2« Fils de l’homme, prophétise sur les pasteurs d’Israël ; prophétise et dis-leur, à ces pasteurs : Ainsi parle le Seigneur Dieu : Malheur aux pasteurs d’Israël, qui n’ont fait que se paître eux-mêmes. N’est-ce pas le troupeau que les pasteurs doivent paître ? 3Vous mangiez la graisse, vous vous revêtiez de la laine, vous tuiez ce qui était gras ; vous ne paissiez pas le troupeau. 4Vous n’avez pas fortifié les brebis faibles, vous n’avez pas soigné celle qui était malade, vous n’avez pas pansé celle qui était blessée, vous n’avez pas ramené celle qui était égarée, vous n’avez pas cherché celle qui était perdue ; mais vous avez dominé sur elles avec violence et cruauté.
10Le Seigneur dit : Qu’as-tu fait ? La voix du sang de ton frère crie de la terre jusqu’à moi .
26Et si un membre souffre, tous les membres souffrent avec lui, si un membre est honoré, tous les membres s’en réjouissent avec lui.
Une vérité venue du dehors
Un rapport qui n’est pas celui de l’Église
Le 30 septembre dernier, une autorité civile a fait ce que l’institution ecclésiale n’avait pas su faire seule : dresser, pièces à l’appui, le tableau complet. La procureure générale du Massachusetts, Andrea Joy Campbell, a rendu public un rapport de 203 pages, fruit de sept années d’enquête, sur les diocèses de Fall River, de Springfield et de Worcester. Plus de 270 clercs y apparaissent comme auteurs d’abus. Près de 1 000 enfants en furent les victimes, sur plus de soixante-dix ans.
Jusqu’ici, nous avions surtout regardé ce dossier depuis Rome, ou depuis la France, à travers des commissions mandatées par l’Église elle-même. Le geste est ici d’une autre nature. Ce n’est pas la maison qui s’examine, c’est la cité qui entre dans la maison, avec l’autorité de la loi, pour dire ce qu’elle y a trouvé. Les catholiques du monde entier ont beaucoup à apprendre de cette inversion.
Car il faut le dire avec simplicité : être regardé de l’extérieur n’est pas une humiliation à subir, c’est une grâce à recevoir. Un corps malade qui refuse l’examen du médecin ne guérit pas. Il entretient seulement l’illusion de sa santé, et l’illusion coûte toujours plus cher que le diagnostic.
Ce que disent les chiffres
Les chiffres ont la sécheresse des choses vraies. On y dénombre 275 clercs mis en cause et 944 survivants identifiés. À Fall River, 92 clercs et 469 survivants. À Springfield, 93 clercs et 259 survivants. À Worcester, 90 clercs et 216 survivants. Dans le seul diocèse de Fall River, la moitié environ des victimes répertoriées de l’ensemble de l’enquête se trouve donc rassemblée.
Derrière ces totaux, il y a plus de trois cent mille pages de documents épluchées et plus d’une centaine d’entretiens avec des survivants, des avocats, des clercs, des responsables diocésains. Le rapport reconnaît pourtant une limite qui donne le vertige : l’ampleur réelle de ces abus «ne peut être déterminée». Des victimes n’ont jamais parlé. Des dossiers ont pu être détruits ou n’ont jamais été constitués. Le chiffre de près de mille est donc un plancher, non un plafond.
Il y a là une leçon que tout pasteur devrait méditer. Ce que l’on ne consigne pas, on ne le guérit pas. Un registre incomplet est déjà une manière de dissimulation, même quand personne n’a voulu mentir.
Le mécanisme du silence
Ce qui frappe dans le rapport, ce n’est pas seulement le nombre des agresseurs, c’est la mécanique de la protection. Les responsables diocésains, relève-t-il, savaient. Ils ont déplacé des prêtres accusés d’une paroisse à l’autre sans dire pourquoi. Ils les ont rendus au ministère après des «traitements» sans réelle surveillance. Ils ont laissé s’effriter les restrictions qu’ils avaient posées. Ils ont masqué les motifs des retraits et n’ont pas systématiquement alerté les forces de l’ordre.
Parmi les noms cités figurent même deux évêques de Springfield, qui dirigèrent ce diocèse pendant trente-six ans à eux deux et figurent eux-mêmes sur la liste des clercs accusés de viol sur des enfants. Le pasteur suprême du lieu était donc, dans certains cas, le prédateur et non le rempart. Il faut lire cette phrase lentement : l’institution chargée de garder la brebis avait confié la garde à celui qui la dévorait.
Les enquêteurs n’ont pas pu recommander de nouvelles poursuites pénales. La plupart des faits précèdent la loi de 2002, qui a fait obligation aux clercs de signaler les abus et érigé en infraction la mise en danger d’un enfant. Autrement dit, la justice arrive trop tard pour punir, mais à temps pour établir. C’est une vérité sans verdict, et c’est peut-être pour cela qu’elle doit être entendue d’autant plus gravement.
Ce que l’Écriture dit des pasteurs
Les bergers qui se paissent eux-mêmes
Le prophète Ézéchiel a prononcé, il y a vingt-six siècles, le réquisitoire le plus précis qui soit contre ce genre de faillite. «Malheur aux bergers d’Israël qui se paissent eux-mêmes ! N’est-ce pas le troupeau que les bergers doivent paître ?» Puis le détail tombe, implacable : «Vous n’avez pas fortifié les brebis chancelantes, vous n’avez pas soigné celle qui était malade, vous n’avez pas pansé celle qui avait une patte brisée, vous n’avez pas ramené celle qui s’égarait» (Ez 34, 2-4). La suite du verset est plus dure encore : on les a gouvernées avec violence et dureté.
Relisez ces lignes avec le rapport du Massachusetts sous les yeux. Le péché des bergers n’est pas d’abord l’ignorance, c’est la préférence : préférer l’image de l’institution à la plaie de l’enfant, la réputation du presbyterium à la parole de la victime. Se paître soi-même, c’est cela. Ce n’est pas forcément la cupidité, c’est la peur du scandale devenue plus forte que l’amour du troupeau.
Le prophète ne s’arrête pas à la condamnation. Dieu annonce qu’il viendra lui-même chercher ses brebis, et il promet de demander compte aux bergers. Cette promesse a deux visages. Elle console les victimes : Dieu n’a pas détourné les yeux. Elle avertit les responsables : la reddition des comptes n’est pas une invention de la modernité, elle est inscrite dans la structure même de la charge pastorale.
Le sang qui crie du sol
Il est un autre texte, plus ancien et plus âpre, qu’on lit trop rarement à propos de ces affaires. Après le meurtre d’Abel, Dieu interroge Caïn et dit : «Qu’as-tu fait ? La voix du sang de ton frère crie vers moi du sol» (Gn 4, 10). Notez que ce n’est pas Abel qui parle, il est mort. C’est son sang, c’est la terre qui le porte, c’est une clameur sans bouche que Dieu entend quand les hommes font silence.
Près de mille enfants, c’est une clameur de cet ordre. Beaucoup ont parlé trop tard, ou jamais, ou à des oreilles qui ne voulaient pas entendre. Pendant des décennies, la terre a bu cette souffrance. Qu’une institution civile ait rassemblé les voix, les dates, les noms, les lieux, c’est peut-être la manière dont Dieu a fini par faire entendre ce cri jusque dans la conscience de l’Église. Nous ne sommes pas obligés de prétendre que la procureure générale agit comme un prophète. Mais nous avons le devoir de reconnaître que la Providence se sert parfois de ceux qui ne se réclament pas d’elle.
Le texte nous apprend aussi quelque chose de la tentation de Caïn. À la question de Dieu, il répond par une esquive, comme si la responsabilité pouvait se déplacer : suis-je le gardien de mon frère ? Les transferts de prêtres d’une paroisse à l’autre, les dossiers scellés, les départs discrets en sont la version administrative. La réponse de l’Évangile est exactement inverse : oui, nous sommes les gardiens de nos frères, et d’abord des plus petits.
Le corps qui souffre ensemble
Saint Paul affirme à l’Église de Corinthe une loi de solidarité qui ne souffre pas d’exception : «Si un membre souffre, tous les membres partagent sa souffrance» (1 Co 12, 26). Cette phrase est souvent citée pour consoler. Elle est ici une exigence. Si la souffrance des survivants n’atteint pas chaque fidèle, c’est que quelque chose, dans le corps, est atrophié.
Cela concerne tous les baptisés, pas seulement l’évêque et le clergé. La paroisse qui a protégé un prêtre populaire en refusant de croire une famille, le laïc qui a su et s’est tu, le collègue qui a détourné la conversation : tous ont participé, à des degrés divers, à la cécité du corps. Il ne s’agit pas de distribuer des culpabilités à la manière d’un tribunal de rue, mais de comprendre que la guérison est une œuvre commune, comme le fut la blessure.
Saint Augustin d’Hippone, dans ses sermons sur les pasteurs, rappelait aux évêques de son temps qu’ils étaient à la fois pasteurs pour les fidèles et brebis avec eux. La charge n’efface pas la condition de pécheur. Elle la rend plus lourde, parce que d’autres ont posé leur confiance sur nous.
Rendre des comptes sans perdre l’âme
Les excuses, et après
Mgr Edgar da Cunha, évêque de Fall River, a réagi le jour même. Il s’est dit «rempli de chagrin» devant le récit historique de ces manquements, et il a déclaré aux survivants : «Nous, en tant qu’Église, nous vous avons manqué au moment où vous étiez le plus vulnérables.» Ces mots sont nécessaires. Ils ne sont pas suffisants, et lui-même le sait sans doute.
Car une excuse vaut ce qu’elle coûte. Prononcée sans suite, elle devient une formule, et les survivants, qui ont entendu bien des formules, en sont les meilleurs juges. Le diocèse rappelle avoir coopéré à l’enquête en remettant plus de quatre-vingt mille pages de documents, et c’est à porter à son crédit. Mais la coopération avec une enquête est le minimum de l’honnêteté, non le sommet de la conversion.
La conversion véritable commence là où l’on accepte de n’être plus maître de la narration. Saint Thomas d’Aquin enseigne que la justice rend à chacun ce qui lui est dû ; or ce qui est dû à celui qui a été blessé, c’est d’abord la vérité, ensuite la réparation, enfin la garantie que cela ne recommencera pas. Les excuses ouvrent la porte de ces trois chantiers. Elles ne les remplacent pas.Les exigences du rapport, un appel à l’Évangile
Le rapport ne se contente pas de décrire, il demande. Il invite les trois diocèses à placer les survivants au premier rang et à recourir à des pratiques tenant compte du traumatisme dans l’accueil des plaintes. Il demande que chaque allégation soit examinée de manière indépendante, que les clercs accusés soient suivis de près, que la liste des clercs crédiblement accusés soit publiée. Il appelle enfin le législateur à supprimer le délai de prescription pour les actions civiles liées aux abus sur mineurs.
Il y a quelque chose de profondément évangélique dans cette liste, même si elle est rédigée dans la langue du droit. Mettre le blessé au centre, c’est le geste du Samaritain. Faire examiner par un tiers ce qu’on risque de minimiser soi-même, c’est reconnaître que nul n’est bon juge en sa propre cause. Publier la liste des noms, c’est refuser que la honte des victimes soit seule à porter ce que la lumière devrait porter.
Cette exigence de transparence rejoint ce que le pape François a répété avec force, en appelant à la tolérance zéro et en levant le secret pontifical dans ces dossiers. Elle prolonge aussi la lucidité de Jean-Paul II, qui disait qu’il n’y a pas de place dans le sacerdoce pour ceux qui feraient du mal aux jeunes. Les paroles sont connues. Le rapport du Massachusetts mesure l’écart, parfois immense, entre elles et les pratiques locales d’hier, et il nous oblige à vérifier qu’aujourd’hui l’écart est réellement comblé.La place du survivant
Il reste à dire ce qui est le plus délicat : ce que la foi peut offrir à ceux que l’Église a blessés. Beaucoup de survivants ont quitté la pratique, et d’aucuns ont perdu jusqu’à la confiance en Dieu, parce que l’abuseur parlait en son nom. Leur colère n’est pas un obstacle à l’Évangile, elle est souvent plus proche des psaumes que bien des politesses religieuses. Les psaumes d’imprécation ont été conservés dans la Bible précisément pour que le croyant puisse crier devant Dieu sans mentir.
Un exemple suffit pour voir la différence. Imaginez un homme de soixante-dix ans, abusé à douze ans dans une paroisse d’une petite ville industrielle, qui n’a jamais osé en parler à sa femme. Il lit un jour son propre dossier, reconnu et consigné par une autorité publique. Il n’a pas besoin d’abord de sermon, mais d’être cru. Voilà par où commence toute pastorale juste : écouter, croire, accompagner, sans exiger qu’il pardonne vite, sans lui demander de se taire pour épargner l’institution.
Le pardon ne se décrète pas, il se reçoit comme un fruit, si Dieu le donne, après que la vérité a été dite et que la justice a commencé. Ce n’est pas aux victimes de réconcilier l’Église avec elle-même. C’est à l’Église de se rendre à nouveau digne de leur confiance, patiemment, à leur rythme, jusqu’à ce que le mot «Père» cesse d’être pour elles une blessure.
Ce que l’Église peut en faire
Il serait faux de conclure que tout est perdu. Le rapport lui-même souligne que le cadre légal et les pratiques ont profondément changé depuis 2002. La vigilance actuelle vient en partie de ce qui a été douloureusement appris. Mais la vigilance est une vertu qui s’use, et elle s’use d’autant plus vite que le temps éloigne le scandale. L’actualité du Massachusetts nous rappelle que le passé n’est pas clos tant que les victimes n’ont pas été entendues.
Pour chaque communauté, la tâche concrète est modeste et exigeante. Connaître les protocoles de signalement de son diocèse. Savoir à qui s’adresser quand un enfant confie quelque chose d’inquiétant. Prier pour les survivants, mais aussi contribuer à leur accueil, sans condition ni calendrier. Refuser enfin l’idée que la sainteté du prêtre dispenserait de la vérification : la vraie sainteté ne craint pas d’être contrôlée.
La lumière, dit l’Évangile, vient dans le monde et les hommes ont préféré les ténèbres. Quand la lumière arrive par une porte que nous n’avions pas ouverte, le premier mouvement est de nous protéger les yeux. Le second, celui de la foi, est de la laisser entrer, et de se laisser guérir par elle.
Lectio divina
«Je chercherai la brebis perdue, je ramènerai l'égarée, je panserai celle qui est blessée, je fortifierai celle qui est malade.» Ez 34, 16
Quand as-tu cessé de croire que quelqu'un te chercherait ? Si Dieu lui-même vient panser les blessés, que fais-tu de ceux que tu as préféré ne pas voir ? Dans ton cœur, qui attend encore qu'on le croie ? Et toi, de quelle plaie n'as-tu jamais osé parler ?
Seigneur, toi le Pasteur qui ne détournes pas les yeux, viens chercher ceux que l'on a perdus dans l'ombre des sacristies. Tu connais la brebis à la patte brisée, celle qui boite encore en secret. Pose ta main sur les enfants devenus hommes et femmes, sur leurs nuits trop longues. Pardonne aux bergers qui se sont paîtres eux-mêmes, et donne-nous le courage de la lumière. Panse ce que nous avons laissé saigner. Que ton troupeau redevienne un lieu où l'on peut crier sans avoir peur.
Une main ouverte et chaude referme doucement un pansement de lin blanc sur une patte d'agneau tremblante, à l'aube, dans l'herbe mouillée.
✝ Références bibliques
3 passages · 3 livres
Si je n'ai pas la charité, je ne suis rien. (1Co 13,2)
Unité de l'Église, problèmes éthiques et hymne à la charité pour la communauté de Corinthe.
→ Explorer le Codex 1 Corinthiens- Les dons qu’il a faits, ce sont les Apôtres et aussi les évangélisateurs (Ep 4, 1-7.11-13)
- Ce qui demeure aujourd’hui, c’est la foi, l’espérance et la charité ; mais la plus grande des trois, c’est la charité (1 Co 12, 31 – 13, 13)
- Vous êtes corps du Christ et, chacun pour votre part, vous êtes membres de ce corps (1 Co 12, 12-14.27-31a)
- En péchant contre vos frères, et en blessant leur conscience qui est faible, vous péchez contre le Christ lui-même (1 Co 8, 1b-7.10-13)

Je vous donnerai un cœur nouveau, je mettrai en vous un esprit nouveau. (Ez 36,26)
Visions apocalyptiques, oracles de jugement et promesse de restauration d'Israël.
→ Explorer le Codex Ézéchiel- Une plaie ouverte ne se commente pas : Rome, Lourdes et le devoir de la guérir
- Divorcés remariés : quand Léon XIV demande à l’Église de regarder ce que la miséricorde est devenue
- Deux mitres sous les sirènes : quand l’Ukraine reçoit deux pasteurs pour ses brebis blessées
- Deux heures pour écouter : la renaissance commence par les blessés

Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre. (Gn 1,1)
Premier livre de la Bible : création du monde, chute, patriarches d'Abraham à Joseph.
→ Explorer le Codex Genèse- Quand le clergé du monde marche là où le pape hésite à parler
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