- Le regard qui précède l’envoi : la compassion comme source de toute mission
- La splanchnizesthai : quand Dieu est remué jusqu’aux entrailles
- « Des brebis sans berger » : une image qui vient de loin
- La prière avant l’action : « Priez le maître de la moisson »
- L’appel des Douze : une communauté de fragiles envoyée en son nom
- La liste des noms : pourquoi Matthieu les cite un par un
- Le pouvoir donné : autorité reçue, non conquise
- Les limites de l’envoi : « Allez plutôt vers les brebis perdues de la maison d’Israël »
- « Vous avez reçu gratuitement : donnez gratuitement » — la logique renversante du Royaume
- Le Royaume comme don, non comme mérite
- La gratuité comme témoignage prophétique
- Guérir, ressusciter, purifier, libérer : la mission comme anticipation du Royaume
- La moisson abondante : un motif d’espérance, pas d’angoisse
- Pour nous, aujourd’hui
- Une dernière image : le berger qui a mal aux brebis
- ✝ Références bibliques
Il y a dans l’Évangile de Matthieu un de ces moments où l’on sent que tout bascule. Pas spectaculairement, pas avec des trompettes. Juste un regard. Jésus lève les yeux sur la foule, et quelque chose en lui — quelque chose de profond, de viscéral, d’intraduisible — se brise et se mobilise en même temps. C’est de là que tout part : pas d’un plan stratégique, pas d’une organisation bien huilée, mais d’une émotion divine devant la misère humaine.
Ce passage, Mt 9,36 – 10,8, est l’un des textes fondateurs de ce qu’on appelle la mission. Mais si on le lit trop vite, on passe à côté de l’essentiel : avant d’être un texte sur ce que font les disciples, c’est un texte sur ce que ressent Jésus. Et c’est cette séquence — de la compassion à la mission, de l’émotion à l’envoi — qui structure toute la logique apostolique chrétienne.
Prenons le temps de la traverser ensemble, en profondeur, parce qu’elle a encore beaucoup à nous dire.
Le regard qui précède l’envoi : la compassion comme source de toute mission
La splanchnizesthai : quand Dieu est remué jusqu’aux entrailles
Le mot grec que Matthieu utilise pour décrire ce que ressent Jésus devant les foules est l’un des plus forts du Nouveau Testament : ἐσπλαγχνίσθη, esplagchnísthē. Il vient de splanchnon, qui désigne les entrailles, les organes viscéraux. Cette compassion-là n’est pas une émotion polie. C’est un ébranlement physique, quelque chose qui remue le dedans, qui fait mal.
Le père Marie-Émile Boismard, exégète dominicain du XXe siècle spécialisé dans la critique textuelle johannique et synoptique, notait que ce terme, dans les évangiles, n’est jamais utilisé à la légère : il est presque exclusivement réservé à Jésus, et chaque fois qu’il apparaît, il précède une action décisive — une guérison, une résurrection, un don de nourriture. La compassion divine n’est pas contemplative au sens passif du terme. Elle est motrice. Elle déclenche.
Ici, elle déclenche la mission.
Ce détail n’est pas anodin. Dans un monde où la religion peut facilement devenir un système d’obligations, de règles et de performances, Matthieu nous rappelle que tout commence dans le cœur de Dieu. La mission n’est pas d’abord une injonction morale lancée à des volontaires courageux. C’est la réponse organique de Dieu à la détresse humaine. Il voit, il est touché, et il envoie.
« Des brebis sans berger » : une image qui vient de loin
La métaphore des brebis égarées n’est pas inventée par Matthieu. Elle plonge ses racines dans une longue tradition prophétique. Ézéchiel, dans l’un de ses oracles les plus poignants (Ez 34), fustige les bergers d’Israël qui se nourrissent eux-mêmes au lieu de nourrir le troupeau, et Dieu annonce : « C’est moi-même qui chercherai mes brebis et qui en prendrai soin. » Nombres 27,17 utilise la même image pour décrire un peuple sans guide, et c’est précisément pour cela que Moïse demande à Dieu de lui désigner un successeur.
Matthieu, en reprenant cette image, fait quelque chose de théologiquement audacieux : il présente Jésus comme l’accomplissement de cette promesse. Dieu lui-même est venu chercher les brebis perdues. Et voilà que maintenant, il va en charger des hommes.
Le cardinal Charles Journet, théologien suisse du XXe siècle dont la pensée ecclésiologique reste d’une solidité remarquable, insistait sur ce point dans son œuvre monumentale L’Église du Verbe incarné : l’Église ne s’invente pas une mission, elle reçoit une mission. Elle est envoyée, comme Jésus a été envoyé. La compassion du Christ devient, par participation, la compassion de ses disciples. Ils ne voient pas les foules de la même façon qu’avant. Parce qu’ils ont reçu son regard.
La prière avant l’action : « Priez le maître de la moisson »
Voilà quelque chose qui surprend toujours les lecteurs pressés. Avant d’envoyer ses disciples, Jésus leur demande de prier. Pas de se préparer, pas de s’organiser, pas de constituer des équipes. Prier.
« Priez donc le maître de la moisson d’envoyer des ouvriers pour sa moisson. » (Mt 9,38)
La logique ici est renversante : c’est Dieu qui est maître. Les ouvriers ne se présentent pas d’eux-mêmes. Ils sont envoyés. Et l’Église, avant toute chose, est appelée à reconnaître cette dépendance fondamentale.
Romano Guardini, ce géant de la pensée catholique du XXe siècle, a longuement médité cette primauté de la prière dans la vie chrétienne. Dans Le Seigneur, il écrit que la mission sans prière devient rapidement une entreprise humaine parmi d’autres — honnête peut-être, mais privée de la puissance qui seule peut transformer les cœurs. La prière, dans ce contexte, n’est pas une formalité d’ouverture. C’est l’acte par lequel le missionnaire reconnaît qu’il n’est pas la source, qu’il est instrument.
Et il y a quelque chose de paradoxal et de beau dans le fait que Jésus demande à ses disciples de prier pour que des ouvriers soient envoyés — alors qu’il est sur le point de les envoyer eux-mêmes. Comme si la prière qu’ils formulent en eux les dispose à recevoir leur propre vocation. Comme si prier pour la mission, c’était déjà entrer dans la mission.
L’appel des Douze : une communauté de fragiles envoyée en son nom
La liste des noms : pourquoi Matthieu les cite un par un
Matthieu prend le soin, ici, de citer les noms des douze apôtres un par un. Ce n’est pas un tic rédactionnel ou une convention littéraire. C’est un acte théologique.
Ces noms, ce sont des personnes réelles. Des hommes avec des histoires, des tempéraments, des contradictions. Pierre, l’impulsif qui renie. Thomas, le sceptique qui doute. Matthieu lui-même, le publicain — l’homme qui collaborait avec l’occupant romain et collectait les taxes au nom de César — et que ses compatriotes méprisaient. Simon le Zélote, le nationaliste ardent, qui se retrouve fraternellement associé à ce même Matthieu qu’il aurait pu vouloir assassiner dans une autre vie. Et, en fin de liste, Judas l’Iscariote, « celui-là même qui le livra ».
Matthieu ne cache rien. Il n’édulcore pas le groupe apostolique. Il le présente avec toutes ses tensions, ses ambiguïtés, sa fragilité humaine. Et c’est précisément ces hommes-là que Jésus appelle et envoie.
Yves Congar, dominicain et l’un des théologiens les plus influents du Concile Vatican II, insistait avec force sur ce que signifie la communion apostolique dans son double aspect : elle est à la fois don de Dieu et réalité humaine imparfaite. L’Église ne cache pas ses blessures. Elle les porte. Et paradoxalement, c’est souvent à travers ces failles que la grâce passe, parce qu’elle se manifeste alors clairement comme grâce, et non comme mérite.
Il y a là une consolation immense pour tout croyant qui se sent trop ordinaire, trop marqué par ses échecs, pour être utile à Dieu. La liste des Douze dit autrement : Dieu ne recrute pas des surhommes. Il envoie des hommes, avec leurs cicatrices.
Le pouvoir donné : autorité reçue, non conquise
Jésus donne à ses disciples « le pouvoir d’expulser les esprits impurs et de guérir toute maladie et toute infirmité » (Mt 10,1). Le mot grec exousia — traduit par « pouvoir » — mérite qu’on s’y arrête. Il ne désigne pas une capacité naturelle développée par un entraînement, mais une autorité déléguée, une puissance reçue d’une source extérieure.
Ce n’est pas anodin. Les disciples ne guérissent pas parce qu’ils sont doués. Ils guérissent parce qu’ils agissent au nom de Jésus, en vertu d’une autorité qui n’est pas la leur. Cette distinction est fondamentale dans la compréhension catholique du ministère : le prêtre, le diacre, le missionnaire ne représentent pas eux-mêmes. Ils rendent présent quelqu’un d’autre.
Saint Thomas d’Aquin, dans la Somme théologique, développe longuement cette idée de l’instrument : l’instrument n’agit pas par sa propre vertu, mais par la vertu de celui qui le meut. Le ciseau du sculpteur ne taille pas le marbre par lui-même ; c’est la main du maître qui guide. Mais — et c’est là où Thomas est subtil — l’instrument dispose d’une certaine qualité propre qui contribue à l’effet produit. Le disciple n’est pas un pantin. Il est un instrument personnel, avec son histoire, son tempérament, sa liberté — et tout cela compte dans la mission.
Les limites de l’envoi : « Allez plutôt vers les brebis perdues de la maison d’Israël »
Le premier envoi est délibérément circonscrit. Jésus précise : ne pas aller vers les nations païennes, ne pas entrer chez les Samaritains, aller vers Israël d’abord. Cela a souvent dérouté les lecteurs, qui connaissent la suite — le grand commandement missionnaire universel de Mt 28,19 : « Allez, faites de toutes les nations des disciples. »
Comment comprendre cette apparente contradiction ?
Les Pères de l’Église, et notamment saint Jean Chrysostome dans ses homélies sur Matthieu, ont vu dans cette limitation pédagogique une étape d’apprentissage. Les disciples ne sont pas encore prêts pour l’universel. Ils ont besoin de commencer dans un contexte familier, avec des gens qui partagent leur langue, leur culture, leur Écriture. L’universel viendra, mais après la résurrection, après la Pentecôte, après que leur foi aura été éprouvée et transformée.
Il y a aussi une logique d’accomplissement : le salut vient des Juifs (Jn 4,22), il passe d’abord par Israël, puis rayonne vers les nations. Ce n’est pas de l’exclusion, c’est de la pédagogie divine — un ordre qui respecte l’histoire du salut.
Et puis, honnêtement, il y a quelque chose de très humain et de très sage dans cette instruction : commencez là où vous êtes, avec ce que vous connaissez. Ne vous précipitez pas vers l’horizon avant d’avoir appris à marcher sur votre propre terrain.

« Vous avez reçu gratuitement : donnez gratuitement » — la logique renversante du Royaume
Le Royaume comme don, non comme mérite
Le cœur du discours de mission, c’est cette phrase conclusive, lapidaire et bouleversante : Δωρεὰν ἐλάβετε, δωρεὰν δότε — « Vous avez reçu gratuitement : donnez gratuitement. » (Mt 10,8)
C’est peut-être la formule la plus radicale de tout l’Évangile de Matthieu. Elle pose la gratuité non comme un idéal moral optionnel, mais comme la structure même du Royaume. Ce qui a été donné sans mérite doit être transmis sans contrepartie.
Le père Henri de Lubac, jésuite et l’un des grands architectes de la théologie de Vatican II, a consacré une part importante de sa réflexion à cette logique du don. Dans Catholicisme, il montre que le salut chrétien n’est jamais une transaction, jamais un échange commercial, jamais une récompense proportionnelle à l’effort. Il est pure initiative divine, pur don de soi. Et c’est précisément parce que la grâce est gratuite qu’elle ne peut être transmise qu’à travers une gratuité similaire.
Cela a des conséquences pratiques immédiates, que l’histoire de l’Église a parfois oublié douloureusement. La simonie — le commerce des biens spirituels — n’est pas seulement une faute disciplinaire. C’est une contradiction théologique profonde : elle trahit la nature même du Royaume en le soumettant à une logique d’échange qui lui est étrangère.
La gratuité comme témoignage prophétique
Mais « donnez gratuitement » ne concerne pas seulement l’argent. C’est une posture intérieure, un mode d’être au monde.
Le missionnaire qui donne gratuitement dit quelque chose que les mots seuls ne peuvent pas exprimer : il dit que ce qu’il porte est d’un autre ordre que ce que le monde peut acheter ou vendre. Il dit que l’amour de Dieu ne se monnaye pas. Il dit que la dignité de l’être humain ne dépend pas de sa capacité à payer, à mériter, à performer.
Dans un monde saturé de transactions — où même les relations humaines sont soumises à une logique de rentabilité, où le temps est monétisé et l’attention vendue — la gratuité évangélique est une forme de résistance prophétique. Elle est, en elle-même, une proclamation du Royaume.
Mgr Klaus Hemmerle, évêque allemand et philosophe, figure majeure du mouvement des Focolari et de la théologie trinitaire, écrivait dans Thèses d’une ontologie trinitaire que la gratuité n’est pas une exception au réel, mais sa forme la plus profonde. La vie divine elle-même est don perpétuel du Père au Fils, du Fils au Père, dans l’Esprit. Et l’homme est fait pour participer à cette dynamique. Quand il donne gratuitement, il ne fait pas une bonne action : il vit de ce pourquoi il est fait.
Guérir, ressusciter, purifier, libérer : la mission comme anticipation du Royaume
« Guérissez les malades, ressuscitez les morts, purifiez les lépreux, expulsez les démons. » (Mt 10,8)
La liste est vertigineuse. Et elle ne peut pas être lue de façon purement historique, comme si elle ne concernait que quelques thaumaturges du premier siècle. Elle doit être lue comme la description de ce que fait le Royaume partout où il arrive.
Guérir les malades : prendre soin des corps, refuser la fatalité de la souffrance, affirmer que la vie est sacrée et mérite d’être défendue.
Ressusciter les morts : raviver ce qui semblait définitivement éteint — une espérance écrasée, une communauté désintégrée, une personne que la honte avait réduite au silence.
Purifier les lépreux : rejoindre ceux que la société exclut, ceux qu’on a mis à l’écart parce qu’ils dérangent, parce qu’ils font peur, parce qu’ils ne correspondent pas aux normes de la normalité.
Expulser les démons : libérer ce qui est enchaîné, nommer les aliénations qui tiennent les êtres humains captifs — la peur, la haine de soi, les addictions, les mensonges intériorisés.
Tout cela, c’est la mission. Pas seulement la proclamation verbale, mais l’action concrète qui rend crédible la parole. Le théologien brésilien Leonardo Boff — figure incontournable de la théologie de la libération, malgré les tensions que son œuvre a suscitées — insistait avec justesse sur ce point : l’annonce du Royaume ne peut pas rester désincarnée. Elle doit toucher le réel, transformer les conditions de vie, s’attaquer aux structures qui blessent et oppriment.
On peut ne pas partager toutes ses analyses politiques et économiques, mais le diagnostic exégétique est solide : chez Matthieu, la proclamation et l’action sont inséparables. « Proclamez que le royaume des Cieux est tout proche » et guérissez, purifiez, libérez. Le kérygme et la diaconie marchent ensemble.
La moisson abondante : un motif d’espérance, pas d’angoisse
Revenons à ce que dit Jésus en Mt 9,37 : « La moisson est abondante, mais les ouvriers sont peu nombreux. »
On cite souvent cette phrase avec une inflexion mélancolique, voire anxieuse — comme un appel à la mobilisation d’urgence face à un manque criant de personnel. Et c’est vrai qu’il y a dans ce verset une invitation à la prière et à la disponibilité.
Mais il y a aussi — et c’est ce qu’on omet trop souvent — une annonce de joie. La moisson est abondante. Jésus ne dit pas : « Le champ est désolé, les épis sont rares. » Il dit : il y a de quoi moissonner. Le travail que Dieu a déjà commencé dans les cœurs humains est considérable. La grâce a déjà labouré, ensemencé, fait pousser. Les ouvriers ne vont pas dans un désert : ils arrivent dans un champ mûr.
Cette perspective change tout. Le missionnaire n’arrive pas les mains vides dans un territoire hostile, pour y conquérir de force quelques âmes récalcitrantes. Il arrive dans un champ où Dieu a déjà travaillé avant lui, souvent longtemps avant lui. Sa tâche n’est pas de tout créer, mais de reconnaître ce qui est déjà là et de recueillir ce que la grâce a préparé.
Saint Augustin, dans ses Tractatus in Johannem, développe cette idée que Dieu précède toujours le missionnaire. Il est déjà dans le cœur de celui que l’on va rejoindre, agitant une soif, creusant un vide, préparant une ouverture. Le missionnaire ne fait que mettre un nom sur ce que l’autre cherchait déjà sans le savoir.
Pour nous, aujourd’hui
Il serait dommage de garder cette méditation dans les hauteurs de l’abstraction. Ce texte est adressé à nous, maintenant, dans nos vies concrètes et dans une Église qui traverse de profonds bouleversements.
Première question : regardons-nous vraiment les foules ?
La séquence de Matthieu commence par un regard. Jésus voit les foules. Pas seulement leur nombre ou leurs besoins abstraits — il les voit, elles, dans leur désarroi, leur fatigue, leur égarement. Avant d’agir, il regarde.
Combien de fois notre activité pastorale ou apostolique précède-t-elle ce regard ? On peut être très occupé au service de l’Église sans jamais vraiment voir les personnes qu’on sert. On peut connaître des statistiques, des tendances sociologiques, des besoins généraux — et ne jamais être ému par la personne singulière qui est devant soi.
La compassion du Christ nous invite à ralentir. À regarder. À se laisser toucher avant de se laisser mobiliser.
Deuxième question : nos missions sont-elles reçues ou auto-proclamées ?
La exousia, l’autorité apostolique, est une autorité reçue, non conquise. Les apôtres n’ont pas décidé un jour qu’ils avaient quelque chose d’important à dire et qu’il fallait bien que quelqu’un le dise. Ils ont été appelés, choisis, envoyés.
Dans un monde où chacun peut se proclamer expert, influenceur, leader spirituel — et où les réseaux sociaux amplifient cette tendance —, la distinction entre ce qui est reçu et ce qui est autoproduit est cruciale. Cela ne veut pas dire que l’initiative personnelle n’a pas de valeur. Mais cela signifie que l’autorité spirituelle authentique passe par une réception, une obéissance, une communion avec quelque chose qui me dépasse.
Troisième question : donnons-nous vraiment gratuitement ?
C’est la plus personnelle et la plus exigeante. Pas seulement en termes d’argent, mais en termes d’attentes. Est-ce que je donne mon temps, mon soin, ma présence, en attendant une reconnaissance, une gratitude, un retour quelconque ? Ou est-ce que je suis capable de donner sans attendre, parce que j’ai moi-même reçu sans mériter ?
La gratuité évangélique n’est pas un état permanent et sans effort. Elle est une conversion quotidienne. Un exercice de détachement de soi-même et de confiance dans la logique du Royaume.
Quatrième question : quelle est notre « maison d’Israël » ?
Jésus envoie ses disciples d’abord vers ce qui est proche, familier, accessible. Avant le grand large, il y a le voisinage immédiat. Avant les missions lointaines, il y a les relations ordinaires — famille, collègues, amis qui cherchent sans trouver.
Il est parfois plus facile de rêver de missions spectaculaires que d’être disponible pour la personne qui vit dans le même immeuble. La logique évangélique nous invite à commencer par là où nous sommes plantés.

Une dernière image : le berger qui a mal aux brebis
Au bout du compte, ce qui tient ensemble tout ce passage de Matthieu — de la compassion initiale à l’envoi final —, c’est une image : celle du berger qui a mal pour ses brebis.
Dans la tradition juive et chrétienne, le berger n’est pas seulement un gestionnaire de troupeau. Il est celui qui donne sa vie pour ses bêtes, qui les connaît une par une, qui va chercher celle qui s’est perdue. L’image a une densité affective et symbolique considérable.
Et ce que Matthieu nous dit ici, c’est que ce berger regarde ses brebis et que cela lui fait quelque chose. Qu’il n’est pas indifférent. Que leur détresse n’est pas un problème logistique à résoudre mais une douleur qui traverse son cœur.
C’est à partir de ce point — ce cœur touché de Dieu — que naît toute mission authentique. Les disciples ne sont pas envoyés parce que l’organisation en a besoin. Ils sont envoyés parce que Dieu a mal pour ses brebis et qu’il a besoin de bras, de voix, de présences humaines pour les rejoindre là où elles se trouvent.
Et quelque part, recevoir cette mission, c’est recevoir aussi cette douleur. Entrer dans la compassion du Christ. Apprendre à regarder le monde avec ses yeux. À ne plus pouvoir passer devant la détresse humaine sans être remué jusqu’aux entrailles.
C’est un programme exigeant. Mais c’est le seul qui tienne la route.
« La moisson est abondante. » Elle l’est encore. Et il y a parmi nous des brebis désemparées qui cherchent un berger, des malades qui attendent d’être touchés, des exclus qui espèrent une main tendue. La question que ce texte nous pose, à chacun, est simple et vertigineuse à la fois :
Qui nous a envoyés ? Et y allons-nous vraiment ?
✝ Références bibliques
2 passages · 1 livre
Voici que je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin du monde. (Mt 28,20)
L'Évangile du Roi : Jésus, nouveau Moïse, accomplit les Écritures pour Israël et les nations.
→ Explorer le Codex Matthieu- La moisson est abondante, mais les ouvriers sont peu nombreux (Mt 9, 32-38)
- Ma fille est morte à l’instant ; mais viens, et elle vivra (Mt 9, 18-26)
- Les invités de la noce pourraient-ils donc être en deuil pendant le temps où l’Époux est avec eux ? (Mt 9, 14-17)
- Les foules rendirent gloire à Dieu qui a donné un tel pouvoir aux hommes (Mt 9, 1-8)
- Jésus appela ses douze disciples et les envoya en mission (Mt 9, 36 – 10, 8)
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