrale du texte, « désarmée ». Ce mot — désarmer — n’est pas une métaphore guerrière gratuite. Il est théologiquement chargé : il renvoie à la conversion du cœur, à la metanoia, à ce retournement radical sans lequel aucune technique ne peut être au service du bien commun.
Une légitimité traversant les frontières confessionnelles
Ce qui est inédit dans la réception de Magnifica Humanitas par l’Institut Jacques Delors, c’est l’identification de trois principes que le think tank qualifie d’« opérationnels » — c’est-à-dire traduisibles en normes juridiques concrètes. Le premier est le désarmement de l’IA : la neutralisation des usages militaires autonomes, c’est-à-dire l’interdiction effective des systèmes létaux sans supervision humaine. Le deuxième est la traçabilité des chaînes de valeur numériques : qui profite des annotateurs précaires qui, en Afrique ou en Asie du Sud-Est, labellisent les données pour nourrir les grands modèles de langage, souvent dans des conditions relevant de ce que Léon XIV lui-même appelle un « nouvel esclavage » ? Le troisième est le droit au débranchement — que l’encyclique enracine dans la tradition biblique du sabbat : un temps sanctifié soustrait à la logique du rendement, une forme d’insoumission structurée à l’emprise de la connectivité permanente.
Or le sabbat n’est pas une invention de juriste. Il est une institution théologique d’une profondeur abyssale. Lorsque le livre de l’Exode pose le commandement du repos — « Six jours tu travailleras, et le septième tu te reposeras » (Exode 34:21) — il ne légifère pas sur le droit du travail : il proclame que l’homme n’est pas une ressource, qu’il y a en lui quelque chose d’irréductible à la productivité, quelque chose qui appartient à Dieu avant d’appartenir à l’économie. Transposer ce principe dans l’ère numérique — comme le propose Magnifica Humanitas — c’est affirmer que la déconnexion n’est pas un luxe mais une exigence spirituelle et anthropologique de premier ordre. Que des législateurs laïcs européens puissent s’en emparer comme d’un principe opérationnel n’est pas une victoire politique de l’Église : c’est la démonstration que la vérité anthropologique, quand elle est bien formulée, traverse les clivages confessionnels.
Une anthropologie au défi du transhumanisme
L’homme n’est pas un prototype améliorable
L’une des thèses les plus fortes de Magnifica Humanitas est son refus du transhumanisme — non pas un refus panique et défensif, mais un refus argumenté, adossé à une christologie. Léon XIV y affirme que la dignité humaine n’est pas une propriété émergente de la biologie que la technologie pourrait amplifier indéfiniment : elle est un don, reçu d’un Dieu personnel, inscrit dans l’Incarnation du Verbe. C’est pourquoi l’encyclique reprend, à sa façon, la pensée de Grégoire de Nysse selon laquelle « être créé à l’image de Dieu imprime dès l’origine un caractère royal sur l’humanité ». Ce « caractère royal » n’est pas une compétence cognitive que l’IA pourrait surpasser : c’est une relation, un appel, une vocation — ce que le théologien bernois Karl Barth aurait appelé une « détermination de l’être ».
La conséquence pratique de cette position anthropologique est radicale. Si la dignité humaine est relationnelle et non fonctionnelle, alors aucun système d’intelligence artificielle, si perfectionné soit-il, ne peut prétendre remplacer le jugement moral humain — et encore moins lui déléguer des décisions létales. C’est là que Magnifica Humanitas rejoint, de façon inattendue, certains juristes laïcs qui plaident pour une « responsabilité humaine irréductible » dans les systèmes autonomes. L’encyclique dit théologiquement ce que le droit cherche à dire normativement : il y a des actes qui ne peuvent pas être sous-traités à un calcul. Le paragraphe 99 du texte est à cet égard d’une clarté lapidaire : « Ces systèmes d’intelligence artificielle n’ont pas de conscience morale. »
La tentation de Babel, ou le péché de l’autosuffisance technologique
L’image récurrente dans Magnifica Humanitas — et l’une de ses plus belles intuitions bibliques — est celle de Babel. Léon XIV y voit le paradigme de toute civilisation qui confond la puissance technique avec la plénitude humaine. La tour de Babel n’est pas une allégorie naïve : c’est la description d’un mécanisme anthropologique profond, celui par lequel l’homme, ivre de sa capacité à produire, oublie que la communication — diálogos — est don réciproque avant d’être transfert d’information. Le passage du livre de la Genèse (11:1-9) sur la confusion des langues est, dans cette lecture, d’une actualité bouleversante : les grands modèles de langage génèrent une apparence de communication universelle qui masque souvent une désorientation réelle, une prolifération de contenus sans vérité, un « Babel numérique » où tout le monde parle et personne n’écoute.
À Babel, l’encyclique oppose Jérusalem — non comme lieu géographique mais comme horizon eschatologique : une humanité réconciliée, capable de fraternité, animée non par le calcul mais par le don. C’est ici que la christologie devient programme politique. Si l’Incarnation est, selon le mot de Léon XIV, le « critère ultime » par lequel mesurer tout progrès humain, alors la question posée aux concepteurs d’IA, aux législateurs, aux investisseurs n’est pas seulement : « Ce système est-il efficace ? » mais : « Ce système sert-il la fraternité humaine ou la mine-t-il ? » Ce déplacement de la question est peut-être la contribution la plus originale de l’encyclique au débat mondial sur la régulation de l’IA.
La lettre de saint Paul aux Corinthiens éclaire ici d’une lumière saisissante ce que l’encyclique cherche à dire : « La connaissance enfle, mais c’est la charité qui édifie » (1 Corinthiens 8:1). Ce verset, peu cité dans les débats sur la technologie, est en réalité le cœur du problème. L’accumulation de données, la puissance de calcul, la sophistication des algorithmes — tout cela est de l’ordre de la connaissance. Mais la question de savoir comment ces capacités servent ou détruisent la relation humaine : c’est la question de la charité. Et la charité, comme le rappelle Paul avec une force inégalée, ne peut pas être algorithmiée.
Magnifica Humanitas comme acte politique de l’Église universelle
Au-delà du RGPD : ce que le droit ne peut pas faire seul
L’Institut Jacques Delors a raison de comparer l’encyclique au RGPD, mais il faut comprendre cette comparaison dans son exacte portée — et dans ses limites. Le Règlement général sur la protection des données, adopté en 2018 par l’Union européenne, a constitué une avancée juridique considérable : il a imposé au monde entier des standards de protection de la vie privée que personne n’avait osé formuler en droit positif. Mais le RGPD, par nature, ne peut répondre qu’à des violations identifiables, mesurables, contentieuses. Il ne peut pas répondre à la question de savoir pourquoi la vie privée mérite d’être protégée. Il ne peut pas fonder le droit sur une anthropologie.
C’est précisément là que Magnifica Humanitas va plus loin. En proposant une anthropologie de la personne humaine — créée, aimée, appelée, irréductible à ses données — l’encyclique fournit le fondement que le droit suppose sans pouvoir le produire. Ce n’est pas l’Église qui se met au service des législateurs : c’est l’Église qui rappelle aux législateurs ce qu’ils savent au fond — que toute loi juste repose sur une vision de l’homme. Et cette vision, dans la tradition européenne la plus profonde, est d’inspiration chrétienne, qu’on le reconnaisse ou non. Jacques Maritain, qui avait théorisé la possibilité d’un droit naturel partagé entre croyants et non-croyants, eût sans doute reconnu dans cette réception laïque de l’encyclique la confirmation de sa thèse sur les « droits naturels de la personne humaine ».
Un pontificat qui choisit son combat
Léon XIV est Augustinien. Ce n’est pas un détail biographique anodin. Augustin d’Hippone avait compris, au Ve siècle, que la Cité de Dieu et la Cité des hommes étaient entremêlées sans être confondues, que les chrétiens étaient appelés à habiter pleinement le monde tout en ne s’y dissolvant pas. Magnifica Humanitas est un acte augustinien : elle habite pleinement le débat mondial sur l’IA — elle en connaît les acteurs, les enjeux, les rapports de force — sans y réduire le christianisme à une ONG de la bonne gouvernance numérique.
C’est pourquoi l’encyclique s’achève non sur une recommandation politique, mais sur une invitation à la contemplation. Léon XIV appelle les croyants à « habiter les nouvelles technologies à la lumière de l’Évangile » — ce qui signifie : à les utiliser sans en être prisonniers, à s’en servir sans les servir, à rester des sujets libres dans un monde de plus en plus façonné par des logiques qui échappent à tout sujet individuel. Et il pointe, comme chemin de sortie de l’« éclipse du sens de ce qu’est l’être humain », la contemplation du Verbe incarné.
Cette conclusion peut sembler mystique à ceux qui attendaient une feuille de route normative. Elle est en réalité profondément réaliste. Car si la crise que traverse la civilisation numérique est, au fond, une crise de l’anthropologie — une perte de la conviction que l’homme est plus qu’un nœud dans un réseau — alors aucune norme juridique, si bien conçue soit-elle, ne peut la résoudre seule. Il faut des hommes et des femmes qui savent ce qu’ils sont. Et cette science-là ne vient pas d’un algorithme.
La prophétie de Jérémie prend ici un relief troublant : « Je grave ma loi au fond de leur être, je l’inscris dans leur cœur » (Jérémie 31:33). C’est exactement ce que Magnifica Humanitas revendique pour le discernement à l’ère de l’IA : non une liste de règles à mémoriser, mais une formation de la conscience — une loi inscrite dans le cœur — qui permette à chaque personne de juger, cas par cas, ce qui sert la vie et ce qui la mine. Que cette vision soit aujourd’hui reconnue par des think tanks laïcs européens comme un apport irremplaçable au débat politique : voilà, peut-être, le signe le plus inattendu — et le plus encourageant — que l’Église parle encore, et qu’elle est encore entendue.
✝ Références bibliques
3 passages · 3 livres
Si je n'ai pas la charité, je ne suis rien. (1Co 13,2)
Unité de l'Église, problèmes éthiques et hymne à la charité pour la communauté de Corinthe.
→ Explorer le Codex 1 Corinthiens
Je suis le Seigneur ton Dieu, qui t'ai fait sortir du pays d'Égypte. (Ex 20,2)
La libération d'Israël de l'esclavage égyptien et le don de la Loi au Sinaï.
→ Explorer le Codex Exode
Je ferai une alliance nouvelle avec la maison d'Israël. (Jr 31,31)
Prophète de la destruction de Jérusalem et de la nouvelle alliance du cœur.
→ Explorer le Codex Jérémie🌍 1 pays catholique
Avec près de la moitié de la population se disant encore catholique, la France reste marquée par une tradition chrétienne profonde dans un contexte de forte sécularisation. Les premières communautés apparaissent dès le Ier siècle d…
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