- Collaborateurs de Dieu : ce que Paul répond à une Église qui se déchire pour des chefs de file
- Une Église d’adolescents spirituels, encore trop humaine pour son âge
- Le renversement de Paul : du mérite des ouvriers à la gloire du seul semeur
- Guérir de la comparaison spirituelle : pourquoi préférer un pasteur à un autre trahit une foi encore immature
- La juste place du service : ni petit ni grand, seulement fidèle à sa tâche reçue
- La dignité du travail invisible : Dieu seul voit ce qui compte vraiment
- Ce que cela change concrètement : dans la paroisse, la famille, le travail
- Une seule parole, plusieurs voix : ce que la tradition a vu dans ce texte
- Lectio divina
- Prier ce texte
- Ce que ce texte dit à une époque de compétition permanente
- Redevenir de simples ouvriers dans un champ qui ne nous appartient pas
- Pratiques
- Références
- ✝ Références bibliques
Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens
1Moi-même, mes frères, ce n’est pas comme à des hommes spirituels que j’ai pu vous parler, mais comme à des hommes charnels, comme à de petits enfants dans le Christ. 2Je vous ai donné du lait à boire, non de la nourriture solide, car vous n’en étiez pas capables, et vous ne l’êtes pas même à présent, parce que vous êtes encore charnels. 3En effet, puisqu’il y a parmi vous de la jalousie et des disputes, n’êtes-vous pas charnels et ne marchez-vous pas selon l’homme ? 4Quand l’un dit : Moi je suis à Paul et un autre : Moi, je suis à Apollos n’êtes-vous pas des hommes ? 5Qu’est-ce donc qu’Apollos ? Et qu’est-ce que Paul ? Des serviteurs par le moyen desquels vous avez cru, selon ce que le Seigneur a donné à chacun. 6Moi, j’ai planté, Apollos a arrosé, mais Dieu a fait croître. 7Ainsi ni celui qui plante n’est quelque chose, ni celui qui arrose, mais Dieu, qui fait croître. 8Celui qui plante et celui qui arrose sont égaux et chacun recevra sa propre récompense selon son propre travail. 9Car nous sommes ouvriers avec Dieu. Vous êtes le champ de Dieu, l’édifice de Dieu.
Imagine un jeune couple qui vient d’ouvrir un restaurant. Le premier soir, un client s’exclame : « C’est le chef qui a tout inventé, quel génie ! » Le lendemain, un autre dit : « Non non, c’est le serveur qui fait tout, sans lui rien ne tournerait. » Bientôt, deux clans se forment en salle, chacun jurant que c’est « son » employé qui sauve la maison. Pendant ce temps, dans la cuisine, le chef et le serveur se regardent, un peu gênés : ils savent très bien qu’aucun des deux n’a inventé la recette, et que sans le fournisseur qui livre les légumes chaque matin, sans la terre qui les fait pousser, il n’y aurait rien à servir. Voilà exactement ce qui se passe à Corinthe. Des chrétiens se disputent en se réclamant de Paul ou d’Apollos, comme des supporters de deux équipes rivales. Paul leur répond, presque en soupirant : vous vous battez pour des jardiniers, alors que c’est Dieu qui fait pousser. Vous vous disputez pour des maçons, alors que c’est Dieu qui bâtit la maison. Arrêtez de regarder les mains qui travaillent, et regardez enfin Celui qui donne la vie.
Collaborateurs de Dieu : ce que Paul répond à une Église qui se déchire pour des chefs de file
Pourquoi vos rivalités de clocher disent que vous n’avez encore rien compris à la grâce
Dans une communauté fracturée par des querelles de personnes, Paul remet chacun à sa juste place : simple ouvrier dans un champ qui appartient à Dieu seul. Ce texte s’adresse à quiconque a un jour préféré un prédicateur à un autre, un pape à un autre, une paroisse à une autre — c’est-à-dire à peu près tout croyant vivant en communauté.
Nous verrons d’abord dans quelle Église bouillonnante et divisée ce texte a été écrit, puis comment Paul retourne complètement la question en parlant de croissance plutôt que de mérite. Nous explorerons ensuite trois dimensions concrètes de cette parole — la fin des rivalités spirituelles, la juste place du service, et la dignité du travail invisible — avant de voir ce que cela change dans une paroisse, une famille ou un lieu de travail aujourd’hui. Nous écouterons enfin quelques voix de la tradition qui ont médité ce texte avant nous, pour finir par une prière et des pratiques concrètes.
Une Église d’adolescents spirituels, encore trop humaine pour son âge
Corinthe, au milieu du premier siècle, n’est pas un petit village endormi. C’est un port immense, un carrefour commercial où se croisent marchands, marins, philosophes itinérants et rhéteurs payés pour impressionner les foules par leur éloquence. Dans cette ville où l’on juge un orateur à sa prestance et un maître à son prestige, l’Église naissante que Paul a fondée reproduit malgré elle les réflexes du monde qui l’entoure : on choisit son camp, on préfère un style à un autre, on se constitue en écoles rivales.
Paul a fondé cette communauté puis il est parti. Un autre prédicateur, Apollos, originaire d’Alexandrie et réputé pour son éloquence, est venu ensuite continuer le travail, arrosant ce que Paul avait planté. Rien de mal à cela en soi — sauf que certains Corinthiens en ont profité pour se ranger sous une bannière : « Moi, je suis pour Paul », « Moi, je préfère Apollos ». D’autres invoqueront même Pierre, ou le Christ lui-même comme un parti parmi d’autres, comme le montre la suite de la lettre.
Ce qui frappe Paul, ce n’est pas tant la préférence en elle-même — il est normal d’être touché différemment par différents prédicateurs — mais ce qu’elle révèle : une communauté qui juge, compare, hiérarchise, exactement comme le ferait n’importe quel club de supporters. Paul emploie un mot très concret pour cela : il les traite de « charnels », c’est-à-dire de gens qui fonctionnent encore avec les réflexes ordinaires de ce monde, la jalousie, la rivalité, le besoin de se ranger dans un camp.
Il file une image saisissante : il leur a donné du lait, pas de la nourriture solide, parce qu’ils n’étaient pas encore capables de digérer autre chose. Et le plus dur, c’est qu’il doit constater qu’ils ne le sont toujours pas. Ce n’est pas un texte qui flatte son lecteur. C’est un texte qui le bouscule doucement, comme un père un peu las mais jamais découragé face à des enfants qui grandissent lentement.
Le contexte immédiat est donc celui d’une crise de croissance : une Église trop jeune, encore attachée aux personnes plutôt qu’à ce qu’elles servent. Et c’est précisément cette confusion que Paul va dénouer, verset après verset, avec une image d’une simplicité désarmante : celle du champ et du chantier.
Le renversement de Paul : du mérite des ouvriers à la gloire du seul semeur
L’idée centrale de ce texte tient en une phrase que Paul répète sous deux formes : « Moi, j’ai planté, Apollos a arrosé ; mais c’est Dieu qui donnait la croissance. » Tout le passage tourne autour de ce renversement de perspective : on regardait les ouvriers, il faut regarder la sève.
Le mouvement intérieur du texte est d’une clarté presque enfantine, et c’est ce qui le rend si puissant. D’abord, il y a une communauté qui se déchire en clans à cause de deux prédicateurs. Ensuite, Paul pose une question qui coupe court à tout : « Mais qui donc est Apollos ? qui est Paul ? » Une question qui déshabille l’orgueil en une phrase. Puis vient la réponse : de simples serviteurs, chacun avec sa tâche reçue du Seigneur. Enfin, l’image se déploie : un jardin où l’un plante, l’autre arrose, mais où seul Dieu fait pousser. La dispute qui semblait vitale se révèle alors absurde — comme deux jardiniers qui se battraient pour savoir lequel des deux a fait pousser la tomate, alors qu’aucune graine n’a jamais obéi qu’à la terre, au soleil et à la pluie.
Ce qui compte encore aujourd’hui dans cette parole, c’est qu’elle touche un réflexe humain increvable : notre besoin de nous identifier à un chef de file, de nous sentir supérieurs parce que « notre » prédicateur, « notre » mouvement, « notre » paroisse serait meilleure. Paul ne condamne pas la diversité des dons — il vient justement de dire que chacun a reçu sa tâche selon ce que le Seigneur lui a donné. Ce qu’il condamne, c’est de faire de cette diversité un motif de rivalité plutôt qu’un motif d’action de grâce.
Il y a ici une continuité profonde avec ce que le Christ enseignera lui-même sur le service : celui qui veut être grand doit se faire le serviteur de tous. Paul, en s’appelant lui-même simple « serviteur », diakonos en grec — ce mot qui désignait à l’origine celui qui sert à table, sans prestige ni gloire propre — ne fait qu’appliquer à lui-même ce que le Christ a vécu jusqu’au bout en lavant les pieds de ses disciples. La logique de l’Évangile s’infiltre ici dans le langage même que Paul choisit pour se décrire : non pas un chef, mais quelqu’un qui sert.
Et surtout, ce texte annonce déjà ce qui deviendra un des piliers de toute la théologie chrétienne de la grâce : ce n’est jamais l’effort humain qui produit le fruit spirituel, c’est Dieu seul qui donne la croissance. Nos efforts comptent — Paul le dira lui-même juste après, chacun recevra un salaire selon sa peine — mais ils ne sont jamais la cause profonde du résultat. Ils sont une collaboration, jamais une performance solitaire.
Guérir de la comparaison spirituelle : pourquoi préférer un pasteur à un autre trahit une foi encore immature
La rivalité de Corinthe n’a rien d’exotique. Elle se rejoue chaque dimanche dans des milliers de paroisses, sous des formes plus discrètes mais tout aussi réelles. On préfère l’homélie du père untel à celle de son remplaçant. On regrette le prêtre précédent, on se méfie du nouveau. On compare les styles de prédication comme on compare des marques de voiture, avec ce sentiment diffus que notre préférence prouve quelque chose sur notre propre discernement spirituel.
Paul ne dit pas qu’il est interdit d’avoir une sensibilité, un style qui nous touche plus qu’un autre. Il dit que transformer cette sensibilité en jugement de valeur, en motif de division, révèle un cœur qui n’a pas encore compris ce qu’est réellement l’Église. Une Église n’est pas un marché où l’on choisit son fournisseur préféré. C’est un champ unique, cultivé par plusieurs mains, mais qui appartient à un seul propriétaire.
Ce qui est réellement en jeu derrière ces préférences, c’est souvent un besoin de sécurité identitaire : appartenir au bon groupe, avoir fait le bon choix, se distinguer de ceux qui auraient moins bien choisi. Paul démonte ce mécanisme avec une question presque brutale de simplicité : « qui est Paul ? » Personne. Un serviteur parmi d’autres. La vraie maturité spirituelle commence quand on cesse de chercher sa valeur dans le prédicateur qu’on préfère, pour la trouver uniquement dans la relation à Dieu que ce prédicateur, quel qu’il soit, est censé servir.
Cela ne veut pas dire que toute autorité se vaut, ni que le discernement n’a pas sa place — Paul lui-même mettra en garde ailleurs contre les faux enseignants. Mais il y a une différence entre discerner la vérité d’un enseignement, et se constituer en parti pris autour d’une personne. La première attitude cherche Dieu ; la seconde cherche à se rassurer soi-même.
La juste place du service : ni petit ni grand, seulement fidèle à sa tâche reçue
Paul et Apollos ne font pas le même travail — l’un plante, l’autre arrose — et pourtant Paul insiste : « Celui qui plante et celui qui arrose ne font qu’un. » Il n’y a pas de hiérarchie entre les tâches, seulement une diversité de moments dans un même processus de vie.
C’est une parole d’une actualité folle pour toute communauté où certains services sont valorisés et d’autres invisibilisés. Celui qui prêche du haut de l’ambon reçoit l’attention ; celui qui nettoie l’église après la messe, celui qui prépare discrètement le catéchisme des petits, celui qui visite les malades sans que personne ne le sache, restent dans l’ombre. Paul rappelle que dans le regard de Dieu, il n’y a pas de service noble et de service subalterne. Il y a seulement des tâches reçues, confiées « selon les dons du Seigneur à chacun d’eux ».
Cette diversité des dons n’est pas un handicap à corriger en uniformisant tout le monde vers le même rôle prestigieux. Elle est la condition même de la fécondité. Un champ où tout le monde voudrait être celui qui sème, et où personne n’accepterait d’arroser, resterait stérile. La vie communautaire chrétienne suppose que chacun accepte la place, souvent modeste, qui lui est confiée, sans chercher à occuper celle du voisin par vanité, ni à mépriser la sienne par fausse humilité.
Il y a là une leçon redoutable pour quiconque a un jour éprouvé de la jalousie envers un rôle occupé par un autre dans sa paroisse ou sa famille spirituelle. Le vrai critère n’est pas : « Est-ce que mon rôle est visible et valorisé ? » mais : « Est-ce que je fais fidèlement ce qui m’a été confié ? »
La dignité du travail invisible : Dieu seul voit ce qui compte vraiment
Paul termine par une phrase qui mérite d’être relue lentement : « chacun recevra son propre salaire suivant la peine qu’il se sera donnée. » Ce n’est pas le résultat visible qui est récompensé, c’est la peine, l’effort, la fidélité dans la tâche — même quand cette tâche ne porte pas de fruit visible immédiatement.
Cela change tout pour celui qui sème sans jamais voir la récolte : le catéchiste dont on ne sait jamais si ses paroles ont touché un enfant qui, vingt ans plus tard, deviendra adulte de foi ; le parent qui prie chaque soir pour un enfant éloigné de l’Église sans en voir le fruit ; le bénévole discret qui prépare la salle avant chaque réunion sans que personne ne le remarque. Paul leur dit : votre récompense ne dépend pas du résultat visible, elle dépend de votre fidélité dans l’effort. Dieu voit la peine, même quand les hommes ne voient que la récolte.
C’est une consolation immense pour notre époque obsédée par les résultats mesurables, les statistiques de fréquentation, les indicateurs de succès pastoral. Paul rappelle qu’aucun outil humain ne peut mesurer ce qui compte vraiment : la fidélité silencieuse d’un cœur qui sert sans chercher à briller.

Ce que cela change concrètement : dans la paroisse, la famille, le travail
Dans la vie paroissiale, ce texte invite à désamorcer chaque rivalité de clocher avant qu’elle ne s’installe : cesser de comparer les prêtres, les mouvements, les communautés entre eux, pour se rappeler qu’ils travaillent tous le même champ. Quand un remplacement de curé suscite de la nostalgie ou de la méfiance, la question à se poser n’est pas « lequel je préfère ? » mais « qu’est-ce que Dieu fait pousser à travers chacun d’eux ? ».
Dans la vie familiale, ce texte éclaire la façon dont les parents transmettent la foi à plusieurs, parfois sur plusieurs générations : un grand-parent qui a planté une première graine de prière, un parent qui arrose patiemment chaque jour, un enseignant de catéchisme qui viendra plus tard. Aucun de ces acteurs ne devrait revendiquer le mérite exclusif d’une conversion, ni se décourager de ne pas voir de fruit immédiat — car c’est Dieu seul qui, en son temps, fait germer la foi dans un cœur d’enfant.
Dans la vie professionnelle et associative, ce texte est un antidote puissant contre l’esprit de compétition qui ronge tant d’équipes. Que l’on soit celui qui initie un projet ou celui qui le poursuit après le départ d’un collègue, la vraie question n’est pas « qui aura le crédit ? » mais « est-ce que le travail avance ? ». Paul donne ici une éthique du travail en commun qui dépasse largement le cadre religieux : accepter d’être un maillon, pas la chaîne entière.
Enfin, dans la vie spirituelle personnelle, ce texte invite à une humilité radicale face à sa propre croissance intérieure : nos efforts de prière, nos lectures, nos combats contre nos défauts sont nécessaires — mais ils ne produisent pas seuls la sainteté. Nous plantons et arrosons notre propre jardin intérieur ; c’est Dieu qui, dans le secret, fait pousser la grâce.
Une seule parole, plusieurs voix : ce que la tradition a vu dans ce texte
Origène d’Alexandrie Dans ses Homélies sur la Genèse, Origène médite longuement sur la manière dont Dieu agit à travers des intermédiaires humains sans jamais leur céder ce qui lui appartient en propre. Il applique ce principe directement à ce passage de la première lettre aux Corinthiens : Paul et Apollos ne sont que des instruments, comme la charrue n’est rien sans la main qui la conduit et la terre qui la reçoit. Origène insiste sur le fait que la croissance spirituelle échappe totalement à la maîtrise humaine — elle appartient au mystère de l’action divine dans l’âme, un mystère que ni le prédicateur le plus doué ni l’auditeur le plus attentif ne peuvent forcer.
Jean Chrysostome Dans ses Homélies sur la première épître aux Corinthiens, homélie VIII, Jean Chrysostome s’attarde longuement sur ce passage pour combattre l’esprit de parti qui divisait déjà les chrétiens de son temps autour de prédicateurs rivaux. Il souligne avec sa verve habituelle que Paul, en posant la question « qui donc est Apollos ? qui est Paul ? », ne cherche pas à s’humilier lui-même par fausse modestie, mais à arracher ses lecteurs à une idolâtrie subtile : celle qui consiste à mettre sa confiance dans un homme plutôt que dans le Dieu que cet homme sert. Chrysostome insiste particulièrement sur l’image du salaire selon la peine : pour lui, c’est une consolation adressée à tous ceux qui travaillent dans l’ombre sans voir le fruit de leur labeur, leur assurant que Dieu, contrairement aux hommes, ne juge jamais sur l’apparence du résultat mais sur la vérité de l’effort.
Thomas d’Aquin Dans son commentaire sur cette épître, la tradition scolastique dont Thomas d’Aquin est l’héritier reprend cette image du champ et du chantier pour développer toute une théologie de la coopération entre grâce divine et liberté humaine : Dieu est la cause première de toute croissance spirituelle, mais il choisit librement de se servir de causes secondes — les prédicateurs, les sacrements, les efforts humains — sans que cela diminue en rien sa souveraineté. Cette distinction, essentielle à toute la théologie médiévale de la grâce, trouve dans ce texte paulinien l’une de ses images fondatrices les plus limpides.
Résonance contemporaine Aujourd’hui, ce texte est régulièrement médité dans les formations pastorales et les retraites destinées aux catéchistes, aux animateurs de mouvements et aux prêtres eux-mêmes, précisément parce qu’il offre un antidote biblique à l’épuisement pastoral lié à la comparaison des résultats entre paroisses ou communautés. Il est aussi lu comme un texte fondateur pour penser l’œcuménisme et la collaboration entre différentes sensibilités ecclésiales : personne ne « possède » l’Église, chacun y travaille un temps, avant de laisser la place à un autre ouvrier du même champ.
Lectio divina
« Moi, j'ai planté, Apollos a arrosé ; mais c'est Dieu qui donnait la croissance. » 1 Co 3, 6
Tu as sans doute, toi aussi, préféré un prédicateur, une paroisse, une manière de croire à une autre. Mais t'es-tu déjà demandé ce que cette préférence cachait vraiment — un goût sincère, ou un besoin de te sentir dans le bon camp ? Quand tu regardes ceux qui t'ont transmis la foi, sais-tu encore reconnaître que chacun n'a fait que planter ou arroser, sans jamais posséder la graine elle-même ? Et toi, dans ta propre vie spirituelle, à quel résultat visible mesures-tu ta foi, alors que Dieu seul voit la peine que tu te donnes en secret ?
Seigneur, tu es celui qui fait grandir, et nous ne sommes que des mains dans ton champ. Pardonne-nous d'avoir préféré des visages à ton visage, des voix à ta voix. Apprends-nous à planter sans orgueil et à arroser sans jalousie. Donne-nous la patience de ceux qui ne voient pas encore leur récolte. Fais de nous de simples collaborateurs, heureux de leur tâche modeste. Et quand la croissance vient, qu'elle vienne de toi seul, pour ta seule gloire.
Une graine invisible, sous la terre sombre, boit lentement la pluie sans que nul œil ne la voie grandir.
Prier ce texte
Commencer par nommer, en silence, les personnes qui ont « planté » et « arrosé » dans notre propre histoire de foi — un grand-parent, un professeur de catéchisme, un ami, un prêtre croisé un jour — et rendre grâce pour chacune sans en hiérarchiser aucune.
Relire ensuite sa propre vie communautaire, paroissiale ou familiale, et repérer une rivalité, même minime, une préférence transformée en jugement, et la déposer devant Dieu en demandant la grâce de voir midi à sa juste porte : ni idolâtrie du prédicateur préféré, ni mépris de celui qu’on aime moins.
Enfin, choisir concrètement une tâche discrète, non valorisée, dans sa communauté — arroser plutôt que planter, arroser dans l’ombre — et l’accomplir cette semaine comme un acte de foi en celui qui, seul, fait vraiment pousser.
Ce que ce texte dit à une époque de compétition permanente
Notre monde mesure tout : les vues, les likes, les taux de conversion, les indicateurs de croissance. Cette logique a fini par contaminer jusqu’à la vie ecclésiale, où l’on compare parfois les paroisses par le nombre de baptêmes, les mouvements par leur nombre d’adhérents, les prédicateurs par leur nombre d’abonnés sur les réseaux sociaux. Paul, vingt siècles avant l’ère du chiffre roi, démonte déjà ce mécanisme : ce n’est jamais la performance visible qui compte devant Dieu, c’est la fidélité invisible.
Ce texte parle aussi directement à une génération marquée par le culte de la personnalité, où l’on suit des figures charismatiques — religieuses ou séculières — avec une ferveur presque tribale, prêts à défendre « son » influenceur, « son » leader, « sa » chapelle contre tous les autres. Paul rappelle une vérité qui dérange notre époque de l’identité choisie et affichée : aucune figure humaine, aussi brillante soit-elle, ne mérite qu’on fasse d’elle un absolu. Seul Dieu fait grandir ; tout le reste n’est que service, temporaire et partiel.
Enfin, à une époque où le burn-out guette tant de bénévoles et de responsables pastoraux épuisés de porter seuls le poids de la croissance de leur communauté, ce texte offre un repos théologique profond : tu n’es pas responsable de la croissance. Tu es responsable de ta fidélité à planter ou arroser ce qui t’a été confié. Le reste ne t’appartient pas — il appartient à Dieu seul.
Redevenir de simples ouvriers dans un champ qui ne nous appartient pas
Ce texte ne demande rien d’héroïque. Il demande une conversion du regard, minuscule mais radicale : cesser de se comparer, cesser de juger sa valeur à l’aune du prestige de sa tâche, accepter d’être un simple maillon dans une chaîne bien plus longue que sa propre vie. Que l’on plante ou que l’on arrose, l’essentiel reste le même : rester fidèle à ce qui a été confié, et laisser à Dieu ce qui lui revient — la croissance elle-même, secrète, patiente, toujours plus grande que ce que l’œil humain peut voir.
Que cette semaine soit l’occasion de déposer une rivalité, de bénir un service invisible, et de se rappeler, chaque matin, cette phrase simple : nous ne sommes que des collaborateurs — et c’est déjà une grâce immense.
Pratiques
Nommer une personne qui vous a transmis la foi et lui écrire un mot de reconnaissance, sans comparer son rôle à celui d’une autre — car chaque semeur mérite sa juste gratitude, indépendamment de son importance apparente.
Repérer une rivalité ou une préférence spirituelle en soi (un prêtre, un mouvement, une paroisse) et la confier en prière, en demandant la grâce de l’humilité de Paul face à Apollos.
Accomplir cette semaine une tâche discrète et non valorisée dans sa communauté ou sa famille, sans en attendre de reconnaissance, comme acte de confiance en celui qui seul fait grandir.
Relire chaque soir sa journée en cherchant non pas « qu’ai-je accompli de visible ? » mais « où ai-je été fidèle, même sans fruit visible ? », pour ancrer la logique du salaire selon la peine.
Prier pour un responsable ecclésial que l’on critique ou compare facilement à un autre, en demandant à Dieu de bénir son travail comme il bénit le nôtre.
Partager avec un proche un moment où quelqu’un d’autre a « arrosé » ce que vous aviez planté, pour apprendre à se réjouir du relais plutôt que de le vivre comme une perte.
Terminer la semaine par un temps d’action de grâce silencieux pour toute croissance intérieure perçue, en reconnaissant qu’elle ne vient pas de nos propres forces mais de Dieu seul.
Références
Antiquité et Pères (Ier–Ve s.)
- Origène d’Alexandrie, Homélies sur la Genèse — méditation sur l’action divine à travers les intermédiaires humains, appliquée à la coopération entre semeur et arroseur dans la croissance spirituelle évoquée en 1 Co 3, 6.
- Jean Chrysostome, Homélies sur la première épître aux Corinthiens, homélie VIII — commentaire détaillé de ce passage contre l’esprit de parti à Corinthe, avec une insistance particulière sur la consolation du salaire selon la peine pour ceux qui travaillent dans l’ombre.
Pères tardifs et Moyen Âge (Ve–XVe s.)
- Thomas d’Aquin, commentaire sur la première épître aux Corinthiens — développement de la théologie des causes premières et secondes à partir de l’image du champ et du chantier, fondatrice pour penser la coopération entre grâce divine et liberté humaine.
✝ Références bibliques
1 passage · 1 livre
Si je n'ai pas la charité, je ne suis rien. (1Co 13,2)
Unité de l'Église, problèmes éthiques et hymne à la charité pour la communauté de Corinthe.
→ Explorer le Codex 1 Corinthiens- La moisson des âmes : Clément d’Alexandrie et la culture comme champ de Dieu
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