- Quand blesser un frère, c’est se blesser soi-même
- Ce que la correction change dans nos façons de vivre ensemble
- La bonne blessure et la mauvaise poutre
- Le regard qui juge et le regard qui redresse
- Quand la communauté entière doit parler d’une même voix
- Ce que cette parole change dans notre manière de regarder l’autre
- Lectio divina
- ✝ Références bibliques
15« Si ton frère a péché contre toi, va et reprends-le entre toi et lui seul, s’il t’écoute, tu auras gagné ton frère. 16S’il ne t’écoute pas, prends avec toi encore une ou deux personnes, afin que toute cause se décide sur la parole de deux ou trois témoins. 17S’il ne les écoute pas, dis-le à l’Église, et s’il n’écoute pas non plus l’Église, qu’il soit pour toi comme un païen et un publicain. 18En vérité, je vous le dis, tout ce que vous lierez sur la terre sera lié dans le ciel, et tout ce que vous délierez sur la terre sera délié dans le ciel. 19« Je vous le dis encore, si deux d’entre vous s’accordent sur la terre, quoiqu’ils demandent, ils l’obtiendront de mon Père qui est dans les cieux. 20Car là où deux ou trois sont assemblés en mon nom, je suis au milieu d’eux. »
Un homme te fait du tort. Une phrase blessante, un mensonge, une trahison discrète. Le réflexe le plus commun serait de te taire, ou de le crier sur les toits. Jésus propose une troisième voie, plus exigeante : aller le voir seul à seul, en secret, pour ne pas l’humilier — mais pour le sauver. S’il n’entend rien, ne pas abandonner : revenir avec deux ou trois témoins, non pour l’accabler, mais pour confirmer ce qu’il refuse de voir. S’il persiste encore, alors la communauté tout entière parle d’une seule voix. Et s’il ferme les yeux jusqu’au bout, il faudra le laisser partir — non par rejet, mais parce qu’on ne peut forcer personne à revenir vers la lumière. Ce chemin en trois étapes n’est pas une procédure disciplinaire froide. C’est un chemin d’amour qui refuse à la fois le silence complice et l’exclusion brutale.
Quand blesser un frère, c’est se blesser soi-même
Il existe une phrase qu’on entend souvent dans les familles et les communautés chrétiennes : « Ce ne sont pas mes affaires. » Un frère se perd, s’enferme dans une faute, blesse quelqu’un — et l’on préfère détourner le regard. On appelle cela de la discrétion, parfois même de la charité. Saint Augustin, évêque d’Hippone, ne l’entend pas ainsi. Vers 408 ou 409, probablement à Milève, en Afrique du Nord, il monte en chaire pour commenter ce passage précis de Matthieu — « Si ton frère a péché contre toi, reprends-le seul à seul » — dans ce qui deviendra le Sermon 82, De verbis Evangelii secundum Matthaeum. C’est un sermon de prédication ordinaire, prononcé devant une assemblée bien réelle, des chrétiens ordinaires aux prises avec les blessures ordinaires de la vie commune — ces petites trahisons, ces mots de trop, ces silences qui pourrissent une amitié.Pourquoi Augustin, et pas un autre ? Parce qu’aucun Père de l’Église n’a autant creusé cette question précise avec une telle lucidité psychologique : que se passe-t-il en moi quand je vois un frère fauter et que je choisis le silence ? Augustin refuse d’y voir de la tolérance. Il y voit une complicité déguisée. Sa phrase est d’une netteté qui surprend encore aujourd’hui : « Si neglexeris, peior es » — « Si tu négliges cela, tu es pire que lui » (Sermon 82, 1). Traduction directe : se taire face au mal d’un proche n’est pas une vertu, c’est une seconde faute, plus grave que la première. Imaginez un ami qui vous voit sombrer dans l’alcool, l’isolement ou l’amertume, et qui ne dit rien pendant des années par peur de « se mêler de ce qui ne le regarde pas ». Augustin dirait : ce silence-là n’est pas neutre. Il abandonne le blessé à sa blessure.
Cette pensée s’enracine dans une image que Augustin développe avec une précision presque chirurgicale. Il compare la faute d’un frère à une plaie physique : « ille iniuriam fecit, et iniuriam faciendo graui se ipsum uulnere percussit » — « celui qui a mal agi s’est lui-même frappé d’une grave blessure en agissant ainsi » (Sermon 82, 1). Ce n’est pas d’abord toi qui es visé par sa faute, dit Augustin — c’est lui qui saigne. Et il ajoute, dans une formule qui a traversé les siècles : « tu uulnus fratris tui contemnis? tu eum uides perire, uel perisse, et negligis? » — « Méprises-tu la blessure de ton frère ? Le vois-tu périr, ou déjà perdu, et tu négliges cela ? » (Sermon 82, 1). Cette formule renverse tout : la correction fraternelle n’est pas un règlement de comptes personnel. C’est un pansement qu’on refuse à quelqu’un qui saigne devant nous.
Ce que la correction change dans nos façons de vivre ensemble
La bonne blessure et la mauvaise poutre
Augustin ne s’arrête pas à cette première image. Il en ajoute une deuxième, empruntée directement à l’enseignement de Jésus sur la paille et la poutre, et il la retravaille avec une originalité frappante. Dans la tradition espagnole qui a conservé et commenté ce sermon, on retient de lui cette formule saisissante : la petite écharde dans l’œil, c’est la colère ; la poutre, c’est la haine. Augustin distingue ainsi deux mouvements intérieurs qu’on confond trop souvent. On peut être irrité par la faute d’un proche — c’est humain, c’est passager, ce n’est pas en soi un péché. Mais on peut aussi, sous couvert de « corriger », nourrir une haine froide, un désir de voir l’autre échouer, de le rabaisser publiquement. Augustin insiste : avant de reprendre qui que ce soit, il faut discerner lequel des deux nous anime.
C’est ici qu’intervient la citation la plus exigeante du sermon, celle qui devrait accompagner quiconque s’apprête à dire une vérité difficile à un proche : « ideo debemus amando corripere; non nocendi auiditate, sed studio corrigendi » — « c’est pourquoi nous devons reprendre en aimant ; non par avidité de nuire, mais par souci de corriger » (Sermon 82, 1). Et Augustin va plus loin encore, avec une question qui devrait nous arrêter net à chaque fois que nous nous apprêtons à « dire ses quatre vérités » à quelqu’un : « quare illum corripis? quia te doles, quod peccauerit in te? absit. si amore tui id facis, nihil facis. si amore illius facis, optime facis » — « Pourquoi le reprends-tu ? Parce que tu souffres qu’il ait péché contre toi ? Que cela n’arrive jamais ! Si tu le fais par amour de toi-même, tu ne fais rien de bon. Si tu le fais par amour de lui, tu fais ce qu’il y a de meilleur » (Sermon 82, 1).
Pensez à cette scène si commune : un collègue vous a doublé, un ami vous a menti, un frère vous a déçu. Vous sentez monter en vous l’envie de « mettre les choses au clair » — et souvent, sous ce vocabulaire policé, se cache simplement le besoin de faire mal en retour, de rétablir votre honneur blessé. Augustin nous demande un examen presque impitoyable : est-ce que je vais voir cette personne pour elle, ou pour moi ? La différence est invisible de l’extérieur — les mots peuvent être identiques — mais elle change tout intérieurement, et souvent, elle change aussi la manière dont l’autre reçoit ce qu’on lui dit.
Le regard qui juge et le regard qui redresse
Vient ensuite une dimension plus existentielle encore, celle du regard. Reprendre un frère, ce n’est pas le fixer de haut, comme on toise un coupable. Augustin cite le Christ affirmant que celui qui hait son frère marche dans les ténèbres, et il en tire une conséquence directe pour la correction fraternelle : la haine aveugle celui qui croit voir clair. « lumen quod in te est, non te permittit negligere lumen fratris tui » — « la lumière qui est en toi ne te permet pas de négliger la lumière de ton frère » (Sermon 82, 1). Autrement dit : tant que tu portes en toi une once de haine envers celui que tu veux reprendre, tu n’as plus la lucidité nécessaire pour l’aider. Tu ne vois plus sa blessure, tu ne vois que ta propre colère projetée sur lui. Cette exigence rejoint une intuition beaucoup plus ancienne, portée par les Pères du désert. Dans les Apophtegmes des Pères du désert, Abba Moïse — cet ancien esclave éthiopien devenu moine dans le désert de Scété — refuse un jour de siéger au tribunal qui doit juger un frère fautif. Il arrive en portant sur son dos une jarre percée d’où s’écoule du sable, et lorsqu’on lui demande ce que cela signifie, il répond : « Mes péchés coulent derrière moi et je ne les vois pas, et je viens aujourd’hui juger les fautes d’un autre. » Cette image, saisissante de simplicité, éclaire d’un jour nouveau l’insistance d’Augustin sur l’amour comme seul mobile légitime de la correction : on ne reprend jamais quelqu’un depuis un piédestal, mais depuis la conscience aiguë de sa propre fragilité.C’est cette même logique qui explique pourquoi Jésus prévoit une progression si mesurée dans l’Évangile de Matthieu — le tête-à-tête d’abord, puis deux ou trois témoins, puis l’Église tout entière. Chaque étape est une occasion supplémentaire donnée au frère de revenir sans perdre la face. Rien à voir avec une justice qui cherche à confondre le coupable : c’est au contraire une justice qui, à chaque palier, cherche encore et encore une porte de sortie pour lui. Voilà pourquoi Augustin insiste tant sur le tête-à-tête initial : « intendens correctioni, parcens pudori » — « en visant la correction, tout en ménageant sa honte » (Sermon 82, 1). Aller voir quelqu’un seul à seul, avant toute chose, c’est refuser de l’humilier publiquement pour une faute qui, peut-être, appartient encore au registre du secret entre deux personnes.
Quand la communauté entière doit parler d’une même voix
La troisième étape — porter la faute devant toute l’assemblée — est sans doute la plus difficile à comprendre pour des chrétiens du vingt-et-unième siècle, habitués à penser que la foi est une affaire strictement privée. Or le texte de Matthieu suppose exactement le contraire : ce qui touche un membre de la communauté touche le corps entier. Le psaume que la liturgie associe souvent à ce passage résonne ici avec une force particulière : « Voici, il est bon, il est doux pour des frères de demeurer ensemble » (Ps 133, 1). Cette unité n’est pas un vague sentiment de convivialité — c’est un bien si précieux que Jésus demande qu’on se batte pour le préserver, jusqu’à mobiliser toute une assemblée pour ramener une seule brebis égarée.
Et si, malgré tout, le frère persiste, Jésus demande de le traiter « comme un païen et un publicain ». Cette formule a longtemps été mal comprise comme un ordre d’exclusion méprisante. Mais souvenons-nous de la question que Jésus pose un peu plus tôt dans ce même Évangile : « Qui est ma mère, et qui sont mes frères ? […] Quiconque fait la volonté de mon Père qui est dans les cieux, celui-là est mon frère » (Mt 12, 48-50). Le frère qui refuse obstinément de revenir se met lui-même, par son choix, hors de cette fraternité fondée sur la volonté de Dieu. Le considérer « comme un païen » n’est donc pas un rejet vindicatif — c’est simplement reconnaître, avec tristesse, où il s’est lui-même placé. Et l’on sait comment Jésus, précisément, traitait les païens et les publicains : il allait manger chez eux, il les cherchait, il ne les abandonnait jamais tout à fait. L’exclusion, ici, n’est jamais définitive — elle reste une main tendue, patiente, respectueuse de la liberté de l’autre.

Ce que cette parole change dans notre manière de regarder l’autre
Ce que la méditation de ce passage nous laisse, au fond, c’est une manière radicalement différente de considérer les fautes de ceux que nous aimons. Le silence poli qui laisse un frère s’enfoncer n’est plus une option acceptable — Augustin l’a dit sans détour, ce silence-là est une faute plus grave que celle qu’on tait. Mais l’humiliation publique, la dénonciation qui cherche à écraser plutôt qu’à guérir, n’est pas davantage conforme à l’esprit de l’Évangile. Entre ces deux extrêmes se trouve un chemin étroit, patient, progressif — celui du tête-à-tête d’abord, du témoignage ensuite, de la communauté enfin, et toujours, à chaque étape, la possibilité offerte au frère de revenir sans être écrasé.
Cette pensée augustinienne a connu une postérité considérable dans la tradition chrétienne. Elle a nourri la Règle de saint Augustin elle-même, qui prévoit des étapes très proches pour la vie en communauté religieuse. Elle a traversé le Moyen Âge, où des théologiens comme Thomas d’Aquin ont repris et systématisé cette distinction entre correction fraternelle — acte de charité entre égaux — et correction hiérarchique, celle qu’exerce un supérieur. On retrouve encore aujourd’hui, dans les communautés chrétiennes les plus diverses, cette conviction augustinienne que corriger sans aimer ne fait rien de bon, et qu’aimer sans jamais corriger n’est, au fond, qu’une forme déguisée d’indifférence.Il y a quelque chose de profondément consolant dans cette parole de Jésus, une fois qu’on la débarrasse de son apparence sévère. Elle nous dit que nous ne sommes jamais seuls responsables de notre propre sainteté — que d’autres regards, d’autres voix, sont appelés à veiller sur nous, à nous redresser quand nous trébuchons, précisément parce que nous appartenons à un même corps. Et elle nous dit aussi que si nous devons un jour reprendre un frère, la seule question qui vaille n’est pas « ai-je raison ? » mais « est-ce que je l’aime, lui, en cet instant, plus que je ne m’aime moi-même ? » Augustin conclut son sermon sur une formule qui résume tout : « si amore tui id facis, nihil facis. si amore illius facis, optime facis » — si tu agis par amour de toi, tu ne fais rien ; si tu agis par amour de lui, tu fais ce qu’il y a de meilleur.
Lectio divina
« Si ton frère a péché contre toi, va et reprends-le seul à seul » (Mt 18, 15).
Y a-t-il, dans ta vie, un frère que tu as laissé s'éloigner par peur de le déranger ? As-tu confondu ton silence avec de la discrétion, alors qu'il n'était peut-être qu'un abandon poli ? Et la dernière fois que tu as repris quelqu'un, étais-tu certain d'agir par amour de lui, et non par blessure d'amour-propre ? Où se cache, dans ton cœur, la différence entre la colère et la haine ?
Seigneur, tu ne détournes jamais le regard de nos blessures. Apprends-moi à voir celles de mes frères sans mépris ni indifférence. Donne-moi le courage d'aller les trouver seul à seul, avant de les juger de loin. Que ma parole soit un pansement, jamais une arme. Garde-moi de la haine qui se déguise en zèle. Fais de moi un veilleur patient pour ceux que tu m'as donnés comme frères.
Une main tendue dans l'obscurité, qui ne referme jamais le poing.
✝ Références bibliques
3 passages · 2 livres
Voici que je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin du monde. (Mt 28,20)
L'Évangile du Roi : Jésus, nouveau Moïse, accomplit les Écritures pour Israël et les nations.
→ Explorer le Codex Matthieu- Voilà ce qu’il fallait pratiquer sans négliger le reste (Mt 23, 23-26)
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- Pardonne à ton prochain le tort qu’il t’a fait ; alors, à ta prière, tes péchés seront remis (Si 27, 30 – 28, 7)
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