- Deux émissaires, un seul silence théologique
- La diplomatie de la miséricorde plutôt que la diplomatie de la doctrine
- Le patriarcat qui ferme une porte pendant que l’État en ouvre une autre
- La paix qui se construit sans attendre la communion
- Ce que l’Écriture dit de la paix qui précède l’unité
- Le corps souffrant comme lieu théologique premier
- L’attente des familles, plus forte que les blocages institutionnels
- Ce que le silence théologique ne dit pas
- Une fracture qui précède la guerre et lui survivra peut-être
- La leçon d’une Église qui sait distinguer ses registres
- Lectio divina
- ✝ Références bibliques
Il y a quelque chose de vertigineux dans ce mois d’août 2026 : tandis que Mgr Paul Richard Gallagher s’apprête à fouler le sol moscovite du 25 au 28 août — une première pour un haut responsable de la diplomatie vaticane depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine —, et que le cardinal Matteo Zuppi prépare déjà, pour septembre, un troisième séjour dans la capitale russe, le canal théologique entre catholiques et orthodoxes russes demeure, lui, muet. L’ambassadeur russe près le Saint-Siège, Ivan Soltanovski, l’a confirmé cette semaine : Moscou prépare une double invitation, l’une pour le secrétaire pour les Relations avec les États, l’autre pour l’archevêque de Bologne. Deux hommes d’Église s’apprêtent donc à converser avec le pouvoir russe sur les corps, les prisonniers, les enfants déportés — pendant que les théologiens, eux, se taisent depuis 2018, verrouillés par une décision synodale russe qui a gelé tout dialogue doctrinal avec Rome bien avant même que les chars n’entrent en Ukraine.
Cette dissociation n’est pas un détail protocolaire. Elle dessine une frontière nette entre deux ordres d’action que l’Église catholique elle-même distingue depuis toujours, sans toujours savoir comment les articuler : la charité agissante, qui ne connaît pas de trêve, et la communion de foi, qui ne se décrète pas. Léon XIV, en envoyant coup sur coup ses deux plus proches collaborateurs diplomatiques à Moscou, ne rouvre pas un dialogue œcuménique. Il ouvre un couloir humanitaire. Et ce choix, loin d’être une simple prudence tactique, révèle une théologie implicite de la paix qui mérite d’être creusée jusqu’à ses racines scripturaires.
Deux émissaires, un seul silence théologique
La diplomatie de la miséricorde plutôt que la diplomatie de la doctrine
Le cardinal Matteo Zuppi n’est pas un inconnu à Moscou. Envoyé par le pape François dès 2023, puis à nouveau en 2024, il y a rencontré le patriarche Kirill et les conseillers du Kremlin dans le cadre exclusif de sa mission humanitaire pour l’Ukraine. Sa visite prévue en septembre 2026 s’inscrit dans la continuité directe de son déplacement à Kiev, du 13 au 16 juillet dernier, où il s’est rendu au centre de détention de Zakhid-1, dans la région de Lviv, pour rencontrer des soldats russes capturés. Il y a remis des cadeaux symboliques — un porte-clés, avec l’espoir que le prisonnier « puisse bientôt y accrocher la clé de sa maison, pour ouvrir sa porte et embrasser les siens » — et affirmé que « le pape Léon XIV se tient aux côtés de tous ceux qui souffrent à cause de la guerre ».
Cette visite à Kiev n’était pas un geste isolé. Les familles de prisonniers ukrainiens lui ont remis des listes de captifs, espérant l’appui du Saint-Siège pour leur libération, car « le Saint-Siège reste l’un des rares acteurs internationaux capables de mener un dialogue humanitaire sur la libération de nos gens ». Le cardinal a également porté la demande d’un échange « tous contre tous », concernant environ sept mille prisonniers ukrainiens détenus en Russie et quatre mille prisonniers russes détenus en Ukraine. C’est cette même logique, purement humanitaire, qui motive son prochain déplacement à Moscou : selon des sources proches du cardinal, il souhaiterait y visiter des camps de détention, notamment dans la région occupée de Donetsk — un souhait qui n’a pour l’instant reçu aucune confirmation russe.
Mgr Gallagher, de son côté, incarne un registre différent. Sa venue à Moscou, du 25 au 28 août, constitue un événement d’une autre nature : c’est la première fois depuis février 2022 qu’un si haut responsable de la Secrétairerie d’État vaticane se rend en Russie. Le vicaire général de l’archidiocèse de Moscou, Kyrill Gorbunov, a confirmé les dates auprès de l’agence de presse catholique allemande, tout en précisant que peu d’informations supplémentaires avaient encore filtré de la Nonciature apostolique. Ce déplacement, contrairement à celui de Zuppi, relève de la diplomatie institutionnelle classique : rencontres avec des représentants d’État, évaluation des canaux de négociation, positionnement du Vatican comme espace possible de pourparlers.
Le patriarcat qui ferme une porte pendant que l’État en ouvre une autre
Ce qui frappe, dans cette séquence, c’est le contraste saisissant entre l’empressement diplomatique russe et le mutisme ecclésial du Patriarcat de Moscou. Car la Russie officielle, celle de l’État, orchestre avec soin cette double visite — l’ambassadeur Soltanovski l’a lui-même confirmée à un réseau catholique américain —, alors que l’Église orthodoxe russe, elle, campe sur une posture de gel théologique qui remonte à 2018. Cette année-là, le Saint-Synode de l’Église orthodoxe russe avait décidé de suspendre sa participation « à toutes les assemblées épiscopales, dialogues théologiques, commissions multilatérales et autres structures » présidées par des représentants du Patriarcat de Constantinople, en réaction à la question ukrainienne et à l’autocéphalie accordée par Constantinople à l’Église orthodoxe d’Ukraine. Le métropolite Hilarion de Volokolamsk avait alors reconnu que le dialogue orthodoxe-catholique se trouvait « dans l’impasse ».
Depuis, le soutien explicite du patriarche Kirill à l’invasion de l’Ukraine, qu’il a qualifiée de « guerre sainte », a achevé de geler toute perspective de reprise théologique. Le successeur de Kirill à la tête des relations extérieures du Patriarcat, le métropolite Antoine de Volokolamsk, a certes été reçu par Léon XIV le 26 juillet 2025, dans ce qui constituait la première rencontre du genre sous ce pontificat. Mais cette audience, aussi symbolique soit-elle, n’a rouvert aucune commission mixte, aucun agenda doctrinal. Le Vatican n’a même pas commenté publiquement le contenu théologique de l’échange, se limitant à saluer « la perspective d’une coopération future ». Le patriarcat, quant à lui, s’oppose fermement à toute implication du Vatican dans les négociations de paix proprement dites, réservant ce registre à la sphère strictement étatique.

La paix qui se construit sans attendre la communion
Ce que l’Écriture dit de la paix qui précède l’unité
7Recherchez le bien de la ville où je vous ai menés en captivité et priez le Seigneur pour elle, car son bien sera votre bien.
Cette dissociation entre l’action de paix et l’unité de foi n’est pas une anomalie contemporaine ; elle trouve un écho profond dans une tradition scripturaire souvent négligée. Le prophète Jérémie, écrivant aux exilés de Babylone — c’est-à-dire à un peuple contraint de vivre et de négocier au sein même d’une puissance étrangère et hostile à sa foi —, leur adresse une parole qui résonne étrangement avec la situation présente : « Recherchez le bien-être de la ville où je vous ai exilés, priez pour elle auprès du Seigneur, car de son bien-être dépend le vôtre » (Jr 29, 7). Ce verset ne demande pas l’unité doctrinale entre Israël et Babylone ; il demande une action concrète pour la paix commune, indépendamment de toute communion de culte. Il y a là un principe théologique d’une actualité frappante : on peut œuvrer pour le bien-être d’un peuple, négocier avec ses représentants, sans que cela suppose ni entraîne la réconciliation des croyances.
L’épître aux Romains offre un autre éclairage, plus directement adressé à la conduite du chrétien face à l’adversité collective : « Ne vous laissez pas vaincre par le mal, mais soyez vainqueurs du mal par le bien » (Rm 12, 21). Ce verset, souvent cité de manière isolée, prend un relief particulier lorsqu’on le replace dans son contexte immédiat, celui de la vie communautaire sous tension : Paul y exhorte les chrétiens de Rome, minoritaires et suspects aux yeux du pouvoir impérial, à « vivre en paix avec tous, autant qu’il dépend de vous » (Rm 12, 18). Cette formule — « autant qu’il dépend de vous » — est d’une lucidité rare : elle reconnaît que la paix n’est jamais totalement en notre pouvoir, qu’elle dépend aussi de la volonté de l’autre, et qu’elle peut donc rester partielle, fragmentaire, sans que cela disqualifie l’effort.
Il y a également, dans la première épître de Pierre, un passage moins fréquenté qui semble taillé pour la situation vaticane actuelle : « Ayez de bons rapports au milieu des païens, afin que, sur le point même où ils vous calomnient comme si vous étiez des malfaiteurs, ils soient amenés, en considérant vos bonnes actions, à rendre gloire à Dieu au jour de sa visite » (1 P 2, 12). Ce texte, adressé à une communauté chrétienne dispersée en terre étrangère et parfois hostile, ne demande pas la conversion préalable de l’entourage ; il demande une conduite qui, par ses fruits concrets — visites aux prisonniers, souci des enfants déportés, recherche de la libération des captifs —, finit par témoigner d’une vérité plus grande que celle des mots.
Le corps souffrant comme lieu théologique premier
Ce qui frappe dans la mission de Zuppi, c’est précisément ce choix de faire du corps souffrant — le prisonnier, l’enfant déporté, le soldat capturé — le lieu premier de l’action ecclésiale, avant même toute reprise du dialogue doctrinal. Lorsque le cardinal se rend au centre de détention de Zakhid-1 et affirme apporter la proximité du pape à ceux qui ont combattu sous l’uniforme russe, il ne pose aucun acte de communion théologique : il pose un acte de reconnaissance de l’humanité blessée, quelle que soit l’appartenance confessionnelle ou nationale du blessé. C’est une théologie de l’incarnation appliquée à la diplomatie : le Verbe s’est fait chair, et l’Église, à sa suite, se fait présence concrète auprès de la chair souffrante, sans attendre que les esprits s’accordent.
Cette approche s’enracine dans une tradition catholique bien établie, celle de la diplomatie humanitaire distincte de la diplomatie doctrinale, que l’on retrouve déjà dans l’action de nombreux nonces apostoliques au cours du vingtième siècle. Mais elle prend, sous Léon XIV, une coloration particulière. Le pape a systématiquement dénoncé les bombardements contre les infrastructures civiles, appelé à une paix juste qui exclut implicitement toute capitulation ukrainienne, et proposé le Vatican comme lieu de négociation — une offre qui, par sa seule existence, place le Saint-Siège en médiateur légitime plutôt qu’en simple observateur. Cette posture s’était déjà manifestée lors de l’appel téléphonique du 4 juin 2025 entre Vladimir Poutine et Léon XIV, le premier contact de ce niveau depuis trois ans, au cours duquel le président russe avait transmis les vœux du patriarche Kirill, et le pape avait répondu en espérant que « les valeurs chrétiennes communes favorisent la paix et la liberté religieuse ». On notera que le patriarcat orthodoxe avait alors marqué sa distance vis-à-vis du nouveau pontificat en n’envoyant qu’un représentant subalterne, le métropolite Nestor, à la messe inaugurale de Léon XIV, le 18 mai 2025, contrairement à d’autres responsables orthodoxes non catholiques comme le patriarche Bartholomée de Constantinople.
L’attente des familles, plus forte que les blocages institutionnels
Il faut mesurer ce que représente, concrètement, la double visite annoncée pour cet automne. Le vicariat général de l’archidiocèse Mère-de-Dieu à Moscou a déjà confirmé que Mgr Gallagher y séjournerait quatre jours, du 25 au 28 août, sans que l’agenda précis des rencontres ait encore été divulgué. Ce déplacement suit de peu la mission de Gallagher en Ukraine, où l’accent avait été mis sur les questions humanitaires. Il ne s’agit donc pas d’un geste isolé, mais du prolongement d’une navette diplomatique déjà rodée entre Kiev et Moscou, où les mêmes hommes d’Église circulent d’un côté à l’autre du front, portant les mêmes demandes : le retour des prisonniers, le rapatriement des enfants ukrainiens déportés, l’accès humanitaire aux communautés occupées, notamment celles d’Oleshky et de Hola Prystan, dans la région de Kherson.
Ce que révèle cette navette, c’est la force d’une attente qui dépasse largement les clivages institutionnels. Les familles de prisonniers, qu’elles soient ukrainiennes ou russes, ne se soucient guère de savoir si le dialogue théologique entre Rome et Moscou est suspendu ou non ; elles attendent que quelqu’un, quelque part, porte leur voix jusqu’aux oreilles du pouvoir. C’est cette attente qui donne son sens véritable à la mission de Zuppi et de Gallagher : non pas réconcilier deux Églises, mais servir de pont vivant entre deux souffrances symétriques, celle des soldats russes capturés en Ukraine et celle des civils ukrainiens détenus en Russie. Le cardinal Zuppi l’a résumé avec une simplicité désarmante : « un seul militaire, un seul civil ou un seul enfant qui peut retrouver sa famille est un pas vers la paix ».
Ce que le silence théologique ne dit pas
Une fracture qui précède la guerre et lui survivra peut-être
Il serait trompeur de croire que le blocage théologique entre catholiques et orthodoxes russes est un simple effet collatéral du conflit ukrainien. Il lui préexiste, comme on l’a vu, depuis la décision synodale de 2018. Cette antériorité change la nature du problème : il ne s’agit pas d’attendre la fin des hostilités pour que le dialogue doctrinal reprenne automatiquement, comme si la paix militaire suffisait à rouvrir les canaux de foi. La fracture touche à des questions bien plus anciennes et bien plus profondes — le statut canonique de l’Église orthodoxe d’Ukraine, la juridiction sur les territoires post-soviétiques, la rivalité séculaire entre Moscou et Constantinople — qui ne se résoudront pas par la seule signature d’un armistice.
Cette distinction est théologiquement décisive. Elle rappelle que l’unité chrétienne, au sens plénier où l’entend le Concile Vatican II dans son décret sur l’œcuménisme, ne se réduit jamais à une paix diplomatique entre institutions ; elle suppose une conversion des cœurs, une purification de la mémoire, un travail de vérité que ni les meilleures volontés politiques ni les gestes humanitaires les plus généreux ne peuvent accomplir à eux seuls. Zuppi et Gallagher ne sont pas des théologiens en mission ; ils sont des serviteurs de la charité concrète, et leur efficacité même — réelle, mesurable, en vies humaines libérées — ne doit pas masquer l’ampleur de ce qui reste à guérir sur le plan de la communion de foi.
La leçon d’une Église qui sait distinguer ses registres
Il y a, dans cette configuration inédite, une leçon d’ecclésiologie pratique dont peu de commentateurs ont mesuré la portée. L’Église catholique, sous Léon XIV, démontre qu’elle sait dissocier ses registres d’action sans jamais les confondre ni les opposer. Elle peut envoyer un cardinal visiter des prisonniers russes captifs en Ukraine, puis des prisonniers ukrainiens en territoire russe, sans que cela signifie une quelconque validation théologique du régime qui a lancé l’invasion, ni une quelconque réconciliation avec un patriarcat qui a béni cette guerre en termes religieux. Elle peut, dans le même mouvement, recevoir au Vatican le représentant du patriarche Kirill sans rouvrir la moindre commission mixte de dialogue doctrinal.
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Accéder au dossier →Cette capacité à tenir ensemble, sans les confondre, la charité opérante et la rigueur de la vérité doctrinale, constitue peut-être l’apport le plus discret mais le plus durable de ce pontificat naissant à la diplomatie pontificale. Elle rejoint, en creux, l’enseignement de saint Paul aux Romains sur la paix qui « dépend de nous » sans dépendre entièrement de nous : le Saint-Siège fait sa part, la part qui lui revient, sans prétendre accomplir ce qui ne relève que d’une conversion mutuelle encore hors de portée. Et c’est peut-être cette humilité de méthode, plus que n’importe quelle déclaration solennelle, qui prépare le terrain d’un dialogue théologique futur — un dialogue qui, lorsqu’il reprendra, trouvera devant lui une mémoire déjà chargée de gestes concrets de miséricorde, plutôt qu’un vide de dix années de silence.
Lectio divina
« Recherchez le bien-être de la ville où je vous ai exilés, car de son bien-être dépend le vôtre. » Jr 29, 7
Tu attends parfois que tout soit réconcilié avant d'agir pour la paix autour de toi. Tu voudrais que les cœurs s'accordent avant que tes mains ne se tendent. Mais peux-tu porter un peu de bien-être là où la communion n'est pas encore possible ? Peux-tu prier pour ceux dont tu ne partages pas la foi, sans attendre qu'ils reviennent à toi ? Où, dans ta propre vie, la charité pourrait-elle précéder la réconciliation plutôt que la suivre ?
Seigneur, tu envoies ton peuple habiter des terres qui ne l'accueillent pas. Tu lui demandes de bâtir, de planter, de prier, même en exil. Apprends-moi à chercher le bien-être de ceux qui me sont étrangers, sans exiger d'eux la communion avant l'amour. Donne-moi la patience du prisonnier qui espère encore la clé de sa maison. Fais de mes mains un pont, même quand les paroles restent muettes. Que ta paix précède ton unité, comme la pluie précède la moisson.
Une clé tenue dans une main tremblante, face à une porte encore fermée.
✝ Références bibliques
3 passages · 3 livres
Remettez-lui tous vos soucis, car vous avez du prix à ses yeux. (1P 5,7)
Encouragement aux chrétiens persécutés : espérance, baptême et conduite en société.
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Je ferai une alliance nouvelle avec la maison d'Israël. (Jr 31,31)
Prophète de la destruction de Jérusalem et de la nouvelle alliance du cœur.
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Le juste vivra par la foi. (Rm 1,17)
La grande synthèse théologique de Paul : péché, grâce, justification et vie en Esprit.
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