29Les disciples décidèrent d’envoyer, chacun selon ses moyens, un secours aux frères qui habitaient la Judée :
14dans la circonstance présente, votre superflu supplée à ce qui leur manque, afin que pareillement leur superflu pourvoie à vos besoins, en sorte qu’il y ait égalité,
8Ouvre ta bouche en faveur du muet, pour la cause de tous les abandonnés.
Le 19 septembre, un communiqué a été lu dans les paroisses du Nigeria à la messe dominicale. Il ne parlait pas de dogme. Il demandait aux législateurs de ne pas faire de la solidarité une affaire d’autorisation administrative. Les évêques, réunis du 10 au 18 septembre à Ede, dans l’État d’Osun, ont rejeté le projet de loi de 2026 sur la régulation, la transparence et la divulgation de l’aide étrangère. Le texte a franchi deux lectures au Sénat, et ils ont demandé qu’il ne devienne pas loi. Son article le plus inquiétant tient en une formule : l’enregistrement pourrait être refusé ou non renouvelé si l’activité d’une organisation n’est pas jugée conforme à « l’intérêt national ».
Cette formule est vague, et le pouvoir qu’elle donne est large. Une école, un dispensaire, un foyer pour déplacés ou un comité d’entraide paroissial vivraient alors d’une tolérance administrative révocable. Aujourd’hui même, une trentaine d’organisations de la société civile réclament le retrait du texte. Elles rappellent qu’il pourrait toucher les comités de charité des églises, les réseaux de zakât des mosquées, les associations de villages et même les caisses d’épargne informelles. Le débat dépasse donc la technique législative. Il pose la question de savoir à qui appartient le geste de donner.
Le texte et le refus des évêques
Ce que prévoit le projet de loi
Le projet crée une autorité de régulation de l’aide étrangère et impose l’enregistrement des ressources venues de l’extérieur. Il prévoit aussi une supervision publique de leur usage et une base de données nationale. Son promoteur le présente comme un instrument de transparence et de coordination, et l’objectif n’a rien de scandaleux en soi. Tout État a le droit de savoir ce qui circule sur son territoire, de lutter contre le blanchiment et de coordonner les secours. L’Église le reconnaît depuis longtemps : la doctrine sociale confie à l’autorité civile la charge du bien commun, y compris l’ordre dans les flux financiers.
Le problème vient de la manière. Les évêques observent que les Églises, les mosquées, les écoles et les œuvres humanitaires sont déjà strictement encadrées. Elles sont enregistrées comme administrateurs constitués en société, sous la loi sur les sociétés et les matières connexes, et elles dépendent de la Commission des affaires des sociétés. Ajouter une couche de contrôle ne rend donc pas le système plus transparent. Elle le rend plus discrétionnaire. Là où la loi existante pose des règles, le nouveau texte confierait un pouvoir de décision à des fonctionnaires.
Pourquoi les évêques disent non
Les évêques invoquent la liberté d’association, la liberté de religion, la liberté de pensée et la liberté de conscience. Ils ne défendent pas ici un privilège ecclésiastique. Le raisonnement vaut pour toutes les confessions, et ils citent expressément les mosquées. Ce choix rejoint une constante de l’Église nigériane, qui travaille avec les musulmans dans un pays où les fractures confessionnelles sont réelles. Les communautés chrétiennes et musulmanes y sont frappées ensemble par les enlèvements, les attaques de villages et l’effondrement économique.
Ils redoutent aussi ce que le texte produirait sur le terrain. Dans les zones de conflit, les secours passent souvent par un diocèse, une congrégation ou un réseau paroissial, parce que ce sont les seules structures encore debout. Si chaque envoi de fonds, de vivres ou de médicaments exige un enregistrement et une autorisation révocable, la lenteur peut devenir mortelle. Une sœur qui soigne des déplacés n’a pas le temps d’attendre un tampon. Le communiqué met donc en balance deux choses : le contrôle d’un côté, l’urgence de l’autre.
La charité n’est pas une subvention de l’État
Une aide qui traverse les frontières depuis les origines
Le soupçon contre l’aide venue de l’étranger est-il neuf ? L’histoire chrétienne montre que la solidarité interecclésiale est aussi ancienne que l’Église. Les Actes des Apôtres racontent qu’à Antioche, lors d’une famine annoncée, « les disciples décidèrent d’envoyer, chacun selon ses moyens, une aide aux frères qui habitaient en Judée » (Ac 11, 29). Les chrétiens d’Antioche sont des étrangers par rapport à Jérusalem. Ils ne demandent aucune autorisation et ne passent par aucune autorité centrale. Ils envoient, et ils confient le soin de la remise à Barnabé et à Saul. L’aide circule d’une Église à l’autre, de façon libre et responsable.
Cette image fait comprendre que la communion ne s’arrête pas aux frontières. Elle se vérifie dans des gestes concrets. Quand Paul organise ensuite la grande collecte pour les pauvres de Jérusalem, il l’appelle une « égalité » : « Que votre abondance supplée à leur dénuement, afin que leur abondance supplée aussi à votre dénuement, et qu’ainsi il y ait égalité » (2 Co 8, 14). L’aide n’y est pas une domination du riche sur le pauvre. Elle fait circuler le don entre des membres d’un même corps. Une loi qui traiterait toute aide extérieure comme une menace potentielle retournerait cette logique.
Le pauvre n’est la propriété de personne
Les Pères de l’Église ont longuement réfléchi à ce qui revient aux pauvres. Jean Chrysostome répétait que ne pas partager ses biens avec les pauvres, c’est les voler. Pour lui, le superflu n’appartient pas pleinement à celui qui le détient, puisqu’il est destiné à ceux qui manquent. Augustin d’Hippone dit à peu près la même chose dans ses sermons : le pauvre est la vraie réserve du riche, et la charité la conserve. Cette tradition ne vise pas les États. Elle montre pourtant que le don est antérieur à la loi et ne naît pas d’elle. L’État peut et doit encadrer. Mais la charité n’est pas une subvention accordée par l’État à ceux qu’il juge utiles. Quand Paul VI écrit dans *Populorum progressio* que le développement est le nouveau nom de la paix, il parle d’une solidarité qui dépasse les intérêts nationaux. L’Église ne revendique pas l’impunité. Elle refuse que l’accès aux pauvres soit conditionné par l’idée que le pouvoir se fait, en un moment donné, de l’intérêt national. Les pauvres sont ceux qui auront le plus à perdre d’un tel conditionnement.La subsidiarité contre la tentation du contrôle
Un principe que le texte retourne
La doctrine sociale de l’Église enseigne le principe de subsidiarité : ce que des communautés plus proches des personnes peuvent faire elles-mêmes, une instance supérieure ne doit pas l’absorber. Jean-Paul II l’a rappelé dans *Centesimus annus*. L’État se doit de soutenir, de coordonner et d’aider quand les forces locales ne suffisent pas. Il ne lui revient pas de les remplacer, ni de les asphyxier sous la paperasse. Le projet nigérian semble faire l’inverse : il place au centre une autorité unique et réduit les initiatives locales à des demandes de permis.Cette inversion n’est pas qu’une faute de méthode. Elle exprime une conception du pouvoir. Quand le critère d’agrément est « l’intérêt national », celui qui définit ce critère détient en pratique un droit de vie ou de mort sur les œuvres. Le livre des Proverbes demande autre chose au gouvernant : « Ouvre ta bouche pour le muet, pour la cause de tous les délaissés » (Pr 31, 8). Le texte s’adresse à un roi. Il lui rappelle que son autorité existe pour que la voix des sans-voix soit entendue, et non pour décider qui a le droit de les secourir.
Une loi vue depuis les périphéries
On comprend mieux la réaction des évêques quand on regarde le pays réel. Le communiqué de Ede dénonce l’insécurité qui ravage le Nigeria : enlèvements, banditisme, exploitation minière illégale, pillage des ressources naturelles, attaques d’écoles et de lieux de culte. Il évoque l’enlèvement et le meurtre d’élèves et de fidèles. Il décrit aussi la pauvreté, la dégradation des infrastructures et la détresse économique de millions de personnes. Dans ce contexte, un diocèse qui ouvre un centre d’accueil ou une école de fortune assume une fonction que l’État ne remplit pas toujours.
Les évêques ne disent pas que l’État est ennemi. Ils savent que l’État est nécessaire, et ils lui demandent de gouverner mieux, pas de contrôler davantage ceux qui comblent ses manques. Il y a une logique à relier les deux sujets, le rejet de la loi et la dénonciation de la mauvaise gouvernance. Un pouvoir qui peine à protéger ses citoyens et se tourne vers ceux qui les aident risque de détourner les ressources d’une mission vitale. Les Nigérians le voient bien. Le droit d’agir en faveur des autres est le dernier espace où la société garde la main.

Les élections de 2027 et la responsabilité des fidèles
Des urnes crédibles, condition de la confiance
Les évêques lient ce combat à l’échéance de 2027. Ils appellent tous les acteurs à œuvrer pour des élections libres, justes et crédibles. Ils invitent les électeurs à voter en conscience, en choisissant des responsables compétents et intègres. Ils demandent aussi aux responsables politiques de ne pas manipuler le scrutin. Le président de la Conférence, Mgr Matthew Man-Oso Ndagoso, archevêque de Kaduna, avait lui-même alerté, à l’ouverture de l’assemblée, sur la nécessité de restaurer la confiance des citoyens dans la démocratie. Le communiqué fixe enfin au 8 décembre 2026 une journée nationale de prière et de jeûne pour le bon déroulement des élections.
Le rapprochement entre la loi sur l’aide et le scrutin est parlant. Dans une démocratie fragile, la société civile (Églises, associations, médias, observateurs) joue un rôle de vigie. Un cadre légal qui permettrait de décider, au cas par cas, quelles structures peuvent recevoir des fonds affaiblirait cette vigie, à la veille d’un scrutin décisif. L’Église ne prétend pas agir en parti, et elle ne le doit pas. Elle rappelle que la liberté d’association est une condition de la vie démocratique.
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Léon XIV, premier pape américain, face à l’IA et au numérique : profil, héritage social de Léon XIII et enjeux…
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Le choix d’une journée de prière et de jeûne dit quelque chose de la manière chrétienne de faire de la politique. Le jeûne n’est pas une fuite dans le spirituel. Il reconnaît que le bien commun ne se construit pas par la seule force des institutions, et qu’il faut aussi convertir les cœurs. Il engage chaque fidèle à une double fidélité : à la prière, qui ouvre au don de Dieu, et à l’action, qui rend ce don visible. Léon XIV, depuis son élection, rappelle sans cesse que l’Église doit rester proche des pauvres et des peuples éprouvés.Pour les catholiques du monde entier, la leçon dépasse le Nigeria. Dans bien des pays, des lois présentées comme des mesures de transparence pèsent sur la vie des organisations religieuses et caritatives. L’Église peut accepter la transparence, qui est une exigence de justice, mais pas sans garde-fous. Elle demande que les règles soient claires, que les critères soient précis et que les recours soient réels. Elle défend un principe simple : on ne subordonne pas le don à l’humeur du pouvoir. Chacun peut s’en souvenir quand il soutient une œuvre ou une paroisse, ou quand il s’informe de la situation d’un pays lointain.
Lectio divina
« Les disciples décidèrent d'envoyer, chacun selon ses moyens, une aide aux frères qui habitaient en Judée. » Ac 11, 29
Qu'est-ce que tu envoies, toi, à ceux que tu ne verras jamais ? Si quelqu'un te demandait de justifier ton don, saurais-tu dire pour qui tu le fais vraiment ? Et ce que tu gardes, à qui le dois-tu déjà ?
Seigneur, tu as mis dans le cœur d'Antioche la décision d'envoyer. Tu as confié le panier à Barnabé et à Saul, deux mains pauvres. Que nos mains s'ouvrent comme les leurs. Protège ceux qui portent le pain sur les routes, ceux qui n'ont pas de permis, seulement un visage tendu vers l'autre. Garde-nous de faire du don une monnaie de pouvoir. Apprends-nous la liberté de ceux qui donnent sans compter.
Un panier de pain passe de main en main sur une route poussiéreuse, sous le soleil de midi.
✝ Références bibliques
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C'est dans la faiblesse que ma puissance se manifeste pleinement. (2Co 12,9)
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Vous recevrez une force, celle du Saint-Esprit… vous serez mes témoins. (Ac 1,8)
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La crainte du Seigneur est le commencement de la sagesse. (Pr 9,10)
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