- Pourquoi Dieu préfère la table des pécheurs au trône des justes
- Un bureau de collecteur au bord du lac
- L’appel qui ne demande rien avant de tout donner
- Le repas qui scandalise les gens bien
- Miséricorde plutôt que sacrifice : la phrase qui déplace tout
- Ce que ce texte change dans ta vie, concrètement
- L’écho patristique, liturgique et martyrologique du texte
- Lectio divina
- Laisser cette parole travailler en toi
- Ce que ce texte dit à une époque de tri et de mérite
- Prière
- Se lever maintenant
- Pratiques
- Références
- ✝ Références bibliques
Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu
9Étant parti de là, Jésus vit un homme, nommé Matthieu, assis au bureau de péage, et il lui dit : « Suis-moi. » Celui-ci se leva et le suivit. 10Or il arriva que Jésus étant à table dans la maison de Matthieu, un grand nombre de publicains et de pécheurs vinrent prendre place avec lui et ses disciples. 11Ce que voyant, les Pharisiens dirent à ses disciples : « Pourquoi votre maître mange-t-il avec les publicains et les pécheurs ? » 12Jésus, entendant cela, leur dit « Ce ne sont pas les bien portants qui ont besoin de médecin, mais les malades. 13Allez apprendre ce que signifie cette parole : Je veux la miséricorde et non le sacrifice. Car je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs. »
Il est midi à Capharnaüm, et l’homme le plus détesté de la ville compte des pièces. Autour de lui, personne ne s’approche — on change de trottoir, on crache presque en passant devant son échoppe. Matthieu le sait : il a vendu son âme à Rome, encaissé la haine de ses voisins avec chaque taxe prélevée. Puis une ombre s’arrête devant son bureau. Deux mots, à peine : « Suis-moi. » Pas d’explication, pas de préalable, pas de repentir exigé. L’homme aux comptes truqués se lève, laisse tout — l’argent, les registres, la sécurité amère de sa collecte — et suit un inconnu. Le soir même, sa maison est pleine : anciens collègues percepteurs, filles perdues, marginaux de toutes sortes, attablés avec ce rabbi qui n’a peur de rien. Dehors, les gens bien qui ont toujours fait ce qu’il fallait s’étranglent d’indignation. Et c’est là, au milieu du vin renversé et des rires trop forts, que Jésus lâche la phrase qui explose toutes les catégories religieuses : il n’est pas venu pour ceux qui n’ont besoin de rien.
Pourquoi Dieu préfère la table des pécheurs au trône des justes
Une parole sur l’appel qui bouleverse, la miséricorde qui dérange et la place que Dieu te réserve — même si tu penses n’en mériter aucune
Ce texte s’adresse à toi si tu te sens parfois trop abîmé pour la foi, trop loin, trop compromis. Il raconte l’appel d’un homme méprisé, la stupeur d’un repas scandaleux, et une phrase qui renverse toute logique de mérite religieux. Tu y trouveras de quoi respirer si la culpabilité t’a tenu éloigné de Dieu — et de quoi t’interroger si, comme les pharisiens, tu gardes tes distances avec ceux qui « ne le méritent pas ».
Nous verrons d’abord le contexte très concret de cette scène à Capharnaüm, puis l’analyse du geste central : un appel sans condition préalable. Trois axes approfondiront ensuite la portée du texte — l’identité de Matthieu, le scandale du repas partagé, la citation d’Osée sur la miséricorde. Suivront les implications pour ta vie quotidienne, les voix de la tradition qui ont médité ce passage depuis vingt siècles, un temps de Lectio Divina, et des pistes concrètes pour laisser cette parole travailler en toi.Un bureau de collecteur au bord du lac
Capharnaüm n’est pas un village perdu. C’est un carrefour commercial actif, posé sur la route qui relie Damas à la Méditerranée, au bord du lac de Génésareth. Là où passent les marchandises passent aussi les taxes — et donc les collecteurs d’impôts, ces fonctionnaires locaux employés par l’administration d’Hérode Antipas ou directement par Rome pour prélever péages et droits de douane. Matthieu, que l’évangile de Marc appelle Lévi, tient boutique près du poste frontière, là où circulent caravanes et pêcheurs.Le métier de publicain n’est pas seulement impopulaire : il est structurellement corrompu. Le système romain fonctionne par affermage — l’État vend à l’avance le droit de collecter l’impôt, et le collecteur se rembourse en prélevant sa marge sur les contribuables. Concrètement, cela signifie que plus Matthieu extorque, plus il s’enrichit. Aux yeux de ses compatriotes juifs, il n’est donc pas seulement un rouage de l’occupation étrangère : il est un traître qui s’engraisse sur le dos des siens, un collaborateur volontaire de l’oppresseur.
Dans la mentalité religieuse de l’époque, cette collaboration a une conséquence radicale : le publicain est rituellement impur. Il touche l’argent païen frappé à l’effigie de César, il fréquente des non-juifs, il vit dans la fraude organisée. On le classe, dans les textes rabbiniques, aux côtés des voleurs et des assassins — une catégorie d’exclus qu’on ne peut ni recevoir en témoignage devant un tribunal, ni fréquenter sans se souiller soi-même. Être publicain, c’est être socialement mort dans la communauté d’Israël, tout en continuant à respirer.C’est précisément cet homme-là que Jésus regarde « en passant ». Le texte grec emploie un participe qui suggère un mouvement continu : Jésus ne s’arrête pas d’abord pour observer, il voit en marchant, et c’est ce regard en mouvement qui devient appel. Rien dans le récit ne signale une préparation, une confession, un signe de repentir de la part de Matthieu. L’appel précède tout. C’est là que se noue le paradoxe central que toute la suite du texte va développer.
L’appel qui ne demande rien avant de tout donner
La logique religieuse ordinaire fonctionne par étapes : on se purifie, on se repent, on devient digne, et alors seulement on peut s’approcher de Dieu. Jésus inverse cette séquence de façon presque brutale. Il ne dit pas à Matthieu « change d’abord de vie, puis reviens me voir ». Il dit « suis-moi » — deux mots, un impératif nu, adressé à un homme en pleine activité de fraude fiscale, assis à son poste de péché organisé.
Ce renversement n’est pas un détail narratif : c’est le cœur théologique du texte. L’appel ne récompense pas une conversion déjà accomplie, il la déclenche. Matthieu se lève — le verbe grec employé, egertheis, est le même que celui de la résurrection. L’évangéliste choisit délibérément un mot qui évoque un relèvement d’entre les morts, comme si quitter ce bureau équivalait à sortir du tombeau. La grâce précède le mérite ; elle ne le suppose pas, elle le crée.
Et cette grâce a un prix immédiat, visible, matériel : Matthieu abandonne son gagne-pain. Contrairement aux pêcheurs Pierre, André, Jacques et Jean, qui peuvent revenir à leurs filets après une pêche décevante, Matthieu ne peut pas revenir à son poste de collecteur une fois parti — sa charge sera aussitôt réattribuée à un autre. Son départ est donc sans retour possible. C’est un acte de rupture totale, économique et sociale, dans l’instant même où l’appel est prononcé.Ce qui frappe encore davantage, c’est ce que Matthieu fait de sa première liberté retrouvée : il organise un festin. L’homme libéré de son bureau de fraude n’a pas besoin de plusieurs mois pour redevenir « fréquentable » avant d’oser inviter Jésus chez lui. Il agit immédiatement, avec la spontanéité de quelqu’un qui vient de respirer pour la première fois depuis des années — et il invite tous ceux qui lui ressemblent encore.
Le repas qui scandalise les gens bien
La scène du repas est le véritable centre dramatique du texte, plus encore que l’appel lui-même. Manger ensemble, dans le monde méditerranéen antique, n’est jamais un acte neutre : partager une table, c’est reconnaître l’autre comme un égal, accepter sa présence dans son intimité la plus concrète. En s’attablant chez Matthieu, au milieu des publicains et de ceux que le texte appelle simplement « pécheurs » — sans doute des personnes exclues pour leur profession jugée immorale, prostituées ou usuriers —, Jésus pose un geste public d’une portée sociale considérable.
Les pharisiens ne s’y trompent pas. Leur question — « pourquoi votre maître mange-t-il avec les publicains et les pécheurs ? » — n’est pas une simple curiosité, c’est une accusation déguisée en interrogation. Ils ne s’adressent même pas directement à Jésus : ils passent par les disciples, comme pour souligner que ce comportement disqualifie le maître lui-même de tout dialogue théologique sérieux. Un rabbi digne de ce nom ne partage pas la table de l’impureté.
Ce que révèle cette indignation, c’est une conception de la sainteté par contagion inversée : dans l’esprit pharisien, c’est l’impur qui souille le pur, jamais l’inverse. S’approcher du pécheur, c’est risquer sa propre pureté rituelle. Jésus opère un renversement complet de cette logique : ce n’est pas le pécheur qui contamine le juste, c’est la présence de Dieu qui guérit le pécheur. La sainteté, chez lui, n’est pas fragile — elle est contagieuse dans l’autre sens.
Il y a quelque chose de vertigineux à observer, autour de cette table, la composition exacte des convives. Matthieu vient d’être appelé ; il n’a suivi Jésus que depuis quelques heures, peut-être quelques instants. Et pourtant, sa première initiative de disciple consiste à réunir tous ceux qu’il connaît encore — ses anciens collègues, ses amis de la marge — pour les mettre en présence de celui qui vient de le sauver. Le nouveau converti devient, sans délai, un homme d’évangélisation instinctive : il ne garde pas Jésus pour lui, il partage immédiatement ce qu’il vient de recevoir.
Miséricorde plutôt que sacrifice : la phrase qui déplace tout
La réponse de Jésus commence par une image médicale d’une simplicité désarmante : « Ce ne sont pas les gens bien portants qui ont besoin du médecin, mais les malades. » Cette phrase, en apparence anodine, renverse pourtant la hiérarchie religieuse instinctive. Elle suppose que Jésus se définit lui-même comme médecin — une identité qui implique la proximité physique avec la maladie, jamais la distance protectrice.
Mais c’est la phrase suivante qui porte le vrai choc théologique : « Allez apprendre ce que signifie : Je veux la miséricorde, non le sacrifice. » Jésus cite ici le prophète Osée (Os 6, 6), un texte que tout pharisien connaît par cœur. En renvoyant ses interlocuteurs « apprendre » un verset qu’ils savent déjà réciter, Jésus ne les accuse pas d’ignorance biblique — il les accuse de n’avoir jamais laissé ce verset toucher leur pratique concrète. On peut connaître l’Écriture par cœur et rater totalement son sens.
Le terme hébreu que traduit « miséricorde », hesed, dépasse largement la simple compassion sentimentale : il désigne la fidélité loyale d’une alliance, cet attachement tenace que Dieu garde envers son peuple même quand celui-ci le trahit. En citant Osée, Jésus ne propose donc pas une éthique vague de la gentillesse : il affirme que Dieu lui-même, dans toute l’histoire d’Israël, a toujours préféré la relation fidèle au rituel formel. Le sacrifice sans la miséricorde n’est qu’une coquille vide.
Cette hiérarchie n’abolit pas le culte — elle le subordonne. Le sacrifice a sa place, mais seulement comme expression d’une relation déjà vivante, jamais comme substitut à elle. Un pharisien scrupuleux peut multiplier les observances rituelles tout en refusant catégoriquement de s’asseoir à côté d’un pécheur repentant : c’est exactement cette contradiction que Jésus vient dénoncer, non par mépris du rituel, mais parce que le rituel déconnecté de la miséricorde devient une fraude spirituelle, symétrique à la fraude fiscale de Matthieu.

Ce que ce texte change dans ta vie, concrètement
Dans ta vie intime d’abord : si tu portes une culpabilité qui te tient à distance de Dieu, ce texte t’annonce que l’appel ne dépend d’aucune purification préalable. Tu n’as pas à « mériter » ta place à table avant de t’y asseoir. Le geste de Matthieu — se lever immédiatement, sans négociation — devient un modèle : la conversion commence par un mouvement, pas par un examen de conscience parfait.
Dans tes relations, ensuite : qui évites-tu, aujourd’hui, par réflexe de pureté ? Le texte t’invite à repérer tes propres logiques pharisiennes — ces distances que tu maintiens, parfois inconsciemment, avec des personnes que tu juges trop marquées, trop compromises, trop différentes. La miséricorde n’est pas une option spirituelle facultative : c’est le critère même par lequel Dieu se définit.
Socialement, ce texte questionne aussi tes appartenances. Matthieu ne cache pas ses anciens amis publicains une fois converti : il les réunit autour de Jésus. Ta foi te pousse-t-elle à couper les ponts avec ton entourage passé, ou à devenir un pont entre eux et le Christ ? La conversion authentique ne fuit pas les milieux d’où elle vient — elle y retourne, transformée, pour y témoigner.Dans ta vie ecclésiale enfin, ce texte interroge la manière dont ta communauté accueille — ou non — ceux qui arrivent chargés d’un passé lourd, d’une réputation abîmée, d’une vie encore visiblement désordonnée. Une paroisse fidèle à cet évangile ressemble davantage à la table de Matthieu qu’à un cercle de gens déjà bien portants.
L’écho patristique, liturgique et martyrologique du texte
Jean Chrysostome, dans ses Homélies sur Matthieu (homélie XXX), s’arrête longuement sur l’empressement de Matthieu à se lever sans délai : il y voit la preuve que l’âme, une fois touchée par la grâce, n’a besoin d’aucune délibération prolongée pour répondre. Il souligne aussi que Matthieu, en écrivant lui-même son évangile, ne cache jamais son ancien métier honteux — signe, selon lui, d’une humilité authentique qui ne cherche pas à effacer son passé mais à en faire une louange. Jérôme de Stridon, dans son Commentaire sur l’évangile de Matthieu, insiste sur le contraste entre l’appel des pêcheurs et celui du publicain : les premiers quittent des filets, Matthieu quitte l’argent lui-même, ce qui rend son détachement plus radical encore. Jérôme relève également que Matthieu, dans son propre récit, s’attribue humblement le nom méprisant de « publicain » alors que l’évangile de Marc, écrit par un tiers, préfère l’appeler Lévi — un signe discret que l’évangéliste écrit depuis une conscience aiguë de ce qu’il fut avant la grâce. Augustin d’Hippone, dans ses Sermons (notamment le Sermon 87), médite la citation d’Osée pour affirmer que Dieu ne rejette jamais un sacrifice offert avec un cœur miséricordieux, mais rejette tout sacrifice qui prétendrait remplacer la conversion du cœur. Il rapproche cette scène de sa propre expérience de converti tardif, lisant dans l’appel de Matthieu la promesse que nulle vie, si dispersée soit-elle, n’est hors de portée de la grâce. Thomas d’Aquin, dans son commentaire sur Matthieu au sein de la Catena Aurea, compile ces lectures patristiques et souligne un détail structurel : Jésus appelle Matthieu « en passant », un geste apparemment anodin qui révèle pourtant une providence à l’œuvre dans l’ordinaire — Dieu n’attend pas les circonstances solennelles pour bouleverser une existence.Sur le plan liturgique, ce passage est traditionnellement proclamé lors de la fête de saint Matthieu, le 21 septembre, où l’Église célèbre justement ce basculement radical du collecteur d’impôts en apôtre et évangéliste. La liturgie choisit délibérément ce texte pour rappeler que la sainteté ne se mesure jamais à un point de départ social ou moral, mais à la réponse donnée à l’appel. Ce même passage revient aussi fréquemment dans le temps ordinaire comme évangile de semaine, offrant à l’assemblée une méditation régulière sur la miséricorde comme clé de lecture de toute l’action de Dieu.
Dans la tradition martyrologique, on retient que Matthieu, selon des traditions anciennes rapportées notamment par Eusèbe de Césarée dans son Histoire ecclésiastique, aurait poursuivi sa prédication au-delà de la Palestine avant de mourir en martyr — celui qui fut appelé « en passant » devenant, jusqu’au bout, un homme qui n’a jamais cessé de se lever pour suivre. Pour une voix plus contemporaine, on peut citer le cardinal Jorge Mario Bergoglio, avant même son élection comme pape François, qui a choisi comme devise épiscopale Miserando atque eligendo — « en le regardant avec miséricorde, il l’a choisi » — directement inspirée d’une homélie de Bède le Vénérable sur cette scène de l’appel de Matthieu. Cette devise, devenue également sa devise pontificale, résume à elle seule la théologie du texte : le regard de Jésus précède et fonde le choix, la miséricorde n’attend jamais le mérite pour agir.Lectio divina
« Ce ne sont pas les gens bien portants qui ont besoin du médecin, mais les malades. » Mt 9, 12
Tu te définis peut-être encore par tes fautes, comme si elles étaient le dernier mot sur qui tu es. Mais Jésus ne regarde pas Matthieu comme un dossier de fraude à instruire : il le regarde comme un homme à relever. Quelle partie de toi crois-tu trop malade pour être touchée par ce médecin ? Qu'est-ce qui t'empêche de croire que ce regard s'arrête aussi devant ton bureau ?
Seigneur, médecin qui ne fuis pas la maladie, approche-toi de ce que je cache encore en moi. Tu vois mes comptes truqués, mes compromissions non avouées, et tu ne détournes pas le regard. Donne-moi de croire que ton appel ne demande aucune guérison préalable. Fais de moi, comme Matthieu, quelqu'un qui se lève sans attendre d'être prêt.
Une main tendue au-dessus d'un bureau couvert de pièces, et un homme qui se lève.
Laisser cette parole travailler en toi
Commence par relire lentement la scène, en te mettant à la place de Matthieu assis à son bureau. Note, sans les juger, les « bureaux » où tu es toi-même assis aujourd’hui — les habitudes, les compromissions, les zones de ta vie que tu penses indignes d’un appel.
Choisis ensuite une personne que tu évites, par réflexe ou par jugement, et demande-toi ce que signifierait, concrètement cette semaine, partager un repas ou un moment avec elle. Pas pour la convertir, simplement pour t’asseoir à côté d’elle comme Jésus s’est assis à côté des publicains.
Enfin, reprends la phrase d’Osée — « Je veux la miséricorde, non le sacrifice » — et repère dans ta pratique religieuse ce qui relève du rituel accompli sans cœur. Un geste de miséricorde concret cette semaine vaut plus qu’une observance répétée sans amour.
Ce que ce texte dit à une époque de tri et de mérite
Notre époque fonctionne largement sur la logique du mérite : on juge, on classe, on trie selon la performance, la respectabilité, la conformité aux normes sociales. Les réseaux sociaux amplifient ce réflexe pharisien à une échelle inédite — on désigne publiquement qui mérite l’indignation, qui mérite l’exclusion, souvent sans appel possible ni chemin de retour offert.
Ce texte résiste frontalement à cette culture du bannissement définitif. Il ne nie pas la gravité du péché de Matthieu — la fraude, la collaboration, l’injustice sociale sont réelles et nommées comme telles. Mais il refuse que cette gravité devienne une sentence irrévocable. La miséricorde n’est pas la négation du mal commis : elle est la conviction que nul n’est réductible à son pire acte.
Cette nuance est précieuse aujourd’hui, où l’on confond parfois exigence de justice et refus de toute réhabilitation. L’Église elle-même n’échappe pas à la tentation pharisienne : accueillir les pécheurs en paroles reste plus facile que les accueillir en actes, à sa table, dans ses responsabilités, dans son regard quotidien.
Prière
Seigneur, toi qui es passé devant mon bureau sans me demander d’abord de m’expliquer, je te rends grâce pour ce regard qui précède tout mérite. Tu as vu Matthieu au milieu de ses comptes truqués et tu n’as pas attendu qu’il change avant de l’appeler — apprends-moi à croire que tu me regardes ainsi, moi aussi, dans mes propres compromissions non résolues.
Toi qui t’es assis à la table des pécheurs sans crainte de t’y salir, donne-moi ton audace tranquille. Que je cesse de mesurer qui mérite ma présence et qui ne la mérite pas ; que je cesse de trier les invités de ma propre table intérieure selon des critères que tu n’as jamais posés.
Apprends-moi ce que signifie vraiment « je veux la miséricorde, non le sacrifice ». Que mes gestes religieux ne deviennent jamais un écran entre toi et ceux que tu aimes. Que je préfère toujours la relation vivante à l’observance vide, le repas partagé au jugement prononcé de loin.
Et quand viendra pour moi l’heure de me lever — de quitter ce qui me retient, ce bureau où je compte mes sécurités fausses — donne-moi la promptitude de Matthieu. Qu’aucune hésitation ne retarde ma réponse à ton appel. Amen.
Se lever maintenant
Il n’y a pas de moment idéal pour se lever de son bureau. Matthieu n’a pas attendu de finir sa journée de comptes, ni d’avoir réglé sa situation avec Rome, ni d’être prêt intérieurement. L’appel est venu, et il s’est levé — dans l’instant, avec ce qu’il était encore, imparfait et compromis.
Ce texte ne te demande pas d’être digne avant de répondre. Il te demande de te lever. Aujourd’hui, maintenant, avec ce que tu es. La table est déjà dressée, et la place qui t’attend n’a jamais dépendu de ton mérite.
Pratiques
Partage un repas cette semaine avec quelqu’un que tu évites habituellement, sans intention de le juger ou de le corriger.
Identifie un « bureau » de ta vie — une habitude, une zone grise — et nomme-le simplement devant Dieu, sans te justifier.
Relis Osée 6, 6 chaque matin pendant une semaine, en te demandant où ta pratique religieuse a besoin de plus de cœur.
Écris le nom d’une personne que tu juges facilement, et prie pour elle avant de prier pour toi-même.
Choisis un geste concret de miséricorde plutôt qu’une nouvelle résolution rituelle ce mois-ci.
Références
Antiquité et Pères (Ier–Ve s.)
- Jean Chrysostome, Homélies sur Matthieu, homélie XXX — méditation sur la promptitude de Matthieu à se lever sans délai, comprise comme signe d’une âme touchée par la grâce et n’ayant besoin d’aucune délibération prolongée.
- Jérôme de Stridon, Commentaire sur l’évangile de Matthieu — analyse du contraste entre l’appel des pêcheurs et celui du publicain, et de l’humilité de Matthieu qui s’attribue lui-même ce nom méprisant dans son propre récit.
- Augustin d’Hippone, Sermons, Sermon 87 — méditation sur la citation d’Osée affirmant que Dieu rejette tout sacrifice qui prétendrait remplacer la conversion du cœur, éclairée par l’expérience personnelle de conversion tardive de l’auteur.
- Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique — source des traditions anciennes sur la prédication et le martyre de Matthieu au-delà de la Palestine.
Pères tardifs et Moyen Âge (Ve–XVe s.)
- Thomas d’Aquin, Catena Aurea, commentaire sur Matthieu — compilation des lectures patristiques soulignant la providence à l’œuvre dans le geste apparemment anodin de l’appel « en passant ».
- Bède le Vénérable, homélie sur l’appel de Matthieu — source de l’expression Miserando atque eligendo, reprise plus tard comme devise épiscopale et pontificale.
Contemporain (XXe–XXIe s.)
- Pape François (cardinal Jorge Mario Bergoglio), devise épiscopale et pontificale Miserando atque eligendo — résumé théologique du texte selon lequel le regard miséricordieux de Jésus précède et fonde le choix de l’appelé.
✝ Références bibliques
3 passages · 3 livres
Le Fils de l'homme est venu pour servir et donner sa vie en rançon. (Mc 10,45)
L'Évangile de l'action : Jésus serviteur puissant, révélé comme Fils de Dieu sur la croix.
→ Explorer le Codex Marc- Le sabbat n’était pas fait pour nous enchaîner, mais pour nous rendre à la vie
- Ce que Jean Cassien voit dans le jeûne que nous ne voyons plus
- Le temps de l’Époux : quand la présence du Messie transforme notre rapport au jeûne
- Guérir avec le Christ : comment l’Église continue l’œuvre du Médecin des âmes et des corps
- Le Christ, accomplissement vivant : quand la Loi devient liberté

Voici que je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin du monde. (Mt 28,20)
L'Évangile du Roi : Jésus, nouveau Moïse, accomplit les Écritures pour Israël et les nations.
→ Explorer le Codex Matthieu- Pourquoi faites-vous ce qui n’est pas permis le jour du sabbat ? (Lc 6, 1-5)
- Voilà ce qu’il fallait pratiquer sans négliger le reste (Mt 23, 23-26)
- S’il t’écoute, tu as gagné ton frère (Mt 18, 15-20)
- N’est-il pas le fils du charpentier ? Alors, d’où lui vient tout cela ? (Mt 13, 54-58)
- La moisson est abondante, mais les ouvriers sont peu nombreux (Mt 9, 32-38)
- Comme des enfants : d’Origène à la fraternité du Christ
- Pourquoi Dieu attend notre prière pour sauver le monde
- Ce que Matthieu a compris avant nous sur l’art de tout quitter pour Dieu seul
- Il n’a pas cherché à mériter l’appel qui l’a saisi à son bureau
- Le cœur qui ne sait pas fermer la porte au malheur d’autrui
- Quand l’Afrique sauve le sacerdoce polonais : le grand retournement missionnaire
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- Le modèle de Séoul : quand des laïcs engendrent des prêtres par la prière
- Orlando, un chiffre et un appel : pourquoi Léon XIV parle de vocations à des religieuses qui disparaissent

C'est l'amour qui me plaît, non les sacrifices. (Os 6,6)
L'amour conjugal de Dieu pour Israël infidèle : appel au retour et à la conversion.
→ Explorer le Codex Osée- Le pape en baskets : ce que révèle vraiment l’habit de Léon XIV
- Lourdes voile ses mosaïques : quand l’Église choisit la blessure contre l’image
- La France dévoile son visage, le pape face aux blessures de l’Église
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