- Nous vivons dans le temps du Samedi saint
- L’entre-deux comme lieu théologique
- Le monde souffrant qui attend une parole
- Le deuil comme cas-limite révélateur
- La résurrection : une rupture dans le tissu du réel
- Pas une belle histoire, mais un événement
- Ce que « amour plus fort que la mort » signifie vraiment
- Le Samedi saint comme expérience spirituelle universelle
- Retourner au tombeau : notre tentation secrète
- L’Église comme communauté du Samedi saint
- ✝ Références bibliques
Il y a des livres qui tombent au bon moment. Pas par hasard, mais parce qu’ils portent exactement ce que l’époque a besoin d’entendre, même si elle ne sait pas encore le formuler. Comme un long Samedi saint de François Boëdec, jésuite actuellement vice-recteur de l’université Saint-Joseph de Beyrouth, est de ceux-là. Court, dense, traversé d’une lumière intérieure qui n’a rien de naïf, ce livre paru aux éditions du Cerf en 2025 pose une question qui nous concerne tous, pratiquants ou pas, croyants ou chercheurs : et si le monde attendait, confusément mais réellement, que quelqu’un lui parle à la hauteur de sa souffrance ?
L’extrait que nous méditons ici concentre à lui seul tout l’enjeu du livre. Boëdec y formule avec une clarté désarmante ce que la foi chrétienne a à dire au monde contemporain. Non pas une liste de règles. Non pas un programme politique ou une morale sociale. Mais une promesse : tout ce qui a été vécu par amour ne disparaîtra pas. C’est simple, presque trop simple. Et pourtant, si on laisse cette phrase travailler en soi, elle commence à déplacer quelque chose. Parce qu’elle touche à l’os — à ce que nous redoutons le plus : la perte définitive de ceux que nous aimons, le sentiment que rien ne dure, que tout s’effondre.
Mais Boëdec ne s’arrête pas à l’annonce. Il retourne la question vers nous, et c’est là que ça devient inconfortable : Ne sommes-nous pas tentés parfois de retourner à nos tombeaux ? Question redoutable. Pas adressée aux athées, ni aux indifférents. Adressée à nous — les croyants, les baptisés, ceux qui récitent le Credo le dimanche. Sommes-nous réellement, viscéralement, existentiellement convaincus que le Ressuscité a gagné ? Ou bien vivons-nous, sous couvert de foi, une forme discrète de désespoir ?
Voilà ce que nous allons explorer ensemble, en trois temps. D’abord comprendre ce que Boëdec entend par ce « long Samedi saint » dans lequel nous vivons. Ensuite, saisir pourquoi la résurrection n’est pas une consolation parmi d’autres, mais une rupture radicale dans le tissu de la réalité. Et enfin, faire face honnêtement à cette question brûlante : qu’est-ce que « retourner au tombeau » signifie pour nous aujourd’hui, et comment en sortir ?
Nous vivons dans le temps du Samedi saint
L’entre-deux comme lieu théologique
Le titre du livre de Boëdec est lui-même une proposition théologique. Un « long Samedi saint » : pas le Vendredi de la croix, pas encore le Dimanche de la résurrection. L’entre-deux. Ce moment suspendu où les disciples, enfermés derrière des portes closes par crainte, ne savent pas encore ce que va donner la mort de Jésus. Le Samedi saint est le temps de l’attente sans garantie, de l’espérance sans preuve, de la foi nue.
Et Boëdec fait le pari que c’est exactement là que nous sommes. Pas collectivement au sens sociologique — même si le diagnostic culturel n’est pas absent du livre —, mais spirituellement, intérieurement. Nous vivons, dit-il en substance, dans ce temps intermédiaire où la mort est réelle mais où la résurrection n’est pas encore manifeste à nos yeux. Où l’amour semble parfois perdre, où les êtres aimés disparaissent, où les institutions s’effritent, où le monde parle — comme il l’écrit — d’effondrement et de fin.
Ce diagnostic est juste. Et il est courageux, parce qu’il résiste à deux tentations symétriques. La première serait le triomphalisme : « Tout va bien, le Christ est ressuscité, alleluia ! » — comme si la résurrection annulait la souffrance réelle des gens qui enterrent leurs enfants, qui perdent leur conjoint, qui traversent la maladie ou l’échec. La seconde serait le catastrophisme : « Tout s’effondre, l’Église se vide, le monde va mal, nous sommes perdus. » Boëdec refuse l’une et l’autre. Il dit : oui, il fait nuit. Oui, c’est le Samedi saint. Mais ce n’est pas la fin de l’histoire.
Le monde souffrant qui attend une parole
Ce qui frappe dans l’extrait que nous lisons, c’est la façon dont Boëdec parle du monde. Pas avec mépris, pas avec condescendance, mais avec une attention presque tendre à sa détresse. Il écrit que le monde « attend confusément des hommes et des femmes qui parlent à ce niveau de sens et de profondeur. » Le mot confusément est important. Le monde ne sait pas ce qu’il attend. Il ne frappe pas à la porte de l’Église en demandant un catéchisme. Mais il souffre, il cherche, il pressent que quelque chose manque dans la seule immanence.
C’est une intuition pastorale profonde, qui rejoint ce que le pape François dit depuis le début de son pontificat : avant d’enseigner, il faut sentir. Sentir avec ceux qui souffrent. Se laisser toucher. Boëdec, depuis Beyrouth — une ville qui sait ce que c’est que de vivre dans les décombres —, ne parle pas depuis une chaire confortable. Il parle depuis un lieu où la mort est quotidienne, où la résurrection n’est pas un concept mais une nécessité vitale.
Et c’est précisément parce qu’il parle depuis ce lieu-là que sa parole porte. Il ne propose pas une espérance théorique. Il témoigne d’une espérance éprouvée. La promesse d’une vie et d’un amour plus forts que la mort trouve en moi une résonance et un appui, écrit-il. Ce « en moi » est décisif. Ce n’est pas « dans les livres », ce n’est pas « dans la tradition ». C’est en lui. Dans sa chair, dans son expérience de jésuite engagé dans un monde en crise.
Il y a quelque chose de l’ordre de la parrhèsia — ce courage de la parole dont parle Paul — dans cette façon de témoigner à la première personne. Boëdec ne cache pas que c’est un pari. Il dit : je trouve que cela vaut la peine d’y croire. Formulation délibérément humble. Il ne dit pas « j’en ai la certitude absolue ». Il dit : j’y vois une valeur, une dignité, une pertinence existentielle. Et ça, c’est honnête.
Le deuil comme cas-limite révélateur
Boëdec cite explicitement ceux qui « ont perdu un être cher » comme destinataires privilégiés de cette parole. Ce n’est pas anodin. Le deuil est le cas-limite où la question de la résurrection cesse d’être abstraite. Quand quelqu’un perd un parent, un enfant, un ami cher, la question n’est plus « que pense-t-on de la vie après la mort ? » mais « est-ce que je vais revoir cette personne ? Est-ce que ce que nous avons vécu ensemble a un sens qui dépasse sa disparition ? »
C’est là que la promesse chrétienne — tout ce qui a été vécu par amour ne disparaîtra pas — prend toute sa charge. Ce n’est pas une consolation bon marché. C’est une affirmation ontologique sur la nature de l’amour et de la réalité. L’amour, dit la foi chrétienne, n’est pas un épiphénomène de la biologie. Il participe de l’être même de Dieu, qui est amour (1 Jn 4,8). Et ce qui participe de l’être de Dieu ne peut pas simplement être annulé.
Boëdec ne développe pas cette argument ation philosophique dans l’extrait, mais elle sous-tend toute sa démarche. Et c’est là que son livre rejoint une longue tradition de penseurs chrétiens — de Hans Urs von Balthasar à Teilhard de Chardin, en passant par Maurice Blondel — pour qui la résurrection n’est pas un miracle isolé mais la révélation du destin de tout ce qui est humain et aimé.
La résurrection : une rupture dans le tissu du réel
Pas une belle histoire, mais un événement
Il faut ici faire un détour par l’exégèse, parce que la question de la résurrection ne peut pas rester dans les nuages de la consolation. Boëdec lui-même insiste : ce qu’il annonce, c’est lié à un événement historique précis — en raison de la mort et de la résurrection du Christ. Cette précision n’est pas rhétorique. Elle est théologiquement décisive.
Paul est on ne peut plus clair là-dessus : Si le Christ n’est pas ressuscité, notre annonce est vaine, et vaine aussi votre foi (1 Co 15,14). C’est une formule que les chrétiens connaissent, mais qu’ils n’osent pas toujours prendre au pied de la lettre. Paul dit que si la résurrection est une belle métaphore, une image spirituelle du « printemps qui revient », alors tout s’effondre. La foi chrétienne repose sur un fait — contesté, mystérieux, irréductible à nos catégories ordinaires, mais un fait.
Les récits évangéliques de la résurrection sont d’une étrangeté déconcertante, et c’est précisément cette étrangeté qui les rend crédibles aux yeux de nombreux exégètes. On n’invente pas un tombeau vide sans corps. On n’invente pas des disciples qui ne reconnaissent pas d’abord Jésus (comme Marie de Magdala qui le prend pour le jardinier, comme les disciples d’Emmaüs). On n’invente pas Thomas qui doute. Ces détails résistent à la domestication hagiographique. Ils disent quelque chose de réel, d’étrange, de nouveau.
Et c’est ce « nouveau » qui est au cœur du propos de Boëdec. La résurrection n’est pas le retour à la situation d’avant (comme pour Lazare, qui devra mourir à nouveau). C’est l’entrée dans un mode d’existence radicalement différent — où la mort n’a plus le dernier mot. Ce n’est pas une survie. C’est une transfiguration.
Ce que « amour plus fort que la mort » signifie vraiment
La formule de Boëdec — la promesse d’une vie et d’un amour plus forts que la mort — résonne avec le Cantique des cantiques : L’amour est fort comme la mort (Ct 8,6). C’est un des textes les plus mystérieux de toute la Bible hébraïque. L’amour et la mort sont mis sur le même plan de puissance. Ils se mesurent. Et dans la foi chrétienne, avec la résurrection du Christ, la balance penche d’un côté : l’amour gagne.
Mais « gagner » ne veut pas dire que la mort disparaît de notre expérience immédiate. Les chrétiens continuent de mourir, de perdre des êtres aimés, de souffrir. Ce que la résurrection change, c’est le statut ultime de ces réalités. La mort n’est plus un mur, mais un seuil. Elle n’est plus une fin, mais une transformation. Et tout ce qui a été vécu dans l’amour — les gestes de tendresse, les sacrifices silencieux, les fidélités quotidiennes — tout cela est recueilli, gardé, transfiguré.
C’est une affirmation vertigineuse. Boëdec n’en minimise pas la radicalité. Il dit simplement qu’il y croit, que ça lui paraît valoir la peine d’y croire, et qu’il trouve dans cette croyance non pas une fuite du réel, mais un ancrage dans ce qu’il y a de plus profond dans le réel. L’amour est plus réel que la mort. Voilà la conviction chrétienne fondamentale.
Le Samedi saint comme expérience spirituelle universelle
Il y a une intuition théologique particulièrement féconde dans le choix de Boëdec de centrer son livre sur le Samedi saint plutôt que sur le Vendredi ou le Dimanche. Parce que le Samedi saint, c’est le temps où l’on ne sait pas encore. Où la croix est derrière mais la résurrection n’est pas encore là. C’est le temps de la foi nue, sans l’appui de l’expérience immédiate.
Et c’est exactement là que se tient la foi authentique. Pas dans le triomphe du Dimanche matin, où il est facile de croire parce que tout est lumière et alleluia. Pas dans l’horreur du Vendredi, où la foi vacille sous le poids de la croix. Mais dans cet entre-deux, ce no man’s land existentiel où l’on tient parce qu’on a choisi de tenir. Où l’espérance, comme dirait Paul, est l’assurance des choses qu’on espère, la conviction de celles qu’on ne voit pas (He 11,1).
Boëdec a vécu cela à Beyrouth. Une ville qui connaît les Vendredis de destruction et qui attend, depuis des décennies, un Dimanche qui ne semble pas vouloir venir. Un lieu où le Samedi saint n’est pas une métaphore liturgique mais une réalité géopolitique et humaine. Et c’est depuis ce lieu qu’il témoigne que l’espérance tient. Qu’elle ne s’effondre pas. Qu’elle est même — et c’est là le paradoxe christologique — plus forte dans la nuit que dans la lumière.

Retourner au tombeau : notre tentation secrète
La question la plus inconfortable du livre
Nous voilà au cœur de ce qui fait de cet extrait un texte spirituellement décapant. Après avoir posé la promesse, après avoir dit ce que la foi a à annoncer, Boëdec se retourne et pose la question qui fait mal : Ne sommes-nous pas tentés parfois de retourner à nos tombeaux ?
C’est une image puissante. Elle joue avec le récit pascal — le tombeau vide, Jésus sorti d’entre les morts — mais elle l’applique à nous, les croyants. Et elle dit quelque chose de précis : même quand on a rencontré le Ressuscité, même quand on a goûté à la joie de Pâques, il y a en nous une tentation de revenir là-dedans. De préférer la familiarité du tombeau à l’inconfort de la liberté pascale.
C’est une anthropologie spirituelle très juste. Le tombeau, dans cette lecture, n’est pas la mort physique mais une forme de mort intérieure : le repli sur soi, le cynisme, le découragement, la perte du sens, la résignation. Des états que les croyants connaissent bien, souvent mieux que les autres parce qu’ils ont, précisément, une référence à ce que pourrait être autre chose.
Les visages contemporains du tombeau
Comment se présente cette tentation, concrètement, dans nos vies ? Boëdec ne fait pas un catalogue, mais on peut en dessiner les contours à partir de sa question.
Le tombeau du catastrophisme ecclésial. C’est peut-être la forme la plus courante chez les catholiques engagés. On mesure les statistiques de pratique, on constate le vieillissement des assemblées, on inventorie les scandales, les divisions, les échecs pastoraux — et on conclut que l’Église est en train de mourir, que le christianisme est fini en Europe. Cette analyse peut être lucide et même nécessaire. Mais quand elle devient le prisme exclusif de notre regard, quand elle nous prive de la capacité d’espérer et d’agir, elle est une forme de retour au tombeau. On s’y enferme avec ses raisons, qui sont toutes bonnes, mais qui finissent par nous immobiliser.
Le tombeau de la foi privatisée. On croit, mais on garde ça pour soi. On a une vie spirituelle discrète, presque secrète, et on ne se voit pas en train d’annoncer quoi que ce soit à quiconque. La foi est une affaire personnelle, intime, presque honteux d’en parler. Boëdec dit le contraire : C’est cela qu’il faut dire et annoncer. Principalement à ceux qui souffrent. Il y a une urgence missionnaire dans ce propos qui dérange le confort du croyant discret. Non pas qu’il faille assommer son voisin de compassion de tract évangélique, mais qu’il faille être capable, au moins, d’ouvrir la bouche pour dire : moi, je crois que l’amour ne disparaît pas. Que ce que vous avez vécu avec celui que vous pleurez n’est pas perdu.
Le tombeau de la tiédeur. Encore plus subtil. On fait les gestes de la foi, on remplit les obligations, on participe aux célébrations — mais sans vraiment y croire, ou plutôt sans laisser cette croyance transformer quoi que ce soit de concret. La foi est là, mais elle est comme neutralisée. Elle ne rayonne pas, elle ne questionne pas, elle ne dérange pas. Boëdec demande : Sommes-nous suffisamment chrétiens pour croire que le Ressuscité a définitivement gagné ? La question de l’adverbe « définitivement » est cruciale. Pas provisoirement, pas dans un sens symbolique, pas sous réserve des conditions du marché et de l’évolution des sondages — définitivement. Est-ce qu’on y croit vraiment ?
Le tombeau de la douleur non traversée. Enfin, il y a les deuils réels, les souffrances qui n’ont pas été portées à la lumière. Des pertes qui ont brisé quelque chose en nous, et qu’on n’a pas laissé rejoindre la promesse pascale. On porte le mort, mais on ne le confie pas au Ressuscité. On reste assis devant le tombeau, comme Marie de Magdala avant que Jésus ne prononce son nom. La foi chrétienne ne dit pas qu’il faut nier la douleur, faire comme si. Elle dit qu’il y a un lieu où cette douleur peut être reçue, transfigurée, récapitulée. Mais il faut accepter d’y aller.
Comment sortir du tombeau : des pistes concrètes
Boëdec ne laisse pas son lecteur dans la question sans lui donner quelques pistes. Elles sont implicites dans l’extrait, mais elles se dessinent clairement quand on lit l’ensemble de sa pensée.
Premièrement : cultiver l’espérance comme pratique délibérée. L’espérance ne pousse pas spontanément, surtout quand « autour de nous tout parle d’effondrement et de fin ». Elle se cultive. Par la prière, par la fréquentation des témoins — les saints, les martyrs, mais aussi les gens ordinaires qui ont tenu dans l’épreuve —, par la méditation des récits pascaux. Non pas pour s’anesthésier au réel, mais pour ne pas laisser le réel avoir le dernier mot.
Deuxièmement : témoigner. Pas prêcher, pas prosélytiser — témoigner. Dire, à partir de son expérience, ce que la foi a changé dans sa façon d’affronter la souffrance, la perte, l’échec. Boëdec lui-même fait cela dans ce livre. Il parle à la première personne : trouve en moi une résonance et un appui. Ce « en moi » est un acte de courage. Il expose sa propre intériorité, sa propre foi, avec ses doutes et ses certitudes mêlés.
Troisièmement : se laisser rejoindre par ceux qui souffrent. C’est peut-être la piste la plus contre-intuitive. On pourrait croire que pour sortir du tombeau, il faut s’en éloigner, regarder vers la lumière. Mais Boëdec dit autre chose : c’est en allant vers ceux qui souffrent qu’on sort de sa propre immobilité. Parce que leur souffrance nous oblige à trouver une parole vraie, ancrée, non pas théorique mais vécue. Et cette recherche d’une parole vraie pour l’autre nous fait souvent découvrir, à la surprise, que nous y croyons plus qu’on ne pensait.
Quatrièmement : recevoir la nouveauté pascale comme une interpellation permanente. Boëdec pose la question : Sommes-nous de cette nouveauté-là ? C’est une question à poser régulièrement. Non pas comme une auto-flagellation, mais comme un examen de cohérence. Est-ce que ma façon de vivre, de travailler, de m’engager, de parler, donne à voir quelque chose de l’espérance chrétienne ? Est-ce que les gens qui me côtoient sentent qu’il y a en moi quelque chose qui résiste à l’effondrement ?
L’Église comme communauté du Samedi saint
Il y a une dernière dimension du propos de Boëdec qu’il serait dommage de laisser dans l’ombre. Il parle de « source d’un renouvellement de nos sociétés ». Ce n’est pas un propos naïvement politique, mais il dit quelque chose d’important : la foi en la résurrection n’est pas seulement une affaire privée entre l’individu et son Dieu. Elle a des conséquences sociales, culturelles, civilisationnelles.
Une société qui croit que tout ce qui est vécu par amour ne disparaît pas est une société qui traite différemment ses malades, ses vieux, ses mourants. Qui ne réduit pas la valeur d’une vie à sa productivité. Qui peut accueillir le deuil sans le nier ni le précipiter. Qui sait tenir dans la durée, dans l’obscurité, sans avoir besoin de résultats immédiats pour continuer à agir.
L’Église, dans cette perspective, n’est pas une institution parmi d’autres. Elle est — ou devrait être — la communauté de ceux qui ont choisi de vivre comme si la résurrection était vraie. Pas comme si la mort n’existait pas. Mais comme si elle n’avait pas le dernier mot. Et cette conviction, vécue ensemble, incarnée dans des gestes concrets, portée par des témoins crédibles, a le pouvoir de transfigurer le tissu social. Lentement, de l’intérieur, à la façon du levain dans la pâte.
C’est ce que Boëdec appelle « le cœur de la foi ». Et il a raison. On peut discuter de beaucoup de choses dans l’Église — les structures, les liturgies, les disciplines, les orientations pastorales. Mais si on perd ce noyau-là — la conviction que l’amour est plus fort que la mort, et que la résurrection du Christ en est la garantie — on perd tout. On devient une association humaniste de plus, sans doute utile, mais sans la puissance de transformation que seule l’espérance transcendante peut donner.
Il y a une image qui me revient souvent quand je pense à cet extrait de Boëdec. C’est l’image de Marie de Magdala au matin de Pâques. Elle arrive au tombeau, elle le trouve vide, et elle pleure. Elle croit que quelqu’un a volé le corps. Elle ne comprend pas encore. Et puis Jésus l’appelle par son nom — Marie — et tout bascule. Un seul mot. Son prénom. Et elle reconnaît.
C’est peut-être ça, sortir du tombeau. Pas un grand discours théologique. Pas une démonstration apologétique. Juste s’arrêter assez longtemps dans le silence pour entendre quelqu’un prononcer notre nom. Et dans ce prénom prononcé, reconnaître que nous sommes connus, aimés, attendus — de l’autre côté de tout ce qui meurt.
Boëdec a entendu ce prénom. Et il a eu le courage de l’écrire. C’est pourquoi son livre mérite d’être lu, relu, et surtout vécu. Non pas comme un beau texte spirituel de plus à consommer. Mais comme une invitation — pressante, douce, irrésistible — à sortir d’entre les tombes.
François Boëdec, s.j., Comme un long Samedi saint. Libres propos sur l’espérance, Paris, Cerf, 2025.
✝ Références bibliques
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