Pourquoi l’humilité nous échappe toujours au moment où l’on croit la tenir

Saint Augustin relit son enfance pour éclairer Luc 9, 46-50 : l'humilité n'est pas une vertu, mais une petitesse à accueillir.

Équipe Via Bible
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Luc 9, 46–50

46Or, une pensée se glissa dans leur esprit, savoir lequel d’entre eux était le plus grand. 47Jésus, voyant les pensées de leur cœur, prit un petit enfant, le mit près de lui, 48et leur dit : « Quiconque reçoit en mon nom ce petit enfant, me reçoit et quiconque me reçoit, reçoit Celui qui m’a envoyé. Car celui d’entre vous tous qui est le plus petit, c’est celui-là qui est grand. » 49Jean, prenant la parole, dit : « Maître, nous avons vu un homme qui chasse les démons en votre nom et nous l’en avons empêché, parce qu’il ne va pas avec nous. » 50Ne l’en empêchez pas, lui répondit Jésus, car celui qui n’est pas contre vous est pour vous. »

Des hommes qui ont tout quitté pour suivre un maître se disputent, en chemin, pour savoir lequel d’entre eux compte le plus. Jésus, qui sait tout de ce silence gêné, ne les gronde pas. Il va chercher un enfant — quelqu’un qui ne pèse rien dans les calculs de préséance — et le place au centre du groupe. Voilà, dit-il, votre mesure : c’est celui qui compte le moins qui compte le plus. Puis Jean vient lui rapporter une autre affaire : un homme, hors du cercle des Douze, chasse les démons au nom de Jésus, et ils l’en ont empêché, parce qu’il n’est pas des leurs. Jésus refuse cette frontière aussi : qui n’est pas contre vous est pour vous.

Ce que saint Augustin découvre en scrutant sa propre enfance, dans un passage où Jésus déjoue nos calculs de grandeur

Il y a une scène, dans les Confessions, qu’on ne raconte presque jamais en chaire. Augustin, évêque, vieil homme, se penche sur son enfance — non pour l’attendrir, mais pour l’accuser. Il se souvient d’un petit garçon qui pleurait de rage en perdant à la balle, qui jalousait ses camarades plus doués que lui à l’école, qui aimait « l’orgueil de la victoire » dans les jeux. Ce petit garçon, c’est lui. Et cette scène-là, étrangement, est la meilleure porte d’entrée dans l’Évangile de ce jour.

Un enfant au milieu d’eux, et un vieil évêque qui se souvient d’avoir été cet enfant

Pourquoi Augustin, et pourquoi les Confessions — ce grand texte écrit vers 397, à Hippone, alors qu’il vient d’être ordonné évêque et que d’anciens amis manichéens colportent des doutes sur sa conversion ? Parce que ce livre n’est pas un traité sur l’humilité. C’est une humilité en acte, un homme qui refuse de se raconter en héros de sa propre histoire. Treize livres adressés directement à Dieu, à la deuxième personne, où l’auteur ne cesse de démonter les grandeurs qu’il s’était bâties : sa réputation de rhéteur brillant, sa fierté philosophique, jusqu’à ses propres larmes de conversion, qu’il examine avec une suspicion presque comique. Aucun Père de l’Église n’a poussé aussi loin cet exercice : se raconter pour se dépouiller, et non pour se grandir.

Voilà pourquoi Augustin lit ce passage de Luc autrement que la plupart des commentateurs. On s’attend, face à cette scène de l’enfant placé au milieu des disciples, à une leçon sur la simplicité enfantine, l’innocence, la pureté du cœur des petits. Augustin, lui, refuse cette lecture facile. Il a été cet enfant. Et il sait, de l’intérieur, que l’enfance n’a rien d’innocent. Le texte le dit sans détour : « Est-ce donc là l’innocence du premier âge ? Il n’en est pas, Seigneur, il n’en est pas » (Confessions, Livre I, chapitre 19). L’enfant que Jésus place au milieu du cercle des disciples n’est pas un modèle de pureté à imiter. Il est un modèle de petitesse — ce qui est tout autre chose.

C’est là que la lecture augustinienne bascule et devient féconde pour nous. Si Jésus avait voulu enseigner l’innocence, il aurait choisi mal : les enfants ne sont pas innocents, Augustin le sait par expérience, lui qui confesse avoir été jaloux, coléreux, avide de gagner, dès son plus jeune âge. Ce que Jésus désigne, en prenant cet enfant dans ses bras, ce n’est donc pas une vertu morale. C’est une condition sociale : celle de qui ne compte pour rien dans les hiérarchies humaines. Un enfant, dans le monde antique, n’a ni voix, ni statut, ni poids dans les discussions d’adultes. Voilà exactement ce que les disciples viennent de perdre de vue en discutant, entre eux, pour savoir qui est le plus grand.

Et Augustin va plus loin encore, dans une phrase d’une densité rare : « C’est donc l’image de l’humilité, que vous avez aimée dans la faiblesse corporelle de l’enfance, ô notre roi, lorsque vous avez dit : « Le royaume des cieux est à ceux qui leur ressemblent » » (Confessions, Livre I, chapitre 19, citant Matthieu 19, 14). Ce que Dieu aime dans l’enfant, précise-t-il, ce n’est pas son cœur pur — c’est sa faiblesse corporelle. Sa petitesse de fait, non de mérite. C’est une lecture qui déplace tout : l’humilité que Jésus enseigne à ses disciples n’est pas une performance spirituelle à atteindre, un exploit d’abaissement volontaire réservé aux saints avancés. C’est une reconnaissance de ce que nous sommes déjà, sans l’avoir choisi — petits, dépendants, sans titre à faire valoir devant Dieu.

Ce que cette lecture change concrètement dans nos vies

La rivalité ne disparaît jamais — elle se raffine

Voici ce qu’Augustin comprend, et que nous préférons souvent ignorer : la rivalité pour la première place ne s’arrête pas avec l’âge adulte. Elle change simplement de vocabulaire. Le petit garçon qui pleurait de rage à la balle devient, plus tard, l’homme qui « aimait dans les compétitions l’orgueil de la victoire » (Confessions, Livre I, chapitre 19). Chez les disciples, sur la route, ce n’est plus une partie de balle — c’est une discussion « pour savoir qui, parmi eux, était le plus grand » (Lc 9, 46). Mais le mécanisme est identique : mesurer sa valeur à celle du voisin, et en tirer fierté ou dépit.

Pensons à une réunion de travail où chacun, sans le dire, compte les minutes de parole que prend l’autre. Ou à une famille où l’on commente, en aparté, qui des enfants « réussit le mieux ». Ou, plus près encore, à cette voix intérieure qui, en lisant les nouvelles d’un ancien camarade, mesure aussitôt l’écart entre sa réussite et la nôtre. Les disciples ne sont pas des hommes mauvais — ce sont des hommes qui viennent de marcher trois ans aux côtés de Jésus, qui ont tout quitté pour lui, et qui pourtant retombent, sur le chemin, dans ce vieux réflexe de comparaison. Augustin ne les juge pas de haut ; il les reconnaît, parce qu’il se reconnaît en eux. Sa confession n’est pas un aveu isolé de jeunesse — c’est une clé de lecture qu’il tend à quiconque s’imagine avoir dépassé ce combat.

L’enfant placé au centre n’est pas un exemple à suivre, mais un test à subir

Jésus ne dit pas aux disciples : « devenez comme des enfants ». Dans ce passage précis, il dit quelque chose de plus rude : « Celui qui accueille en mon nom cet enfant, il m’accueille, moi » (Lc 9, 48). Le test n’est pas d’imiter l’enfant. Le test est de l’accueillir — c’est-à-dire d’accueillir quelqu’un qui ne peut rien nous rendre, qui n’apportera aucun prestige à celui qui le reçoit. Or c’est précisément ce genre d’accueil gratuit que la logique de la grandeur rend impossible. On accueille volontiers celui qui nous grandit ; on néglige, on oublie, on relègue celui qui ne nous sert à rien.

Augustin raconte, dans une autre page des Confessions, l’histoire de son ami Alypius, jaloux d’un simple débat scolaire, « la jalousie lui remuait la bile » — pour un rien, une joute d’école sans conséquence (Confessions, Livre I, chapitre 19). L’anecdote fait sourire, mais elle vise juste : nous rivalisons souvent pour des enjeux dérisoires, avec la même intensité que si notre vie en dépendait. Accueillir un enfant — au sens de Luc — c’est accepter de descendre de cette scène de compétition permanente, ne serait-ce que pour un instant, envers quelqu’un qui ne joue même pas le jeu.

Il y a un écho troublant de cette scène dans les Apophtegmes des Pères du désert. Deux frères, pour s’exercer, décident de se disputer volontairement, comme les gens du monde. Le premier pose une brique entre eux et dit : « Cette brique est à moi. » L’autre répond : « Non, elle est à moi. » Le premier reprend alors : « Si elle est à toi, prends-la et va-t’en » — et ils se retirent sans avoir réussi à se disputer (Apophtegmes des Pères du désert, collection alphabétique). L’histoire est presque comique, mais elle dit une vérité profonde : dès que l’un des deux refuse d’entrer dans la logique de possession et de préséance, la rivalité s’effondre d’elle-même, faute de combattant. C’est très exactement ce que Jésus fait avec ses disciples : il refuse d’entrer dans leur classement, et le classement, privé de son second joueur, tombe.

« Qui n’est pas contre vous est pour vous » : l’humilité déplacée sur le territoire du groupe

La seconde scène de l’Évangile — Jean qui rapporte avoir empêché un exorciste étranger d’agir au nom de Jésus — semble, à première vue, distincte de la première. Elle ne l’est pas. C’est la même maladie, mais appliquée cette fois non plus à des individus, mais à un groupe : « nous l’en avons empêché, car il ne marche pas à ta suite avec nous » (Lc 9, 49). Jean ne dit pas que l’homme fait le mal. Il dit qu’il n’est pas des nôtres. C’est la rivalité de la première scène, élargie aux frontières de l’appartenance.

Jésus répond par une phrase d’une simplicité déconcertante : « Ne l’en empêchez pas : qui n’est pas contre vous est pour vous » (Lc 9, 50). Cette réponse ruine toute logique de club fermé. Elle dit : la grandeur du groupe des disciples ne se mesure pas à ce qui l’exclut, mais à ce qu’elle accueille. Augustin, dans un développement voisin des Confessions, écrit une phrase qui résonne étrangement avec cette scène : Dieu « résiste aux superbes et donne sa grâce aux humbles », et « quelles prodigalités de miséricorde a répandues sur la terre l’humilité de votre Verbe fait chair » (Confessions, Livre VII, chapitre 9). Le mouvement de Dieu, dans l’Incarnation elle-même, est un mouvement d’ouverture vers ce qui est extérieur, étranger, non qualifié — jamais un mouvement de resserrement autour d’un cercle restreint de mérite.

Pourquoi l'humilité nous échappe toujours au moment où l'on croit la tenir

Ce que ce texte nous laisse, une fois refermé l’Évangile

Ce que la lecture d’Augustin nous offre, finalement, n’est pas une morale sur l’humilité — c’est une manière de nous regarder nous-mêmes sans complaisance ni désespoir. Nous ne cesserons pas, comme les disciples, de calculer notre place. Nous continuerons, comme le petit Augustin à la balle, à ressentir cette pointe de fierté ou de dépit selon que nous gagnons ou perdons. La question n’est pas d’éradiquer ce réflexe — Augustin lui-même, évêque et saint, continue toute sa vie à le débusquer en lui, sans jamais prétendre l’avoir vaincu une fois pour toutes. La question est de savoir ce que nous faisons, ensuite, de cette petite pointe : la nourrir, ou la déposer, comme une pierre qu’on refuse de ramasser dans le jeu de la brique.

Ce geste — accueillir l’enfant, ne pas empêcher l’exorciste étranger — a nourri toute une tradition chrétienne de méfiance envers les hiérarchies spirituelles trop assurées d’elles-mêmes. On la retrouve chez les Pères du désert, chez les mystiques qui préfèrent le silence à la démonstration, chez tous ceux qui ont appris, souvent tard, que la grandeur reconnue par Dieu ne ressemble en rien à celle que les hommes se disputent. Augustin, en repensant à son enfance jusqu’à son grand âge, ne cesse de creuser cette même intuition : ce n’est pas en grandissant qu’on approche Dieu, c’est en consentant, encore et encore, à sa propre petitesse.

Il y a une dernière phrase, dans les Confessions, qui résume tout cela mieux qu’aucun commentaire : « ne m’eussiez-vous donné que d’être enfant ! » (Confessions, Livre I, chapitre 6). Rien d’autre à ajouter.

Lectio divina

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Lectio — Lire

« En effet, le plus petit d'entre vous tous, c'est celui-là qui est grand » (Lc 9, 48)

🧠
Meditatio — Méditer

Qui, dans ta vie, ne compte pour rien dans les calculs des autres — et peut-être dans les tiens ? Quelle place occupes-tu, toi, dans les hiérarchies que tu observes chaque jour sans y penser ? Et si la grandeur que tu cherches se trouvait, depuis toujours, à l'endroit exact où tu ne regardes jamais ?

🙏
Oratio — Prier

Seigneur, tu as pris un enfant et tu l'as placé au milieu de nous. Apprends-moi à regarder sans calculer, à accueillir sans mesurer ce que cela me rapporte. Désarme en moi ce vieux réflexe de comparaison qui me suit depuis l'enfance. Fais de moi quelqu'un qui n'empêche personne d'agir en ton nom. Rends-moi assez petit pour que tu puisses m'accueillir.

✨
Contemplatio — Contempler

Une main d'adulte, posée doucement sur l'épaule d'un enfant, au milieu d'un cercle d'hommes soudain silencieux.

✝ Références bibliques

3 passages · 3 livres
Luc
📖 Codex — Livre biblique
Luc

Luc (compagnon de Paul) · 80–90 ap. J.-C. · 1151 versets

Le Fils de l'homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu. (Lc 19,10)

L'Évangile de la miséricorde : Jésus proche des pauvres, des femmes et des pécheurs.

→ Explorer le Codex Luc
Marc
📖 Codex — Livre biblique

Marc (compagnon de Pierre) · 65–70 ap. J.-C. · 678 versets

Le Fils de l'homme est venu pour servir et donner sa vie en rançon. (Mc 10,45)

L'Évangile de l'action : Jésus serviteur puissant, révélé comme Fils de Dieu sur la croix.

→ Explorer le Codex Marc
Matthieu
📖 Codex — Livre biblique

Matthieu (tradition) · 80–90 ap. J.-C. · 1071 versets

Voici que je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin du monde. (Mt 28,20)

L'Évangile du Roi : Jésus, nouveau Moïse, accomplit les Écritures pour Israël et les nations.

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