Murs qui séparent, foi qui unit : ce que Cochabamba annonce avant Léon XIV

Murs qui séparent, foi qui unit : ce que Cochabamba annonce avant Léon XIV

Murs qui séparent, foi qui unit : à Cochabamba, les évêques andins préparent le terrain que Léon XIV foulera en novembre.

Équipe Via Bible
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Dans les hauteurs de Cochabamba, entre le 1er et le 3 septembre, des évêques boliviens, péruviens et chiliens viennent de clore une rencontre dont le titre à lui seul vaut programme théologique : « Murs qui séparent, foi qui unit ». Ce n’est pas une formule décorative. C’est un aveu et une promesse. Un aveu, parce que la Triple Frontière andine — ce point où la Bolivie, le Pérou et le Chili se touchent dans l’altiplano — voit depuis plusieurs mois se durcir les contrôles, se multiplier les tracasseries administratives et se répandre des expressions xénophobes que les évêques eux-mêmes ont nommées sans détour. Une promesse, parce que l’Église catholique, précisément là où les États dressent des barrières, choisit de tisser une réponse pastorale commune, fondée sur la méthode du voir, juger, agir, et sur un cadre théologique en quatre verbes : accueillir, protéger, promouvoir, intégrer.

Cette dixième rencontre trinationale ne surgit pas de nulle part. Elle s’inscrit dans une dynamique de structuration croissante de la coopération épiscopale sud-américaine, à quelques semaines d’un événement qui va concentrer les regards du monde catholique sur ce même sous-continent : le voyage apostolique de Léon XIV en Uruguay, en Argentine et au Pérou, du 6 au 17 novembre. Le pape se rendra précisément dans cette région où il fut, pendant vingt ans, missionnaire puis évêque de Chiclayo, avant de recevoir la nationalité péruvienne en 2015. Ce que Cochabamba a préparé cette semaine, Léon XIV le retrouvera dans quelques semaines sur le terrain même de son ministère de jeunesse. Il y a là une continuité qui n’est pas un hasard de calendrier, mais la manifestation d’une Église qui pense la frontière non comme une ligne de rupture, mais comme un lieu théologique.

La frontière comme lieu théologique

Ce que Cochabamba a mis en lumière

Les évêques présents à Cochabamba — parmi lesquels Mgr Giovani Arana, évêque d’El Alto et secrétaire général de la Conférence épiscopale bolivienne, Mgr Basilio Mamani, évêque auxiliaire de La Paz, et Mgr Cristóbal Bialasik, évêque d’Oruro, aux côtés d’équipes pastorales chiliennes et péruviennes — n’ont pas produit un simple communiqué de bonnes intentions. Ils ont travaillé selon une méthode concrète, empruntée à toute la tradition sociale de l’Église depuis Joseph Cardijn jusqu’à Jean XXIII : voir la réalité migratoire telle qu’elle est, la juger à la lumière de l’Évangile, agir en conséquence. La première journée a été consacrée à l’analyse froide des dynamiques migratoires de chaque pays, des droits humains bafoués, des réalités de traite et de trafic de personnes, avec l’appui de représentants de la Défense du peuple, de l’Organisation internationale pour les migrations et de Caritas Bolivie. La deuxième journée a ouvert un espace d’éclairage pastoral autour du cadre « accueillir, protéger, promouvoir, intégrer », enrichi par les témoignages du réseau Clamor et des missionnaires scalabriniens, spécialistes de l’accompagnement des migrants à travers leurs Maisons du migrant.

Ce n’est pas un hasard si ce cadre en quatre verbes a été retenu. Il reprend presque mot pour mot les orientations que le pape François avait fixées pour la pastorale des migrants, et que Léon XIV a manifestement choisi de maintenir comme colonne vertébrale de l’action sociale de l’Église en Amérique latine. La clôture de la rencontre, ce mercredi 3 septembre, s’est faite par une messe présidée par les évêques chiliens, suivie de la rédaction d’un plan de coordination trinationale et d’une déclaration conjointe. Le geste liturgique n’est pas accessoire : célébrer l’eucharistie ensemble, par-delà les nationalités, est déjà une profession de foi en actes contre la logique des murs.

Une région où la frontière se referme

Il faut comprendre ce que signifie concrètement, aujourd’hui, vivre sur cette Triple Frontière andine. Les évêques ont évoqué sans euphémisme le durcissement des contrôles frontaliers, la multiplication des obstacles bureaucratiques et la montée de discours xénophobes. Ce ne sont pas des mots en l’air : la région connaît depuis plusieurs années des flux migratoires importants, notamment de population vénézuélienne transitant vers le Chili via la Bolivie et le Pérou, ainsi que des mouvements internes andins liés à la précarité économique. Chaque durcissement administratif se traduit, sur le terrain, par des familles séparées, des personnes sans papiers exposées à l’exploitation, et des réseaux de traite qui prospèrent précisément là où l’État se retire ou se ferme.

Face à cette réalité, l’Église ne prétend pas se substituer aux politiques migratoires des trois États. Mais elle refuse de laisser le silence organiser l’indifférence. C’est là que le choix scripturaire de la rencontre prend tout son sens théologique, et c’est ici que la tradition biblique la plus ancienne rejoint l’actualité la plus brûlante : l’étranger n’est jamais, dans l’Écriture, une catégorie administrative. Il est un test de la foi elle-même. Le Lévitique le formule avec une netteté qui n’a pas pris une ride : « Tu ne maltraiteras pas l’étranger et tu ne l’opprimeras pas, car vous avez été des étrangers au pays d’Égypte » (Ex 22, 20). Ce verset, souvent relégué au second plan derrière des textes plus célèbres, porte pourtant l’argument théologique le plus décisif contre toute tentation de fermeture : Israël ne peut légiférer sur l’étranger qu’en se souvenant qu’il fut lui-même l’étranger. La mémoire de l’exode devient ainsi le fondement de toute éthique de l’hospitalité. Ce que les évêques de la Triple Frontière andine redisent en 2026 n’est donc pas une nouveauté progressiste greffée sur l’Évangile : c’est la restitution d’un précepte fondateur que l’Église a le devoir de faire résonner à chaque génération.

Le corps épiscopal andin à l’épreuve de la synodalité

Une coopération qui se structure sous l’égide du Celam

Cette dixième rencontre n’est pas un événement isolé mais l’aboutissement d’un processus mené depuis plusieurs années sous l’égide du Conseil épiscopal latino-américain, le Celam, qui a fait de la pastorale de la mobilité humaine l’un de ses chantiers prioritaires. Le fait qu’il s’agisse déjà de la dixième édition de cette rencontre trinationale dit quelque chose d’important sur la maturité institutionnelle de la coopération épiscopale sud-américaine : elle n’est plus expérimentale, elle est devenue un mécanisme régulier, doté d’une méthode, d’un vocabulaire commun et d’une capacité à produire des plans d’action concrets, comme ce plan de coordination trinationale adopté à la clôture.

Cette structuration progressive s’inscrit dans un mouvement plus large que Léon XIV a lui-même encouragé depuis son élection en mai 2025. Le pontife américain, dont la trajectoire personnelle — missionnaire augustin au Pérou, puis évêque de Chiclayo — l’a formé aux réalités concrètes de l’Église andine, porte une attention particulière à la synodalité comme mode de gouvernement ecclésial. Une rencontre comme celle de Cochabamba, où des évêques de trois pays distincts travaillent ensemble sur un problème pastoral commun sans attendre d’instruction romaine centralisée, incarne précisément ce que le Synode sur la synodalité a voulu promouvoir : une Église qui marche ensemble, où l’initiative locale et régionale n’est pas suspendue à l’autorité centrale mais s’articule avec elle dans une communion organique.

Le Pérou de Léon XIV, terrain d’épreuve et de vérité

Le fait que Léon XIV se rende précisément au Pérou du 11 au 17 novembre, dans le prolongement de son passage en Uruguay puis en Argentine, donne à la rencontre de Cochabamba une résonance particulière. Il visitera Lima, mais aussi Chiclayo, dont il fut l’évêque, ainsi que Cusco, porte d’entrée vers le Machu Picchu, et Pucallpa, en pleine Amazonie. Ce parcours n’est pas un simple itinéraire touristique déguisé en visite pastorale : il traverse des zones qui connaissent elles-mêmes des tensions migratoires internes, entre les Andes et l’Amazonie, entre les zones rurales appauvries et les métropoles surpeuplées.

Le cardinal Carlos Castillo, archevêque de Lima, a souligné combien cette visite est perçue comme une lueur d’espoir pour un peuple en quête de paix, dans un pays traversé par l’instabilité politique et les inégalités sociales. Or ce même peuple péruvien est directement concerné par les enjeux discutés à Cochabamba : les évêques péruviens présents dans l’altiplano, en lien avec leurs homologues boliviens et chiliens, préparent le terrain pastoral sur lequel Léon XIV posera le pied dans quelques semaines. Il y a une forme de providence dans ce calendrier : le pape ne découvrira pas une région abstraite, il arrivera dans un territoire ecclésial déjà mobilisé, déjà structuré autour d’une réponse concrète à la souffrance des migrants.

Cette continuité entre le travail des évêques locaux et la visite pontificale illustre un principe cher à l’ecclésiologie de communion : le pape ne vient pas imposer une pastorale depuis Rome, il vient confirmer et amplifier ce que les Églises particulières ont déjà discerné. Saint Paul l’exprimait déjà dans un registre différent mais avec une intuition analogue, lorsqu’il rappelait aux Éphésiens qu’ils ne sont « plus des étrangers ni des gens de passage » mais des concitoyens des saints et membres de la famille de Dieu, bâtis sur le fondement des apôtres et des prophètes (Ep 2, 19-20). Ce texte, moins cité que d’autres passages pauliniens, offre pourtant la clé théologique la plus juste pour comprendre ce qui se joue à la Triple Frontière andine : l’appartenance ecclésiale transcende par nature les appartenances nationales, et c’est précisément cette transcendance que l’Église est appelée à incarner concrètement quand les États, eux, ferment leurs portes.

Murs qui séparent, foi qui unit : ce que Cochabamba annonce avant Léon XIV

Accueillir, protéger, promouvoir, intégrer : théologie d’un programme

Une grammaire biblique de l’hospitalit

Le cadre retenu à Cochabamba — accueillir, protéger, promouvoir, intégrer — n’est pas un slogan humanitaire plaqué sur l’Évangile de l’extérieur. Il traduit une intuition biblique profonde selon laquelle l’hospitalité n’est jamais un supplément facultatif à la foi, mais l’une de ses expressions les plus concrètes et les plus exigeantes. La première lettre de Pierre, adressée à des communautés elles-mêmes dispersées et vivant en situation d’étrangeté sociale dans l’Empire romain, exhorte les fidèles à pratiquer l’hospitalité les uns envers les autres sans murmurer (1 P 4, 9). Ce verset, rarement mis en avant dans les commentaires sur la migration, est pourtant d’une actualité saisissante : il suppose que l’accueil de l’autre coûte, qu’il implique un renoncement réel à ses habitudes et à son confort, et que la tentation du murmure — cette plainte intérieure contre l’effort demandé — guette toute communauté appelée à l’hospitalité.

C’est exactement ce que vivent, à petite échelle, les Maisons du migrant tenues par les missionnaires scalabriniens dont les témoignages ont nourri la deuxième journée de la rencontre de Cochabamba. Ces maisons ne sont pas des structures administratives froides : elles sont des lieux où l’accueil se fait corps à corps, où l’on nourrit, on loge, on écoute des personnes souvent traumatisées par la traversée, l’exploitation ou le rejet. Le fait que les évêques de la Triple Frontière aient choisi de s’appuyer sur ces témoignages plutôt que sur de simples rapports statistiques révèle une conviction pastorale forte : la théologie de la migration ne se construit pas dans l’abstraction, mais au contact des visages concrets.

Protéger et promouvoir : au-delà de la charité, la justice

Le deuxième et le troisième verbe du cadre pastoral — protéger et promouvoir — déplacent la question migratoire du registre de la simple charité vers celui de la justice. Protéger, c’est reconnaître que les migrants de la région andine sont exposés à des réseaux de traite et de trafic de personnes, un phénomène que les évêques ont explicitement nommé lors de leur analyse de la réalité, avec l’appui de la Défense du peuple et de l’Organisation internationale pour les migrations. Ce n’est pas un détail périphérique du dossier migratoire : c’est souvent le point le plus dramatique, celui où des personnes fuyant la misère se retrouvent captives d’une autre forme d’esclavage, moderne mais tout aussi réel que celui que combattait déjà l’apôtre Paul dans son épître à Philémon.

Promouvoir, ensuite, signifie refuser de réduire le migrant à un objet d’assistance passive. Le livre du Deutéronome, dans une disposition législative souvent négligée, prescrivait de laisser une partie de la moisson, de la vendange et de la cueillette pour l’étranger, l’orphelin et la veuve, non par aumône ponctuelle, mais comme un droit structurel inscrit dans l’organisation même de la production agricole (Dt 24, 19-21). Ce texte a ceci de remarquable qu’il ne parle pas de charité individuelle mais d’architecture sociale : il oblige la communauté tout entière à intégrer, dans ses règles économiques ordinaires, une place pour celui qui vient d’ailleurs. C’est précisément ce que le mot « intégrer » vise dans le vocabulaire retenu à Cochabamba : non pas une tolérance provisoire, mais une inscription durable du migrant dans le tissu social et ecclésial des trois pays concernés.

La messe comme signe d’unité trinationale

Le choix liturgique de faire présider les messes d’ouverture et de clôture par des évêques de nationalités différentes — les évêques péruviens pour la deuxième journée, les évêques chiliens pour la clôture — n’est pas un détail protocolaire. Il incarne, dans le geste eucharistique lui-même, ce que le thème de la rencontre proclame en paroles : la foi unit là où les frontières politiques séparent. Cette dimension sacramentelle donne à la coopération épiscopale une profondeur que ne peut atteindre aucun accord diplomatique intergouvernemental. Quand des évêques de trois nations concélèbrent autour d’un même autel pour clore un travail sur la migration, ils rendent visible, dans le pain rompu, l’unité que les politiques frontalières s’efforcent de fragmenter.

Cette dimension prend un relief supplémentaire à la lumière du voyage prochain de Léon XIV. Le pape, en se rendant successivement en Uruguay, en Argentine puis au Pérou, va lui-même incarner cette itinérance trinationale que les évêques de la Triple Frontière andine pratiquent depuis dix éditions à une échelle plus modeste. Il y a une forme d’écho structurel entre le geste pontifical à venir et le geste épiscopal de Cochabamba : dans les deux cas, il s’agit de traverser des frontières nationales pour manifester que l’unité de l’Église précède et dépasse la géographie politique. Le passage de Léon XIV par le sanctuaire marial de Luján en Argentine, cœur spirituel du catholicisme argentin, puis par les villes andines et amazoniennes du Pérou, dessine une géographie de la foi qui ignore délibérément les postes-frontières pour ne retenir que les lieux où le peuple de Dieu se rassemble.

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Lectio divina

📜
Lectio — Lire

« Tu ne maltraiteras pas l'étranger et tu ne l'opprimeras pas, car vous avez été des étrangers au pays d'Égypte » Ex 22, 20.

🧠
Meditatio — Méditer

Tu relis ce verset et quelque chose en toi résiste, car il ne parle pas d'un étranger lointain mais de ta propre mémoire d'exil. Où en es-tu, toi, de tes propres traversées, de tes propres murs franchis ou subis ? Quelle frontière intérieure gardes-tu encore fermée, par prudence ou par lassitude ? Et si l'étranger d'aujourd'hui portait, sans que tu le saches, le visage de ce que tu as toi-même été un jour.

🙏
Oratio — Prier

Seigneur, tu as connu la route, l'exil, le pays qui n'était pas le tien. Tu as porté sur tes épaules la poussière des chemins d'Égypte avant même de naître à Bethléem. Apprends-moi à reconnaître, dans les yeux fatigués d'un migrant andin, ton propre visage caché. Donne aux évêques de la Triple Frontière la force de bâtir des ponts quand les nations bâtissent des murs. Fais de mon cœur une maison ouverte, non par calcul, mais par mémoire de ta miséricorde. Que je ne murmure jamais contre celui que tu m'envoies.

Contemplatio — Contempler

Une porte de pierre andine, entrouverte sur le vent froid de l'altiplano, laisse passer une lumière tiède.

✝ Références bibliques

4 passages · 4 livres
Deutéronome
📖 Codex — Livre biblique

Moïse (tradition) · VIIe–VIe s. av. J.-C. · 959 versets

Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur. (Dt 6,5)

Dernier discours de Moïse : rappel de la Loi et exhortation à la fidélité avant l'entrée en Canaan.

→ Explorer le Codex Deutéronome
Exode
📖 Codex — Livre biblique

Moïse (tradition) · XIIIe–VIe s. av. J.-C. · 1213 versets

Je suis le Seigneur ton Dieu, qui t'ai fait sortir du pays d'Égypte. (Ex 20,2)

La libération d'Israël de l'esclavage égyptien et le don de la Loi au Sinaï.

→ Explorer le Codex Exode

🌍 5 pays concernés

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Argentine
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1
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Pérou
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Majorité catholique
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76 %
🏛 Capitale
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5
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Uruguay
South America
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