« Sur tous il fait lever son soleil » — Clément d’Alexandrie et la lumière qui ne choisit pas ses destinataires

Clément d'Alexandrie et son « soleil qui se lève sur tous » : méditation sur une lumière universelle, pédagogie du Logos et appel à la gratitude et à la docilité.

Équipe Via Bible
29 Lecture minimale

Il y a dans le texte de Clément d’Alexandrie que nous méditons une image qui ne lâche pas. Celle d’un soleil qui chevauche. Qui passe partout. Qui ne demande pas d’abord à qui il a affaire avant de se lever. Un soleil qui, au fond, ressemble à son Père — parce que le Père, lui, « fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons » (Mt 5,45). C’est de cette image que tout part, et c’est autour d’elle que tout revient.

Clément d’Alexandrie n’est pas un auteur que l’on rencontre souvent dans les homélies dominicales ou dans les retraites de paroisse. Et c’est dommage. Parce que cet homme, mort vers 215, a fait quelque chose d’assez rare dans l’histoire du christianisme naissant : il a osé regarder la culture de son temps avec des yeux ouverts, sans méfiance, persuadé que la vérité — toute la vérité — appartient au Christ, y compris celle que les philosophes grecs avaient entrevue avant lui. Il a été, selon la belle formule de son commentateur Claude Mondésert, « un pionnier de la philosophie chrétienne » — quelqu’un qui n’avait pas peur de la pensée, parce qu’il était convaincu que penser bien c’est déjà, d’une certaine manière, s’approcher de Dieu.

Le texte que nous avons entre les mains est extrait du Protreptique, c’est-à-dire du « Discours d’exhortation » — l’œuvre par laquelle Clément s’adresse aux non-chrétiens, aux Grecs cultivés de son époque, pour les inviter non pas à abandonner leur intelligence, mais à la porter plus loin, jusqu’au Christ. Ce n’est pas un pamphlet. C’est une invitation. Et cette invitation passe par la lumière.

Entrons dedans.

Un soleil qui chevauche — la lumière universelle du Christ

La métaphore royale du Protreptique

Quand Clément écrit que « le soleil de justice, qui passe partout dans sa chevauchée, visite également toute l’humanité », il fait plusieurs choses à la fois. D’abord, il reprend une image prophétique : le « soleil de justice » vient de Malachie (Ml 3,20), une des dernières promesses de l’Ancien Testament, celle d’un astre salvateur qui se lèvera pour ceux qui craignent le nom de Dieu. Clément s’empare de cette image et l’identifie au Christ — mouvement qui était déjà bien engagé dans la tradition chrétienne depuis Justin de Rome — mais il lui donne une coloration particulière : ce soleil ne se lève pas pour quelques-uns. Il chevauche. Il passe. Il visite.

Le mot grec qui se cache derrière « chevauchée » mérite qu’on s’y arrête un instant. Clément aime les images dynamiques, celles qui montrent un Dieu en mouvement plutôt qu’un Dieu immobile sur son trône. Dans le Protreptique, il avait déjà écrit : « Le Verbe s’est précipité du ciel, du sein du Père, vers la terre, pour être contempler par nous. » Ce n’est pas un Dieu qui attend qu’on vienne le chercher dans quelque sanctuaire réservé à une élite. C’est un Dieu qui part, qui s’élance, qui cherche ses créatures là où elles sont.

Cette universalité du soleil-Christ n’est pas une métaphore décorative chez Clément. C’est une conviction théologique profonde. Dans ses Stromates — ses « Tapisseries », l’œuvre plus ésotérique et plus philosophique qu’il réserve aux chrétiens avancés — il affirme que « la philosophie a été donnée aux Grecs comme un testament propre à eux, une base pour la philosophie selon le Christ. » Autrement dit : la lumière du Logos a déjà brillé sur les philosophes, sur Platon, sur Héraclite, sur les Stoïciens, avant même l’Incarnation. Le soleil qui se lève sur les méchants et sur les bons, c’est aussi — pour Clément — le Logos qui illumine l’intelligence humaine depuis toujours, partout, sans discriminer.

« Il imite son Père »

Ce qui est peut-être le plus beau dans le passage que nous méditons, c’est la formulation : le Christ, en visitant toute l’humanité, « imite son Père ». Clément retourne la logique habituelle. Habituellement, c’est nous qu’on invite à imiter Dieu. Ici, c’est le Fils qui imite le Père — et cette imitation consiste à ne pas faire de tri parmi les destinataires de la lumière.

C’est une christologie de l’imitation descendante. Et elle a des conséquences éthiques immédiates. Si le Fils imite le Père en faisant lever son soleil sur tous, alors le disciple qui imite le Fils sera quelqu’un qui, lui aussi, refuse de faire des tribus de la lumière. Clément ne le dit pas explicitement dans ce passage, mais c’est la logique interne de sa pensée. Dans le Pédagogue, il écrira que « le Logos, qui est à la fois Père et Fils, est un seul Dieu de tous deux : il est le Père pour les uns et le Pédagogue pour les autres. » Le même Dieu, les mêmes soins, pour des destinataires différents — mais pas de lumière exclusive, pas de réservation.

Pour un lecteur alexandrin du IIe siècle, cette affirmation n’allait pas du tout de soi. Alexandrie était la capitale intellectuelle du monde méditerranéen, une ville où les écoles de sagesse se concurrençaient âprement, où les gnostiques — notamment Basilide et Valentin — proposaient des systèmes ésotériques réservés à une élite spirituelle, les pneumatiques, ceux qui seuls pouvaient recevoir la vraie lumière. Contre cela, Clément pose une affirmation radicale : il n’y a pas de lumière réservée aux initiés. Le soleil se lève sur tous.

La rosée de la vérité

L’image qui clôt ce premier mouvement du texte est délicate : le soleil-Christ « distille la rosée de la vérité ». Clément est un styliste. Il sait que la rosée est une image de la discrétion, de la douceur, de la présence qui ne s’impose pas. La vérité ne tombe pas comme un déluge. Elle se dépose, comme une condensation nocturne sur les feuilles. Elle est là quand on se réveille, si on prend la peine de regarder.

C’est exactement la pédagogie du Protreptique : Clément ne cherche pas à écraser son lecteur grec par l’autorité des Écritures. Il distille. Il propose. Il invite. Il sait que la vérité reçue de force n’est pas vraiment reçue. Il faut que l’âme s’ouvre, comme la feuille qui se tend vers la rosée du matin.

« Sur tous il fait lever son soleil » — Clément d'Alexandrie et la lumière qui ne choisit pas ses destinataires

De l’errance à l’illumination — l’itinéraire spirituel de Clément

« Jusqu’à maintenant j’errais »

Le passage commence par un aveu qui a valeur de témoignage autobiographique : « Jusqu’à maintenant j’errais à la recherche de Dieu. » Cette première personne est inhabituelle sous la plume de Clément, qui écrit souvent à la deuxième personne pour s’adresser à son lecteur. Ici, il parle de lui-même — ou plutôt, il donne voix à tous ceux qui ont cherché, tâtonné, essayé des chemins qui ne menaient nulle part.

On sait peu de choses de la biographie de Clément. Eusèbe de Césarée nous dit qu’il était probablement d’origine athénienne ou alexandrine, qu’il avait voyagé en Italie, en Syrie, en Palestine, à la recherche de maîtres. Il avait étudié les philosophies grecques, sans doute fréquenté des cercles pythagoriciens, stoïciens, peut-être même gnostiques, avant de trouver à Alexandrie, auprès de Pantène, ce qu’il cherchait. Cette errance n’est pas présentée comme une faute. C’est une recherche authentique qui préparait la rencontre.

Ce motif de l’errance préalable à l’illumination est central dans la tradition platonicienne — la sortie de la caverne chez Platon est déjà une histoire d’errance et d’éblouissement. Mais Clément christianise le schéma : ce n’est pas le philosophe qui sort seul de la caverne par l’effort de sa pensée. C’est le Seigneur qui illumine, et c’est par cet intermédiaire qu’on trouve le Père. La structure est trinitaire, même si Clément n’emploie pas encore le vocabulaire technique de Nicée : on accède au Père par le Fils, sous l’action de l’illumination.

« Tu m’illumines, Seigneur »

La conversion — ou plutôt, l’illumination, car Clément préfère ce vocabulaire — n’est pas décrite comme un événement brutal, comme une chute de cheval. C’est une réception : « puisque tu m’illumines, Seigneur, je trouve Dieu par ton intermédiaire et je reçois de toi le Père. » La lumière vient du dehors, mais elle est reçue au-dedans. Le sujet ne disparaît pas : il trouve, il reçoit, il devient. Mais tout cela n’est possible qu’à partir d’une lumière qui lui a été donnée.

Cette dialectique entre don et réception est au cœur de la théologie de Clément. Dans les Stromates, il développera longuement l’idée que la foi n’est pas une passivité totale — c’est un accueil actif, une synergeia, une coopération entre la grâce divine et la liberté humaine. Il écrira : « Croire, c’est obéir à ce qu’on entend ; ce n’est pas une contrainte, c’est un choix. » L’illumination est offerte à tous — le soleil se lève sur tous — mais recevoir la lumière demande quelque chose de la part de celui qui la reçoit.

C’est ici que la pédagogie de Clément montre toute sa finesse. Il ne dit pas : « Convertissez-vous ou vous serez damnés. » Il dit : « Recevons la lumière. » Il se met du côté du lecteur. Il partage la même condition humaine. Il a erré lui aussi. Il a cherché lui aussi. Et maintenant il invite à recevoir ensemble ce qui est offert à tous.

« Je deviens ton cohéritier »

Ce qui suit est théologiquement vertigineux, dit avec une simplicité désarmante : « je deviens ton cohéritier, puisque tu n’as pas rougi de ton frère. » Cohéritier. Du Christ. Frère du Christ. Clément emprunte ici le vocabulaire paulinien — la lettre aux Romains (Rm 8,17) parle des chrétiens comme « cohéritiers du Christ » — mais il le met dans la bouche du converti qui vient juste de recevoir la lumière. Ce n’est pas une vérité réservée aux théologiens avancés. C’est la première chose qu’on découvre quand on reçoit l’illumination : on devient membre de la famille.

L’expression « tu n’as pas rougi de ton frère » est un écho discret de la lettre aux Hébreux (He 2,11), où il est dit que le Christ « n’a pas honte d’appeler ses frères » ceux qu’il sanctifie. Clément l’intègre avec une aisance remarquable, sans citation formelle, comme si le texte scripturaire était devenu chair dans sa propre écriture. C’est précisément sa manière de procéder dans le Protreptique : la Bible n’est pas citée comme une autorité extérieure qui s’impose, mais comme une lumière intérieure qui éclaire de dedans.

Le mot « rougir » mérite qu’on s’y attarde. Dans le monde gréco-romain, la honte sociale était une réalité structurante. S’associer publiquement à quelqu’un de moins bien né, de moins éduqué, de moins respecté socialement, c’était risquer la honte par contamination. Or Clément dit précisément le contraire : le Fils de Dieu ne s’est pas honte de s’associer à l’humanité errante, à l’humanité tâtonnante, à l’humanité qui cherche dans le noir. Il ne rougit pas de son frère. Et c’est justement parce qu’il ne rougit pas qu’on peut devenir son cohéritier.

C’est une théologie de la dignité. Non pas une dignité gagnée par l’ascèse ou la perfection philosophique, mais une dignité offerte, reçue, reconnue. La lumière ne choisit pas les méritants. Elle se lève sur tous. Et ceux qui la reçoivent découvrent qu’ils sont aimés avant d’avoir rien fait pour le mériter.

Le Logos-Pédagogue comme figure centrale

Pour comprendre cet itinéraire de l’errance à l’illumination, il faut avoir en tête la figure que Clément place au centre de toute son œuvre : le Logos-Pédagogue. Dans l’ouvrage qui porte ce nom — le Pédagogue — Clément présente le Christ comme un éducateur divin qui accompagne l’humanité dans sa croissance, adaptant son enseignement à la capacité de chaque étape. Le Protreptique est la première étape : l’invitation, l’exhortation à tourner les yeux vers la lumière. Puis vient le Pédagogue proprement dit, qui forme les mœurs et les comportements. Puis les Stromates, qui approfondissent la doctrine pour ceux qui veulent aller plus loin.

Mais à aucun moment de ce parcours le Logos ne change de nature. Il est toujours le même soleil. Ce qui change, c’est le regard de celui qui le regarde. C’est la capacité de réception qui grandit — et c’est précisément le travail du Pédagogue de faire grandir cette capacité. « Le Logos est tout pour l’enfant : Père et Mère, Pédagogue et Nourricier », écrira Clément dans le Pédagogue. Une image familiale, chaude, qui correspond exactement à la tendresse du passage que nous méditons.

« Sur tous il fait lever son soleil » — Clément d'Alexandrie et la lumière qui ne choisit pas ses destinataires

La reconnaissance comme art de vivre — habiter la terre comme des cohéritiers

« Apprenons à le connaître »

Le troisième mouvement du texte est peut-être le plus pratique, et le plus surprenant. Après l’illumination, après la découverte de la fraternité avec le Christ, Clément ne s’envole pas dans une mystique abstraite. Il atterrit. Il pose les pieds sur la terre — et il parle de loyer.

« Apprenons à le connaître, Dieu, afin qu’il nous soit propice ; payons-le, même s’il n’en a pas besoin, avec reconnaissance, de notre docilité, comme si c’était le loyer dû à Dieu pour notre séjour ici-bas. »

L’image du loyer est saisissante. Clément est un homme de la ville, un intellectuel alexandrin qui connaît la vie urbaine et ses contrats. Il traduit la relation à Dieu dans le langage concret de son époque : nous sommes des locataires dans un monde qui appartient à Dieu, et le loyer que nous devons payer n’est pas de l’argent — c’est de la gratitude et de la docilité. Et encore : Dieu n’a pas besoin de ce loyer. Il est riche de lui-même. Mais nous avons besoin de le payer, parce que c’est précisément en payant ce loyer que nous apprenons à vivre en locataires reconnaissants plutôt qu’en propriétaires ingrats.

Cette image du locataire a une profondeur théologique que Clément ne développe pas explicitement ici, mais qui sous-tend tout le passage. L’idée que nous ne sommes pas les propriétaires de la création — que la terre, l’eau, l’air, le feu, le monde, nous sont « loués » plutôt que donnés en propre — est une manière de désarmer l’hubris humaine. Nous n’avons pas construit le monde. Nous l’habitons. Et l’habiter bien, c’est l’habiter avec gratitude.

L’inventaire émerveillé de la création

Ce qui suit dans le texte est un des passages les plus beaux du Protreptique — un inventaire quasi-poétique de ce que Dieu met à notre disposition :

« Il te donne pour un peu de foi la terre immense à cultiver, l’eau à boire et encore l’eau pour naviguer, l’air à respirer, le feu pour œuvrer, le monde à habiter. »

Clément reprend les quatre éléments de la physique grecque — terre, eau, air, feu — et les relève à la lumière de la foi. Ce n’est pas un traité de cosmologie. C’est une action de grâce. Chaque élément est nommé avec sa fonction humaine : la terre est à cultiver, pas à contempler depuis le ciel ; l’eau est à boire et à naviguer — deux usages très concrets, l’un vital, l’autre aventureux ; l’air est à respirer — le souffle de la vie ; le feu est à travailler, à forger, à transformer. La création n’est pas un décor. C’est un atelier, un chantier, un lieu de travail et de voyage.

Cette valorisation du monde matériel est caractéristique de Clément, et elle le distingue nettement des courants gnostiques de son époque. Pour les gnostiques, la matière est mauvaise, le monde est une prison, le corps est une honte. Pour Clément, le monde est le champ de l’activité humaine, le théâtre de la rencontre entre l’homme et Dieu. Dans le Pédagogue, il ira jusqu’à défendre l’usage raisonnable et joyeux des plaisirs légitimes — la nourriture, le vin, les parfums, les fleurs — comme des manières d’accueillir la bonté du Créateur. Il n’est pas ascète au sens dualiste du terme. Il est tempérant, ce qui est très différent.

Ce catalogue des dons divins culmine dans une phrase qui ouvre soudain l’horizon : « D’ici-bas, tu peux maintenant aller coloniser jusque dans les cieux. » La métaphore de la colonisation — qui vient du vocabulaire grec de l’apoikia, l’établissement de nouvelles colonies — était parfaitement intelligible pour un lecteur hellénistique. Mais Clément lui donne un sens totalement inversé : ce n’est pas l’homme qui colonise en partant de la puissance, c’est l’homme qui, élevé par la grâce, peut étendre son séjour jusqu’aux cieux. La direction est verticale. Et ce voyage vers le haut commence ici-bas, dans la culture de la terre, dans le travail du feu, dans la navigation sur l’eau.

« Pour un peu de foi »

La formule revient deux fois dans le texte, comme un refrain légèrement stupéfait : « ces grands biens, des œuvres et des faveurs si considérables, c’est pour un peu de foi qu’il te les a loués. » La disproportion entre ce qui est demandé et ce qui est donné est vertigineuse. Un peu de foi — pas une foi parfaite, pas une foi de saint, pas une foi de philosophe accompli, un peu de foi — et en échange : la terre, l’eau, l’air, le feu, le monde, et même la possibilité d’aller vers le ciel.

Clément est ici à la fois apologète et mystique. Apologète, parce qu’il veut convaincre son lecteur sceptique que l’adhésion au Christ est un très bon marché — le rapport qualité-prix est imbattable. Mystique, parce que derrière cette rhétorique marchande se cache une vérité profonde : la foi n’est pas un exploit humain qui mérite récompense. C’est l’ouverture minimale qui permet à la lumière d’entrer. Le soleil se lève sur tous — mais pour être réchauffé par le soleil, il faut tout de même lever les yeux.

Dans les Stromates, Clément précisera cette notion avec toute la finesse de son éducation philosophique. Il distinguera la foi comme « assentiment premier » — l’ouverture initiale, le peu de foi du Protreptique — et la « gnose véritable », qui est la connaissance approfondie, aimante et illuminée que le chrétien avancé peut atteindre. Mais il insistera toujours sur le fait que la gnose véritable n’est pas une élite spirituelle séparée des simples croyants. C’est le même chemin, poursuivi plus loin, plus profondément. Le soleil est le même pour tous. Ce qui diffère, c’est la capacité à le regarder en face.

La docilité comme attitude fondamentale

Le mot « docilité » dans notre texte mérite une attention particulière. En latin, docilitas vient de docere, enseigner. Être docile, c’est être enseignable. C’est accepter de ne pas avoir tous les comptes, de ne pas être le maître du jeu, de pouvoir encore apprendre.

Dans la culture de l’époque — comme dans la nôtre — la docilité est souvent perçue comme une faiblesse. On valorise l’autonomie, l’indépendance de pensée, la capacité à ne dépendre de personne. Clément retourne cette valeur sans la détruire. Il ne demande pas une docilité servile, une soumission aveugle. Il demande l’attitude de l’élève devant un bon maître : l’ouverture à être conduit plus loin que là où on peut aller seul.

C’est exactement la posture qu’il adopte lui-même dans le Protreptique. Il n’impose pas. Il propose. Il n’écrase pas sous l’autorité des Écritures. Il invite à goûter. Sa pédagogie est une pédagogie de la liberté, parce que le Christ qu’il annonce est un Christ qui n’a pas rougi de son frère, un Christ dont le soleil se lève sur tous sans condition préalable.

La docilité, chez Clément, c’est en fin de compte la posture du disciple — et le mot disciple vient lui aussi, en latin, de discere, apprendre. Devenir disciple du Seigneur, c’est accepter d’être encore en train d’apprendre, jusqu’au bout. C’est accepter que la lumière qu’on reçoit est toujours plus grande que ce qu’on en perçoit. Le soleil n’a pas encore fini de se lever.

« Sur tous il fait lever son soleil » — Clément d'Alexandrie et la lumière qui ne choisit pas ses destinataires

Habiter la lumière

Ce qui fait la grandeur du texte de Clément, c’est qu’il tient ensemble des réalités qu’on aurait tendance à séparer. Il tient ensemble l’universalité de la lumière divine et la singularité de la réception personnelle. Il tient ensemble la gratuité totale du don et la nécessité d’un minimum d’ouverture. Il tient ensemble la dignité vertigineuse du cohéritier du Christ et la posture humble du locataire reconnaissant. Il tient ensemble le ciel — « tu peux aller coloniser jusque dans les cieux » — et la terre à cultiver, l’eau à naviguer, le feu à travailler.

Et il fait tout cela avec la langue de son temps, empruntant aux stoïciens, aux platoniciens, aux poètes grecs, parce qu’il est convaincu que toute lumière vient du même Soleil, que le Logos a distillé sa rosée de vérité bien avant que les Évangiles soient écrits, et que recevoir cette lumière, c’est rejoindre un mouvement qui est plus ancien que toutes les philosophies et plus large que toutes les religions.

« Recevons la lumière, afin de recevoir Dieu. »

Cette phrase, placée au seuil du passage, fonctionne comme un programme de vie. Pas un programme moral, pas une liste d’obligations, pas un code de conduite. Un programme de réception. Apprendre à recevoir. Apprendre à se laisser illuminer. Apprendre à payer le loyer de la gratitude et de la docilité pour le monde extraordinaire que nous habitons.

Il y a quelque chose de très actuel dans cette invitation. Dans une époque où l’on valorise la maîtrise, la performance, l’autosuffisance, Clément nous rappelle que nous sommes d’abord des créatures qui reçoivent : la lumière du soleil, l’air à respirer, la terre à cultiver. Et que dans ce tissu de réceptions quotidiennes, quelque chose de plus grand circule — une rosée de vérité qui se dépose sur tout, si on prend la peine de regarder.

Le soleil se lève sur tous. Même sur ceux qui dorment encore. Même sur ceux qui errent. Même sur ceux qui n’ont qu’un peu de foi.

C’est peut-être là l’essentiel du message de Clément d’Alexandrie : avant d’être une doctrine à croire, le christianisme est une lumière à recevoir. Et cette lumière ne fait pas de tri parmi ses destinataires, parce qu’elle imite son Père — Celui dont le soleil se lève, aujourd’hui comme hier, sur les méchants et sur les bons, sur les savants et sur les simples, sur ceux qui savent son nom et sur ceux qui le cherchent encore sans le nommer.


Clément d’Alexandrie, Protreptique XI, 113-115, trad. C. Mondésert, Paris, éditions du Cerf, 2004, Sources Chrétiennes 2bis, p. 181-183.

✝ Références bibliques

2 passages · 2 livres
Matthieu
📖 Codex — Livre biblique

Matthieu (tradition) · 80–90 ap. J.-C. · 1071 versets

Voici que je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin du monde. (Mt 28,20)

L'Évangile du Roi : Jésus, nouveau Moïse, accomplit les Écritures pour Israël et les nations.

→ Explorer le Codex Matthieu
Romains
📖 Codex — Livre biblique

Paul de Tarse · 57 ap. J.-C. · 433 versets

Le juste vivra par la foi. (Rm 1,17)

La grande synthèse théologique de Paul : péché, grâce, justification et vie en Esprit.

→ Explorer le Codex Romains

🗺 Carte

Lieux mentionnés dans cet article : Mont des Béatitudes Mt 5,3 Rome Rm 1,7
Partagez cet article
L’équipe VIA.bible produit des contenus clairs et accessibles qui relient la Bible aux enjeux contemporains, avec rigueur théologique et adaptation culturelle.