- Matthieu au cœur de la tradition : un récit taillé pour le peuple de Dieu
- Le fil caché : l’accomplissement comme clé de lecture de toute la Passion
- La trahison, ou le visage du péché dans nos vies
- Gethsémani, le laboratoire de la prière authentique
- La mort de Jésus comme événement cosmique et révélation ultime
- Ce que la Passion change concrètement
- Dans le sillage des Pères : comment la tradition a lu cette Passion
- Lectio divina
- S’arrêter et contempler : un itinéraire de méditation en cinq étapes
- Les défis de notre temps face à la Passion
- Prière inspirée de la Passion selon Matthieu
- La Passion, un texte qui nous lit
- Cinq gestes pratiques pour la Semaine sainte
- Références
- ✝ Références bibliques
La Passion de notre Seigneur Jésus Christ selon saint Matthieu
14Alors l’un des Douze, appelé Judas Iscariote, alla trouver les Princes des prêtres, 15et leur dit : « Que voulez-vous me donner et je vous le livrerai ? » Et ils lui comptèrent trente pièces d’argent. 16Depuis ce moment, il cherchait une occasion favorable pour livrer Jésus. 17Le premier jour des Azymes, les disciples vinrent trouver Jésus, et lui dirent : « Où voulez-vous que nous préparions le repas pascal ? » 18Jésus leur répondit : « Allez à la ville chez un tel, et dites-lui : Le Maître te fait dire : Mon temps est proche, je ferai chez toi la Pâque avec mes disciples. » 19Les disciples firent ce que Jésus leur avait commandé, et ils préparèrent la Pâque. 20Le soir étant venu, il se mit à table avec les Douze. 21Pendant qu’ils mangeaient, il dit : « Je vous le dis en vérité, l’un de vous me trahira. » 22Ils en furent profondément attristés et chacun se mit à lui dire : « Est-ce moi, Seigneur ? » 23Il répondit : « Celui qui a mis avec moi la main au plat, celui-là me trahira. 24Le Fils de l’homme s’en va selon ce qui est écrit de lui, mais malheur à l’homme par qui le Fils de l’homme est trahi. Mieux vaudrait pour lui que cet homme-là ne fût pas né. » 25Judas, qui le trahissait, prit la parole et dit : « Est-ce moi, Maître ? » « Tu l’as dit, » répondit Jésus. 26Pendant le repas, Jésus prit le pain, et, ayant prononcé une bénédiction, il le rompit et le donna à ses disciples, en disant : « Prenez et mangez, ceci est mon corps. » 27Il prit ensuite la coupe, et, ayant rendu grâces, il la leur donna en disant : « Buvez-en tous :
66Qu’en pensez-vous ? » Ils répondirent : « Il mérite la mort. »
Les sigles désignant les différents interlocuteurs sont les suivants : † = Jésus ; L = Lecteur ; D = Disciples et amis ; F = Foule ; A = Autres personnages. L. En ce temps-là, l’un des Douze, nommé Judas Iscariote, se rendit chez les chefs des prêtres et leur dit : D. « Que me donnerez-vous si je vous le livre ? » L. Ils lui donnèrent trente pièces d’argent. Dès lors, Judas cherchait une occasion favorable pour le livrer. Le premier jour de la fête des pains sans levain, les disciples s’approchèrent de Jésus et lui demandèrent : D. « Où veux-tu que nous préparions le repas de la Pâque ? » L. Il leur dit : † « Allez en ville chez un tel et dites-lui : « Le Maître te fait dire : Mon heure approche. C’est chez toi que je veux célébrer la Pâque avec mes disciples. » » L. Les disciples firent ce que Jésus leur avait demandé et préparèrent la Pâque. Le soir venu, Jésus était à table avec les Douze. Pendant le repas, il déclara : † « En vérité, je vous le dis : l’un de vous va me livrer. » L. Profondément attristés, ils se mirent à lui demander, l’un après l’autre : D. « Serait-ce moi, Seigneur ? » L. Il répondit : † « Celui qui a plongé la main dans le plat avec moi, c’est lui qui va me livrer. Le Fils de l’homme s’en va comme les Écritures l’annoncent à son sujet. Mais malheur à celui par qui le Fils de l’homme est livré ! Il aurait mieux valu pour lui ne jamais naître. » L. Judas, celui qui le livrait, prit la parole : D. « Maître, serait-ce moi ? » L. Jésus lui répondit : † « C’est toi qui le dis. » L. Pendant le repas, Jésus prit du pain, prononça la bénédiction, le rompit et le donna aux disciples en disant : † « Prenez et mangez, ceci est mon corps. » L. Puis il prit une coupe, rendit grâce et la leur donna en disant : † « Buvez-en tous, car ceci est mon sang, le sang de l’Alliance, versé pour la multitude en rémission des péchés. Je vous le dis : je ne boirai plus de ce fruit de la vigne jusqu’au jour où je le boirai nouveau avec vous dans le Royaume de mon Père. » L. Après avoir chanté les psaumes, ils partirent pour le mont des Oliviers. Alors Jésus leur dit : † « Cette nuit, vous allez tous trébucher à cause de moi, car il est écrit : « Je frapperai le berger et les brebis du troupeau seront dispersées. » Mais après ma résurrection, je vous précéderai en Galilée. » L. Pierre prit la parole et dit : D. « Même si tous trébuchent à cause de toi, moi, jamais je ne trébu cherai. » L. Jésus lui répondit : † « En vérité, je te le dis : cette nuit même, avant que le coq chante, tu m’auras renié trois fois. » L. Pierre lui dit : D. « Même si je dois mourir avec toi, je ne te renierai pas. » L. Et tous les disciples dirent la même chose. Alors Jésus arriva avec eux dans un domaine appelé Gethsémani et leur dit : † « Asseyez-vous ici pendant que je vais là-bas pour prier. » L. Il emmena Pierre, Jacques et Jean, les deux fils de Zébédée, et il commença à ressentir tristesse et angoisse. Il leur dit : † « Mon âme est triste à en mourir. Restez ici et veillez avec moi. » L. Allant un peu plus loin, il se jeta face contre terre et pria : † « Mon Père, s’il est possible, éloigne de moi cette coupe. Cependant, non pas comme je veux, mais comme tu veux. » L. Puis il revint vers ses disciples et les trouva endormis. Il dit à Pierre : † « Ainsi, vous n’avez pas eu la force de veiller une seule heure avec moi ? Veillez et priez pour ne pas entrer en tentation. L’esprit est ardent, mais la chair est faible. » L. De nouveau, il s’éloigna et pria une deuxième fois : † « Mon Père, si cette coupe ne peut pas être écartée sans que je la boive, que ta volonté soit faite. » L. Revenu près des disciples, il les trouva de nouveau endormis, car leurs yeux étaient lourds de sommeil. Les laissant, il s’éloigna de nouveau et pria une troisième fois, répétant les mêmes paroles. Alors il revint vers les disciples et leur dit : † « Désormais, vous pouvez dormir et vous reposer. Voici que l’heure est proche où le Fils de l’homme est livré aux mains des pécheurs. Levez-vous ! Allons ! Voici qu’il approche, celui qui me livre. » L. Jésus parlait encore lorsque Judas, l’un des Douze, arriva avec une grande foule armée d’épées et de bâtons, envoyée par les chefs des prêtres et les responsables du peuple. Celui qui le livrait leur avait donné un signe : D. « Celui que j’embrasserai, c’est lui. Arrêtez-le. » L. Aussitôt, il s’approcha de Jésus et dit : D. « Salut, Maître ! » L. Et il l’embrassa. Jésus lui dit : † « Mon ami, fais ce pour quoi tu es venu. » L. Alors ils s’approchèrent, mirent la main sur Jésus et l’arrêtèrent. L’un de ceux qui étaient avec Jésus porta la main à son épée, la tira, frappa le serviteur du grand prêtre et lui trancha l’oreille. Alors Jésus lui dit : † « Remets ton épée à sa place, car tous ceux qui prennent l’épée périront par l’épée. Penses-tu que je ne puisse pas faire appel à mon Père ? Il mettrait aussitôt à ma disposition plus de douze légions d’anges. Mais alors, comment les Écritures s’accompliraient-elles ? » L. À ce moment-là, Jésus dit à la foule : † « Suis-je un bandit pour que vous soyez venus m’arrêter avec des épées et des bâtons ? Chaque jour j’étais assis dans le Temple à enseigner, et vous ne m’avez pas arrêté. » L. Mais tout cela arriva pour que s’accomplissent les écrits des prophètes. Alors tous les disciples l’abandonnèrent et s’enfuirent. Ceux qui avaient arrêté Jésus l’amenèrent devant Caïphe, le grand prêtre, chez qui s’étaient réunis les spécialistes de la loi et les responsables. Pierre le suivait à distance jusqu’au palais du grand prêtre. Il entra dans la cour et s’assit avec les serviteurs pour voir comment cela finirait. Les chefs des prêtres et tout le grand conseil cherchaient un faux témoignage contre Jésus pour le faire condamner à mort. Ils n’en trouvèrent pas, bien que beaucoup de faux témoins se soient présentés. Finalement, deux se présentèrent et déclarèrent : A. « Cet homme a dit : « Je peux détruire le Temple de Dieu et le reconstruire en trois jours. » » L. Alors le grand prêtre se leva et lui dit : A. « Tu ne réponds rien ? Que dis-tu de ces témoignages contre toi ? » L. Mais Jésus gardait le silence. Le grand prêtre lui dit : A. « Je t’adjure par le Dieu vivant de nous dire si tu es le Messie, le Fils de Dieu. » L. Jésus lui répondit : † « C’est toi qui le dis. En tout cas, je vous le déclare : désormais vous verrez le Fils de l’homme siéger à la droite du Tout-Puissant et venir sur les nuées du ciel. » L. Alors le grand prêtre déchira ses vêtements en disant : A. « Il a blasphémé ! Pourquoi avons-nous encore besoin de témoins ? Vous venez d’entendre le blasphème ! Quel est votre avis ? » L. Ils répondirent : F. « Il mérite la mort. » L. Alors ils lui crachèrent au visage et le giflèrent. D’autres le frappèrent en disant : F. « Fais le prophète, Messie ! Qui t’a frappé ? » L. Pendant ce temps, Pierre était assis dehors dans la cour. Une servante s’approcha de lui et dit : A. « Toi aussi, tu étais avec Jésus le Galiléen. » L. Mais il le nia devant tout le monde : D. « Je ne sais pas de quoi tu parles. » L. Une autre servante le vit sortir vers le portail et dit à ceux qui étaient là : A. « Celui-ci était avec Jésus le Nazaréen. » L. De nouveau, Pierre le nia en jurant : D. « Je ne connais pas cet homme. » L. Peu après, ceux qui se tenaient là s’approchèrent et dirent à Pierre : A. « Sûrement, toi aussi tu es l’un d’entre eux ! Ton accent te trahit. » L. Alors il se mit à jurer violemment : D. « Je ne connais pas cet homme. » L. Et aussitôt un coq chanta. Alors Pierre se souvint de la parole que Jésus lui avait dite : « Avant que le coq chante, tu m’auras renié trois fois. » Il sortit et pleura amèrement. Le matin venu, tous les chefs des prêtres et les responsables du peuple tinrent conseil contre Jésus pour le faire condamner à mort. Après l’avoir attaché, ils l’emmenèrent et le livrèrent à Pilate, le gouverneur. Alors, voyant que Jésus était condamné, Judas, qui l’avait livré, fut pris de remords. Il rapporta les trente pièces d’argent aux chefs des prêtres et aux responsables en disant : D. « J’ai péché en livrant un innocent à la mort. » L. Ils répliquèrent : A. « Qu’est-ce que cela nous fait ? C’est ton problème. » L. Jetant les pièces d’argent dans le Temple, il se retira et alla se pendre. Les chefs des prêtres ramassèrent l’argent et dirent : A. « Il n’est pas permis de le mettre dans le trésor du Temple puisque c’est le prix du sang. » L. Après avoir tenu conseil, ils achetèrent avec cet argent le champ du potier pour y enterrer les étrangers. C’est pourquoi ce champ est appelé jusqu’à aujourd’hui le Champ-du-Sang. Ainsi s’accomplit la parole du prophète Jérémie : Ils prirent les trente pièces d’argent, le prix de celui qui a été mis à prix par les fils d’Israël, et ils les donnèrent pour le champ du potier, comme le Seigneur me l’avait ordonné. On fit comparaître Jésus devant Pilate, le gouverneur, qui l’interrogea : A. « Es-tu le roi des Juifs ? » L. Jésus déclara : † « C’est toi qui le dis. » L. Mais tandis que les chefs des prêtres et les responsables l’accusaient, il ne répondit rien. Alors Pilate lui dit : A. « Tu n’entends pas tous ces témoignages contre toi ? » L. Mais Jésus ne lui répondit plus un seul mot, si bien que le gouverneur fut très étonné. Or, à chaque fête, le gouverneur avait coutume de relâcher un prisonnier, celui que la foule demandait. Il y avait alors un prisonnier bien connu, nommé Barabbas. Les foules s’étant rassemblées, Pilate leur dit : A. « Qui voulez-vous que je vous relâche : Barabbas ou Jésus, appelé le Messie ? » L. Il savait que c’était par jalousie qu’on avait livré Jésus. Tandis qu’il siégeait au tribunal, sa femme lui fit dire : A. « Ne te mêle pas de l’affaire de cet innocent, car aujourd’hui j’ai beaucoup souffert en rêve à cause de lui. » L. Les chefs des prêtres et les responsables poussèrent les foules à réclamer Barabbas et à faire périr Jésus. Le gouverneur reprit : A. « Lequel des deux voulez-vous que je vous relâche ? » L. Ils répondirent : F. « Barabbas ! » L. Pilate leur dit : A. « Que ferai-je donc de Jésus, appelé le Messie ? » L. Ils répondirent tous : F. « Qu’il soit crucifié ! » L. Pilate demanda : A. « Quel mal a-t-il donc fait ? » L. Ils criaient encore plus fort : F. « Qu’il soit crucifié ! » L. Pilate, voyant que ses efforts ne servaient à rien sinon à augmenter le tumulte, prit de l’eau et se lava les mains devant la foule en disant : A. « Je suis innocent de la mort de cet homme. Cela vous regarde. » L. Tout le peuple répondit : F. « Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants ! » L. Alors il leur relâcha Barabbas. Quant à Jésus, il le fit fouetter et le livra pour qu’il soit crucifié. Alors les soldats du gouverneur emmenèrent Jésus dans le prétoire et rassemblèrent toute la troupe autour de lui. Ils lui enlevèrent ses vêtements et le couvrirent d’un manteau rouge. Puis ils tressèrent une couronne d’épines et la posèrent sur sa tête. Ils lui mirent un roseau dans la main droite et, pour se moquer de lui, ils s’agenouillaient devant lui en disant : F. « Salut, roi des Juifs ! » L. Après avoir craché sur lui, ils prirent le roseau et le frappaient à la tête. Quand ils se furent bien moqués de lui, ils lui enlevèrent le manteau, lui remirent ses vêtements et l’emmenèrent pour le crucifier. En sortant, ils trouvèrent un homme de Cyrène nommé Simon et le réquisitionnèrent pour porter la croix de Jésus. Arrivés en un lieu appelé Golgotha, c’est-à-dire le Lieu du Crâne, ils donnèrent à boire à Jésus du vin mêlé de fiel. Il y goûta mais ne voulut pas boire. Après l’avoir crucifié, ils se partagèrent ses vêtements en tirant au sort. Puis ils restaient là, assis, à le garder. Au-dessus de sa tête, ils placèrent une inscription indiquant le motif de sa condamnation : « Celui-ci est Jésus, le roi des Juifs. » Alors on crucifia avec lui deux bandits, l’un à droite et l’autre à gauche. Les passants l’insultaient en hochant la tête et en disant : F. « Toi qui détruis le Temple et le reconstruis en trois jours, sauve-toi toi-même si tu es Fils de Dieu, et descends de la croix ! » L. De même, les chefs des prêtres se moquaient de lui avec les spécialistes de la loi et les responsables, en disant : A. « Il en a sauvé d’autres et il ne peut pas se sauver lui-même ! Il est roi d’Israël, qu’il descende maintenant de la croix et nous croirons en lui ! Il a mis sa confiance en Dieu, que Dieu le délivre maintenant s’il l’aime ! Car il a dit : « Je suis Fils de Dieu. » » L. Les bandits crucifiés avec lui l’insultaient de la même manière. À partir de midi, l’obscurité se fit sur toute la terre jusqu’à trois heures de l’après-midi. Vers trois heures, Jésus cria d’une voix forte : † « Éli, Éli, lema sabactani ? » L. Ce qui veut dire : † « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » L. En l’entendant, quelques-uns de ceux qui étaient là disaient : F. « Il appelle Élie ! » L. Aussitôt, l’un d’eux courut prendre une éponge qu’il trempa dans du vinaigre, la mit au bout d’un roseau et lui donna à boire. Les autres disaient : F. « Attends ! Voyons si Élie vient le sauver. » L. Mais Jésus, poussant de nouveau un grand cri, rendit l’esprit. (Ici on fléchit le genou et on s’arrête un instant) Et voici que le rideau du Temple se déchira en deux, de haut en bas. La terre trembla et les rochers se fendirent. Les tombeaux s’ouvrirent et les corps de nombreux saints qui étaient morts ressuscitèrent. Sortant des tombeaux après la résurrection de Jésus, ils entrèrent dans la ville sainte et apparurent à beaucoup de gens. En voyant le tremblement de terre et ces événements, le centurion et ceux qui, avec lui, gardaient Jésus furent saisis d’une grande crainte et dirent : A. « Vraiment, celui-ci était Fils de Dieu ! » L. Il y avait là de nombreuses femmes qui observaient de loin. Elles avaient suivi Jésus depuis la Galilée pour le servir. Parmi elles se trouvaient Marie de Magdala, Marie, mère de Jacques et de Joseph, et la mère des fils de Zébédée. Le soir venu, arriva un homme riche d’Arimathie, nommé Joseph, qui était lui aussi devenu disciple de Jésus. Il alla trouver Pilate pour demander le corps de Jésus. Pilate ordonna qu’on le lui remette. Joseph prit le corps, l’enveloppa dans un linceul propre et le déposa dans le tombeau neuf qu’il s’était fait creuser dans le roc. Puis il roula une grande pierre à l’entrée du tombeau et s’en alla. Marie de Magdala et l’autre Marie étaient là, assises en face du tombeau. Le lendemain, après le jour de la Préparation, les chefs des prêtres et les pharisiens se rassemblèrent chez Pilate en disant : A. « Seigneur, nous nous sommes rappelés que cet imposteur a dit de son vivant : « Trois jours après, je ressusciterai. » Donne donc l’ordre que le tombeau soit surveillé jusqu’au troisième jour, de peur que ses disciples ne viennent voler le corps et ne disent au peuple : « Il est ressuscité d’entre les morts. » Cette dernière tromperie serait pire que la première. » L. Pilate leur déclara : A. « Vous avez une garde. Allez organiser la surveillance comme vous l’entendez. » L. Ils partirent donc et assurèrent la surveillance du tombeau en mettant les scellés sur la pierre et en y plaçant la garde.
Entrer dans la Passion : ce que Matthieu nous révèle sur l’amour jusqu’au bout
Comprendre la Semaine sainte à travers le récit le plus structuré des Évangiles pour transformer notre foi en engagement concret
Vous avez déjà lu la Passion selon Matthieu à voix haute, ou entendu ce long récit lors de la liturgie du dimanche des Rameaux, et vous vous êtes demandé : pourquoi autant de détails ? Pourquoi Matthieu prend-il soin de noter la femme de Pilate, le champ du potier, les tombeaux qui s’ouvrent ? Ce texte n’est pas un simple compte rendu historique. C’est une fresque théologique minutieusement construite, qui relie l’Ancien Testament à l’événement pascal, et qui interpelle chaque croyant sur la qualité de sa propre fidélité. Cet article s’adresse à quiconque veut dépasser la surface narrative pour toucher le cœur vivant du mystère chrétien.
Le récit matthéen de la Passion n’est pas linéaire au sens journalistique — il est théologique au sens plein : chaque scène répond à une promesse scripturaire, chaque personnage est un miroir tendu au lecteur. Nous traverserons d’abord le contexte littéraire et liturgique unique de ce texte, puis nous analyserons la logique interne qui structure les vingt-neuf scènes du récit. Ensuite nous déploierons les trois grands axes spirituels qui en émergent — la trahison, le silence et la mort féconde —, avant d’en tirer des applications concrètes pour la vie chrétienne ordinaire. Nous conclurons par une prière et une pratique hebdomadaire en cinq gestes simples.
Matthieu au cœur de la tradition : un récit taillé pour le peuple de Dieu
Pour comprendre pourquoi Matthieu écrit la Passion comme il le fait, il faut savoir pour qui il écrit. Vers les années 80-90 de notre ère, une communauté judéo-chrétienne — probablement installée à Antioche de Syrie — cherche ses repères. Elle vient de traverser la destruction de Jérusalem (70 ap. J.-C.), la rupture avec la synagogue, et elle doit en même temps s’ouvrir aux nations. Matthieu est un catéchiste autant qu’un évangéliste. Son Évangile est le plus structuré des quatre : cinq grands discours imitant les cinq livres de Moïse, un prologue généalogique qui relie Jésus à Abraham et à David, et une préoccupation constante pour l’accomplissement des Écritures.
La Passion (Mt 26–27) n’échappe pas à cette logique. Elle est le sommet narratif et théologique vers lequel tout l’Évangile convergeait. Dès le chapitre premier, l’ange avait annoncé que Jésus « sauverait son peuple de ses péchés » (Mt 1,21) — cette promesse trouve ici son accomplissement dramatique. Le terme grec telos (accomplissement, fin) résonne en filigrane à travers chaque citation prophétique : les trente pièces d’argent, le champ du potier, le silence devant Pilate, tout est explicitement rattaché à Jérémie, Zacharie, Ésaïe.
Ce qui distingue Matthieu de Marc — dont il s’inspire — c’est précisément cette épaisseur scripturaire. Marc est plus brut, plus immédiat. Matthieu, lui, prend le temps de nommer les prophéties accomplies, de préciser les gestes rituels, d’ajouter les épisodes absents de Marc : la femme de Pilate et son rêve (Mt 27,19), le geste de Pilate se lavant les mains (Mt 27,24), les gardes au sépulcre (Mt 27,62-66), les saints ressuscités entrant dans la Ville sainte (Mt 27,52-53). Ces ajouts matthéens ne sont pas des embellissements — ils sont des clés d’interprétation théologique.
Liturgiquement, ce texte est proclamé lors du dimanche des Rameaux, en ouverture de la Semaine sainte. C’est une immersion totale : le lecteur entre dans la Passion avant même d’en vivre les rites quotidiens. Matthieu construit ainsi une pédagogie de la semaine : on entend d’abord le tout, pour ensuite revivre chaque fragment — le Jeudi saint, le Vendredi saint, la Vigile pascale — avec une intelligence plus profonde. Le récit est donc à la fois catéchèse, proclamation kérygmatique et prière liturgique. Il parle au croyant débutant comme au théologien chevronné.
La structure du texte lui-même révèle ce soin pédagogique. On distingue cinq grandes unités : la trahison et le dernier repas (26,14-35), la prière à Gethsémani et l’arrestation (26,36-56), les jugements religieux et civils (26,57 – 27,26), la crucifixion et la mort (27,27-56), et l’ensevelissement avec la garde au tombeau (27,57-66). Chaque unité est une mise en scène de l’identité de Jésus : qui est cet homme que ses amis abandonnent, que ses ennemis condamnent, et que la création elle-même semble reconnaître au moment où il meurt ?
Le fil caché : l’accomplissement comme clé de lecture de toute la Passion
Si l’on devait résumer en une phrase l’originalité théologique de la Passion selon Matthieu, ce serait celle-ci : tout ce qui arrive à Jésus était prévu, annoncé, voulu — non pas au sens d’un destin aveugle, mais au sens d’un amour qui va jusqu’au bout de sa propre logique.
Matthieu utilise la formule « pour que s’accomplissent les Écritures » ou ses équivalents à sept reprises dans ces deux chapitres. Ce n’est pas une rhétorique apologétique destinée à convaincre des adversaires. C’est une confession de foi : le Dieu qui a parlé à travers les prophètes est le même qui agit dans l’histoire de Jésus. Il n’y a pas de rupture entre les deux Testaments — il y a une continuité dramatique, comme entre une promesse de fiançailles et le mariage lui-même.
Prenons l’exemple le plus frappant : les trente pièces d’argent. Matthieu cite (Mt 27,9-10) une prophétie qu’il attribue à Jérémie mais qui provient en réalité de Zacharie 11,12-13, avec une résonance au Livre de Jérémie (32,6-15) pour l’achat du champ. Ce mélange n’est pas une erreur : c’est une technique midrashique, une lecture typologique qui superpose deux textes prophétiques pour construire un sens plus riche. Le prix de la trahison — trente pièces d’argent, le prix d’un esclave blessé selon Exode 21,32 — devient le symbole d’une humanité qui évalue le Fils de Dieu au tarif d’un serf. La prophétie accomplie n’est pas un détail anecdotique ; c’est une déclaration sur la dignité de Jésus et l’aveuglement de ceux qui le rejettent.
Ce même motif structurel de l’accomplissement éclaire le silence de Jésus. Devant Caïphe et devant Pilate, Jésus ne se défend pas — ou presque pas. Cela déconcerte tout le monde dans le récit : « le gouverneur fut très étonné » (Mt 27,14). Mais ce silence est la transposition directe d’Ésaïe 53,7 : « Maltraité, il s’humiliait, il n’ouvrait pas la bouche, comme un agneau conduit à l’abattoir. » Le Serviteur souffrant d’Ésaïe trouvait en Jésus non pas un imitateur volontaire mais un accomplissement ontologique. Jésus n’est pas silencieux parce qu’il n’a rien à dire. Il est silencieux parce que sa parole la plus forte sera son cri d’abandon (Mt 27,46) et sa mort (Mt 27,50) — deux moments où tout le créé répond.
La résurrection des saints au moment de la mort de Jésus (Mt 27,52-53) est l’un des passages les plus énigmatiques de tout le Nouveau Testament. Nulle part ailleurs dans les Évangiles on ne trouve un tel événement. Matthieu l’insère pour faire comprendre que la mort de Jésus inaugure déjà une réalité eschatologique : le voile du Temple se déchire de haut en bas (signe que l’accès à Dieu est désormais ouvert à tous), la terre tremble, les rochers se fendent, les morts ressuscitent. Ce n’est pas du merveilleux gratuit : c’est une théologie de la création récapitulée. Quand le Fils de Dieu rend l’esprit, l’ordre ancien est bouleversé et le nouveau commence.
Ce fil de l’accomplissement traverse ainsi toute la Passion comme une colonne vertébrale. Il ne s’agit pas de prouver que Jésus était le Messie en cochant des cases prophétiques. Il s’agit de montrer que l’amour de Dieu pour l’humanité est cohérent, fidèle, sans retour en arrière possible. Ce que Dieu a promis, il l’accomplit — y compris quand cela passe par la croix.

La trahison, ou le visage du péché dans nos vies
Judas est le personnage le plus psychologiquement complexe de la Passion matthéenne. Matthieu est le seul évangéliste à nous donner son retour en arrière après la condamnation de Jésus (Mt 27,3-10). Et ce qu’il décrit n’est pas indifférence — c’est remords. « J’ai péché en livrant à la mort un innocent. » Cette phrase est extraordinaire. Judas reconnaît sa faute, nomme l’innocence de Jésus, et pourtant ne trouve pas le chemin du pardon. Il va se pendre.
Ce contraste avec Pierre est saisissant et voulu. Pierre aussi trahit — il renie Jésus trois fois, avec serments et protestations violentes. Mais Pierre, lui, pleure. « Il sortit et, dehors, pleura amèrement. » Et l’Évangile de Matthieu ne nous dit pas la suite pour Pierre dans ce passage — mais le lecteur sait, par la résurrection annoncée, que ce chemin de larmes conduit à la restauration.
Qu’est-ce qui différencie le remords de Judas du repentir de Pierre ? La théologie chrétienne classique, notamment Augustin et Thomas d’Aquin, a répondu : ce n’est pas la gravité de la faute, c’est la destination du regard. Judas regarde sa faute et se condamne lui-même. Pierre regarde Jésus — et Jésus l’avait regardé (Luc 22,61 le précise, mais Matthieu l’implique par son récit de la prédiction du reniement). Le remords tourne sur lui-même ; le repentir se tourne vers l’Autre.
Il y a là une leçon spirituelle immense pour la vie chrétienne contemporaine. Combien de croyants portent des fautes anciennes non pas parce qu’ils n’ont pas été pardonnés, mais parce qu’ils ne se permettent pas d’accepter le pardon ? Le péché de Judas n’est pas simplement d’avoir livré Jésus — c’est d’avoir cru que ce geste le définissait pour toujours et qu’aucune miséricorde ne pouvait en venir à bout. C’est, en un sens, le péché contre l’Esprit que Jésus évoque ailleurs : non pas une faute particulière, mais le refus de croire que Dieu est plus grand que nos fautes.
La trahison, dans la Passion de Matthieu, prend aussi un visage collectif. Les disciples qui « s’enfuirent tous » (Mt 26,56), les foules qui crient « Qu’il soit crucifié ! » après avoir acclamé le Roi quelques jours plus tôt lors de l’entrée à Jérusalem, les grands prêtres qui préfèrent la stabilité politique à la vérité — tous ces personnages sont des miroirs. Matthieu ne les condamne pas avec moralisme ; il les montre pour que le lecteur se reconnaisse et choisisse autrement.
Gethsémani, le laboratoire de la prière authentique
La scène de Gethsémani (Mt 26,36-46) est probablement l’une des plus denses théologiquement de tout le Nouveau Testament. Elle nous montre Jésus — le Fils de Dieu selon la confession de Pierre (Mt 16,16) et selon la voix du Père au baptême et à la Transfiguration — en proie à une détresse humaine absolue. « Mon âme est triste à en mourir. »
Cette formulation reprend le Psaume 42 (« Pourquoi te courbes-tu, mon âme ? ») et signale une kénose — un abaissement — qui n’est pas de façade. Le Christ de Matthieu n’est pas stoïque. Il ne traverse pas la Passion comme un héros antique au-dessus de la mêlée. Il souffre réellement, il tremble réellement, il demande — trois fois — que « cette coupe passe loin de lui ». Trois fois, il prie. Trois fois, il revient et trouve ses disciples endormis. Cette triple structure est symétrique avec le triple reniement de Pierre : les deux scènes se répondent et soulignent le fossé entre la faiblesse humaine et la fidélité du Christ.
Mais le cœur de la scène est la formule de la troisième prière : « Que ta volonté soit faite ! » (Mt 26,42) — formule que le lecteur matthéen reconnaît immédiatement comme le troisième demande du Notre Père (Mt 6,10). Jésus ne récite pas une prière qu’il aurait enseignée ; il la vit. Il l’incarne dans la chair et le sang, dans la nuit et l’angoisse. Le Notre Père n’est pas un formulaire rituel — c’est le programme d’une vie configurée à la volonté du Père, même quand cette volonté coûte tout.
Pour la spiritualité chrétienne, cette scène est fondatrice. Elle légitime la prière de demande — Jésus demande — tout en la situant dans un mouvement plus large de confiance filiale. Elle dit aussi quelque chose d’essentiel sur la souffrance : elle n’est pas déniée, contournée ni expliquée. Elle est présentée au Père avec une honnêteté totale. C’est précisément ce modèle que la tradition monastique, de Cassien à Thérèse d’Avila, a médité comme fondement de la prière contemplative.
Il y a enfin quelque chose de doux et de poignant dans le reproche fait aux disciples endormis : « Vous n’avez pas eu la force de veiller seulement une heure avec moi ? » Ce n’est pas une réprimande sévère. C’est la plainte d’un ami qui souhaitait de la compagnie dans sa nuit. Et Matthieu note que Jésus les retrouve endormis deux fois sans les réveiller violemment — il leur laisse leur sommeil. Cela dit quelque chose sur la manière dont Dieu tient compte de nos limites sans y réduire ses attentes. Il continue à nous vouloir avec lui, même si nous dormons.

La mort de Jésus comme événement cosmique et révélation ultime
Le moment central de toute la Passion matthéenne est le cri du Psaume 22 : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » (Mt 27,46). Ce cri est souvent cité comme preuve d’un désespoir réel dans l’âme de Jésus. Mais le comprendre ainsi sans le lire dans son contexte scripturaire, c’est passer à côté de sa profondeur.
Le Psaume 22 est l’un des psaumes les plus christologiques de l’Ancien Testament. Il commence par ce cri d’abandon — et il se termine par une confession de foi triomphante : « Les générations futures seront instruites du Seigneur… Il l’a fait ! » (Ps 22,31). En citant l’incipit du psaume, Jésus convoque l’intégralité du psaume dans la conscience du lecteur instruit. Ce n’est pas seulement un cri de désespoir — c’est une prière qui inclut la confiance finale, même si le corps n’en voit pas encore l’issue.
Cela ne minimise pas la réalité de l’expérience. Hans Urs von Balthasar a insisté avec force sur la réalité de l’abandon vécu par le Christ dans sa mort : il s’agit d’une solidarité totale avec l’humanité pécheresse dans son éloignement de Dieu, une descente dans la nuit de la séparation pour que plus personne ne soit seul dans cette nuit. Cette théologie de la substitution vicaire — Jésus portant notre abandon pour que nous ne soyons plus abandonnés — est le cœur du mystère pascal selon Matthieu.
Et puis viennent les signes cosmiques. Le rideau du Temple se déchire — de haut en bas, précision importante : c’est Dieu qui agit, pas l’homme. La terre tremble. Les rochers se fendent. Les morts ressuscitent et entrent dans la Ville sainte. Cette cascade d’événements extraordinaires a une fonction théologique précise : la mort de Jésus n’est pas la fin d’une histoire individuelle, aussi sainte soit-elle. C’est un événement qui reconfigure l’ordre du monde.
Le centurion romain qui déclare : « Vraiment, celui-ci était Fils de Dieu ! » est le symbole de ce mouvement d’universalité. Un soldat romain, représentant de la puissance impériale qui vient d’exécuter Jésus, devient le premier confesseur de la foi pascale. Matthieu fait ainsi écho à la promesse de la mission universelle qui conclura l’Évangile (Mt 28,18-20) : ce Fils de Dieu est reconnu aux quatre coins de la terre, par ceux-là mêmes qui semblaient les plus éloignés.
Ce que la Passion change concrètement
La Passion selon Matthieu n’est pas un texte à contempler de loin, depuis un fauteuil confortable de l’histoire. Elle interpelle directement chaque sphère de la vie du croyant.
Dans la vie intérieure et la prière. Gethsémani autorise et même exige l’honnêteté avec Dieu. Trop de croyants prient avec des mots polis qui masquent une vraie détresse. Matthieu montre que Jésus lui-même a prié dans la sueur et les larmes, avec une demande qui allait dans un sens et une acceptation qui allait dans un autre. La prière authentique n’est pas la résignation passive ; c’est le dialogue avec le Père où l’on apporte tout ce qu’on est, en faisant confiance que sa volonté est meilleure que la nôtre.
Dans les relations blessées. Les personnages de Judas et Pierre nous apprennent que le péché n’est pas le dernier mot — mais que nous pouvons, par notre rigidité envers nous-mêmes ou envers autrui, le laisser avoir le dernier mot. La grâce du pardon existe ; encore faut-il se laisser saisir par elle. Cela suppose une humilité concrète : revenir, comme Pierre, même après un échec cuisant, même sans être sûr d’être reçu.
Dans la vie professionnelle et sociale. Le silence de Jésus devant Pilate est une provocation pour une époque qui valorise l’affirmation de soi, la défense de ses intérêts, la communication maîtrisée. Il y a des moments où la parole la plus forte est le silence. Il y a des injustices que l’on ne peut pas toujours corriger par des arguments, mais que l’on peut porter autrement — avec une dignité qui déroute les persécuteurs, comme le Christ a déconcerté Pilate.
Dans l’engagement communautaire. Joseph d’Arimathie, personnage discret, fait un geste décisif : il sort de l’ombre pour réclamer le corps de Jésus. Il prend un risque politique réel. Les femmes qui « observaient de loin » (Mt 27,55) — Marie Madeleine, Marie mère de Jacques, la mère des fils de Zébédée — sont les seules à rester présentes jusqu’à la fin. La fidélité, dans la Passion de Matthieu, n’est pas le fait des grands discours (Pierre avait promis de mourir avec Jésus) mais des petits gestes concrets dans le moment difficile.

Dans le sillage des Pères : comment la tradition a lu cette Passion
La réception patristique de la Passion matthéenne est extraordinairement riche. Quelques jalons permettent de mesurer la profondeur de cette tradition.
Jean Chrysostome, dans ses homélies sur Matthieu (rédigées à Antioche vers 390), insiste sur le paradoxe royal de la Passion : Jésus est à la fois roi et serviteur, juge et condamné. Le manteau rouge dont les soldats le couvrent pour se moquer de lui est, pour Chrysostome, une ironie sacrée : ils ignoraient qu’ils habillaient réellement un roi. Cette lecture de la royauté par le bas, de la puissance dans la faiblesse, traversera toute la spiritualité chrétienne jusqu’à Thérèse de Lisieux et sa « petite voie ».
Augustin d’Hippone médite longuement le cri d’abandon dans ses Enarrationes in Psalmos. Pour lui, c’est le Christ qui prie en son Église : ce n’est pas seulement Jésus individuel qui crie, mais toute l’humanité rachetée qui, en lui, porte sa détresse à Dieu. Cette lecture « corporative » du Christ — le Christ et l’Église formant un seul sujet priant — est l’une des grandes contributions d’Augustin à la théologie liturgique.
Bernard de Clairvaux voit dans la scène de Gethsémani le modèle du moine en prière : le moine doit, comme Jésus, passer par la nuit avant l’aurore, par le doute avant la certitude, par la demande avant l’abandon. Sa méditation sur le Cantique des cantiques en lien avec la Passion a influencé toute la mystique rhénane et flamande du Moyen Âge.
Thomas d’Aquin, dans la Somme théologique (IIIa, q. 46-50), analyse la Passion sous l’angle de la convenance théologique : pourquoi était-il convenable que le Fils de Dieu souffre ainsi ? Sa réponse articule cinq raisons qui touchent à la satisfaction pour le péché, au modèle de la vertu, à la victoire sur le diable, à la confirmation de la foi, et à l’exaltation de la dignité humaine. Cette synthèse scolastique ne remplace pas la méditation spirituelle, mais elle fournit une armature rationnelle qui protège la foi des malentendus.
Dans la tradition plus récente, Hans Urs von Balthasar (La Théologie des Trois Jours, 1990) a renouvelé la réflexion sur la mort et la descente aux enfers en insistant sur la solidarité du Christ avec toute l’humanité, y compris ceux qui semblent les plus éloignés de Dieu. Cette théologie pascale nourrit directement la pastorale contemporaine auprès des personnes en deuil, en dépression ou en perte de foi.
Lectio divina
« Alors l'un des Douze, appelé Judas Iscariote, alla trouver les grands prêtres et leur dit : Que voulez-vous me donner si je vous le livre ? » (Mt 26, 14-15)
La Passion commence non pas dans un jardin ou sur une croix, mais dans une négociation — un homme de l'intérieur qui met un prix sur l'amour. C'est l'un des Douze. Quelqu'un qui avait tout partagé avec Jésus. Est-ce que tu reconnais en toi cette capacité à marchander la fidélité ? Quand est-ce que tu as mis un prix, même inconscient, sur ta relation avec Dieu ? Qu'est-ce qui pèse plus lourd pour toi — rester ou céder ?
Seigneur, Judas était l'un des tiens, et il t'a livré. Moi aussi je te trahis parfois pour bien moins que trente pièces. Pardonne mes petites apostasies quotidiennes. Garde-moi fidèle là où tout en moi serait prêt à négocier. Que ton regard sur moi soit le même que celui que tu as posé sur Judas : jamais de haine, toujours de l'amour.
Trente pièces d'argent tintent dans une main — et quelque part, un Dieu attend sans fuir.
S’arrêter et contempler : un itinéraire de méditation en cinq étapes
La Passion est un texte fait pour être habité, pas seulement lu. Voici une structure de méditation praticable en une semaine, un soir par jour.
Premier soir : entrer par Judas. Relire Mt 26,14-16 et 27,3-10. Se poser la question : où est-ce que je calcule dans ma relation à Dieu ? Où est-ce que je négocie ce qui ne devrait pas se négocier ? Terminer en nommant concrètement un endroit où je veux « rendre les trente pièces » — c’est-à-dire revenir à une relation désintéressée.
Deuxième soir : entrer par la Cène. Relire Mt 26,26-29. Prendre un morceau de pain, l’tenir dans la main, et méditer en silence sur ces mots : « Ceci est mon corps, donné pour vous. » Quels corps ai-je reçus ? Quels corps ai-je blessés ? La Cène n’est pas seulement un rite — c’est une éthique du corps.
Troisième soir : entrer par Gethsémani. Relire Mt 26,36-46. Formuler à voix haute ou par écrit la prière que vous n’osez pas dire à Dieu — celle qui va à l’encontre de ce que vous pensez être sa volonté, mais que vous portez en vous. Puis, après un silence, ajouter : « Cependant, non pas comme moi, je veux, mais comme toi, tu veux. »
Quatrième soir : entrer par les croix. Relire Mt 27,45-50. Rester avec le cri d’abandon. Ne pas l’expliquer tout de suite. Simplement le tenir, comme on tient la main d’un ami qui souffre et ne comprend pas. Penser à quelqu’un dans votre entourage qui traverse sa propre nuit de Gethsémani ou de Golgotha.
Cinquième soir : entrer par le tombeau. Relire Mt 27,57-66. Joseph d’Arimathie et les femmes restent. Ils ne comprennent pas encore — il n’y a pas encore de résurrection dans leur horizon. Mais ils restent. Quel est le tombeau auquel vous êtes appelé à rester fidèle, même sans résurrection visible ?
Les défis de notre temps face à la Passion
La Passion de Matthieu n’est pas seulement un texte du premier siècle. Elle parle à des défis très contemporains, et il serait malhonnête de ne pas les nommer.
Le défi de la violence. Le récit de la Passion décrit une exécution judiciaire au terme d’un procès inique. Pour beaucoup de contemporains, surtout après les horreurs du XXe siècle et les injustices persistantes du XXIe, il est difficile de voir dans cette mort un événement « rédempteur » sans tomber dans une glorification de la souffrance. La théologie chrétienne contemporaine a dû travailler cet écueil. Ce n’est pas la souffrance en elle-même qui sauve — Dieu n’est pas un sadique — mais l’amour qui traverse la souffrance sans reculer. La croix ne sanctifie pas la violence ; elle en révèle l’absurdité et y répond par un amour plus fort.
Le défi de l’antisémitisme. La phrase « Son sang, qu’il soit sur nous et sur nos enfants ! » (Mt 27,25) a été utilisée pendant des siècles pour justifier des persécutions contre le peuple juif. C’est l’une des pages les plus douloureuses de l’histoire chrétienne. La théologie catholique, depuis le Concile Vatican II et la déclaration Nostra Aetate (1965), est claire : la Passion du Christ ne peut en aucun cas être imputée à l’ensemble du peuple juif, ni à celui du premier siècle ni a fortiori à celui d’aujourd’hui. Cette foule qui crie à Jérusalem n’est pas « les Juifs » — c’est l’humanité tout entière, représentée par tous ses acteurs : soldats romains, prêtres juifs, disciples qui fuient, foule manipulée. Chacun de nous est dans ce récit.
Le défi du silence de Dieu. Pour beaucoup de croyants en souffrance — après un deuil brutal, une maladie longue, une injustice sans réponse — le cri de Jésus « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » est le seul verset de la Bible qui leur parle vraiment. Et c’est précisément sa force. Matthieu ne censure pas ce cri. Il ne lui donne pas immédiatement une réponse consolante. Il le laisse être ce qu’il est : la prière la plus honnête de l’histoire humaine, prononcée par le Fils de Dieu lui-même. Ce faisant, il dit à chaque homme et à chaque femme dans la nuit : tu n’es pas seul dans ton cri — Dieu lui-même l’a poussé.
Le défi de la fidélité dans la durée. La Passion nous confronte à notre propre fragilité de disciples. Qui de nous peut honnêtement dire qu’il n’aurait pas dormi à Gethsémani, fui à l’arrestation, nié au coin du feu ? La psychologie sociale nous apprend que les comportements des disciples sont rigoureusement normaux sous pression. Ce que Matthieu propose, ce n’est pas un idéal héroïque inaccessible, mais un chemin de conversion toujours recommencé : tomber, pleurer, revenir, comme Pierre.
Prière inspirée de la Passion selon Matthieu
Pour entrer dans le Triduum pascal
Seigneur Jésus, tu as connu la nuit de Gethsémani — cette nuit où la prière coûte, où les amis dorment et où la volonté du Père semble impossible à rejoindre.
Apprends-moi à prier ainsi : avec tout ce que je suis, avec mes peurs que je n’ose pas nommer, avec mes demandes qui semblent contraire à ta volonté, et avec ce oui fragile, tremblant, réel — que ta volonté soit faite.
Tu as connu la trahison — celle d’un ami, celle d’une foule, celle de tes proches qui ont préféré fuir. Apprends-moi à ne pas juger Judas de trop haut, moi qui négocie aussi, parfois, ce qui ne devrait pas se négocier. Et apprends-moi, si je trahis, à pleurer comme Pierre — vers toi — et non à me pendre à ma propre culpabilité.
Tu as gardé le silence devant Pilate, non par résignation, mais parce que certaines vérités ne se défendent pas — elles s’incarnent. Donne-moi la sagesse de distinguer quand parler est trahir la vérité, et quand se taire est la servir.
Tu as crié ton abandon sur le bois de la croix — et ce cri était la prière la plus juste jamais formulée, parce qu’il venait du fond de la condition humaine et qu’il était adressé à un Père dont tu n’as jamais douté même dans la nuit où tu ne le sentais plus.
Apprends-moi à crier aussi, sans habiller ma détresse de mots convenables. Apprends-moi que l’abandon ressenti n’est pas l’abandon réel — et que tu es dans ma nuit avant que j’aie pu t’y inviter.
Tu as été mis au tombeau, et des gardes ont veillé pour qu’il ne se passe rien de plus. Mais Dieu ne se laisse pas garder. Donne-moi l’espérance de Pâques qui ne nie pas le Vendredi saint, mais qui sait que le dernier mot n’appartient pas à la mort.
Amen.
La Passion, un texte qui nous lit
Il est une chose étrange avec la Passion selon Matthieu : plus on la lit, plus on a l’impression que c’est elle qui nous lit. Chaque personnage est un miroir. Judas qui calcule, Pierre qui promet trop fort, les disciples qui dorment, la foule qui cède à la pression sociale, Pilate qui se lave les mains, les femmes qui restent — à quel personnage vous identifiez-vous ce matin ?
Matthieu a écrit pour une communauté en crise, qui cherchait ses repères entre une tradition ancienne et un monde nouveau. Sa réponse n’est pas doctrinale en premier lieu — c’est narrative. Il dit : regardez comment il a vécu, regardez comment il est mort, regardez qui il a été jusqu’au bout. Et décidez si vous voulez le suivre.
La Semaine sainte est l’invitation annuelle à rejouer cette décision. Non pas au sens d’une répétition rituelle vide, mais au sens d’un renouvellement du baptême — de ce choix fondateur de configurer sa vie à celle du Christ mort et ressuscité.
L’appel est simple : entrer dans ce texte non comme spectateur, mais comme personnage. Identifier notre Gethsémani personnel — cette coupe que nous préférerions ne pas boire. La présenter honnêtement au Père. Et laisser sa volonté être plus grande que notre résistance.
Car c’est là, dit Matthieu, que commence la résurrection.
Cinq gestes pratiques pour la Semaine sainte
- Relire chaque soir un épisode de Mt 26–27 en cinq à dix minutes, en choisissant un personnage et en vous demandant : où suis-je dans cette scène ?
- Formuler par écrit votre propre « prière de Gethsémani » — une demande honnête à Dieu, suivie d’un acte de confiance en sa volonté, même sans comprendre.
- Choisir un geste concret de présence à quelqu’un en souffrance cette semaine, à l’image des femmes qui sont « restées » au pied de la croix sans pouvoir rien faire d’autre.
- Identifier une trahison que vous avez commise — envers Dieu, envers quelqu’un, envers vous-même — et prendre un rendez-vous avec un confesseur ou un accompagnateur spirituel avant Pâques.
- Participer physiquement, si possible, à la liturgie du Vendredi saint, en laissant le silence de l’adoration de la croix durer plus longtemps que d’habitude, sans chercher à le remplir.
- Offrir la Semaine sainte à une personne de votre entourage qui traverse une épreuve, en lui disant simplement : « Je pense à toi cette semaine. »
- Relire Mt 28,1-10 — le début de la résurrection — le soir du Samedi saint, avant la Vigile pascale, comme une promesse qui précède l’aurore.
Références
Textes primaires
- Évangile selon saint Matthieu, traduction liturgique officielle (AELF), chap. 26–27.
- Chrysostome, Jean, Homélies sur l’Évangile de Matthieu, homélies 80–88, PG 58. Trad. française : Sources Chrétiennes.
- Augustin d’Hippone, Enarrationes in Psalmos, Ps 21 (22), PL 36. Sources Chrétiennes 58.
- Thomas d’Aquin, Somme théologique, IIIa Pars, questions 46 à 50 (De Passione Christi). Trad. Cerf, Paris.
Textes secondaires
- Balthasar, Hans Urs von, La Théologie des Trois Jours. Mysterium Paschale, Desclée de Brouwer, Paris, 1990.
- Brown, Raymond E., The Death of the Messiah, 2 vol., Anchor Bible Reference Library, Doubleday, New York, 1994. (Référence exégétique majeure sur les récits de la Passion dans les quatre Évangiles.)
- Gnilka, Joachim, Das Matthäusevangelium, Herder, Freiburg, 1988. (Commentaire scientifique de référence.)
- Concile Vatican II, Nostra Aetate, déclaration sur les relations de l’Église avec les religions non chrétiennes, §4, 1965. (Sur la non-imputation collective de la Passion au peuple juif.)
✝ Références bibliques
1 passage · 1 livre
Voici que je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin du monde. (Mt 28,20)
L'Évangile du Roi : Jésus, nouveau Moïse, accomplit les Écritures pour Israël et les nations.
→ Explorer le Codex Matthieu- Être différent pour être libre : le chrétien, étranger heureux dans un monde qui le refuse
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