8Car vers toi, Seigneur Dieu, je tourne mes yeux. Auprès de toi je cherche un refuge, n’abandonne pas mon âme.
17Au reste, que personne désormais ne me suscite plus d’embarras car je porte sur mon corps les stigmates de Jésus.
[vb ref invalide : Sg 3, 1-2]
Sœur la mort, jour de fête : Assise rend à François sa dernière nuit
Une nation entière s’arrête aujourd’hui pour célébrer une mort. Depuis 1977, l’Italie n’avait plus chômé le 4 octobre. Ce dimanche 4 octobre 2026, huit siècles jour pour jour après le passage de François, elle rend à son patron la place qu’elle lui avait retirée dans le calendrier civil. Ce qu’elle fête n’est ni une naissance, ni une victoire, ni une fondation. C’est une agonie sur la terre nue, dans une chapelle minuscule, au pied d’une ville.
Un pays s’arrête devant un mourant
Le retour d’un jour férié
Le geste est plus étrange qu’il n’y paraît. Les États aiment fêter leurs fondateurs, leurs batailles, leurs constitutions. Ils chôment rarement pour un homme qui a tout rendu, jusqu’à ses vêtements, sur la place de sa ville. Pourtant, par une loi promulguée l’automne dernier, la République a rétabli ce jour de fête. Elle l’a fait en invoquant la paix, la fraternité, la solidarité et le respect de la création. Ces mots sont beaux, et ils sont devenus si larges que chacun peut s’y loger sans rien y changer.
C’est là que l’Église doit veiller. Un saint peut être honoré de mille manières qui l’éloignent de lui. On peut en faire un emblème, un logo de la douceur, un patron des jardins et des bons sentiments. François d’Assise a connu cette édulcoration bien avant les lois de la République, et il y a résisté de toute sa pauvreté. Le jour férié n’est donc pas une victoire de la foi. C’est une invitation inconfortable : un peuple qui se repose le jour de la mort d’un pauvre se demande ce que ce pauvre lui dit encore.
Une journée où tout un pays monte à Assise
Le programme de la journée dit quelque chose de cette invitation. Les cloches de la basilique ont sonné à toute volée à minuit moins une, pour ouvrir la fête. Dans la nuit, des milliers de pèlerins ont marché à pied sur les chemins de la ville, par la route même qui mène à la Portioncule. À minuit, le cardinal Ángel Fernández Artime, légat pontifical pour les basiliques d’Assise, a célébré l’eucharistie dans l’église inférieure, tout près du tombeau. Ce lieu des os du saint est aujourd’hui exposé à la vénération. Ce matin, la messe solennelle est présidée par le cardinal Matteo Maria Zuppi, archevêque de Bologne et président de la Conférence épiscopale italienne. Le président de la République, Sergio Mattarella, y assiste et doit s’adresser ensuite à la nation depuis la loggia du Sacré Couvent. Autour d’eux se tiennent les régions d’Italie, les maires des chefs-lieux et des ambassadeurs venus de nombreux pays. Une tradition ancienne veut que chaque année une région offre l’huile de la lampe qui brûle devant le tombeau. Cette année, l’Ombrie l’offre, et le maire d’Assise allume la flamme au nom de toutes les communes italiennes.Le sens d’une lampe
Une lampe d’huile ne dit rien de grandiose. Elle ne s’impose pas, elle veille. Elle consume lentement une matière que quelqu’un a donnée et qu’il faudra donner encore demain. C’est une image exacte de la vie franciscaine : une pauvreté qui n’est pas un manque, mais un don qui se renouvelle. Et c’est aussi une image de la mort chrétienne. Elle n’est pas un éclat, mais une fidélité qui se poursuit au-delà de celui qui l’a allumée.
Que toute une nation vienne alimenter cette flamme, c’est une leçon que ni les discours ni les cérémonies ne peuvent à eux seuls porter. Il faudra qu’elle demeure quand les caméras seront parties, que les ambassadeurs auront rejoint Rome et que le jour férié sera redevenu une habitude. La véritable question de ce centenaire n’est pas celle de la cérémonie, mais de ce qui brûlera encore lundi matin.
La mort que François a apprivoisée
Le soir du 3 octobre 1226
François meurt le soir du samedi 3 octobre 1226, à la tombée de la nuit, à la Portioncule. Comme il a vécu, il veut mourir nu, dépouillé, sur le sol. Ses premiers biographes, Thomas de Celano et plus tard Bonaventure de Bagnorea, rapportent qu’il se fait déposer à terre, que ses frères le couvrent d’un habit emprunté, et qu’il leur demande de lui rappeler qu’il n’a plus rien en propre. Il bénit les frères, il bénit la ville d’Assise, et il fait chanter.
Il ne s’agit pas d’une pose. Le Poverello est épuisé par la maladie des yeux, par la fatigue des routes, par les blessures de l’Alverne. Mais il tient à ce que sa mort soit un dernier sermon. Il tourne le dos au prestige, aux honneurs, à tout ce que Assise voudrait déjà faire de lui. Il veut que ses frères voient qu’un chrétien peut regarder la fin en face sans crainte, parce que le Christ y est déjà passé.
Le pape Léon XIV a rappelé, dans la lettre qu’il a adressée à la famille franciscaine à l’ouverture de ce centenaire, que François a accueilli la mort comme une sœur, en homme enfin apaisé. Cette expression, qui conclut le Cantique des créatures, reste l’un des gestes les plus audacieux de la spiritualité chrétienne. Il ne s’agit pas de minimiser la mort. François sait ce qu’elle coûte, il a vu la peste de Pérouse, la prison, les lépreux, les guerres entre cités. Mais il refuse de la traiter en ennemie dernière, puisque le Christ l’a traversée.Dans un monde qui éloigne la mort des regards, qui la confie à des institutions spécialisées et la dissimule derrière des mots techniques, cette parole résonne durement. Elle est exigeante pour ceux qui croient et pour ceux qui doutent. Il ne s’agit pas d’aimer mourir, mais de cesser de vivre contre la mort. La vie de François, celle d’un homme qui a quitté la richesse, la gloire militaire et le confort, est comme une longue préparation à ce dernier dépouillement.
Selon les sources, François entonne dans ses derniers instants le psaume que la tradition lui attribue : « Tire-moi de la prison, que je rende grâce à ton nom ; les justes m’entoureront, parce que tu m’auras fait du bien » (Ps 141, 8). Ce psaume est celui d’un homme enfermé, abandonné, qui crie vers Dieu depuis une caverne. Il est étrange que le saint de la joie ait choisi un psaume de détresse pour partir. Mais c’est ainsi que la joie franciscaine doit être comprise : non pas comme l’oubli de l’épreuve, mais comme la certitude qu’elle n’aura pas le dernier mot.
La prison dont François demande à sortir n’est pas seulement son corps usé. C’est aussi le poids du monde, ses divisions, ses soupçons. Et ce « les justes m’entoureront » trouve un écho singulier aujourd’hui. Huit siècles plus tard, ce sont des milliers de pèlerins, des chefs d’État et des enfants des écoles qui entourent sa tombe. La promesse du psaume, en un sens, s’accomplit sous nos yeux.
Un corps marqué, une chair offerte
Deux ans avant sa mort, sur le mont de l’Alverne, François a reçu dans sa chair les marques de la Passion. L’Apôtre Paul avait écrit aux Galates : « Désormais, que personne ne me tourmente : je porte dans mon corps les marques de Jésus » (Ga 6, 17). Pour François, cette parole cesse d’être une métaphore. Il porte, au sens littéral, le sceau du crucifié, et il tâche de le cacher à ses frères pour ne pas en faire une gloire.
Cette discrétion est essentielle. Les stigmates de François n’ont jamais été pour lui une preuve de sainteté. Ils sont une communion, douloureuse et silencieuse, à ce que le Christ a vécu. Lorsque l’Église expose aujourd’hui ses restes à la vénération, ce n’est pas pour fasciner, mais pour rappeler que la foi chrétienne passe par des corps, des plaies, des fatigues, et pas seulement par des idées. On ne peut aimer le Christ sans accepter que l’amour coûte quelque chose à la chair.
On pourrait s’étonner qu’au XXIe siècle l’Église expose encore des ossements. La culture contemporaine préfère souvent les images, les symboles, les récits. L’Église, elle, persiste à croire que la sainteté laisse une trace matérielle. Cela vient de loin : la foi en la résurrection de la chair est le fond même du Credo. Nous ne croyons pas à l’immortalité d’une âme qui s’évade du corps, mais à la résurrection de l’homme tout entier.
Voir les os de François, c’est donc faire l’expérience que la sainteté n’est pas une abstraction. Elle a eu des pieds fatigués, des yeux malades, des mains pleines de clous invisibles. Le pèlerin qui se tient devant ces restes ne vénère pas des reliques comme un collectionneur, mais proclame que ce corps est promis à la vie. Et il se découvre lui-même dans la même condition : poussière aimée.
Le mot qui désigne cette soirée dans la tradition franciscaine est Transitus, le passage. Chaque 3 octobre au soir, les frères en font mémoire : ils lisent le récit de la mort de leur père, chantent le psaume, éteignent peu à peu les lumières. La fête liturgique vient le lendemain, car la journée liturgique commence la veille au soir et François est mort après le coucher du soleil. Les frères disent ainsi que la mort n’interrompt pas la fête : elle l’ouvre.
Le livre de la Sagesse le dit en des termes que l’on pourrait appliquer à Assise cette nuit : « Les âmes des justes sont dans la main de Dieu, aucun tourment n’a de prise sur elles. Aux yeux des insensés, ils ont paru mourir » (Sg 3, 1-2). Ce que le monde voit comme une fin, la foi le reçoit comme une naissance. Huit siècles plus tard, ceux qui montent vers Assise la nuit n’honorent pas un disparu, mais un vivant. C’est la différence entre un monument et un témoin.

Ce que la fête interroge aujourd’hui
Une paix qui ne se réduit pas à un mot
François ne s’est jamais contenté de prêcher la paix à ceux qui l’aimaient déjà. En 1219, au milieu de la cinquième croisade, il franchit les lignes pour rencontrer le sultan d’Égypte, Al-Kâmil. Il ne vient ni pour le convaincre par la force, ni pour négocier un traité. Il vient proposer le Christ, avec une douceur que ses contemporains jugeaient imprudente. Le sultan l’écoute, le reçoit avec égards, et le laisse repartir.
Cette scène, souvent racontée, garde sa valeur dans un monde où les guerres reviennent aux portes de l’Europe et de la Méditerranée. Elle n’offre pas de solution diplomatique, mais un style : aller vers l’autre sans armes, sans mépris, sans naïveté non plus. François sait qu’il risque sa vie. Sa paix n’est pas une absence de conflit, mais une manière de tenir au milieu du conflit sans devenir semblable à ce qu’il combat.
Le pape Léon XIV est venu à Assise le 6 août dernier pour rencontrer les jeunes de la famille franciscaine, puis les ministres généraux. Il a ouvert en janvier une année jubilaire qui court jusqu’au 10 janvier 2027, assortie d’indulgences plénières. Son choix de s’adresser d’abord aux jeunes est significatif. François avait vingt-cinq ans quand il a quitté la maison de son père. Ce n’est pas un saint pour les nostalgiques, mais pour ceux qui se demandent encore à quoi ils donneront leur vie.
Le message que le pape adresse à la famille franciscaine a quelque chose de simple et d’exigeant. Il espère que la paix puisse trouver un écho profond dans l’Église et dans la société d’aujourd’hui. Ce souhait est modeste dans ses termes. Il est immense dans ses conséquences : une Église pacifiée ne parle pas à la manière d’un camp, elle ne cherche pas d’ennemis, elle accepte de perdre pour que l’autre puisse vivre.
Le choix du cardinal Matteo Maria Zuppi pour présider cette messe n’est pas anodin. Archevêque de Bologne, président de la Conférence épiscopale italienne, il est connu pour son engagement en faveur de la médiation et du dialogue, et pour sa proximité avec la communauté de Sant’Egidio. Il a lui-même exprimé que ce jour férié était l’occasion de redécouvrir la figure du saint patron, qui a profondément marqué le caractère de son pays.
Cette parole doit être entendue dans sa vérité. Un caractère national se forme dans la durée, par des gestes répétés, des fêtes, des silences. L’Italie a reçu de François une manière d’habiter la terre : une certaine pudeur devant la beauté, une affection pour les petits, une tendresse pour les bêtes et les pierres. Mais elle peut aussi l’oublier. Chaque génération doit choisir de nouveau si elle veut rester fille de ce pauvre, ou seulement vivre dans l’ombre de ses basiliques.
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Reste à poser la question la plus difficile. Que fait-on d’un saint quand tout le monde veut le célébrer ? Les États, les marques, les associations, les partis, les écoles, les touristes : chacun tire François de son côté. Le risque est réel que la pauvreté devienne un thème de communication, que la fraternité s’affiche et que l’écologie se décline en slogans. La beauté d’un jour férié ne doit pas masquer le fait que François n’avait pas de patrimoine à défendre.
Les frères eux-mêmes ont dû lutter contre cette tentation dès le lendemain de sa mort. Ils ont construit une immense basilique sur la colline, et la querelle sur la pauvreté a divisé l’Ordre pendant des siècles. Cette tension est féconde, à condition de ne pas être résolue trop vite. Le Sacré Couvent peut être à la fois un trésor d’art et un lieu où l’on rappelle que le Christ n’avait pas où reposer la tête. Mais cela suppose une vigilance continue, et une humilité qui refuse de se croire arrivée.
On parle peu de ce qui s’est passé à San Damiano pendant que François mourait. Claire d’Assise et ses sœurs veillaient, malades elles aussi, enfermées dans leur clôture. Elles n’ont pas pu assister à la mort de celui qui avait fait d’elles ses plantes de prédilection. Mais elles ont prié, et elles ont gardé, dans le silence, ce qui deviendrait la moitié de l’héritage franciscain : une contemplation sans bruit, qui tient la ville debout sans qu’on la remarque.
Cette veille silencieuse nous rappelle que les grandes fêtes ont toujours leur envers. À côté des cérémonies officielles, des discours et des cloches, il y a des mains qui prient dans l’ombre. Aujourd’hui encore, des communautés de sœurs, de frères, de laïcs, de malades portent la même mémoire. Une société qui voudrait honorer François sans honorer cette part invisible n’en recueillerait que l’écorce. C’est dans ces veilleurs que le saint continue de vivre, bien plus que dans les célébrations médiatisées.
Que peut-on faire, concrètement, de ce centenaire quand on n’est pas à Assise ? La réponse tient en gestes modestes. Se rendre auprès d’un malade et rester sans parler. Rendre à quelqu’un ce qu’on lui devait. Renoncer à une chose superflue, et la donner sans bruit. Prier, ce soir, un psaume de détresse, en confiant à Dieu une prison dont on voudrait sortir. Tout cela est petit, et c’est ainsi que François a commencé : par une pierre de San Damiano relevée, puis une autre.
Il faut aussi regarder la mort en face, sans la mettre à distance, sans en faire un tabou. Parler de nos défunts, visiter leurs tombes, accompagner les mourants, accepter d’être accompagnés. Une civilisation qui a oublié comment mourir a oublié comment vivre. Le jour férié de ce 4 octobre pourrait devenir, pour l’Italie et pour nous tous, une école discrète de cette mémoire. Si chaque foyer y trouvait un moment de silence, la fête aurait déjà porté du fruit.
Huit siècles ont passé, et la scène est restée la même. Un homme à terre, des frères autour de lui, un psaume, la nuit qui tombe, une ville qui dort au-dessus. Rien de spectaculaire, rien d’officiel. Et pourtant, de ce moment sont nés des cathédrales, des lois, des chants, des vocations, des fêtes nationales. Cela devrait nous faire réfléchir à ce que valent les grandes choses : elles naissent presque toujours de gestes que nul ne remarque.
Ce soir, quand les foules auront quitté Assise, la lampe brûlera encore devant le tombeau. Elle ne dira rien. Elle continuera de consumer l’huile donnée par toutes les communes d’un pays, et d’éclairer un lieu où l’on n’entend que le pas des pèlerins. À nous de la rejoindre, chacun à sa manière, pour que la parole de François ne reste pas dans le passé mais devienne ce qu’elle a toujours voulu être : une façon de marcher vers la vie, en appelant même la mort notre sœur.
Lectio divina
« Tire-moi de la prison, que je rende grâce à ton nom ; les justes m’entoureront, parce que tu m’auras fait du bien. » Ps 141, 8
Quelle est la prison dont tu voudrais que Dieu te tire, celle que tu n’oses pas nommer ? Qui sont ces justes qui t’entoureraient, si tu cessais de te cacher ? Et si ta délivrance passait par une sœur que tu redoutes, la fin de quelque chose en toi ? Reste un moment devant cette porte fermée, sans la forcer.
Seigneur, tu as entendu un homme étendu sur la terre nue. Il avait les yeux éteints, les mains blessées, la nuit sur la colline. Il chantait quand même, et sa voix tenait comme une lampe. Entends aussi ma voix qui tremble. Ouvre la porte de ma prison, non pour que je fuie, mais pour que je rende grâce. Et que les justes m’entourent, comme ils l’ont entouré, avec leur silence et leur huile.
Une petite flamme d’huile brûle dans la nuit d’Assise, au-dessus de la terre nue, et les cloches se taisent.
Lire aussi : Saint François d’Assise, le pauvre transfiguré
✝ Références bibliques
3 passages · 3 livres
Ce n'est plus moi qui vis, c'est le Christ qui vit en moi. (Ga 2,20)
Libération de la Loi par la foi : contre le légalisme, pour la vie selon l'Esprit.
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Le Seigneur est mon berger, je ne manque de rien. (Ps 23,1)
150 poèmes et chants de la prière d'Israël : louange, lamentation, action de grâce.
→ Explorer le Codex Psaumes
La sagesse est plus agile que tout mouvement. (Sg 7,24)
Réflexion sur la sagesse divine, l'immortalité de l'âme et l'histoire du salut.
→ Explorer le Codex Sagesse- Les tombes brisées de Maizières et le corps blessé de l’Église
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