Par une aube froide de Pâques, Salomé tient ses aromates serrés contre elle et marche vers le tombeau. Ses fils — Jacques et Jean — sont absents. Elle y va quand même, seule, pour Lui. Cette femme qui avait osé demander les premières places pour ses enfants dans le Royaume se retrouve, à l’heure décisive, à la première place de l’histoire : témoin du tombeau vide.
Myrophore, mère d’apôtres, témoin de Pâques — Galilée, Ier siècle
Salomé de Galilée n’est pas une figure abstraite de la piété. Épouse d’un patron pêcheur, mère de deux des Douze, elle suit Jésus depuis les rives du lac de Tibériade jusqu’au tombeau vide du dimanche matin. Son nom traverse les Évangiles discrètement — mais ses actes parlent fort.
Qui était Salomé ?
Salomé bat Zébédée dans le récit évangélique à une seule condition : être là où il faut, quand il faut.
Son mari, Zébédée, dirige une barque de pêche à Bethsaïde ou Capharnaüm — un homme assez prospère pour employer des ouvriers (Mc 1, 20). Salomé fait partie d’un milieu artisan aisé du lac de Galilée. Deux de ses fils, Jacques et Jean, quittent le filet sur un mot de Jésus. Elle-même finit par rejoindre le groupe des femmes qui accompagnent le Maître.
Les Évangiles synoptiques la citent sous deux formes. Marc 15, 40 mentionne «Salomé» parmi les femmes au pied de la croix. Matthieu 27, 56 évoque «la mère des fils de Zébédée» dans la même scène. La tradition patristique les identifie comme une seule et même personne — identification solide, jamais contredite par un texte ancien.
Son geste le plus célèbre reste ambigu. Matthieu 20, 20-28 raconte qu’elle s’approche de Jésus avec ses fils et demande : «Dis que ces deux fils assis siégeront, l’un à ta droite et l’autre à ta gauche, dans ton Royaume.» Jésus répond par la question du calice et de la coupe. C’est un refus — mais aussi une prophétie. Jacques mourra martyr sous Hérode Agrippa (Ac 12, 2). Jean vivra jusqu’à l’extrême vieillesse à Éphèse. Salomé avait demandé la gloire ; elle reçoit la croix et la fidélité.
Au soir du Vendredi Saint, elle est là. Marc 15, 40 la place explicitement sur la colline du Golgotha, avec Marie de Magdala et Marie mère de Jacques le Mineur. Elle regarde de loin ce qu’elle ne peut empêcher. La tradition note qu’elle «servait» Jésus — le verbe grec diakonein dit tout : un service concret, matériel, quotidien.
Le samedi passe dans le silence de la Loi. Puis, à l’aube du premier jour de la semaine, Marc 16, 1 la nomme à nouveau : «Marie de Magdala, Marie mère de Jacques, et Salomé achetèrent des aromates pour aller l’embaumer.» Elles arrivent au tombeau au lever du soleil. La pierre est roulée. Un jeune homme en blanc annonce : «Il est ressuscité, il n’est pas ici.» Elles sont les premières à recevoir cette annonce. Pas les apôtres — elles.
Fait établi : les Évangiles placent Salomé au Golgotha et au tombeau vide, nommément. Légende pieuse : une tradition provençale, documentée à partir du IXe siècle, veut qu’elle ait abordé, avec Marie Jacobé et Sara, sur la côte des Saintes-Maries-de-la-Mer après la Dispersion. Réception liturgique : l’Église d’Orient la fête comme Myrophore le troisième dimanche de Pâques ; l’Occident la commémore le 22 octobre ou, en Provence, lors des pèlerinages des Saintes-Maries.
La datation de sa mort est inconnue. Nulle source ne rapporte son martyre. Elle disparaît des textes après Pâques — signe probable d’une vieillesse paisible, dans l’ombre des premières communautés.
La femme qui demande, puis qui se tait
Un fait ancré dans l’Écriture : Salomé demande les premières places pour ses fils (Mt 20, 20). Jésus lui répond en posant la question du calice. Elle ne proteste pas. Le texte ne dit pas qu’elle comprend — il dit qu’elle reste.
La légende provençale ajoute une traversée maritime. Après la lapidation d’Étienne et la persécution de Jérusalem, un groupe de femmes proches de Jésus aurait pris la mer sans rame ni gouvernail. Le vent les conduit jusqu’aux côtes de Camargue, là où s’élève aujourd’hui l’église des Saintes-Maries-de-la-Mer. Marie Jacobé, Salomé et leur servante Sara y auraient vécu jusqu’à leur mort, priant et évangélisant la Provence.
Ce récit n’est pas historiquement attesté avant le Moyen Âge. Mais sa portée symbolique est réelle : des femmes sans pouvoir, portant des aromates et une foi naissante, traversent la mer vers l’inconnu. L’image dit quelque chose de vrai sur la première génération chrétienne — dispersée, vulnérable, et pourtant en marche.
Le symbole fort de Salomé reste le vase d’aromates. Les Myrophores — les «porteuses de myrrhe» — sont représentées dans l’iconographie orientale avec ce vase à la main, marchant vers le tombeau avant le soleil levant. La myrrhe est à la fois parfum de deuil et signe d’amour. Porter ce vase au tombeau, c’est refuser que la mort ait le dernier mot.
Salomé avait demandé la gloire pour ses fils. Elle reçoit quelque chose de plus humble et de plus grand : être parmi les premières à savoir que la mort a été vaincue.
Rester là quand tout s’effondre
Salomé n’a pas eu un parcours linéaire vers la sainteté. Elle a fait une demande maladroite — et Jésus n’a pas dit qu’elle avait tort d’aimer ses fils. Il a dit que la gloire passe par le calice.
Ce retournement est le cœur de sa leçon. Elle cherchait la meilleure place pour ses enfants. Elle se retrouve à chercher, à l’aube de Pâques, un corps à embaumer — et elle trouve un tombeau vide. Ce qu’elle voulait pour ses fils, Dieu le lui donne d’une façon qu’elle n’avait pas prévue.
La vertu de Salomé n’est pas la grandeur spectaculaire. C’est la persévérance discrète. Elle reste. Au Golgotha, de loin. Au tombeau, de près. Dans le service quotidien, sans nom dans les chroniques. L’Évangile de Marc la mentionne trois fois — au service actif, au pied de la croix, au tombeau. Trois fois présente aux moments décisifs. Trois fois fidèle quand d’autres sont absents.
Le lien évangélique est direct : «Qui est le plus grand parmi vous sera votre serviteur» (Mt 23, 11). Salomé a voulu la grandeur ; elle a appris le service. Et c’est ce service — porter les aromates, marcher avant l’aube — qui fait d’elle un témoin de la Résurrection.
L’image concrète : une femme tient un vase de myrrhe dans le noir, et marche vers un tombeau. Elle ne sait pas encore ce qu’elle va trouver. C’est exactement ça, la foi.
Lectio divina
«Il est ressuscité, il n'est pas ici. Voici l'endroit où on l'avait mis.» Mc 16, 6
Tu arrives au tombeau avec tes aromates — ce que tu peux offrir, ce que tu sais faire. Et tu trouves la pierre roulée, le vide, l'incompréhensible. Est-ce que tu sais rester là, dans ce vide qui n'est pas l'absence mais la présence d'une autre manière ? Quand tes plans pour ceux que tu aimes s'effondrent, qu'est-ce qui reste en toi ? Qu'est-ce que tu portes encore, même quand tu ne comprends pas ?
Seigneur, apprends-moi à rester. À rester quand la pierre est encore là, et quand elle est roulée. À marcher avant l'aube sans savoir ce que je trouverai. Tu as permis que Salomé arrive la première — non parce qu'elle était parfaite, mais parce qu'elle est venue. Fais de moi quelqu'un qui vient, même maladroitement, même avec de mauvaises demandes dans le cœur. La myrrhe qu'elle portait était un acte d'amour. Reçois mes actes imparfaits comme elle — dans ta lumière du matin.
Une femme tient un vase dans le noir, et l'odeur de la myrrhe monte dans l'air froid du matin de Pâques.
Prière
Seigneur Dieu, Père de miséricorde, tu connais le cœur de Salomé — ce mélange de fierté maternelle et d’amour sincère, cette demande maladroite et cette fidélité tenace. Tu ne l’as pas rejetée pour sa demande. Tu l’as conduite jusqu’au tombeau vide.
Je viens à toi avec mes propres demandes maladroites — pour ceux que j’aime, pour mes projets, pour ma place dans ce monde. Je ne sais pas toujours ce que je demande, comme elle ne savait pas. Donne-moi la grâce de rester quand tu réponds autrement que je n’espérais.
Salomé a porté des aromates dans le noir. Apprends-moi à porter ce que j’ai — mes compétences, mes affections, mes journées ordinaires — jusqu’à l’endroit où tu m’attends. Même quand l’endroit ressemble à un tombeau. Même quand mes fils, mes proches, mes amis ne sont pas là.
Fais de moi un témoin de la Résurrection — non par des discours brillants, mais par ma présence fidèle aux heures décisives. La myrrhe de Salomé n’a pas servi à embaumer : elle est devenue symbole d’une foi plus forte que la mort. Que mes actes, eux aussi, soient transformés par ta résurrection.
Je te confie tous ceux qui marchent en ce moment dans le noir, qui portent leur vase d’aromates sans savoir ce qu’ils trouveront : les mères inquiètes pour leurs enfants, les fidèles qui doutent, les serviteurs épuisés qui continuent quand même. Sois leur pierre roulée. Sois leur aube. Par le Christ ressuscité, premier-né d’entre les morts, et par l’intercession de Salomé la Myrophore, aujourd’hui et aux jours qui viennent. Amen.
À vivre
Geste spirituel : À l’aube ou en début de journée, nommer une chose concrète que tu portes pour quelqu’un d’autre — un service, une inquiétude, un amour — et la déposer consciemment devant Dieu.
Acte de solidarité : Rendre un service discret à quelqu’un de ton entourage sans attendre qu’il le remarque — comme Salomé qui servait sans être dans les premiers cercles.
Lectio de 10 minutes : Lire Marc 16, 1-8 lentement. S’arrêter sur la question des femmes : «Qui roulera la pierre ?» — et noter ce qui, dans ta propre vie, ressemble à cette pierre.
Salomé dans la tradition vivante
Le nom de Salomé disparaît des textes après Marc 16. Mais la tradition l’a gardé vivant — d’abord en Orient, puis en Occident.
L’Église orthodoxe célèbre le troisième dimanche de Pâques comme le «dimanche des Myrophores». Salomé y est honorée avec Marie de Magdala, Marie Jacobé, Joanna, Suzanne et les autres femmes de l’Évangile. L’icône classique les montre en groupe, vases à la main, face à l’ange assis sur la pierre roulée. Ce dimanche liturgique est l’un des plus anciens du calendrier oriental — il témoigne de l’importance accordée très tôt aux témoins féminins de la Résurrection.
La tradition provençale, fixée au IXe siècle dans des textes locaux et confirmée par les fouilles de 1448 sous le roi René d’Anjou, associe Salomé à la bourgade camarguaise qui porte aujourd’hui son nom : Les Saintes-Maries-de-la-Mer. Selon cette tradition, Marie Jacobé et Salomé auraient abordé là après une traversée providentielle depuis la Palestine, accompagnées de Sara, leur servante, devenue patronne des Gens du Voyage.
L’église actuelle est un édifice roman du XIe-XIIe siècle, forteresse et lieu de prière. Dans la crypte se trouvent les reliques de Marie Jacobé et de Sara. Les reliques attribuées à Salomé sont vénérées dans le chœur, dans une châsse haute perchée au-dessus de l’autel. Deux fois par an — en mai et en octobre — des pèlerinages rassemblent des milliers de fidèles et des Gitans du monde entier. Le pèlerinage de mai est l’un des plus anciens de France.
La scène des Myrophores au tombeau est l’une des plus représentées de l’art chrétien. On la retrouve dans les chapiteaux de l’abbaye Saint-Pierre de Mozac (Auvergne, XIIe siècle), dans les mosaïques de Ravenne (VIe siècle, Sant’Apollinare Nuovo), et dans l’iconographie byzantine sous forme d’icônes standardisées très répandues en Grèce, en Russie et en Roumanie.
Salomé est patronne de plusieurs paroisses en Provence et en Languedoc. Son culte reste vivant dans le diocèse de Montpellier et aux Saintes-Maries-de-la-Mer. En Orient, elle est vénérée aussi sous le nom de «Salomé la Juste».
Liturgie
Lectures recommandées : Ac 12, 1-11 (martyre de Jacques, son fils) ; Mc 16, 1-8 (les Myrophores au tombeau) ; Ps 118 (la pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs).
Psaume : Ps 118, 1-2.16-17.22-23 — thème de la pierre roulée et de la vie donnée. Chant / Hymne : Victimae Paschali Laudes — la séquence pascale qui met en scène la rencontre de Marie-Madeleine avec le Ressuscité s’applique au groupe des Myrophores ; ou l’hymne byzantine Axios pour les Saintes Femmes.
Couleur liturgique : Blanc — temps pascal, témoin de la Résurrection. Collecte thématique : «Dieu qui as révélé la Résurrection de ton Fils à celles qui le servaient fidèlement, accorde-nous, par l’intercession de Salomé, de te chercher à l’aube de chaque jour avec un cœur sans détour.»
Antienne : «Elles vinrent au tombeau de bon matin et trouvèrent la pierre roulée» (Mc 16, 2.4). Lien avec le temps liturgique : Dans le temps ordinaire, cette mémoire invite à retrouver l’élan pascal — la Résurrection n’est pas un souvenir de printemps mais une réalité agissante au cœur de l’été.
✝ Références bibliques
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