Rabat, la mitre et l’ombre : quand un cardinal papabile tombe sous ses propres mots

Un cardinal papabile accusé, une Église déjà éprouvée : ce que Rabat révèle sur l'autorité pastorale trahie.

Équipe Via Bible
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Un homme qui, il y a un an à peine, s’exprimait devant les caméras du monde entier pour appeler à l’unité de l’Église, se retrouve aujourd’hui à devoir se défendre d’accusations que nulle unité ne saurait couvrir. Cristóbal López Romero, cardinal salésien, archevêque de Rabat depuis 2018, comptait parmi les cent trente-trois électeurs du dernier conclave et figurait, il y a encore quelques mois, sur les listes officieuses des « papabili » évoqués avant l’élection de Léon XIV. Cette semaine, il annonce se retirer de toute fonction publique après qu’au moins cinq femmes l’ont accusé de violences sexuelles, et affirme, dans une déclaration transmise directement à la presse : « Je n’ai commis ni agression, ni violence, ni harcèlement sexuel ». Entre ces deux phrases — l’appel à l’unité et le démenti solitaire — se loge tout le vertige d’une crise qui touche l’Église catholique en terre d’islam au moment précis où elle croyait avoir tourné une page douloureuse.

Un cardinal papabile foudroyé par la vérité

Le vertige d’une Église déjà éprouvée à Rabat

Ce n’est pas la première fois que le petit diocèse de Rabat, minoritaire mais visible, traverse une tempête de cette nature. Un an plus tôt à peine, le prêtre français Antoine Exelmans, envoyé par son diocèse d’origine pour accompagner les migrants et réfugiés de Casablanca, avait été mis en cause pour avoir mis en place, selon l’enquête canonique diligentée par l’archevêché lui-même, ce qui fut qualifié de « système d’exploitation sexuelle » visant des jeunes exilés mineurs et majeurs, sur une période d’au moins quatre ans. Le prêtre s’était alors défendu en évoquant des « actes librement consentis », une formule qui avait profondément choqué les fidèles de sa paroisse bretonne d’origine, tombés « des nues » en apprenant l’affaire. C’est précisément López Romero qui avait dû, à l’époque, gérer la communication de cette crise, affirmant avoir « pleinement coopéré » avec les autorités marocaines et françaises, et assurant que l’unique victime mineure connue avait été prise en charge par l’Église.

Ce précédent change radicalement la lecture de l’affaire actuelle. Il ne s’agit plus d’un diocèse pris au dépourvu par un scandale isolé, mais d’une communauté ecclésiale qui avait déjà, dix-huit mois plus tôt, éprouvé dans sa chair les mécanismes du silence, de la protection tardive et de la difficulté à nommer le mal quand il vient de l’intérieur. Le cardinal qui aujourd’hui se retire n’est pas un inconnu de ces procédures : il en avait été, hier encore, le garant public. Cette continuité trouble invite à une question plus large que le seul cas individuel — celle de la vigilance réelle qu’un évêque exerce sur lui-même quand il exige des autres une exemplarité qu’il présente comme non négociable.

La défense d’un homme, le silence d’un système

Les accusations rapportées sont précises et convergentes. Une femme retraitée liée à l’Église a témoigné directement d’épisodes récurrents qu’elle qualifie d’abus sexuels ; une autre a adressé à la Nonciature apostolique de Rabat un témoignage écrit décrivant des embrassades qu’elle a « perçues comme déplacées », particulièrement appuyées et prolongées, ainsi qu’une tentative de rapprochement physique assimilable à un baiser forcé, auquel elle affirme avoir échappé « tant bien que mal ». Une source diocésaine confirme qu’au moins trois autres femmes ont rapporté des incidents similaires. Le Vatican, par la voix de son propre média officiel, a confirmé l’ouverture d’une enquête préliminaire et publié la déclaration du cardinal lui-même, qui reconnaît être « accusé de comportements inappropriés envers des femmes adultes » tout en niant toute agression, violence ou harcèlement.

Ce vocabulaire mérite qu’on s’y arrête, car il dessine les contours d’une défense construite avec soin. Nier l’agression et la violence n’équivaut pas à nier le geste ; reconnaître un « comportement inapproprié » n’équivaut pas à reconnaître une faute grave. Cette zone grise, où les mots se choisissent pour ce qu’ils excluent plutôt que pour ce qu’ils affirment, est précisément celle que les procédures canoniques de protection des mineurs et des personnes vulnérables ont été conçues, depuis le pontificat de François, pour ne plus laisser prospérer. Le cardinal a choisi de se retirer volontairement, sans attendre une décision disciplinaire, « pour ne pas nuire à l’enquête » — un geste que d’aucuns liront comme une prudence salutaire, d’autres comme un aveu implicite de la gravité de la situation. Il faut noter, à sa décharge, qu’aucune plainte pénale n’a été déposée contre lui devant la justice marocaine à ce jour, selon des sources judiciaires citées dans la presse hispanophone.

L’homme que le pape François avait élevé au cardinalat en 2019 — une première historique pour le Maroc — s’était toujours présenté comme un pont entre les cultures, un salésien pétri de la spiritualité de Don Bosco tournée vers les jeunes, formé à Almería avant de servir au Paraguay puis au Maroc. C’est peut-être cette image même, celle du prélat proche, chaleureux, disponible, qui interroge le plus aujourd’hui : la proximité pastorale, quand elle n’est pas gardée par une vigilance de tous les instants sur soi-même, peut devenir le terreau d’abus de pouvoir que les victimes mettent des années à nommer.

Le mystère de l’autorité blessée

Le pasteur qui devient loup

L’Écriture ne s’est jamais tue sur ce vertige précis : celui du berger qui trahit le troupeau qu’il a charge de garder. Le prophète Ézéchiel, dans un texte d’une sévérité rare, fait entendre la voix de Dieu s’adressant aux pasteurs d’Israël en ces termes : « Malheur aux pasteurs d’Israël qui se paissaient eux-mêmes ! Les pasteurs ne devaient-ils pas paître les brebis ? Vous n’avez pas fortifié celles qui étaient faibles, vous n’avez pas guéri celle qui était malade, vous ne les avez ramenées, ni recherché celle qui était perdue ; mais vous les avez dominées avec violence et avec dureté » (Éz 34, 2-4). Ce texte ne décrit pas une simple négligence administrative ; il décrit une inversion complète de la fonction pastorale, où l’autorité reçue pour protéger devient l’instrument même de la domination.

Le prophète Michée, quant à lui, adresse aux chefs du peuple un reproche plus tranchant encore, presque physique dans sa violence descriptive : « Chefs de la maison de Jacob, et princes de la maison d’Israël, écoutez donc ! N’est-ce pas à vous à connaître la justice ? Vous détestez le bien et vous aimez le mal » (Mi 3, 1-2). Ce que le texte biblique met en lumière, c’est que la responsabilité s’accroît avec la charge : celui qui a reçu mission de connaître le droit et de le faire respecter porte une culpabilité aggravée lorsqu’il le trahit. Appliqué à la situation présente, ce principe éclaire d’une lumière crue la différence entre la faute d’un simple fidèle et celle d’un cardinal électeur, dont la voix, quelques mois plus tôt, s’était fait entendre dans la chapelle Sixtine sur la question de l’unité de l’Église. L’autorité spirituelle n’est jamais neutre : elle amplifie soit le bien, soit le mal qu’elle porte.

Il serait toutefois trompeur de réduire cette réflexion à une condamnation univoque, avant même que l’enquête canonique n’ait tranché. L’Église, dans sa tradition la plus ancienne, a toujours distingué l’accusation de la culpabilité établie, la rumeur du jugement. Mais elle a également appris, à ses dépens et douloureusement, que le silence institutionnel autour des accusations concernant les clercs a par le passé causé des dommages incommensurables aux victimes comme à la crédibilité même de l’annonce évangélique. C’est cette tension — entre présomption d’innocence et devoir de vigilance immédiate — que la procédure engagée par le Vatican cette semaine tente, avec les instruments dont elle dispose depuis les réformes des dernières années, de tenir sans la trahir.

L’irréprochabilité, condition oubliée de l’épiscopat

Saint Paul, dans sa première lettre à Timothée, pose les conditions requises pour exercer la charge d’évêque avec une précision qui résonne singulièrement aujourd’hui : « Il faut que l’évêque soit irréprochable, mari d’une seule femme, sobre, modéré, réglé dans sa conduite, hospitalier, propre à l’enseignement… Il faut aussi qu’il ait un bon témoignage de ceux du dehors, afin de ne pas tomber dans l’opprobre et dans les pièges du diable » (1 Tm 3, 2.7). Cette dernière précision est capitale et trop souvent négligée dans les commentaires spirituels : l’irréprochabilité de l’évêque ne se mesure pas seulement à l’intérieur de la communauté ecclésiale, mais au regard de « ceux du dehors » — c’est-à-dire, dans le contexte marocain, au regard d’une société majoritairement musulmane qui observe, souvent avec bienveillance mais aussi avec une exigence particulière, la conduite des responsables religieux minoritaires qu’elle accueille sur son sol.

Cette exigence d’un témoignage crédible « du dehors » prend un relief particulier lorsque l’on considère la position singulière de l’Église catholique au Maroc : une Église de la rencontre, presque exclusivement composée de migrants subsahariens et d’expatriés, vivant dans un dialogue permanent et généralement fécond avec l’islam local, sous la protection bienveillante mais vigilante des autorités du royaume. Une faute grave commise par le plus haut représentant de cette Église ne reste jamais un fait purement interne ; elle rejaillit sur la manière dont cette minorité chrétienne est perçue, sur la confiance que lui accordent ses partenaires institutionnels marocains, et sur la crédibilité même du dialogue interreligieux que López Romero avait lui-même contribué à construire durant ses années de ministère.

Cette dimension théologique de l’irréprochabilité ne doit pas se lire comme une exigence de perfection morale absolue — nul homme, fût-il cardinal, n’y échappe — mais comme un rappel que la charge épiscopale engage une responsabilité publique qui dépasse la personne. C’est précisément parce que cette responsabilité est si lourde que l’Église a développé, depuis une décennie, des procédures de signalement, d’enquête préliminaire et de suspension conservatoire qui permettent d’agir avant même qu’un jugement définitif ne soit rendu. Le fait que ces mécanismes se soient appliqués, cette semaine, à un cardinal électeur sans considération de son rang, constitue en soi un signe — fragile mais réel — que la culture de l’impunité hiérarchique recule.

Ce que le Maroc catholique doit affronter maintenant

L’enquête préliminaire et ses limites canoniques

L’ouverture d’une enquête préliminaire par le Saint-Siège obéit à des règles précises, issues notamment du motu proprio Vos estis lux mundi promulgué sous le pontificat de François et confirmé depuis. Cette procédure implique que le dicastère compétent recueille les témoignages, évalue leur crédibilité, et transmette ses conclusions aux instances qui décideront de la suite à donner — du classement sans suite jusqu’à un procès canonique en bonne et due forme. Le communiqué diffusé par le média officiel du Vatican, reprenant intégralement la déclaration du cardinal, illustre une volonté de transparence relative qui tranche avec certaines pratiques passées de discrétion systématique.

Cette transparence reste néanmoins partielle. Le retrait du cardinal est présenté comme volontaire et non comme une suspension imposée par ses supérieurs, une nuance qui n’est pas anodine sur le plan canonique : elle laisse à López Romero une marge de manœuvre et une image de coopération qu’une mesure disciplinaire contraignante n’aurait pas permise. De même, l’absence à ce jour de toute plainte pénale devant la justice marocaine signifie que l’affaire demeure, pour l’instant, circonscrite au for ecclésiastique — une situation qui pourrait évoluer si l’une des femmes concernées décidait de porter l’affaire devant les tribunaux civils du royaume. Le climat de vigilance déjà installé par l’affaire Exelmans laisse penser que les autorités diocésaines, cette fois, ne pourront invoquer l’ignorance ni la surprise face à des accusations qui touchent, une nouvelle fois, à l’intégrité de ceux qui devraient protéger les plus vulnérables.

Reconstruire la confiance en terre minoritaire

L’Église catholique au Maroc, forte d’à peine quelques dizaines de milliers de fidèles composés très majoritairement de migrants subsahariens et d’étudiants étrangers, ne dispose ni de la taille ni des ressources des grandes conférences épiscopales européennes pour absorber un tel choc institutionnel. Sa force reposait en grande partie sur la figure incarnée par López Romero lui-même : un homme reconnu pour son engagement en faveur des migrants, salué par les autorités marocaines pour sa capacité de dialogue, et présenté jusqu’à ces derniers jours comme une voix respectée bien au-delà des frontières confessionnelles. La crise actuelle oblige cette petite Église à repenser, dans l’urgence, la manière dont elle articule proximité pastorale et vigilance institutionnelle, deux exigences qui, on le voit, ne s’opposent pas nécessairement mais qui exigent des garde-fous concrets : présence systématique d’un tiers lors des entretiens pastoraux sensibles, formation renforcée des équipes diocésaines à l’écoute des signalements, et surtout une culture où toute femme ou tout jeune se sentant en danger sait vers qui se tourner sans craindre le silence.

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Le pontificat de Léon XIV, qui s’est ouvert en 2025 dans un climat où la question de la protection des personnes vulnérables demeurait un chantier prioritaire hérité de son prédécesseur, se trouve ainsi confronté, quelques mois à peine après le conclave, à l’épreuve concrète de sa cohérence : l’un des cardinaux qui l’ont élu, un homme dont le nom circulait parmi les papabili, fait aujourd’hui l’objet d’accusations sérieuses. La manière dont cette affaire sera instruite, dans la durée et jusqu’à ses conclusions, dira beaucoup de la capacité réelle de l’Église à traiter ses plus hauts responsables avec la même rigueur qu’elle exige, à raison, de ses prêtres et de ses laïcs. Le prophète Ézéchiel promettait, immédiatement après sa dénonciation des mauvais pasteurs, que Dieu lui-même viendrait chercher ses brebis et les arracherait de la bouche de ceux qui les avaient dévorées : c’est cette promesse, plus que toute communication institutionnelle, qui doit demeurer l’horizon de vérité vers lequel tend, aujourd’hui, toute l’Église de Rabat.

Lectio divina

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Lectio — Lire

« Vous n'avez pas fortifié celles qui étaient faibles ; mais vous les avez dominées avec violence et avec dureté » Éz 34, 4

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Meditatio — Méditer

Tu as peut-être, toi aussi, connu une main qui devait bénir et qui a blessé. Tu as peut-être attendu d'un pasteur qu'il te fortifie, et tu n'as reçu que dureté. Que fais-tu de cette blessure quand elle vient précisément de celui qui parlait au nom de Dieu ? Où loges-tu ta confiance, désormais, quand l'autorité elle-même a vacillé ? Reste un instant avec cette question, sans te presser d'y répondre.

🙏
Oratio — Prier

Seigneur, toi le vrai Pasteur, regarde les brebis blessées par ceux qui devaient les porter. Tu connais chaque main qui tremble d'avoir été touchée sans consentement. Tu connais chaque silence qu'on a imposé aux femmes qui parlaient. Viens chercher toi-même celles que l'on a dominées avec dureté. Fortifie ce qui reste faible en elles. Fais de ton Église un abri, et non plus jamais une blessure.

Contemplatio — Contempler

Une brebis retrouve, dans l'obscurité de la bergerie, la chaleur d'une main enfin sans violence.

✝ Références bibliques

2 passages · 2 livres
Michée
📖 Codex — Livre biblique

Michée · VIIIe s. av. J.-C. · 105 versets

Agir avec justice, aimer la bonté, marcher humblement avec ton Dieu. (Mi 6,8)

Justice sociale et annonce d'un messie né à Bethléem.

→ Explorer le Codex Michée
📖 Lire Michee 3

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